ES HAUTES ÉTUDES
COMAAERCIALES
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LA
SCIENCE SOCIALE
TTrOQRAPHIE FIUMIN-DIDOT ET C''. — PARIS.
LA
SCIENCE SOCIALE
SUIVANT LA MÉTHODE D'OBSERVATION
Directeur : M. EDMOND DEMOLINS
13° Année. — Tome XXï
PARIS
BUREAUX DE LA REVUE
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C^^
IMPRIMEURS DE l'iNSTITUT, RUE JACOB, 56
1898
QUESTIONS DU JOUR
LE MOUVEMENT TCllÈOUE EN BOHÈME
La question Tchèque traverse une phase aiguë. A Vienne, on
s'est battu dans le Parlement. A Prague, on s'est battu dans les
rues. L'empire austro-hongrois, vaguement menacé dune dis-
location, trouble le sommeil des diplomates. Ils se prennent à
dire : « Qu'adviendra-t-i!, quand le bon François-Joseph, aimé et
respecté] de ses sujets de toute race, ne sera plus là? » En atten-
dant, il se produit des tiraillements redoutables. On sait à
quelle impuissance le parlementarisme autrichien s'est vu réduit
dans la dernière session du Reischrath. Interruptions, oJ)struc-
tion, injures, chants, cris d'animaux, sons d'instruments de mu-
sique, bris de pupitres, coups, batailles rangées, émeutes orga-
nisées dans les règles de l'art, tout a été mis en œuvre par les
députés de race allemande, — socialistes et libéraux, — pour
empêcher toute délibération effective et rendre « impossible » le
ministère Badeni, suspect de complaisance pour les Slaves. Ceux-
ci, en effet, grâce à la dernière réforme électorale, ont conquis
la moitié des sièges au Corps législatif, et l'alliance des conser-
vateurs allemands, décentralisateurs par principe, leur assurait
la majorité.
Il y a cinq catégories de Slaves dans la portion de l'Empire
austro-hongrois officiellement dénommée Cisleitlianie : les Polo-
LA SCIENCE SOCIALE.
nais et les Ruthènes de Gallicie, qui gravitent assez loin du
centre et se rattachent géographiquement à la Hongrie: les
Slovènes et les Dalmates. qui peuplent la Carniole et le littoral de
l'Adriatique; enfin, les Tchèques, répandus dans la Bohême et
la Moravie. La race tchèque trouve en Hongrie un prolonge-
ment naturel dans les Slovaques, installés au pied des Carpathes.
Il existe, selon des calculs approximatifs, trois millions et demi
de Tchèques en Bohème, un million et demi en Moravie, deux
millions de Slovaques en Hongrie, et près d'un million de Tchèques
ou Slovaques répandus hors de leur territoire traditionnel : à
Vienne, où ils sont plus de deux cent mille, en Gallicie, en Bu-
ko^vine, en Russie, dans le Caucase et enfin aux États-Unis, où
ils ont formé des groupes importants.
Les Tchèques constituent donc le groupe slave le plus nom-
breux de l'Autriche. C'est aussi le groupe le plus occidental. Si
l'on représentait par une mer, sur un atlas, la zone qu'occupe
la race aUemande. et par la terre ferme celle qu'occupent les
Tchèques, cette dernière aurait la forme d'une presqu'île al-
longée, qui, partant du Sud des Carpathes occidentales, s'avan-
cerait vers l'Ouest jusqu'aux confins de la Bavière. Cette pres-
qu'île aurait même la forme d'un isthme en certains points de la
Moravie et ne s'épanouirait un peu largement qu'en Bohême,
dans un vaste cirque de montagnes, si l'on peut donner le nom
de cirque à un système géométriquement découpé, qui donne
plutôt l'impression d'un quadrilatère.
Représentants les plus occidentaux de la race slave, les
Tchèques en sont aussi les plus avancés, les plus civilisés.
D'autres peuples slaves, Russes, Serbes, Bulgares, Monténégrins,
possèdent en plus l'indépendance nationale, que la Bohême a
perdue ; mais ils sont loin d'avoir atteint le niveau industriel et
intellectuel de cette dernière, qui consacre d'ailleurs toutes ses
forces vives, en ce moment, à la conquête d'une situation quasi
indépendante, modelée sur les privilèges de la Hongrie.
Depuis le commencement du siècle, en efiet, un mouvement
très intense s'est opéré dans l'antique royaume de saint Wen-
ceslas. Au lieu de se laisser germanise)- tant par leurs voisins
LE MOUVEMENT TCHEQUE EN BOHEME. 7
d'au delà les monts que par les nombreux Allemands qui étaient
venus s'installer au milieu d'eux, les Tchèques ont réagi violem-
ment. Ils ont rebondi, pour ainsi dire, et, en définitive, ils ont
^agné du terrain. Leur langue, que les hautes classes tendaient
à abandonner, a reconquis brusquement un étonnant éclat litté-
raire. Dps poètes, des historiens, des archéologues ont poussé en
foule sur ce sol que l'on ne croyait plus si fécond. Écoles
tchèques, gymnases tchèques, université tchèque, théâtre
tchèque, sociétés savantes tchèques se sont créés comme par
enchantement. On s'est saigné à blanc pour soutenir les cam-
pagnes des députés tchèques. On les a encouragés, morigénés,
éperonnés, et. quand on les a trouvés trop tièdes, on a mis au
rancart les « vieux » pour les remplacer par des « jeunes ».
Enthousiasme poétique, enthousiasme historique, enthousiasme
politique, rien n'a manqué dans Tordre sentimental et intellec-
tuel^ à cette renaissance d'une nationalité. Pour juger de cette
ferveur, écoutons seulement ce cri du poète Kollar, qui écrivait
dans la première moitié de ce siècle :
(( Que serons-nous, Slaves, dans cent ans? Que sera toute l'Europe? La vie
slave, comme un déluge, étendra partout son empire, r.ette langue, que les
Allemands tenaient pour un idiome d'esclaves, elle retentira sous les voûtes
des palais et dans la bouche même de ses adversaires!
'< Les sciences couleront alors par le canal slave-, le costume, les mœurs,
les chants de notre peuple seront à la mode sur la Seine et sur l'Elbe.
« .\h! si j'avais pu naître à cette époque du règne des Slaves, ou si, du
moins, je pouvais sortir alors du tombeau (1)! »
Voilà, à coup sûr, de bien vaines espérances; mais, toujours au
point de vue du sentiment, nous ne pouvons pas, en notre (|ua-
lité de Français, trop médire de ces aspirations généreuses. Un
des traits du Tchèque contemporain, c'est l'amour passionné de
la France. Il aime en celle-ci une initiatrice intellectuelle et
aussi une ennemie de l'Allemagne. Un autre amour du Tchèque,
c'est la Russie, le type arrivé, et démesurément grandi, de la
nation slave. On devine si l'alliance franco-russe a été, chez
nos amis de Bohême, saluée avec bonheur.
(1) Cité par M. L. Léger, professeur au Collège de France, dans la Rente Encyclo-
pédique du 4 décembre 1897.
8 LA SCIENCE SOCIALE.
La Science sociale a pourtant des droits qui, laissant intacts
ceux du sentiment, s'exercent intégralement sur son propre do-
maine. Il nous est permis, tout en félicitant les Tchèques de
leurs bons sentiments pour nous, cVexaminer en quelques mots
les principales particularités de leur formation, et d'en noter ra-
pidement le fort et le faible. Nous devons cVailleurs nous con-
tenter ici d'un coup d'œil d'ensemble, et, faute d'une analyse
complète, donner à la conjecture une certaine part dans la syn-
thèse sommaire que nous tentons. Vérifiée ou modifiée, l'hypo-
thèse, on le sait, constitue toujours un effort en avant dans la
science.
II
Le voyageur qui remonte le Danube et ({ui, après avoir franchi
la plaine hongroise, arrive un peu en amont de Presbourg,
aperçoit devant lui les premières cimes des Alpes. De tous les
cotés, à cet endroit, la montagne se rapproche. On sent que
l'aspect général de la région va changer. Or, c'est là que débou-
che dans le Danube une rivière importante, la Morava ila Mardi
des Allemands I, dont la vallée, — si on ne veut pas ou si on ne
peut pas continuer à suivre celle du fleuve, — offre un excellent
chemin vers le Nord.
A l'Est, la vallée de la Morava est assez brusquement arrêtée,
comme par une muraille, par les monts Javorina, contrefort des
Carpathes. Pas d'affluent sérieux de ce coté, sauf, tout à fait au
Nord de la vallée, la Beczva, qui vient de l'Kst, le long d'un
étroit couloir, appelé « Porte de Moravie ». Ce couloir conduit
aux sources de l'Oder, lesquelles ne sont séparées que par des
collines peu élevées des sources de la Vistule. Par le Sud, on
peut arriver de la Hongrie. Par l'Est, on peut arriver de la Po-
logne, bien que ce dernier chemin soit plus étroit et plus facile
à défendre que le premier.
A l'Ouest de la Morava, au contraire, s'étendent de larges
plaines, (jui remontent insensiblement, et qu'arrose un grand
affluent de la Morava : laThava. Cette dernière rivière reçoit elle-
LE MOUVEMENT TCHÈQUE E.\ BOHEME. tl
même divers cours d'eau que roii peut remonter sans peine et
qui nous conduisent ainsi à une chaîne de plateaux médiocre-
ment élevés, dits : collines de Moravie.
Ces hauteurs n'ont pas la nature des montagnes. Klles sont
actuellement couvertes de cultures. Elles n'en forment pas moins
la ligne de partage des eaux entre IP^lbe et le Danube, entre la
mer du Nord et la iMéditerranée. Le voyageur, en effet, poursui-
vant sa route, redescend à partir de là, tout doucement, de ter-
rasse en terrasse. Un vaste pays s'étend devant lui, incliné dans
son ensemble du Sud au Nord. Ce pays, c'est la Bohême, et les
hauteurs que nous venons de décrire constituent un des côtés du
quadrilatère qui en trace les contours, le côté accessible par ex-
cellence celui par lequel sont arrivés les Tchèques, et vraisem-
blablement les Boïens, peuple de race celte qu'on y trouve ins-
tallé aux premiers temps historiques.
Les trois autres remparts du quadrilatère, en effet, sont plus
malaisés à franchir. On peut les escalader sans doute, et c'est
par là que sont arrivés les Allemands; mais ils offrent de re-
marquables facilités pour la défense. On attribue ce mot à Bis-
marck : (( La Bohème est la citadelle de l'Europe ». Les Alle-
mands l'appellent encore (^ Un coin enfoncé dans la chair de
l'Allemagne ». Des batailles décisives, comme celles d'Austerlitz
et de Sadowa, se sont livrées à peu de distance des passages
qu'offrent les cols montagneux de son pourtour. Parmi les brè-
ches qu'on peut signaler, celle qui saute aux yeux tout d'abord
est Téchancrure par laquelle s'échappe l'Elbe. Cette échancrure
met la Bohême en communication avec la Saxe et constitue évi-
demment une route; seulement, c'est une route difficile, sur-
veillée aujourd'hui par des forteresses et qui. vraisemblablement,
n'a pas échappé à la vigilance des stratégistes d'autrefois.
Voilà donc le lieu où se trouvèrent jetés les Tchèques, vers
le cinquième siècle de notre ère, à la suite des gigantesques
remous de nations qui se produisaient tout le long de la vallée
du Danube et sur les flancs plus ou moins lointains de cette
vallée. L'historien a peine à se reconnaître dans ce déménage-
ment continuel de peuplades qui avancent, reculent, tournoient,
10 LA SCIENCE SOCIALE.
semblent parfois s'effacer pour en laisser passer une autre, font
mine de se fixer au sol, et abandonnent pourtant leurs terres
pour aller chercher fortune ailleurs. Dans ce tourbillon d'en-
vahisseurs, les Slaves n'apparaissent pas comme de purs no-
mades. On les qualifierait plutôt de sédentaires mal enracinés.
A la différence des Huns, des Avares, des Hongrois anciens, qui
passent comme un torrent et se dispersent à Timproviste, ils
offrent une certaine stabilité et une certaine aptitude à la culture.
On ne sait trop d'où ils viennent, tout en soupçonnant que c'est
du côté de la Pologne. On croit les apercevoir, vers le commence-
ment de notre ère, au pied des Carpathes, contre lesquels une
poussée de pasteurs nomades les aura probablement jetés. On
les retrouve ensuite en Bohême, soit qu'ils aient passé par la
Hongrie du Nord, où vivent encore aujourd'hui leurs congénè-
res les Slovaques, soit qu'ils aient franchi la « Porte de Moravie »,
soit même qu'ils aient occupé un instant la vallée centrale du
Danube, d'où les Huns les auraient chassés. Un fait curieux à
noter, c'est que l'histoire ne leur trouve pas une physionomie
guerrière. Ils se défendent plutôt qu'ils n'attaquent et recher-
chent les espaces vacants plutôt que les terres occupées. Les
chefs qui les conduisent sont peu capables, et, du reste, ils s'en-
tendent difficilement entre eux. <( Les Slaves, dit M. Léger, s'ils
n'ont ni le génie de la guerre ni le génie de l'organisation, ont
en revanche l'instinct de l'anarchie (1). » L'état social qui permet,
au moins par occasion et 'provisoirement , l'ascension de person-
nalités puissantes, — type d'Attila, — n'est donc plus le leur.
Plies, par groupes égaux entre eux, à une culture rudimentaire,
soit dans les plaines fertiles de la Russie méridionale, soit dans
les vallées montueuses des Carpathes, ils ont perdu, au moment
de leur arrivée en Occident, cette verdeur militaire du pasteur
nomade, qui le rend apte, momentanément, à la discipline de
invasion. Us arrivent sans grandes batailles, sans coups d'éclat,
mais en revanche ils créent une installation durable, après quel-
ques tAtonnements et (juelques changements de séjour. Ainsi
(0 Histoire de rAulriche-Hongrie, p. 33.
LE MOUVEMENT TCHÈQUE EN BOHÊME. 41
firent nos Tchèques de Bohême, dont une partie, entraînés par les
Avares au Sud du Danube, sont devenus les Slovènes d'aujour-
d'hui.
Une fois installés, le lieu va agir sur eux, en attendant (juo l'ac-
tion d'éléments nouveaux vienne se combiner avec celle du
territoire.
III
La Bohême est le paradis des géologues. Presque tous les mi-
néraux connus existent dans le flanc de ses montagnes et même
dans le sol de ses plateaux, qui appartiennent à une assez com-
plète série de formations différentes. La chaîne du Nord-Ouest a
reçu le nom à^Erzgehirgc (Monts des métaux). Ou trouve en
Bohême un peu d'or, une quantité notable d'argent, du cuivre,
du fer, du plomb, de l'étain, de l'antimoine, du manganèse. On
y recueille diverses pierres semi-précieuses : le grenat, l'opale,
le jaspe. Certains produits minéraux d'un genre spécial, le soufre,
le graphite, l'alun, sont encore de son domaine. Elle renferme
des carrières de marbre et de porphyre. Ses terres, étonnamment
variées, se prêtent ici à la fabrication de ciments renommés, ail-
leurs à celle de verres particulièrement fins ou de précieuses
porcelaines, et l'on sait que la Bohême est universellement
connue pour ces deux derniers genres de fabrication. Ce n'est
pas tout. Les eaux minérales de la Bohême, notamment celles de
Carlsbad et de Marienbad, sont parmi les plus fameuses de
l'Europe. Le débit de la source de Carlsbad est d'environ un
hectolitre par seconde et la richesse de ces eaux en solutions chi-
miques les a fait apprécier des médecins. Enlin, — et nous ver-
rons que ce dernier trait est capital au point de vue des phénomè-
nes contemporains, — la Bohême possède de très riches mines de
houille. Elle produit plus de la moitié du charbon consommé par
tout l'Empire austro-hongrois. Si la Bohême avait du sel gemme,
observe Beclus, « son écrin géologique serait au complet ».
Tel est le sous-sol du pays où venaient se cantonner nos émi-
12 LA SCIENCE SOCIALE.
grants slaves. Quant au sol lui-même, il devait être en très grande
partie couvert de forêts, puisque la forêt, à l'heure actuelle, cou-
vre encore le quart du royaume. Cette forêt se relie, de Tautre
côté du Boehmer \yald et de l'Erzgebirge , à la célèbre Forêt-
Noire, à laquelle fait pendant, de l'autre côté du Rhin, notre
forêt de Lorraine. Certaines particularités propres au plateau
lorrain se retrouvent sur certains points de la Bohême, notam-
ment sur les déclivités del'enceinte montagneuse : les montagnes
qui emprisonnent la contrée sont éminemment forestières. De
plus, elles sont sillonnées par des torrents, et les torrents ne
vont pas sans chutes d'eau.
La nature a donc prédisposé la Bohême à être une terre de
prédilection pour les industries manufacturières ; mais il va sans
dire que ces industries ne pouvaient surgir du jour au lendemain.
11 ne suffit pas qu'un pays soit un « écrin » : il faut que l'ha-
bitant sache l'ouvrir. Or, l'aptitude à la fabrication, chez les
émigranls tchèques, ne pouvait être que rudimentaire à l'excès.
C'est tout au plus si quelques gisements métalliques, déjà connus
des anciens habitants, durent être utilisés, surtout en vue de la
fabrication des armes et des ustensiles domestiques. Aussi les
historiens, amis des périodes brillantes, sont-ils obligés de men-
tionner plusieurs siècles de sommeil chez ce peuple comme
chez bien d^autres. Mais les périodes qni fournissent le moins à
l'histoire sont encore souvent celles où s'accomplissent silen-
cieusement les travaux les plus productifs. Nous ne songeons
pas assez que ces périodes sur lesquelles l'histoire se montre
courte^ n'ont pas été courtes elles-mêmes, et que, depuis l'ar-
rivée des Tchèques en Bohême jusqu'au règne brillant des deux
Ottocars, plus de vingt générations ont apparu et disparu sur
cette terre où une transformation s'imposait sous peine de mort.
Il a fallu, pour ne pas mourir de faim, que les Tchèques devins-
sent, au moins dans une certaine mesure, des défricheurs, et
l'intensité du sentiment religieux dans cette réeion, — sans
parler des documents historiques, — semble attester que les
monastères, là comme ailleurs, ont joué un rôle prépondérant
dans la direction de ce travail méritoire et obscur.
LE MOUVEMENT TCirÈQUE E\ HOIIKME. 13
Comparés aux autres Slaves demeurés en Orient, ou môme à
ceux que le choc des nomades avait refoulés sur les rivages de la
Méditerranée, les Tchèques, sevrés des vastes plaines et des inter-
minables prairies, obligés de s'attaquer à la forêt pour y tailler
des champs labourables, stimulés en un mot à plus d'elforts, se
trouvaient dans de meilleures conditions pour perfectionner
leur éducation agricole. C'était un premier point gagné.
Mais si l'agriculture a besoin de travail et de patience, elle
n'a pas moins besoin de sécurité. La constitution des pouvoirs
publics dans la Bohême du haut moyen âge ne paraît pas s'être
opérée très facilement. Comme les Russes, les Tchèques sévirent
réduits à « demander un roi » à une race mieux outillée au point
de vue des aptitudes gouvernementales. C'est ainsi qu'on voit un
certain Franc, nommé Samo, prendre en mains, vers le septième
siècle, la direction des affaires, à la prière des gens du pays.
Ce Franc, comme nos Mérovingiens, comme les Varègues de
Russie, comme les grands conducteurs d'émigrations anglo-
saxonnes, devait vraisemblablement se rattacher à ce que la
Science sociale a dénommé le type odinique, type dont la
grande qualité 'consiste précisément à savoir organiser et con-
duire des hommes. Telle fut la première grifïé posée par le
monde germanique sur le jeune royaume tchèque. La Germanie,
depuis lors, ne devait plus lâcher prise, et cet élément nouveau
devait constituer un facteur essentiel de la formation bohé-
mienne. Le Tchèque ne serait pas devenu le Tchèque d'au-
jourd'hui, sans les Allemands. C'est ce qu'il nous faut indiquer.
IV
L'épisode de Samo n'est qu'un fait, significatif sans doute,
mais isolé. Un phénomène beaucoup plus important pour la
Bohême a été V infiltration lente (F éléments allemands qui s'est
opérée sur les trois quarts de son pourtour. Du cùté du \ord, la
race germanique eut à procéder tout d'abord à un travail de
refoulement ou d'assimilation progressive. Les Tchèques, en etlet,
14 LA SCIENCE SOCIALE.
descendant le cours de l'Elbe, s'étaient répandus en Allemagne
jusqu'à la Baltique, mais ces groupes manquaient de cohésion et
de défenses naturelles (1). Arrivés aux montagnes de Bohême,
les Allemands les escaladèrent peu à peu, pour ainsi dire, et
redescendirent de l'autre côté, à travers des contreforts escarpés
et boisés, plus ou moins négligés par les Tchèques. En même
temps, des colons plus hardis, ou plus riches, ou protégés par
les autorités, s'aventuraient au centre du pays. « Les princes
chrétiens de Bohême, dit M. Léger, durent fatalement prendre
femme en Allemagne, et les princesses étrangères amenèrent à la
cour de nombreux Allemands. Dans le clergé et les monastères
se glissèrent beaucoup de prêtres et de moines allemands. Des
marchands allemands établis à Praerue, dans le viens Teutoni-
corum, finirent par y occuper tout un quartier. A partir du
douzième siècle, on voit, sur les frontières, dans les régions
réceinment défrichées, se former des villes et des villages alle-
mands (2) ».
Ces « régions récemment défrichées », dont parle M. Léger,
avaient été défrichées précisément par les Allemands. Ces der-
niers finirent par se trouver complètement à cheval sur les trois
chaînes de montagnes qui limitent la Bohême au Nord-Est. au
Nord-Ouest et au Sud-Ouest. En outre, ils s'implantèrent solide-
ment, du côté de l'intérieur, au pied des mêmes montagnes, de
manière à former, dans le pays même, une sorte de fer à cheval,
— ouvert seulement du côté de la Moravie, — qui enveloppait
l'agglomération compacte des Slaves. Politiquement, ces nou-
veau-venus se trouvaient soumis au royaume de Bohême, dans
lequel la géographie les emprisonnait. Socialement, ils tendaient
constamment à transformer les populations tchèques, en les
initiant à lindustrie.
Les Allemands, en leur qualité d'Occidentaux par rapport aux
Slaves, venaient d'un milieu où la fabrication était plus déve-
loppée. De plus, occupant le bourrelet montagneux de la Bo-
(1) Aujourd'hui encore, dans certains cantons de la Saxe, les habitants parlent un
idiome très voisin du tchèque. C'est un débris.
(2) Histoire de V Autriche- Hongrie, 120.
LE MOUVEMENT TCHÈQUE EN BOHÊME. 15
hême, ils tenaient précisément en leur possession la région la
plus fertile en ressources minérales de toutes sortes, en forces
naturelles représentées parles chutes d'eau, et en bois de chauf-
fage, représenté par les forêts. Ajoutons que ces Allemands se
trouvaient en contact immédiat avec Venise et les autres cités
italiennes, qui, lorsqu'ils se sentaient eux-mêmes incapables de
« monter une industrie », pouvaient leur fournir des « artisans »
expérimentés. C'est ce qui eut lieu pour les fameuses verreries
de Bohême. Ces verreries, pour la plupart, sont situées sur la
zone germanique, là où les convulsions du sol ont mis à nu plus
de minéraux exploitables et où s'étendaient, plus épaisses encore
qu'aujourd'hui, ces fameuses forêts, nécessaires à la chauffe in-
cessante des fours.
Au contact de ces industriels, les Tchèques se sont évidemment
élevés. Il y a là, simultanément, effet de patronage et de voisi-
nage. Ces entreprises attiraient de l'argent dans le pays, four-
nissaient du travail aux indigènes et, en même temps, leur
montraient comment eux-mêmes pouvaient s'y prendre pour
s'enrichir. Quelques Tchèques, çà et là, suivaient le mouvement,
et la masse du peuple recevait une impulsion dans la direction
du progrès. Le frottement continu avec des étrangers vaut pres-
que un voyage, et l'on s'éclaire à voir évoluer des gens dont on
n'a ni les mœurs ni les conceptions. Seulement, si les Allemands
étaient, sans le vouloir d^ailleurs, des éducateurs pour les Tchè-
ques, ces éducateurs n'en étaient pas moins la bête noire de leurs
élèves, qu'ils essayaient de dominer, de maîtriser politiquement
ou religieusement, et contre lesquels ils ne manquaient pas de
se ranger toutes les fois qu'un conflit militaire éclatait entre le
gouvernement national de la Bohême et les princes allemands de
l'extérieur.
Toute l'histoire de la Bohême n'est que le récit de ces luttes,
qui revêtent un caractère particulièrement acharné au XIIP siè-
cle, lors de la rivalité d'Ottocar H et de Rodolphe de Habsbourg,
au XV% lors de la guerre des Ilussites, et au XVI 1% au début de la
guerre de Trente ans. Tout un chapelet d'insurrections ou de
guerres moins violentes relie entre eux ces trois points culmi-
16 LA SCIENCE SOCIALE.
nants de l'histoire bohémienne. Dès ces temps lointains, perce,
chez les Tchèques, entre autres préoccupations, celle de ne point
perdre leur langue, préoccupation qui les hante encore si fort
aujourd'hui. Qu'on en juge par cette exclamation de la chronique
de Dalimil : a Garde-toi bien de confier ta fortune à l'étranger,
tète bohème ! Là où il n'y a qu'une langue, là est la gloire {\] ».
Vers 1615, peu de temps avant la seconde Défenestration de Pra-
gue, la diète de cette ville décide que nul étranger ne sera admis
en Bohême s'il ne parle le tchèque. C'est la question de l'indé-
pendance tchèque qui fait le fond de la guerre des Hussites.
L'hérésie de Jean Huss est une hérésie nationale, et ces hommes y
tiennent comme à leur langue, comme à leurs poésies héroïques,
comme à leur autonomie. Aussi les insurgés sont-ils tous des
Slaves, au lieu que Pilsen, la principale ville allemande de la
Bohême, près de la frontière de l'Ouest, soutient plusieurs siè-
ges sans broncher pour la cause catholique. En un mot, l'oppo-
sition au germanisme prend la forme qu'il trouve^ mais cette
opposition repose, au fond, sur l'antipathie des races. C'est au
nom du protestantisme, en 1618, que la Bohême lutte désespé-
rément contre les Impériaux sur la Montagne-Blanche. Depuis
lors, la Bohême est revenue au catholicisme, mais l'opposition
dure toujours. Prague n'est pas moins en état de siège au début
de cette année 1898 qu'en 1618. Les drapeaux ont changé, mais
l'àme des combattants est restée la même. Les lois sociales, de
siècle en siècle, continuent de s'accomplir.
Mais si le phénomène, dans son essence, est resté invariable,
le décor qui l'environne s'est transformé. L'action de Yétram/er
et l'intluencc du voisinage ont acquis, en Bohême, une force toute
nouvelle, et cette action, d'autre part, semble avoir déterminé
une réaction plus puissante qu'elle n'a jamais été depuis trois
siècles. Le grand facteur de cette transformation , comme de tant
(1) Cilé par M. Léger, ibid., 121.
LE MOUVEMEiNT TCIIEQUE EX BOHEME. 1 /
d'autres au dix-neuvième siècle, c'est la houille, cette houille
qui, même si elle n'existait pas en Bohème, y ferait sentir le
contre-coup des révolutions sociales qu'elle entraine, mais qui,
précisément, se rencontre en abondance dans ce sol privilégié.
La Bohême, déjà célèbre avant la houille par plusieurs in-
dustries spéciales, est devenue naturellement, depuis la houille,
la province la plus industrielle de l'empire austro-hongrois.
En dehors des mines diverses, qui occupent quarante mille mi-
neurs, et des verreries, qui emploient vingt-sept mille verriers,
le royaume regorge de sucreries, de brasseries, de minoteries,
de distilleries, de fabriques d'amidon et de dextrine, de fila-
tures, de draperies, de ganteries. Les gants de Bohême s'ex-
portent au loin. De même pour les chapeaux, qui vont jusqu'en
Amérique et en Australie, pour les fez qui s'expédient en Orient.
A côté de l'industrie du verre, celle de la porcelaine artistique
a pris un grand essor. Mentionnons encore, comme métiers de
luxe, la carrosserie, l'orfèvrerie, la fabrication des instruments
de musique, des objets en cuir parfumé, l'imprimerie et ses
annexes, gravure, lithographie, reliure, etc. On sait que l'ar-
ticle de Vienne fait depuis quelque temps une sérieuse concur-
rence à l'article de Paris. Or, un bon nombre de ces articles
de Vienne sont des article de Prague, comme les saucissons
d'Arles sont des saucissons de Tarascon.
De l'autre côté de FErzgebirge, la Bohème fait donc un digne
pendant à la Saxe, une des régions les plus industrielles de
l'Empire allemand. L'Elbe et la Vltava^ cours d'eau navigables,
permettent d'ailleurs un commerce assez intense entre ces deux
royaumes. Si l'on jette les yeux sur une carte de l'Autriche, on
voit que nulle part le réseau des chemins de fer n'est plus
serré qu'en Bohême. Enfin, si l'on met de côté la Basse-Autriche,
où se trouve Vienne, la Bohême est encore la partie de l'Autri-
che où la population est le plus dense. Aucun pays peuplé de
Slaves n'a été, à un tel point, touché par la fabrication.
La plupart de ces entreprises industrielles, — les Tchèques les
plus patriotes ne font pas difficulté de le reconnaître. — ont été
fondées et dirigées par des Allemands. La Science sociale a ex-
T. \xv. 2
18 LA SCIENCE SOCIALE.
pliqué ailleurs à quoi Ton doit attribuer cet essor industriel de
l'Allemagne. Mais les Tchèques font observer que leur race s'esl
mise au couinant, et qu'un bon nombre d'usines ou de manufac-
tures sont aujourd'hui dirigées par des Slaves. Il y a là un fait
intéressant à noter. Au lieu de fournir uniquement des ou-
vriers, des manœuvres, — ce qui a lieu du reste sur le pourtour
germanisé de la Bohème, — les Tchèques ont pu fournir des pa-
Irons. Des Tchèques ont pu s'enrichir, comme les Allemands,
acquérir des loisirs, du prestige, des facilités nouvelles pour
soutenir les aspirations de leur race et subventionner les œuvres
qu'ils jugeaient propres à rehausser le prestige de celle-ci. Mas-
sés en groupe compact au centre de la Bohème défriché par
eux, les Tchèques ont donc opposé une résistance suffisante à
cette invasion saxonne, bavaroise, autrichienne, qui les attaquait
par trois côtés à la fois. Au lieu d'être éliminés, ou absolument
dominés, ils ont tenu tète. Au lieu de produire exclusivement des
types inférieurs, propres à travailler sous les ordres de l'Alle-
mand, ils ont réussi à élever un certain nombre d'entre eux à
des situations lucratives et honorables. Ceci prouve, selon nous,
deux choses : d'abord que le type envahisseur n était pas d'une
supériorité triomphante ; ensuite que l'effort agricole exigé des
Tchèques primitifs, par les conditions géographiques de la Bo-
hême, les avait, plus que leurs congénères SlaveSj enracinés dans
le sol et dressés à la lutte contre les obstacles. D'une part, l'in-
dustriel tudesque n'appartenait pas à un type trop élevé. D'au-
tre part, l'ouvrier, le contre-maitre slave s'est senti assez de res-
sort pour profiter de l'exemple qui lui était offert et se hisser au
niveau de son maître, sans cesser d'ailleurs, par un attachement
profond à la grande communauté nationale, de demeurer l'en-
nemi de son initiateur.
Une fois riche, le Tchèque avait plus d'armes, et à quoi em-
ployer ces armes, sinon à combattre plus efficacement l'enva-
hisseur de sa patrie? On peut se demander pourquoi l'Allemand,
sans évincer le Tchèque, n'avait pas du moins réussi à Yassimi/er,
au point de vue de la langue, des mœurs, de la culture intel-
lectuelle. Ici se révèle un des effets de la formation commmiau-
LE MOUVEMENT TCIItIQUE EN BOHEME. 10
taire, combinée avec l'agglomération de fait. Les Tchèques,
plus récemment arrivés en Europe, participaient davantage aux
conséquences de la formation patriarcale que leurs ancêtres
avaient reçue dans la steppe. De plus, en Bohème, ils n'étaient
pas des déracinés. Tous se tenaient les coudes. \\s formaient bloc
dans ce grand cirque dont ils possédaient toute l'arène, et
où leurs adversaires n'occupaient que les trois quarts des gradins.
Comme une troupe se forme en bataillon carré, ils s'étaient
formés en bataillon rond, et, souvent meurtris, jamais écrasés,
ils avaient employé la rancune même de leurs défaites à surex-
citer leur culte enthousiaste pour tout ce qui les rattachait à
leurs ancêtres et les distinguait du vainqueur.
Seulement, bien que supérieurs aux Celtes dans leur lutte contre
FAnglo-Saxon, les Tchèques, dans leur lutte contre l'Allemand,
se sont trouvés portés à puiser des armes intellectuelles dans
l'arsenal de la poésie, de la légende, des traditions historiques.
A quoi tient précisément ce développement des aptitudes litté-
raires chez les Tchèques? Nous manquons d'observations assez
minutieuses pour l'établir avec une certitude absolue. Ce qui
est certain, c'est que le mouvement intellectuel qui emporte
depuis un siècle la Bohême slave est un des plus intenses que
l'histoire ait jamais notés. Certes, l'Allemagne, elle aussi, a ses
savants et ses lettrés. Ses poètes sont plus illustres que ceux de la
Bohême. Ses universités regorgent d'érudits qui ne le cèdent en
rien à ceux de Prague. Mais n'oublions pas que la langue tchè-
que n'est comprise que de huit millions d'hommes, dont beau-
coup— en iMoravie et en Hongrie — sont encore de pauvres diables.
Or, tel roman se tire à Prague à soixante mille exemplaires.
Les Chants d'un Esclave, poème de Svatopluk Cech, ont fourni
quinze éditions. Une société, dite Matice cesAa, propage avec
ardeur la littérature populaire. « Il est douteux, dit M. Jean
Bourlier, qu'il existe ailleurs en Europe une autre nation dont
les fils de paysans et d'ouvriers se tournent en si grand nombre
vers les études savantes (1) ». Les journaux tchèques sont in-
(1) Les Tchèques et la Bohême contemporaine, p. 230.
20 LA SCIENCE SOCIALE.
nombrables, et l'emportent haut la main sur les journaux al-
lemands. Le nombre des illettrés, en 1880, n'était en Bohême
que de sept pour cent, et, depuis lors, il a dû décroître encore.
Non seulement ces hommes trouvent des charmes à leur propre
littérature, mais ils dévorent les littératures étrangères. Un de
leurs poètes, Jaroslav Vrchliky, se glorifiait d'avoir traduit en
vers tchèques 2.366 poésies extraites des œuvres de 383 poètes
étrangers. Pour les arts, même passion. La Bohême, qui a vu
naître Gluck et ^yeber, est un pays mélomane. « Tout Tchèque,
dit un proverbe local, trouve à sa naissance un violon sous son
coussin. » La polka, que Ton croit polonaise à tort, est une
danse tchèque. Là encore, toutefois^ nos observations sommaires
ne saisissent pas une différence immense entre les Allemands
du Sud et les Tchèques. On croit démêler simplement, chez ces
derniers, une certaine fur la littéraire et artistique, dont les
compatriotes de Goethe et de Beethoven sont généralement
exempts.
Nous supposons donc que les Tchèques, à Finstar de tous les
communautaires, offraient des dispositions naturelles aux jouis-
sances de l'imagination, aux spéculations abstraites et aux diver-
tissements musicaux. Ces dispositions, qui, chez les sociétés sim-
ples, ne donnent naissance qu'à des compositions rudimentaires,
leur ont permis, à mesure que la Bohême présentait le spectacle
d'une société riche et compliquée , de produire des œuvres
plus savantes et plus esthétiques; et, sur ce terrain encore,
l'exemple des Allemands savants et lettrés leur aura servi.
Ce qu'il y a de saillant dans la culture intellectuelle du peuple
tchèque, c'est l'emploi qu'il en fait sur le terrain politique, c'est
le rôle militant qu'il fait jouer à certaines branches de la litté-
rature , ordinairement peu atteintes par ces querelles de partis.
Grâce à leur ascension matérielle, les Tchèques sont parvenus
à éliminer l'Allemand, en beaucoup d'endroits de la Bohême,
des pouvoirs publics locaux. Ils possèdent la municipalité de
Prague. La majorité de la Diète provinciale est à eux. Si une
fraction d'entre eux, les Vieux-Tchèques, sympathise quelque-
fois avec les Allemands, il se trouve qu'une partie de ces Allô-
LE MOUVEMENT TCnÈQUE EN BOHÊME. 2i
maiids, grands propriétaires terriens établis depuis quelques gé-
nérations au cœur de la Bohème, ont une tendance à se laisser
gagner par le milieu, et, pour ainsi dire, à se « dégermaniser ».
Cette noblesse allemande, issue des invasions militaires que la
Bohême eut à subir, a formé lo parti des (^ aristocrates histori-
ques », qui, comprenant que leurs intérêts sont désormais liés à
ceux du pays, ne refusent pas de seconder, avec une certaine mo-
dération, les vœux des autonomistes. Débris ou représentants de
l'aristocratie indigène, les « Vieux-Tchèques » font preuve d'une
modération analogue. Mais, après tout, l'aristocratie, malgré les
vastes domaines qu'elle a conservés, ne semble pas jouir, dans
ce pays industrialisé, d'une bien grande influence. A la diffé-
rence de la Gallicie, où un groupe discipliné de grands sei-
gneurs soutient le drapeau des revendications polonaises, c'est
la petite bourgeoisie, le peuple môme, qui, en Bohême, conduit
la campagne contre le gouvernement centralisateur. Un levain
démocrate se mêle à leurs réclamations nationalistes. De là le
triomphe d'un parti violent, remuant, prêt à l'emploi des
moyens excessifs et des solutions révolutionnaires, dont le nom
seul enfin indique l'exubérance et la fébrile énergie : les Jeunes-
Tchèques.
En résumé, bien que les Tchèques aient réussi, sur certains
points, à prendre la direction du travail et à s'enrichir à côté de
leurs anciens maîtres, l'émancipation idéale, pour eux, n'est pas
là. Elle consiste avant tout dans la conquête des pouvoirs pu-
blics, c'est-à-dire dans la constitution officielle d'un royaume de
Bohême, séparé de l'Autriche comme l'est actuellement la Hon-
grie. Les Allemands, qui détiennent dans le pays un bon nombre
de fonctions publiques, n'entendent pas lâcher leur proie, et
craignent d'ailleurs que les Tchèques, une fois maîtres absolus
en Bohême, ne profitent de leur domination pour tyranniser un
peu leurs anciens dominateurs. Le métier de politicien, en défi-
nitive, est hautement estimé dans les deux camps. Mais, sur ce
terrain, les Tchèques l'emportent ici sur leurs rivaux. Non seu-
lement ils sont les plus nombreux, mais ils mettent plus de fou-
gue et plus d'obstination dans leurs assauts politiques. Le Slave,
22 LA SCIENCE SOCIALE.
une fois son éducation faite, semble plus apte que T Allemand à
ces luttes et à ces manœuvres parlementaires d'où dépendent les
réformes administratives ou les bouleversements de constitu-
tions. Si toutes les provinces slaves de lEmpire atteignaient le
niveau intellectuel de la Bohême, ou possédaient du moins une
aristocratie influente et avisée comme celle de la Gallicie, il y a
longtemps cjue les pouvoirs publics austro-hongrois seraient sub-
mergés par le slavisme. N'a-t-on pas déjà compté jusqu'à quatre
Polonais clans un ministère autrichien? En ce moment, ces Polo-
nais sont en train de se coaliser avec les Tchèques, malgré leurs
divergences sociales et leurs brouilles d'autrefois. Si l'alliance
dure, le vieux libéralisme tudesque peut dire adieu au pouvoir.
Malheureusement, de tels triomphes sont stériles en eux-mê-
mes, et les Tchèques devraient peut-être se demander si une par-
tie des ressources, de l'enthousiasme, de toutes les forces vives
qu'ils consacrent à soutenir brillamment leurs revendications
poUtiques, ne serait pas mieux employée sur le terrain de la
concurrence industrielle et commerciale , terrain où, malgré
quelques avantages précieux, ils ont encore fort à faire pour
s'émanciper complètement. Nous rapportions, en commençant,
les alarmes diplomatiques relatives à une dislocation de l'Empire
autrichien. Mais la Bohême, unité géographique bien détermi-
née, ne peut pas se partager en deux. Tout le patriotisme des
Slaves ne peut empêcher les Allemands d'être au nombre de deux
millions et plus dans la région et d'y détenir en grande partie
les moyens d'existence. La sagesse semble donc conseiller aux
Tchèques de trouver un modus vivendi qui leur permette de vivre
côte à cùte avec ces inévitables voisins et de transformer en ému-
lation laborieuse, mais pacifique, l'élan trop belliqueux dont ils
se sentent animés. Une guerre civile, autant qu'on peut le pré-
sumer, serait plus qu'une équipée; ce serait une fohe. Menacés
au Nord et à l'Ouest par l'Allemagne, attaqués au Sud par l'Au-
triche, coupés des Slaves du Sud, paralysés par les éléments ger-
maniques de l'intérieur, ne pouvant compter sur les Slovaques,
dont viendrait vite à bout le sabre du Magyar, nos braves Tchè-
ques, fussent-ils aussi vaillants que les guerriers de Jean Ziska et
LE MOUVEMENT TCHÈQUE EN BOIIF'IME. 23
de Procope le Grand, seraient-ils plus heureux que ces derniers?
Seule une conflagration européenne pourrait, dans le chaos uni-
versel, leur donner des chances, et encore auraient-ils le temps
d'être cruellement éprouvés. N'oublions pas que l'Allemagne, le
pays militariste par excellence, guette depuis longtemps la Bo-
hême, prête, si jamais l'Autriche est impuissante à la garder, à
s'élancer sur cette proie magnifique. Or les Tchèques détestent
encore plus les Allemands d'Allemagne que les Allemands d'Au-
triche, et cesser de dépendre de Vienne pour dépendre de Berlin
serait pour eux tomber de Charybde en Scylla.
Nous pensons, par l'exemple môme des Tchèques de Bohême,
que les Slaves sont capables de perfectionnement social. La sta-
tistique nous apprend d'autre part qu'ils forment, dans l'Empire
austro-hongrois, une majorité respectable. Le mieux pour eux
est donc de travailler en silence, de devenir forts en empruntant
à l'Allemand ce qui a fait jusqu'ici sa force. Alors, tout naturelle-
ment, ce qui reste de l'oppression allemande et des privilèges
allemands tombera de soi-même. L'Autriche-Hongrie aura été
le creuset où un type relativement inférieur, — le type slave, — se
sera, au contact du type germanique, et au prix de quelques
convulsions laborieuses, métamorphosé en un type relativement
supérieur.
G. d'Azambuja.
LE TYPE SOCIAL
r r
DES PYRENEES ET DES ALPES
-C'CvjO'a-o-
Dans mes études, en courS' de publication, sur la Géographie
sociale de la France, je n'ai fait qu'indiquer, sans insister, le
type qui se développe dans la région montagneuse des Pyrénées,
et des Alpes. Je me suis borné à renvoyer au travail de M. Butel
sur la Vallée d'Ossau.
Ayant l'intention de réunir en volume la première série de
ces études sur la France, j'ai été amené à combler cette lacune,
car le type des Pyrénées et des Alpes a une importance particu-
lière en ce qu'il forme le point de départ des populations à for-
mation communautaire pastorale.
J'ai donc entrepris de le présenter sous une forme nouvelle, ou
tout au moins renouvelée, qui permettra peut-être d'en saisir
plus facilement l'ensemble.
Pour les nouveaux abonnés delà Revue, arrivés en assez grand
nombre depuis deux ans, cet exposé sera comme une introduc-
tion qui leur permettra de suivre plus facilement les études qu'il
me reste encore à publier sur la Géographie sociale de la
Finance.
I
Les Pyrénées et les Alpes sont les unes et les autres des mon-
tagnes à arêtes vives, flanquées de contreforts qui vont en s'a-
baissant à mesure qu'ils s'éloignent de l'arête faitière. Entre ces
contreforts se trouvent des vallées hautes qui descendent de
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALl'ES. 25
Taré te faitière et où la population est venue s'agglomérer en vil-
lages.
On peut donc dénommer ce type : Tf/pe des vallées liantes à
pentes escarpées.
Or, par suite de l'altitude, ces vallées ainsi que les pentes qui
les dominent produisent surtout de Therbe. La culture y est ren-
due soit difficile, soit tout à fait impossible, à cause de la rigueur
du climat.
Prenons comme spécimen deux points des Pyrénées qui ont
été soumis à une observation méthodique et minutieuse, suivant
les procédés de la Science sociale : la vallée de Saint-Savin, où se
trouve Gauterets (1), et la vallée d'Ossau (2).
Le territoire delà commune de Gauterets (3) comprend 536 hec-
tares, sur lesquels i70 hect. 23 sont formés de prairies; les
terres arables n'occupent que 57 hect. 79, qui produisent à
peine la moitié des céréales nécessaires à la population, car la
neige couvre le pays pendant six mois chaque année.
G'est également la vie pastorale qui règne dans la région d'Os-
sau : « Le royaume de l'herbe est partout, dans les clairières, sur
les pentes, au fond des ravins. On se rend compte que tout le
travail des populations doit converger à ces magnifiques pâtura-
ges. En effet, sur ces steppes verdoyantes règne une vie intense.
De nombreux troupeaux les parcourent. Les 16.000 Ossalais ne
pourraient évidemment nourrir la quantité considérable de bétail
qu'ils entretiennent, sur les 8.200 hectares de la vallée inférieure,
s'ils ne pouvaient y ajouter les immenses réserves de la mon-
tagne (4). »
L'influence du Lieu se fait toujours et directement sentir sur
le travail : ici, la prédominance de l'herbe a pour effet de faire
de l'Art pastoral le travail principal.
(1) VoirceUe monographie dans l'Organisation de la Famille, par Le Pla\ , livre If.
(2) Cette monographie, d'abord publiée dans la Science sociale, Siélé réunie en vo-
lume sous ce litre : Une Vallée Pyrénéenne : la Vallée d'Ossau, par M. F. Butel,
Firmin-Didot.
(3) Gauterets appartenait à Fancien Lavedan, qm comprenait les six vallées de
1 Extrême de Salles, d'Argelès, de Castalloubon. do Balsouriguerès, d Azun et de Saint-
Savin.
(4) F. Butel, p. 15.
26 LA SCIENCE SOCIALE.
Mais ce travail lui-même se pratique sous une forme particu-
lière qui lui est propre, et qu'on appelle la communauté.
L'herbe est, de sa nature, essentiellement commnnautaire. Elle
résiste obstinément à l'appropriation.
L'herbe est un produit spontané ; elle se reproduit sans le se-
cours de l'homme. Aussi le pasteur n'a pas les mêmes motifs
que le cultivateur pour revendiquer l'appropriation du sol herbu;
il n'a pas sur ce sol le droit que crée le travail personnel et
intense; il n'a pas labouré, fumé, semé; il ne songe donc pas à
réclamer le droit de récolter exclusivement à tout autre. Il lui
suffit de pouvoir faire pâturer ses troupeaux librement et collec-
tivement; il s'en tient au droit de libre parcours, qui lui donne
toutes les satisfactions de la propriété.
Ce caractère communautaire de l'herbe apparaîtrait encore
plus complètement, si je pouvais dérouler ici le tableau des
grandes steppes asiatiques, où, sur une surface presque aussi
grande que l'Europe, le sol n'est pas approprié, chacun pou-
vant y faire pâturer librement ses troupeaux depuis l'origine des
temps.
Mais, pour être moins étendu, le phénomène n'en est pas
moins manifeste dans nos montagnes des Alpes et des Pyrénées, et
il va nous permettre de pouvoir vérifier ce qu'on pourrait ap-
peler la grande loi de l'herbe.
Ce phénomène peut s'énoncer ainsi : Tandis que les parties
cultivées sont appropriées, les parties herbues de la montagne
restent à Vétat de biens communs.
Voilà qui accuse nettement et immédiatement l'orientation so-
ciale difïérente de ces deux natures de sol et de travail. C'est à
partir de là que le pasteur et le cultivateur sont projetés dans des
directions sociales bien diflerentes, ainsi que nous aurons à le
constater.
Dans la région de Cauterets, la communauté des herbages est
tellement accusée qu'eUe persiste non seulement entre les mem-
bres de la commune, mais entre les membres des sept com-
munes voisines, qui possèdent indivisément 10.06V hectares de
pâturages.
LE TYI'E SOCIAL DES l'YRÉNÉES ET DES ALPES. 27
Ces biens communaux forment deux groupes principaux. « Le
premier groupe, composé des montagnes contiguës au bourg de
Cauterets, est spécialement réservé aux troupeaux des paysans de
la commune ; le second groupe, beaucoup plus étendu et compre-
nant toutes les montagnes situées entre le premier gioupe et la
frontière d'Espagne, sert, pendant l'été, au parcours des trou-
peaux appartenant aux six communes qui forment, avec celle
de Cauterels, la communauté dite de Saint-Savin (1) ».
Nous constatons exactement le même phénomène dans la
Vallée d'Ossau : la propriété des pâturages est commune entre
tous les habitants : « Pour la culture, au contraire, la propriété
est individuelle. Tout chef de famille est propriétaire, d'un côté,
de pâturages communs^ qui sont l'élément le plus important^ et,
de l'autre, d'un peu de terre arable, d'un peu de prairies à fau-
cher, qui sont l'élément complémentaire possédé individuelle-
ment (2) ».
Mais, tandis que, dans les grandes steppes asiatiques, le libre
parcours n'est limité que par les usages traditionnels qui règlent
les migrations des nomades , ici, où la surface herbue est moins
vaste, et la population plus dense, on a été obligé de réglementer
plus strictement le parcours sur les pâturages communs.
Un syndicat, composé des délégués des diverses communes as-
sociées, règle les questions dedépaissance, les conditions de jouis-
sance, les époques auxquelles le pâturage doit commencer et
finir, etc. Il entretient à frais communs des agents chargés de
constater les contraventions.
A Aste-Béon, dans la vallée d'Ossau, les vaches partent pour
la haute montagne le 24 juin, à la Saint-Jean. La veille, on pro-
cède à la visite des animaux; le maire, assisté de deux conseillers
municipaux, écarte les animaux malades. Le reste est réuni en un
seul troupeau^ de \ à 500 bêtes, sous la garde de six pâtres
communs désignés, chaque année, par le sort parmi les habi-
tants de la commune. Chaque animal porte à l'oreille une petite
entaille qui est la marque de son propriétaire.
(1) Le Play, loc. cit., p. 119.
(2) F. Butel, loc. cit.., p. 59.
i28 LA SCIENCE SOCIALE.
Le troupeau va d'abord passer cinq semaines sur les hauts pla-
teaux de Peyrelu (2.200 mètres d'altitude), situés à la limite ex-
trême de Ja frontière d'Espagne.
Le 1" août, les vaches descendent des hauts pâturages et sont
conduites immédiatement au-dessus des villages, dans des pâtu-
rages plus rapprochés, où l'herbe a eu le temps de repousser et
où elles restent jusqu'à la Toussaint.
A cette époque, on ramène à Tétable, pour y passer l'hiver,
les vaches que l'on peut nourrir avec le fourrage récolté dans la
vallée. Mais la plupart doivent aller hiverner dans des pacages
situés dans la plaine. Les habitants de la vallée d'Ossau envoient
les leurs dans les vastes landes du Pont-Long, au Nord de Pau, à
30 kilomètres environ de leur région.
Ces landes, comme les pâturages de la montagne, sont, de-
puis un temps immémorial, la propriété commune des habitants
de la vallée d'Ossau et elles sont également administrées par un
syndicat. La jouissance gratuite de ces pacages constitue,
comme on peut le penser, une ressource précieuse pour la saison
d'hiver.
Le l"^"^ mai, les vaches qui sont restées dans la vallée sor-
tent de l'étable et sont conduites aux communaux, où, le
l'^^'juin, celles que l'on ramène du Pont-Long viennent les re-
joindre.
Le 24 juin, toutes ensemble repartent pour la montagne, ainsi
que nous l'avons dit.
Les moutons accomplissent, à travers ces pâturages commu-
naux, des pérégrinations analogues. Mais ils restent sous la
garde de chaque chef de famille, car, pour ces populations es-
sentiellement pastorales, la garde et la direction du trou-
peau est considérée comme le travail le plus honorable.
Ainsi que le dit x\L Butel, « c'est presque une fonction fami-
liale ».
Dans les Alpes, les pâturages communs ne sont pas moins éten-
dus que dans les Pyrénées. Dans le seul arrondissement de Bar-
celonnette, sur une superficie totale de 115.156 hectares, on
compte 38.211 hectares de pâturages communaux.
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALPES. 29
Les troupeaux y sont soumis au même régime de transhu-
mance : pendant l'été, ils vont pâturer dans les herbages com-
muns de la montagne ; pendant l'hiver, ils descendent dans les
plaines de la Crau, de la Camargue, du Var et des Basses-Alpes.
II
Je crois que nous tenons bien maintenant le point de départ
de ce type social : ces montagnards sont essentiellement des
Pasteurs; cet art pastoral a pour conséquence la Communauté
dans le Travail et dans la Propriété.
Mais l'inlluence de l'art pastoral se fait également sentir sur
la Famille, et lui imprime un caractère très particulier et très
profond .
Dans les grandes steppes de l'Asie centrale et de l'Afrique sep-
tentrionale, l'art pastoral exclusif et intense crée un type de fa-
mille que la Science sociale appelle : la Famille patriarcale .
Ce type se reconnaît aux caractères suivants : le père de fa-
mille, ou patriarche, conserve près de lui tous ses tils mariés ou
célibataires, ainsi que les filles qui renoncent au mariage.
On comprend que cette vaste étendue d'herbe, Fabondance
des moyens de subsistance, la facilité de dresser de nouvelles
tentes à côté des anciennes, rendent aisée la réunion d'un nombre,
même considérable, de ménages.
D'autre part, par suite de l'isolement et de la vie nomade,
chaque famille est obligée de produire elle-même tout ce dont
elle a besoin. Elle a, par conséquent, intérêt à retenir dans son
sein le plus grand nombre de ses membres afin de disposer de
plus d'aides et d'aptitudes diverses. Cette tendance est encore
développée par le désir de charmer les longs loisirs de la vie
pastorale.
Sauf quelques objets personnels, les troupeaux et les accessoi-
res de la vie pastorale restent indivis entre tous les membres de
ces communautés, qui comprennent parfois plusieurs centaines de
30 LA SCIENCE SOCIALE.
membres. Le patriarche exerce sur toute la communauté l'auto-
rité la plus étendue ; il réunit dans ses mains les pouvoirs du
père, du magistrat, du pontife, du souverain. Quand l'étendue
ou la fertilité des pâturages n'est plus en rapport avec l'accrois-
sement de la communauté^ on organise un essaim, sous la direc-
tion d'un vieillard. Enfin, le patriarche choisit, parmi ses frères,
l'héritier qui doit le seconder dans sa vieillesse et le remplacer
après sa mort.
Telle est la communauté familiale intense que produit Fart
pastoral intense.
Dans les Pyrénées et dans les Alpes, l'art pastoral amoindri
et plus ou moins associé à une petite culture, ne produit plus
(|u'une communauté familiale amoindrie, mais cependant encore
très reconnaissable, ainsi qu'on va le voir.
Voici d'abord la famille observée et décrite par Le Play, à
(^auterets. « L'opinion publique a maintenu, dans cette localité
et spécialement dans cette famille, une organisation fort diffé-
rente de celle qui règne dans la majeure partie de la France.
Le domaine de la famille conservé intégralement de génération
en génération réunit, dans une complète communauté d'exis-
tence^ tons les membres qui n'ont pas voulu s'établir au de-
hors (1). » Le bien est toujours transmis intégralement à l'un
des enfants^ garçon ou fille, choisi par le père pour être après
lui le chef de la communauté.
Au moment où cette famille a été observée, la communauté
familiale ne comprenait pas moins de quinze membres, dont
voici les noms et les relations de parenté :
10 Joseph Py, dit MélouctA, chef de la communauté, veuf de Dominique Dulmo.
précédente héritière, 74 ans.
2" Savjna Py. dite Mélouga, fille aînée de Joseph Py, maîtresse de 7?î«/so7i, de-
puis la morl de sa mère, hcritiùre de Ja propriété, mariée depuis dix-neuf
ans, 45 ans.
3° Bernard Oustalet, dit Mélouga, mari de Savina. chef de famille, appelé à
succéder à Joseph Py dans les fonctions de chef de la communaulé. GO ans.
(l) Le Play, loc. cit., p. 122.
LE TYPE SOCIAL DES l'VRÉNÉES ET DES ALPES. 31
40 Mafithe OusTALi-r, \8 ans
o» EuLALiE, — 18 ans
(V Germaine, — 16 ans
7® Elisabeth, — 14 ans ) enfants de Savina et de Bernard.
8^ Suzanne, — 12 ans
9" Joseph, — 9 ans
10 Dorothée, — 7 ans
11 Jean Dulmo, 56 ans i i . . x 1 0 • mi . •
.^ ,, ^ ,^ . oncle et tante de Savina, célibataires.
12 iMarie Dulmo, 48 ans )
13 Jean-Pierre Py, 38 ans ) „, , ^ • i-. . •
. , ,^ ,^ ' ^ i frères de Savina , célibataires.
14 Dominique Py, .i2 ans )
lo Antoine R., berger-domestique.
La communauté familiale est donc bien accusée. Outre le mé-
nage du chef de famille et ses sept enfants, elle comprend le
grand-père, un oncle et une tante, et deux frères, c'est-à-dire
tous les collatéraux célibataires.
Évidemment ce n'est plus là la grande communauté patriar-
cale des immenses plateaux de la Mongolie et de l'Arabie où l'on
garde au foyer tous les fils mariés; c'est'une communauté de
petites steppes, une communauté qui est réduite exactement
aux proportions de ce Lieu et de cet Art pastoral amoindris.
iMais cette réduction elle-même est la meilleure preuve de la re-
lation étroite qui existe entre le Lieu et le Travail d'une part, et
l'organisation de la Famille de l'autre , puisque ces divers orga-
nismes se modifient simultanément et restent entre eux dans une
relation constante.
La constitution de cette famille est en effet un spécimen exact
du type traditionnel des Pyrénées et des Alpes.
Nous retrouvons, dans la vallée d'Ossau, les mômes tendances à
la communauté familiale. Là aussi, les oncles acceptent l'autorité
de l'héritier choisi comme chef de la communauté. « Il n'est pas
rare de voir des fils qui se vouent au célibat et continuent à
travailler pour le profit exclusif de la communauté. Les enfants
qui ont émigré et qui n'ont pas réussi reviennent au foyer où
ils retrouvent leur place dans la communauté. « Dans les an-
ciens contrats de mariage se retrouve à chaque instant une dis-
position stipulant qu'en cas de ruine ou de veuvage, la fille
32 LA SCIENCE SOCIALE.
dotée reviendra dans la maison paternelle , avec droit à la
chambre et aux herbes deu caseu (du jardin). »
En somme, le type de famille créé par cet art pastoral réduit
repose, comme celui des grandes steppes, sur le principe suivant :
Tout ce que possède la famille est un bien commun, un bien
de famille, et il faut, autant que possible, en jouir en commun.
La différence essentielle c'est que, dans les grandes steppes,
cette jouissance en commun est généralement possible; tandis
que, dans nos petites steppes, elle est devenue très difficile : les
pâturages sont trop limités et la population trop nombreuse.
Alors les familles, plutôt que de lâcher le grand principe tra-
ditionnel de la communauté du bien et de la jouissance en
commun, aiment mieux recourir à une sorte de compromis, de
subterfuge, à une combinaison qui n'est qu'une atténuation du
principe.
Elles s'efforcent obstinément de maintenir le cadre de la com-
munauté, en conserv^ant intact le bien de famille qui en est la
manifestation extérieure. Le foyer et le domaine sont attribués
intégralement à un des enfants, à l'héritier associé, qui devient
ainsi le représentant de la communauté. A ce titre, la coutume
lui impose des charges formelles et nombreuses vis-à-vis de ses
frères et sœurs : il doit les garder auprès de lui s'ils sont céliba-
taires ; les soutenir et les aider s'ils émigrent au loin ; les recueillir
au foyer de famille s'ils n'ont pas réussi dans leurs entreprises.
La communauté matérielle est diminuée, mais la commu-
nauté morale persiste, en ce sens que l'on continue k s'appuyer
fortement sur le bien de famille, sur la maison de famille et
qu'on demande aide et protection à l'héritier associé qui con-
tinue à jouer, tant bien que mal, le rôle d'une sorte de pa-
triarche, le rôle de chef de la communauté.
Il n'est réellement qu'un représentant de la communauté :
le bien de famille ne lui appartient pas en propre. Il en
est seulement le dépositaire, l'administrateur au nom de la col-
lectivité, qui ne meu^t jamais. « La propriété n'est considérée
par la coutume (pyrénéenne) que comme un fidéicommis per-
pétuel. Les détenteurs successifs du sol se le passent de main en
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALPES. 33
main comme un dépôt sacré. Pour obtenir ce résultat, la cou-
tume est d'une rigueur qu'on peut dire inflexible et fait bon
marché de la liberté des individus... L'héritier ne dispose pas
en toute propriété des biens qui lui ont été transmis; à vrai
dire, il n'en a que l'usufruit et ne peut les aliéner^ ou les échan-
ger qu'en cas de besoin ou de nécessité (1). »
Tout sacrifier au maintien du bien commun, tel est le grand
principe qui domine cette organisation sociale : « Ce principe
est, avec la religion et l'autorité paternelle, le premier mobile
de cette population. Chaque famille y subordonne, en toutes cir-
constances, ses pensées et ses actes ; c'est le grand intérêt com-
mun que les parents signalent dès le plus jeune âge au respect de
leurs enfants; c'est la préoccupation vers laquelle chacun se
trouve constamment ramené, par l'expérience de la vie com-
mune et par la pression de l'opinion locale (2). »
Cet effort pour maintenir la communauté, au moyen de la
transmission intégrale du bien de famille à un seul enfant, est
tellement énergique, qu'il a triomphé, jusqu'à ces dernières an-
nées, des prescriptions du Code civil en faveur du partage égal.
Grâce à l'entente des enfants et à la connivence des gens de loi
imbus de l'esprit local, les familles arrivaient à tourner les pres-
criptions de la loi par toutes sortes de combinaisons et parfois
même par des fraudes.
Pour maintenir intact ce bien de famille, signe sensible et
dernier asile de la communauté, les membres de la famille sont
capables des plus grands sacrifices. Beaucoup restent volontaire-
ment célibataires pour éviter à la communauté de leur payer
des soultes en argent et ils demeurent au foyer pour aider
l'héritier. Us forment la catégorie des « oncles » et des tantes,
si nombreux et si respectés chez ces montagnards. Cette préoc-
cupation se manifeste encore par le nombre des vocations reli-
gieuses : (( L'événement le plus heureux que puisse désirer une
famille est de faire arriver à la prêtrise un de ses enfants. Le
jeune prêtre, en effet, renonce toujours en faveur de rainé à sa
(1) Organ. de la Famille, p. 262, 272.
(2) Ibid., p. 128.
T. XXV. 3
34 LA SCIENCE SOCIALE.
jmrt de F héritage; il contribue ainsi à prolonger pendant une
nouvelle génération la conservation intégrale du bien de fa-
mille (1) ».
On voit combien il est difficile de maintenir la communauté
dans des conditions aussi anormales; on n'y réussit qu'à force
d'abnégation, de privations et, parfois, d'héroïsme, en multi-
pliant le nombre des célibataires et en se restreignant à une vie
de jour en jour plus étroite.
Il n'est pas possible de lutter longtemps contre la force des
choses. Aussi les communautés de famille des Pyrénées disparais-
sent-elles, d'années en années, emportées par une fatalité inéluc-
table.
C'est ce qui est arrivé à la famille Mélouga elle-même.
in
Son histoire est celle de presque toutes et, à ce titre, elle
mérite d'être rapportée.
Au moment où cette famille était observée et décrite, les fonc-
tions de patriarche étaient exercées, ainsi que nous l'avons vu,
par Joseph Py.
La fille aînée, Savina, avait été désignée comme héritière
et chef de la communauté conjointement avec Bernard Oustalet,
son mari.
D'après Tancienne coutume pyrénéenne, Théritier, à titre de
représentant de la communauté, devait faire face à diverses
charges fort lourdes : éducation et établissement des frères et
sœurs, entretien au foyer de tous les célibataires, vieux parents,
oncles et tantes, frères et sœurs.
Pour permettre de supporter ces charges, la coutume attribuait
à l'héritier, ou à l'héritière, à titre de préciput et hors part, la
moitié de la valeur du bien patrimonial. Les autres enfants rece-
vaient, en se mariant,, une part de l'autre moitié au moyen des
(1) Organ. de la Famille, p. 127.
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALPES. 35
économies réalisées par l'héritier sur le domaine de la famille.
On voit à quel point la coutume est en désaccord avec le Code
civil, qui prescrit le partage égal et en nature, non seulement
de tous les biens, mais même de. chaque espèce de biens.
Le vieux Joseph Py n'avait qu'un espoir de faire triompher le
mode traditionnel de succession, c'était, grâce à l'autorité qu'il
exerçait sur les siens, d'obtenir le consentement de tous les mem-
bres de la communauté. Il leur rappela ce qu'avaient fait leurs
ancêtres, comment, grâce à la coutume, ils avaient pu élever la
famille à l'état de prospérité où elle était arrivée; par quelle
suite d'efforts ils étaient parvenus à constituer ce petit domaine,
où chaque génération venait à son tour s'élever et puiser le
principe d'une existence assurée et honorable. Il leur redit sans
doute également avec quel soin religieux avaient été acquittées
entre les mains des membres qui s'étaient établis au dehors, les
parts d'héritage, aux époques fixées; enfin, il dut leur montrer
l'acte de partage de l'aïeul, Pierre Dulmo, qui était demeuré
comme « la charte » de la famille.
Cette touchante sollicitude d'un père qui s'efforce d'assurer à
sa famille l'abri protecteur de la communauté traditionnelle
sembla d'abord couronnée de succès. Tous acceptèrent de régler
les choses suivant la coutume.
Dès lors les nouveaux chefs de la famille Mélouga, Bernard
Oustalet et Savina Py, travaillèrent à constituer, au moyen de
l'épargne, les dots nécessaires à l'établissement des frères et
sœurs cadets. Ceux-ci étaient alors au nombre de six, trois fils et
trois filles. Il fallait donc, avec un budget annuel d'environ
4.2i0 francs, nourrir et élever de douze à quinze personnes et,
de plus, prélever chaque année une moyenne de 700 francs des-
tinée à constituer peu à peu la dot de 1.628 francs fixée pour
chaque cadet.
Heureusement pour la communauté, il se rencontra parmi ses
membres, suivant un usage traditionnel, deux frères de Savina
qui résolurent de rester célibataires et de se fixer définitivement
au foyer paternel, où le titre d' « oncle » leur assurait une sorte
de magistrature domestique.
36 LA SCIENCE SOCIALE.
La communauté, qui comptait déjà deux célibataires de la
génération précédente, Jean Dulmo et Marie Dulmo, en compta
alors quatre, par suite de la décision de Jean-Pierre Py et de
Dominique Py.
Ceux-ci, en effet, en s'étahlissant définitivement au foyer pater-
nel, apportaient à leur sœur aînée le secours d'un travail volon-
taire, et lui abandonnaient, en partie, pendant leur vie, et défini-
tivement après leur mort leur part d'héritage.
Tout semblait donc aller pour le mieux et Savina avait déjà
désigné d'avance comme son héritière Marthe, sa fille ainée,
lorsque Joseph Py, père de Savina, et le patriarche de la commu-
nauté, vint à mourir, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Avec lui
disparaissait le représentant, le témoin et le défenseur du passé
et de la tradition domestique.
Il y avait alors, parmi les membres établis au dehors, un oncle
de Savina, dont la fortune était gravement compromise. Sur le
conseil d'un homme de loi, il attaqua l'acte de partage fait par
Taïeul Pierre Dulmo, pour lésion de plus du quart.
Dans cet acte, Pierre Dulmo avait estimé fictivement sa pro-
priété à la somme de 17.368 francs, afin de pouvoir attribuer à
l'héritière plus du quart de la valeur réelle et de maintenir intact
le bien de famille. Chacun des huit enfants avait reçu des lots
<>
égaux de 1.628 fr. 25.
Le demandeur essaya de gagner à sa cause quelques membres
de sa famille ; il ne réussit qu'à entraîner une de ses sœurs. Tous
les autres déclarèrent accepter le partage qui avait été fait : entre
le Code civil et la tradition communautaire, ils se prononçaient
pour cette dernière.
Le procès eut lieu et l'acte de partage fut condamné par le tri-
bunal de Lourdes. Savina en appela à la cour de Pau, qui cassa
le jugement du tribunal de Lourdes et maintint, au profit de la
famille Mélouga, l'acte de partage de l'aïeul Pierre Dulmo.
Evidemment, ce n'était pas en faveur de la coutume et contre
la loi que se prononça la Cour ; elle se fonda simplement sur ce
que le partage ayant été accepté par tous les héritiers devait être
tenu pour valable. La Cour de Cassation, — car les demandeurs
LE TYPE SOCIAL DES PYRENEES ET DES ALPES. 37
allèrent jusque-là, — confirma cet arrêt pour les mêmes raisons.
Ce procès, qui avait duré cinq ans, était terminé, mais il avait
fortement compromis la situation de la famille. Les épargnes
d'abord, les emprunts ensuite, enfin la vente du bétail et d'une
partie des terres avaient été employés à payer les frais de la pro-
cédure. Plus de 4.000 francs avaient été dévorés ainsi.
Cependant Savina ne désespérait pas de reconstituer ou, tout au
moins de maintenir, la communauté. A l'époque du mariage de
Marthe, sa fille aînée, elle entreprit d'assurer la transmission du
domaine à cette dernière. Suivant l'usage ancien, c'était tou-
jours à l'époque du mariage de l'héritier que se concluaient ces
arrangements de famille.
Mais les vieilles idées communautaires perdaient de jour en
jour leur influence : ce n'était pas seulement le Code civil, mais
les mœurs elles-mêmes, les tendances vers l'action personnelle
qui les battaient en brèche. Sur les six enfants de Sa\ina, trois
filles, au lieu d'accueillir avec respect et soumission la volonté de
leur mère, s'opposèrent formellement à l'acte de partage et aux
arrangements pris à ce sujet.
Cependant, à force de pourparlers qui durèrent deux ans, on
arriva à un compromis qui grevait Marthe, la future héritière,
d'une dette d'environ 16.000 francs, soit 8.000 francs, pour em-
prunts divers, et 8.205 francs, pour soultes dues à ses frères et
sœurs.
Afin d'y faire face, Marthe et son mari durent vendre pour
6.000 francs un pré d'environ 3 hect. 75 ares. Mais cette diminu-
tion du domaine le désorganisait. Il fallut réduire le nombre des
vaches et renoncer à l'élevage si fructueux d'un troupeau de
moutons. Et, il restait encore à payer 10.000 francs.
Dans ces conditions, l'héritière n'était plus en état de faire
face aux charges qui lui étaient imposées par la coutume vis-à-
vis de ses frères et sœurs et même vis-à-vis de sa mère. La situa-
tion devint de jour en jour plus tendue entre ces gens que la
tradition liait les uns aux autres et que les circonstances nou-
velles poussaient à se séparer. C'est le passé qui recula : la mère,
Savina Py, céda et se retira devant sa propre fille. Elle lut
38 LA SCIENCE SOCIALE.
obligée d'aller demander un asile à une autre de ses filles,
Suzanne, logée, à titre de locataire, dans une pauvre habita-
tion.
Ainsi sombra cette communauté familiale qui s'était perpétuée
pendant tant de générations.
Multipliez ce drame domestique par le nombre des vallées des
Pyrénées et des Alpes, et, dans chaque vallée, par le nombre des
familles, et vous aurez une idée assez exacte de l'intensité de cette
crise domestique qui a emporté l'une après l'autre les vieilles
communautés familiales de ces montagnes.
Aujourd'hui la communauté ne se manifeste plus que par l'or-
ganisation collective de l'art pastoral et par la jouissance collec-
tive des pâturages communaux.
Le Code civil, en imposant le partage égal, a rendu difficile
l'ancien état familial ; mais il n'est pas seul responsable de sa
dissolution.
En réalité, il n'a été qu'un prétexte, une occasion, la chique-
naude qui fait tomber une chose branlante. Cela est si vrai, que
les communautés Sud-Slaves, les Zadrouga, créées, elles aussi,
par l'art pastoral, tombent les unes après les autres comme des
châteaux de cartes, à mesure que la culture se développe et exige
plus d'efforts. Il n'a pas été besoin d'une loi écrite pour les dé-
sorganiser. Et il en est ainsi des communautés de paysans russes,
et des communautés kabyles, et des communautés de paysans
syriens, etc., etc. C'est une loi sociale.
Il n'y a donc pas à regretter la disparition de ces groupements
qui ne répondent plus aux nécessités nouvelles. Il y a seulement
à se demander comment les individus sortis de ces commu-
nautés, jetés hors de cet asile protecteur, livrés brusquement à
eux-mêmes, mis dans la nécessité de déployer enfin leur initiative,
vont réussir dans le grand combat de la vie si nouveau pour
eux.
On va voir qu'ils n'y sont pas très bien préparés.
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALPES. 39
IV
Dans le cas particulier de la famille Mélouga, nous constatons
la décadence soudaine des diverses individualités qui compo-
saient la communauté et qui, désormais ne peuvent plus compter
sur elle.
La fille ainée, Marthe, et son mari liquident, parcelles par par-
celles, le vieux bien de famille et le troupeau. Le fils, à vingt-
deux ans, s'engage comme soldat. Les autres filles, sauf une
seule, dérogent à l'ancien rang de la famille et s'allient à de
simples journaliers domestiques, qui vivent misérablement
dans des appartements en location et sans posséder de biens au
soleil. Il est clair que tous ces gens-là étaient maintenus par la
communauté et non par eux-mêmes.
Le fait d'ailleurs est général, les populations des Pyrénées
recherchent surtout les professions subordonnées : par exemple,
elles fournissent des domestiques à toutes les villes du Midi, de-
puis Marseille jusqu'à Bordeaux et aux villes d'eaux de la région.
Ce métier, qui n'exige aucune initiative, est bien adapté à ces
issus de communautés.
Quant aux hommes, beaucoup cherchent à se caser dans les
situations modestes et également subordonnées de douaniers. Ils
passent ainsi de la communauté de famille dissoute à la commu-
nauté militaire, qui les encadre fortement, les dispense de toute
initiative et supprime pour eux l'aléa de la vie. Ces communau-
taires font naturellement d'excellents douaniers.
Mais c'est surtout en observant l'émigration au loin que l'on
apprécie exactement la valeur sociale d'une j^opulation. Lorsque
des hommes sont enlevés de leur milieu, qu'ils sont mis en con-
tact et en concurrence avec d'autres races, on peut les comparer,
les juger et estimer exactement le degré d'énergie et de résis-
tance qu'ils présentent.
A ce point de vue, l'émigration pyrénéenne est bien caractéris-
tique : elle témoigne de rinfluence persistante du caractère pas-
toral et communautaire.
40 LA SCIENCE SOCIALE.
Le caractère pastoral se manifeste par les métiers que ces émi-
grants recherchent par-dessus tout.
En Europe, ils s'adonnent en grand nombre au métier de
hongreurs, qu'ils exercent dans tout le Midi, mais particulière-
ment en Espagne, où ils émigrent en grand nombre. D'autres
vont s'établir, comme éleveurs de chèvres, dans les villes de la
région, depuis Marseille jusqu'à Bordeaux; matin et soir, ils par-
courent les rues avec leur petit troupeau s'arrêtant de porte
en porte, pour y vendre le lait.
Mais il n'y a plus beaucoup de place en Europe pour la vie
pastorale ; aussi l'émigration pyrénéenne se dirige-t-elle surtout
vers la République Argentine, où elle est attirée par les immen-
ses territoires herbus de la pampa. Là, du moins, il est encore
possible de mener la vie pastorale. « Ou bien ils se placent
comme bergers chez un propriétaire: ou bien, propriétaires
eux-mêmes d'un troupeau, ils afferment de vastes espaces pour
en utiliser l'herbe (1). »
Mais ils ne se fixent pas au sol, ils ne l'achètent pas, surtout ils
ne le défrichent pas. <( Ceux qui afîerment des herbages culti-
vent bien parfois cjuelques céréales, mais seulement pour la con-
sommation du personnel. Nul ne fait, à proprement parler, de
l'agriculture (2). »
On voit à quel point ces é migrants restent profondément et
obstinément pasteurs, alors même qu'ils se transportent au loin
et qu'ils sont mis en contact avec d'autres races.
Le caractère communautaire de cette émigration est encore plus
accusé que le caractère pastoral; il est plus général et plus per-
sistant, car il n'est pas toujours possible de se confiner dans les
métiers qui se rattachent à Fart pastoral.
Le caractère communautaire se manifeste particulièrement sur
trois points : 1° le départ a lieu par groupes; 2° le travail est
organisé sous la forme d'associations; 3" l'émigrant revient le
plus tôt possible au pays.
1° Chaque année, le plus souvent à l'automne, c'est-à-dire au
(1) F. Butel, loc. cit., p. 154.
{2) Jbid.,\\ 156.
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALPES. 41
moment où la rigueur de la saison ne permet plus d'occuper tous
les bras, des groupes d'émigrants se forment. Ils ont à leur tête
des anciens qui se chargent de les réunir, et de les conduire à
destination, soit en Espagne, soit dans la République Argentine,
soit ailleurs.
Ces émigrants, habitués à la vie collective, ne se résoudraient
pas facilement à partir seuls. Ils ont besoin d'être entraînés et
soutenus par la pensée qu'ils s'en vont en bande et que, s'ils
quittent leur communauté d'origine, c'est pour entrer immédia-
tement dans une autre qui va les encadrer pendant le voyage.
2'' Ils savent d'ailleurs qu'à peine arrivés à destination, ils
trouveront, soit parmi leurs compagnons de route, soit surtout
parmi leurs compatriotes précédemment établis au dehors, des
groupes tout constitués auxquels ils pourront s'agréger pour for-
mer des associations de travailleurs.
Parfois même, ces associations sont très nombreuses. Les hon-
greurs, par exemple, « mettent tous les gains en commun et
forment une masse que l'on partage par tête, avec la plus grande
équité, sans oublier même la part des malades ».
3^ Enfin, la plupart de ces émigrants reviennent au pays,
quand ils le peuvent chaque année, en tous cas le plus tôt possi-
ble. Le communautaire ne peut se faire à l'idée d'être longtemps
séparé des siens et éloigné de son pays. Il part toujours avec
esprit de retour.
Aussi ne s'établit-il jamais au loin comme colon : coloniser, ce
serait s'implanter hors du sol natal, s'expatrier, car la coloni-
sation est une œuvre de longue haleine; pour l'entreprendre, il
faut émigrer sans esprit de retour. Ce n'est pas là le cas de nos
issus de communautés pastorales,
Pour nos Pyrénéens, « revenir riches, acheter un coin de terre
afin d'y faire bâtir une de ces maisons qu'on désigne au visi-
teur comme la maison d'un « Américain » et finir ses jours dans
une aisance relative : voilà le rêve. En somme, nos montagnards
ne se fixent à l'étranger que malgré eux (1). »
(1) F. Butel, loc. cit., p. 158.
42 LA SCIENCE SOCIALE.
Je signalerai, de cette expansion à forme communautaire, un
exemple bien typique qui nous est fourni par une vallée des
Alpes, la vallée de Barcelonnette.
La petite ville de Barcelonnette. sous-préfecture du départe-
ment des Basses- Alpes, située sur le bord de ITbaye, à 1.135 mè-
tres d'altitude, compte une population d'environ 1.800 habi-
tants. Comme dans les Pyrénées et pour les mêmes causes, c'est
l'art pastoral qui constitue la principale ressource de ces popu-
lations perdues au milieu de la montagne.
La pauvreté du sol et la limitation des ressources a, depuis
longtemps, obligé les habitants de la vallée de Barcelonnette et
de la région voisine à émigrer.
Mais ces Bas-Alpins ont cherché, plus que les Pyrénéens, un
débouché dans le commerce.
'D'abord le commerce est un travail auquel l'art pastoral pré-
dispose, ainsi que je l'ai expliqué en décrivant le type de l'émi-
grant auvergnat (1). 3Iais, déplus, les populations des Basses- Alpes
ont été particulièrement orientées vers le commerce par le voisi-
nage de Marseille, où beaucoup vont s'établir et sont connus sous
le nom de gavots. Dans cette ville, ces émigrants se Kvrent au
petit commerce de détail et ils y réussissent surtout parla sobriété
et l'économie dont ils ont acquis l'habitude dans leurs pauvres
montagnes.
Depuis environ cinquante ans, une partie de cette émigration
a pris la direction du Mexique par suite d'une circonstance for-
tuite. Un Bas-Alpin, étant allé à Mexico, s'associa avec un autre
Français pour ouvrir un magasin de tissus. Il réussit dans ses
affaires, appela auprès de lui ses deux frères. Ceux-ci à leur tour
appelèrent d'autres compatriotes et, sous l'influence de cet en-
traînement mutuel, un mouvement important d'émigration se
dessina .
Aujourd'hui, à Mexico et dans la plupart des grandes villes du
Mexique, les Bas-Alpins tiennent entre leurs mains le commerce
des tissus et articles de Paris. Au témoignage de l'un d'eux, on
(l) Voir la livraison de juillet 1896.
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALPES. 43
compte au Mexique cent trente-deux étaljlissements tenus par des
émigrants de Barcelonnette, parmi lesquels quatre-vingt-six ma-
gasins de nouveautés, dont le chiffre d'affaires représente annuel-
lement plusieurs centaines de millions de francs.
Mais ce qui nous intéresse particulièrement, c'est de constater la
manière dont s'accomplit cette émigration. On va voir qu'elle
présente les trois caractères essentiels de toute expansion com-
munautaire : elle a lieu par groupes, le travail est organisé en
communauté et les émigrants reviennent au pays le plus tôt pos-
sible.
Use forme chaque année, à l'automne, de véritables bandes,
bien encadrées et dirigées par des chefs. « Les plus avisés condui-
sent la petite troupe et la débrouillent à travers la France jusqu'à
Bordeaux ou jusqu'au Havre. Logés à l'entrepont des navires,
ils vivent de la nourriture des matelots à laquelle s'ajoutent quel-
ques douceurs que leurs parents ont glissées dans un coin de la
malle (1). »
A leur arrivée à Mexico, ils sont immédiatement saisis et en-
cadrés par un nouveau groupe. « Les uns, raconte un de ces
émigrants, se rendent directement chez le parent, chez l'ami qui
les attend; les autres s'en vont loger dans une chambre d'hôtel,
mais ils sont tous au moins invités à prendre leurs repas à la table
hospitalière d'un compatriote. Ce jour-là, les membres de la co-
lonie voient arriver l'heure de la fermeture des magasins avec
impatience; on va pouvoir causer avec les /jr/ys.
« Et, le soir venu, c'est Barcelonnette à Mexico. Questions et
réponses se pressent sur celui-ci, sur celui-là. Les jeunes émigrés
racontent comment ils ont laissé le père, la mère, les frères, les
sœurs, cousins et cousines jusqu'au quatorzième degré (2). » Voilà
bien la tendance à étendre les liens de famille aussi loin que pos-
sible.
Mais ne croyez pas que ces jeunes émigrants vont être laissés à
eux-mêmes, qu'ils vont être réduits à trouver par eux-mêmes une
sitMation. Le groupe ne les lâche pas; ou plutôt ils sont ressaisis
(1) Les Barcelonnettes au Mexique, par Emile Chabrand, p. 18.
(2) IbicL, p. 258.
44 LA SCIENCE SOCIALE.
par un autre groupe qui va les encadrer encore plus solidement.
« .., Le lendemain ^ toute la bande est casée, sauf quelques-
uns peut-être qui seront répartis entre les maisons des compa-
triotes, en attendant la réponse des chefs de maison de Tinté-
rieur (également tenues par des compatriotes) auxquels on a
écrit (1) ».
Ces émigrants ont donc été conduits, accueillis et placés par
le groupe; il semble que maintenant ils peuvent enfin être livrés
à eux-mêmes. Nullement, les patrons auxquels on vient de les
confier vont veiller sur eux et pourvoir directement à tous
leurs besoins : ils seront logés, nourris, chauffés, éclairés. C'est
l'encadrement tenace, rigide et persistant, qui supprime tout
aléa. Vous allez en juger.
« Les ca Jones de ropa, magasins dans lesquelles nos jeunes
gens font leur apprentissage et où les Barcelonnettes brassent des
affaires par millions », comprennent, au rez-de-chaussée, une
grande salle pour la vente, où se tient la petite armée des em-
ployés, tous originaires de la région de Barcelonnette. « Les étages
supérieurs sont affectés k\di cuisine, à la salle àmanger^ au loge-
ment des chefs et de tous les employés. »
Les débutants, les nouveaux., ne sont pas payés ; « on les em-
ploie à rouler, doubler, plier les étoffes et les remettre en place
sur les étagères de la trastienda. Pendant cet apprentissage,
ils couchent sur le comptoir et le soin de balayer et d'arroser le
magasin leur est dévolu. » Ils doivent en outre employer leurs
moments perdus à étudier la langue espagnole.
A sept heures du soir, la journée est finie, on dine, puis cha-
cun peut sortir, mais il faut être rentré à une heure fixée par le
règlement.
Les plus intelligents de ces jeunes gens arrivent, après un cer-
tain nombre d'années, à s'établir à leur compte soit à Mexico,
soit dans une ville de l'intérieur.
Mais pour cela, ils ont encore recours à l'association.
C'est en effet une particularité bien caractéristique de toutes
(1) Ém. Chabrand, op. cit., p. 121.
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALPES. Ao
ces maisons de commerce tenues par des émigrants bas-alpins,
qu'elles sont dirigées par un certain nombre de chefs associés,
« A la tête de ces maisons, il y a en général plusieurs chefs entre
lesquels est partagée la direction, vente du détail, vente en gros,
achats sur place, correspondance, caisses, tenue de livres, etc.
Chacun a son serviccet ses attributions, mais tous s'aident et se
suppléent au besoin (1) ».
Pour s'établir, il faut des capitaux et du crédit. C'est encore la
communauté qui sert de caution. Les prêteurs et les fournisseurs
savent que tous ces émigrants se tiennent étroitement et que la
signature de chacun d'eux est garantie moralement et souvent
matériellement par tous les compatriotes. (( La mise de fonds est
mince, mais le nom de Barcelonnette équivaut, auprès des mai-
sons de gros, à un crédit huit ou dix fois supérieur; j'ai maintes
fois assisté à des présentations de jeunes Barcelonnettes par un
courtier chez les fabricants espagnols, chez les Anglais et les
Allemands qui vendaient en gros les étoffes étrangères. Ces
négociants ne connaissaient que le courtier lui-même, auquel
ils répondaient invariablement , après quelques renseignements
insignifiants : « Il suffit que vous les présentiez et qu'ils soient
(( Barcelonnettes pour que notre maison soit à leur disposition ».
Voilà comment nos compatriotes peuvent monter avec un petit
capital une maison qui, du jour au lendemain, fera des affaires
relativement considérables (2). »
Ainsi, c'est bien la communauté qui soutient toute cette émigra-
tion, depuis le départ de Barcelonnette jusqu'au retour; ces émi-
grants n'ont pas été un seul instant livrés à eux-mêmes; ils ont
formé comme un morceau du pays quia été transporté au dehors
d'un seul bloc, d'un bloc qui ne se brise pas, en dépit de tout.
Il ne fallait rien moins que cette persistance du groupement
pour décider les jeunes émigrants à quitter le pays. 11 fallait
en outre la certitude que cet éloignement serait momentané .
Et voilà bien en effet le troisième caractère de cette émigration,
elle est faite avec esprit de retour,
(1) Ém. Chabrand, op. cit.,
(2) Ibid.
46 LA SCIENCE SOCIALE.
L'auteur dont je suis le récit, et qui a été lui-même un émigrant
de Barcelonnette au Mexique, a bien soin de noter le fait. Il y
revient à plusieurs reprises, il y insiste. D'après lui, ses compa-
triotes sont « animés et soutenus par le désir de revoir au plus tut
leur patrie » .
« Oq peut actuellement, dit M. Chabrand, évaluer à quatre-
cent cinquante environ le nombre des capitalistes barcelonnettes
qui possèdent des fortunes variant de cinquante mille à huit
cent mille francs, et à près de trente, celui des millionnaires; un
de ces derniers vient de mourir à Nice laissant, dit-on, de quinze
à vingt millions à ses enfants ; il cultivait la terre et gardait les
moutons avant son départ pour le Mexique. Sur le nombre, trois
cents environ résident encore au Mexique, les autres, ou bien ont
fixé leur domicile dans la vallée de Barcelonnette , et y habitent
toute Fanaée, ou bien, pour la plupart, y possèdent une villa où
ils viennent passer les mois d'été. »
Je crois que l'on peut bien saisir maintenant ce qui fait la force
et la faiblesse de ce type d'émigrants.
Ils tirent leur force de la communauté, dont le patronage, ainsi
que nous venons de le voir, ne les abandonne pas depuis le
départ jusqu'au retour.
Mais si la communauté les soutient, elle est aussi, pour eux,
pourleur œuvre personnelle et sociale, unecause d'affaiblissement.
Elle les empêche de fonder aucune œuvre durable, puisque
(( l'idée du prompt retour dans la patrie » est la préoccupation
dominante de tous ces émigrants. Ils ne s'installent pas au Mexi-
que, ils y sont seulement campés. Surtout ils ne s'y implantent
pas par la culture, ils ne colonisent pas. Pour coloniser, il
faudrait accepter deux choses auxquelles ces issus de pasteurs
répugnent par-dessus tout : il faudrait s'établir dans l'isolement
de la vie rurale, loin de la communauté des parents, des amis,
des « pays » ; il faudrait ensuite renoncer à l'idée de retour, car
la culture n'est pas, comme le commerce, une entreprise que l'on
peut prendre et quitter facilement.
Or une race ne s'implante au sol, n'en prend possession réel-
LE TYPE SOCIAL DES PYRÉNÉES ET DES ALI'ES. 47
lement et d'une façon durable que par la culture. Par consé-
quent il n'y a pas à compter sur ces émigrants bas-alpins pour
étendre au dehors le domaine de la France, pour y créer une
extension de la race, comme l'a fait, par exemple, le colon ca-
nadien, comme le fait actuellement le colon anglo-saxon. Et ce
n'est que par ce procédé-là qu'une race grandit dans le monde.
La situation des Bas-Alpins au Mexique est à la merci du pre-
mier échec commercial. Toujours prêts à se rembarquer pour
leur vallée de Barcelonnette, ils lâcheront pied à la première
difficulté sérieuse qu'ils rencontreront.
Jusqu'ici ils ont été servis par les circonstances au moins au-
tant que par eux-mêmes. Ils se sont attirés et soutenus les uns les
autres avec un entêtement de montagnards qui ont conscience de
leur faiblesse individuelle. Or ils n'ont rencontré en face d'eux,
au Mexique, que deux types peu dressés au travail, à l'économie,
et à l'initiative : l'Espagnol et Tlndien. Ces montagnards éco-
nomes et finauds devaient avoir beau jeu en face d'une pareille
clientèle, à laquelle ils sont manifestement supérieurs.
Mais voici que déjà cette situation est ébranlée, ce commerce
ne donne plus les gros bénéfices d'autrefois, parce que des con-
currents nouveaux arrivent peu à peu des États-Unis et importent
au Mexique les procédés du grand commerce. Contre cette con-
currence redoutable et grandissante nos Bas-Alpins sont désar-
més ; ils ont vis-à-vis du Yankee trois infériorités qui résultent de
leur formation communautaire pastorale :
1° Ils ne tiennent pas à leur pays d'adoption, par conséquent ils
sont toujours plus disposés à décamper qu'à résister sérieusement.
2° Ces commerçants n'ont pas de réserves financières pour
faire face à une crise sérieuse. L'argent gagné et économisé ne
sert pas à alimenter les affaires, à les développer, à les renou-
veler; il est tout simplement importé en France et par conséquent
perdu au point de vue commercial. L'entreprise, périodiquement
interrompue, doit être périodiquement recommencée à nouveau
et sur nouveaux frais. Tout esprit de suite est impossible et toute
crise doit être fatale.
3° En cas de crise, ce commerce ne pourrait se sauver qu'en
48 LA SCIENCE SOCIALE.
renoQçant à ses procédés routiniers, en évoluant pour s'adapter
aux conditions multiples et changeantes du marché. Pour cela,
il faut beaucoup d'initiative, beaucoup d'audace; il faut ne pas
craindre de risquer beaucoup pour gagner beaucoup.
Or l'organisation communautaire de ces maisons développe
surtout l'esprit de tradition, de prudence et d'économie. Les ini-
tiatives hardies sont comprimées et entravées par la nécessité
d'agir toujours collectivement, d'obtenir toujours l'adhésion de
la majorité ou de la totalité des intéressés.
Ces lourdes et traditionnelles machines ne peuvent lutter
longtemps contre les évolutions hardies et rapides du com-
merçant yankee qui déjà pénètre le Mexique de toutes parts et
qui, lui du moins, ne s'appuie pas sur la communauté, mais sur
l'action personnelle portée à sa plus haute puissance, sur l'apti-
tude remarquable à renouveler rapidement et sans cesse les pro-
cédés au moyen desquels on saisit la clientèle et on la satisfait.
Et comme le Yankee ne vient pas seulement en commerçant,
mais aussi en industriel et en colon, il s'implante solidement dans
le pays, il y fait souche et il crée ainsi non seulement le type
du fournisseur, mais encore le type de la clientèle la mieux
adaptée à ce type de fournisseur.
Voilà la véritable manière de s'emparer définitivement d'un
pays et d'y implanter une race.
Au train dont s'opère, dès maintenant, cette implantation, on
peut prévoir que l'expansion des émigrants bas-alpins, déjà
menacée, sera bientôt arrêtée.
Je crois que ceci met suffisamment en lumière en quoi la for-
mation communautaire pastorale développe la puissance d'expan-
sion, mais en quoi aussi elle la limite.
En tous cas, il est bien clair que ce mode d'expansion n'est
plus à la hauteur des conditions actuelles de la vie sociale.
Cette porte de sortie n'ouvre plus que sur certaines régions
arriérées du globe, comme le Mexique; mais ces régions elles-
mêmes se transformciit actuellement de jour en jour.
Edmond Demollns.
LA CRISE MORALE
DES TEMPS NOUVEAUX
4
-c-«~oo»o-
I
Peu d'esprits rétléchis contestent aujourd'hui que notre pays
traverse une crise morale aiguë (1); on reconnaît d'ordinaire
qu'il n'y a pas équation entre la tâche morale que les temps nou-
veaux donnent à chacun de nous et nos dispositions préexistantes
à la bien remplir.
En affirmant cette vérité, il n'est pas même nécessaire de pren-
dre parti sur la question si discutée, — et sur laquelle nous aurons
peut-être l'occasion de présenter plus loin quelques observations,
— de savoir si la génération de 1850 ou celle de 1825 observaient
plus fidèlement que nous les préceptes de la loi morale ; il suffît
de recueillir les nombreux témoignages de la vie quotidienne, et
en observant tour à tour, même sommairement, les mœurs et la
manière d'être des classes aristocratiques rurale ou urbaine, des
paysans ou des ouvriers de l'industrie, de la petite bourgeoisie,
des étudiants de tous ordres, du monde de la finance ou de la
politique, on se convainc rapidement de l'insuffisante valeur mo-
rale de beaucoup d'hommes.
Ne peut-on même pas aller jusqu'à dire avec tel moraliste
« qu'une abominable démoralisation ruine dans notre pays toutes
les assises de la vie familiale et sociale », lorsqu'on assiste d'un
peu près au relâchement des mœurs et qu'on s'éclaire à la lecture
des journaux et des statistiques, des témoignages des magistrats
et du compte rendu des enquêtes parlementaires? Une simple
(l) Cet article ne s'occupera que de la situation morale en France, afin que celte
étude soit plus précise, mais il n'entre pas dans noire pensée de décerner, par h con-
trario, un brevet de moralité au\ autres peuples.
T. XXV. 4
50 LA SCIENCE SOCIALE.
promenade dans les rues de nos villes n'atteste qu^avec trop de
précision la dépravation morale d'un grand nombre de gens.
Cette démoralisation est si grave qu'il n'est pas rare de l'enten-
dre proclamer comme la cause unique de tous les maux dont
notre société souiTre ; le jour, dit-on, où les préceptes du décalogue
seraient observés, tous les problèmes de la vie individuelle ou
sociale seraient par là même résolus.
La Science sociale proteste contre cette méprise ; comme cette
erreur est tenace, faisons remarquer une fois de plus qu'en de-
hors de certaines données primordiales la loi morale ne four-
nit pas de lumière sur les questions, toutes concrètes, et très com-
plexes, qui se posent chaque jour devant nous, en nos qualités
diverses de père ou d'époux, d'ouvrier ou de patron, de citoyen ou
d'homme politique : comment dois-je former Tintelligence de mes
enfants? vers quelles carrières dois-je tourner leurs désirs? quelles
relations dois-je avoir avec mes ouvriers et quel salaire convient-
il de leur payer? faut-il imposer davantage les valeurs mobilières,
ramener le service militaire à deux ans, ou transporter la gare
d'Orléans au quai d'Orsay? autant de questions sur lesquelles
les préceptes de la morale ne m'indiquent pas de solution qui
suffise. Force est de reconnaître la courte portée de la formule
que nous donnait^ il y a quelques jours, une excellente chrétienne :
« En matière de législation, le principe est simple : toute loi qui
est conforme à la morale chrétienne est bonne, toute loi qui lui
est contraire est mauvaise. » Voilà qui est simple, en effet ; mais
combien peu lumineux !
Une autre théorie, tout aussi erronée mais beaucoup plus fré-
quente, a été plus ou pioins ouvertement professée par la plupart
des hommes qui ont le plus illustré notre siècle dans le domaine
de l'industrie, du négoce, de la politique, de la science ou des
arts. On peut la formuler en une ligne : la loi morale est inutile
et son inutilité démontre son inexistence. Faire abstraction de la
loi morale dans toutes les manifestations de l'activité humaine,
et combiner si habilement les organismes sociaux que le plaisir
et l'intérêt de chacun, collaborant avec 1rs forces de la nature,
suffisent à maintenir dans l'ordre le meilleur toutes les ins-
LA CRISE MORALE DES TEMF'S NOUVEAUX. î'A
titutions et tous les hommes, telle a été la décevante chimère
poursuivie par les intelligences les plus actives de notre temps. 11
n'y aura plus besoin de parler de fidélité conjugale à des époux
qui s'aimeront, comme il n'y aura plus besoin de parler de
respect de l'autorité publique à des hommes qui, par leur
bulletin de vote, constitueront librement cette autorité; il sera
superflu d'enseigner le devoir de respecter la propriété, lors-
qu'on aura trouvé une méthode plus scientifique de réparti-
tion des richesses entre les hommes, et cette même découverte
rendra inutile le devoir de charité ; quant aux devoirs envers la
Divinité, ils sont supprimés purement et simplement, sans être
remplacés : l'existence de Dieu n'est pas scientifiquement dé-
montrée. L^amour et la science, la liberté et le régime démocra-
tique, la diffusion des biens matériels résoudront, chacun dans
leur domaine, les problèmes que nos pères ne pouvaient résoudre
qu'avec le secours de l'impératif catégorique de la loi morale ; et
s'il y a, de^ci de -là, quelque maille trop lâche dans cet immense
filet, — par exemple, au sujet du respect des bonnes mœurs et
delafécondité de la race, — « les Lois de la Vie » se chargeront de
combler la lacune; car, on l'oublie trop, les forces de la nature
exécutent par elles-mêmes leur œuvre déterminée et, dans une
société scientifiquement organisée, leur collaboration est loin
â'être négligeable.
Sous le bénéfice d'une réserve importante que nous formulerons
plus loin, on ne peut que condamner cette étrange théorie; tous
les Homais du siècle n'y peuvent rien, cette doctrine a fait une
banqueroute retentissante et c'est une grande joie de constater
que, depuis sept ou huit ans, beaucoup d'esprits qui l'avaient
autrefois adoptée commencent à la répudier. Par une étrange
malignité du sort, on a vu les enfants mêmes des poètes et des
auteurs dramatiques qui avaient le plus méconnu la nécessité de
la loi morale pour la constitution de la famille, contracter des
mariages hâtivement brisés par la désunion et le divorce ; l'ac-
croissement des salaires et la meilleure répartition des richesses
n'ont pas rassasié les appétits, et c'est précisément dans les milieux
où le progrès du bien-être matériel est le plus sensible que les
52 LA SCIENCE SOCIALE.
réclamations sont les plus violentes; de même, le bulletin de vote
n'a pas supprimé la rébellion, et les forces révolutionnaires en-
rôlent surtout leurs recrues dans les centres où l'individu se mon-
tre le plus disposé à user de ses prérogatives électorales et en
connaît mieux la valeur : ainsi la Providence, afin de mieux con-
vaincre ceux qui font un usage loyal de leurs yeux et de leurs
oreilles, a permis que la crise éclatât avec une violence spéciale
dans les milieux où l'évolution était le plus avancée. Quant aux
<( Lois de la Vie », chères aux biologistes et aux médecins, il faut
croire qu'on professe une opinion erronée sur les conditions dans
lesquelles elles opèrent (1), car elles n'ont pas rempli la mission
qui leur avait été confiée; notamment elles ne nous ont pas
protégés contre le lléau de la dépopulation.
Les préceptes de la loi morale conservent donc, en cette fin du
dix-neuvième siècle, toute la force qu'ils avaient pour les généra-
tions précédentes, et l'expérience, toujours impitoyable, a détruit
l'illusion de ceux qui espéraient n'avoir plus besoin de, leur auto-
rité. Sans doute, quelques esprits dont la conviction est robuste,
ou feint de l'être, persistent dans leurs espérances en affirmant
que l'on ne peut encore juger le résultat, puisque rorganisation
scientifique de la société moderne n'est pas encore assez avancée ;
mais l'observation des faits ne favorise guère ces espérances, car
elle démontre, comme nous le disions plus haut, que la crise mo-
rale s'aggrave dans les milieux où l'on constate à la fois les pro-
grès plus rapides de l'évolution et le déclin du respect de la loi
morale. C'est là un fait, et il est de première importance.
Il est donc vrai qu'il existe une loi morale ; ce n'est pas la seule
loi qu'il importe à l'homme d'observer sur la terre, mais la vie
familiale et la vie sociale ne se peuvent constituer normalement,
si elle est violée.
Le problème apparaît ainsi dans toute sa netteté : Puisqu'il
existe une loi morale que la société no peut méconnaître sans
déchoir, pourquoi tant d'hommes sont-ils, à notre époque, infi-
dèles au devoir moral? Pourquoi y a-t-il une rupture d'équi-
(1) II n'enire pas du tout dans notre pensée, bien au contraire, de nier l'existence et
la singulière puissance de ces forces.
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. o3
libre certaine entre les obligations morales que la vie impose à,
chacun de nous et notre aptitude à les respecter? Sans doute le
mal séduira toujours un grand nombre d'hommes, mais plusieurs
affirment que ce nombre augmente sensiblement et, en tous cas,
il importe de conquérir sur l'immoralité les nombreuses et re-
doutables positions qu'elle occupe actuellement. A quel remède
pourrait-on recourir?
Quand, tenant les yeux grands ouverts, on réfléchit attentive-
ment sur ce problème, on fait bientôt une remarque curieuse (1) :
on s'aperçoit que le problème s'éclaire à mesure que l'on observe
avec plus de précision, non pas les vices des personnes déshon-
nètes, mais les qualités des personnes vertueuses, la conception
qu'elle se font de la vertu et la manière dont elles respectent la
loi morale; et on arrive bientôt à cette conchision : La moralisa-
tion de notre société contemporaine n'est possible qu'à la con-
dition de pratiquer la vertu autrement que ne le font générale-
ment les personnes vertueuses.
Ceci semble un paradoxe, et pourtant de courtes observations
suffisent à démontrer l'exactitude de cette conclusion.
C'est un truisme que de dire que le mal ne trouverait plus
d'adeptes si l'on pouvait convertir les mauvais au bien et empê-
cher les bons de devenir mauvais. Or, pour réaliser cette double
entreprise, il ne faut compter que sur les personnes vertueuses et
on ne peut agir que par leur entremise.
Sans doute, il peut arriver que certaines personnes, qui avaient
depuis longtemps pris l'habitude de violer leurs obligations mo-
rales, reviennent soudainement à la pratique de la vertu^ sans
qu'on puisse indiquer l'influence extérieure qui a été l'origine
première de cette conversion ; mais ces cas individuels sont bien
peu nombreux et, d'ordinaire, le retour au bien ne se produit
que par l'action des gens vertueux dont la constance finit par
triompher des habitudes perverses de leurs frères : on connaît fort
(1) En ivalité la surprise que l'on éprouve est elle-même surprenante, car la Science
sociale re{»ose tout entière sur ce principe premier : L étude et lobservalion des or-
ganismes sains peuvent seules conduire à la connaissance des remèdes qui conviennent
aux organismes malades.
54 LA SCIENCE SOCIALE.
^ bien cette vérité en Angleterre, où tant de personnes, soit séparé-
ment, soit collectivement, prennent à tâche de développer les
vertus morales de leurs concitoyens : ainsi l'ivrognerie, qui aug-
mente en France, n'a diminué en Angleterre que sous la pression
des sociétés de tempérance.
D'autre part, il est aussi manifeste que la plupart des individus
qui mènent une vie licencieuse ou irrégulière ont, pendant une
période plus ou moins longue, pratiqué la vertu. Sans doute ici
encore, il y a des exceptions; pour certaines personnes la débau-
che a été lïssue naturelle vers laquelle les conduisaient fatale-
ment les influences funestes auxquelles elles ont été soumises dès
leur plus jeune âge et, dans les grandes villes surtout, il y a de ces
enfants au sujet desquels on se demande avec anxiété comment
il serait possible qu'ils fussent plus tard des hommes vertueux ;
mais à côté de ces recrues inconscientes, il y a les recrues bien
plus nombreuses formées par les jeunes gens des deux sexes
qui « abandonnent délibérément le sentier du devoir pour
suivre la grande route de la perdition » .
Il faudrait diminuer le nombre de ces désertions.
Ainsi, soit que l'on se préoccupe de ramener au bien les mau-
vais, soit que l'on s'efforce d'empêcher le nombre des méchants de
s'accroître, il est bien vrai cjue c'est la vertu des personnes vertueuses
qu'il faut observer, que c^est par elle et sur elle qu'il faut agir.
La conclusion est plaisante, dira-t-on : ou bien elle signifie
que les personnes vertueuses ne sont pas assez vertueuses et ont
le tort d'avoir des défauts, ce qui est notoirement connu, ou bien
elle signifie qu'il faudrait modifier la vertu des personnes ver-
tueuses, ce qui est une absurdité.
Le premier terme du dilemme est exact; examinons le second
et voyons si parfois la méthode d'observation ne transformerait
pas cette absurdité apparente en une réalité certaine.
Pour démontrer l'exactitude de cette absurdité prétendue, les
faits apportent un triple témoignage.
D'abord, on constate que de deux personnes qui paraissent et
qui sont également vertueuses, l'une a, pour encourager son
prochain dans la voie du bien ou le tirer du vice, une action et
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. 55
une force que l'autre n'a pas; et. quand on analyse avec atten-
tion les causes de cette inégalité, on remarque qu'elle n'est pas
due à la valeur intellectuelle plus grande de l'une de ces person-
nes, mais à la forme de sa vertu, à l'application spéciale qu'elle
fait de la loi morale.
En second lieu, on constate que, de deux personnes qui pa-
raissent et qui sont également vertueuses, l'une est capable d'of-
frir au mal une résistance dont l'autre est incapable ; si l'on
analyse avec perspicacité les causes de cette inégalité, on constate
qu'elles se trouvent non pas tant dans le degré de vertu de cha-
cune de ces personnes, que dans la manière dont elles ont pra-
tiqué la vertu. Évidemment ce jeune homme de tel collège, cette
jeune domestique de telle province de la France étaient vertueux
d'une autre manière que ce jeune homme de tel autre collège,
({ue cette domestique de telle autre région; dans leur milieu d'o-
rigine, les uns et les autres pratiquaient également la vertu et il
eût été impossible de discerner ceux dont la valeur morale était
la plus haute, et pourtant la transplantation a été pour les uns
l'occasion d'une chute que les autres ont évitée.
Enfin, un troisième fait d'expérience personnelle quotidienne
vient aussi nous convaincre de la diversité des formes de la vertu
et nous remarquons que les unes excitent en nous une admiration
et un respect que nous ne ressentons pas pour les autres. Qui de
nous rencontrant, dans ses relations d'affaires ou d'agrément, une
personne dont l'honorabilité et la moralité parfaite étaient cer-
taines, ne s'est pas pris à dire : « Voilà un excellent homme,
ses intentions sont très bonnes, il n'est pas inintelligent, il veut
le bien avec sincérité, et pourtant rien n'est plus sûr pour moi
que son impuissance; en affaires, il se fera « rouler »; il ne
dirigera pas utilement les intérêts moraux ou matériels qui lui
sont confiés et les méchants auront de l)eaux moments avec
lui ».
Ce qu'il faut noter dans cette impression, afin d'en dégager
une conclusion scientifique, c'est qu'elle n'est pas accompagnée
dans l'esprit de la conviction que le personnage en question
soit sot ou inintelligent : on ne peut davantage signaler dans sa
56 LA SCIENCE SOCIALE.
vertu aucune défaillance grave ; et pourtant on se retire avec le
sentiment pénible qu'il est voué à réchec et à la défaite; on se
dit que non seulement il ne réalise pas un type d'homme tel
qu'on peut le désirer, mais même qu'il est désirable qu'on ne
lui ressemble pas. Puis à mesure que l'analyse et la réflexion
précisent davantage la pensée, on se prend à formuler tout bas
ces deux conclusions, dont le caractère fâcheux ne diminue
pas la certitude : Cet homme n'aura sûrement aucune action
pour empêcher le mal autour de lui, je le regrette en un
certains sens, mais je le comprends très bien; de plus, la forma-
tion morale qu'il a reçue ou qu'il a délibérément choisie, lui a
été nuisible; elle a partiellement déformé sa nature.
Ici, M. Prudhomme nous arrête et, esquissant de la main droite
un geste indigné, il nous accuse de blasphème, car il est impos-
sible que l'observation de la loi morale soit pour qui que ce soit
une cause de déformation ; et, reprenant l'objection théorique
formulée plus haut, il ajoute que « la loi morale est absolue
et éternelle; dès lors il ne peut être question d'y rien chan-
ger; quant aux personnes vertueuses qui ont été mises en
cause, puisqu'il est établi par hypothèse qu'elles observent fidè-
lement la loi morale, on ne saurait davantage leur demander de
modifier leur conduite. »
Essayons de répondre d'une manière complète à cette objection
qui est la négation directe de la vérité expérimentale que nous
nous proposons de démontrer dans ces articles ; aussi bien elle est
l'origine de toutes les erreurs commises par un grand nombre
de personnes vertueuses dans la direction de leur vie morale.
L'année dernière, nous avons rencontré dans un comté du
Midland, en Angleterre, wn f armer qui s'était ruiné à cultiver du
froment : pourtant il connaissait la chimie agricole, il avait
analysé les lois diverses qui président à la végétation des plantes,
ses terres étaient merveilleusement entretenues^ le coût de la
main-d'œuvre était ramené chez lui au taux le plus bas, son ou-
tillage agricole était le plus perfectionné qu'il y eût; il avait
même contribué à l'amélioration de plusieurs variétés de se-
mences et d'une race de moutons; et pourtant il s'était ruiné.
LA CRISE MORALE DES TF:MPS NOUVEAUX. i) i
Au delà de l'Atlantique, dans les plaines du Minnesota, et des Da-
kotas, des hommes dont les forces physiques n'étaient pas supé-
rieures aux siennes, à peine aussi laborieux que lui-même et
totalement ignorants des méthodes scientifiques, cultivaient aussi
du froment, et c'étaient ceux-là qui le ruinaient. Leur travail les
enrichissait et procurait aux autres du pain à meilleur marché,
tandis que le labeur de ce (armer anglais était nuisible à lui-
même et à sa famille, et sans profit pour personne.
Cette comparaison, qui est mathématiquement exacte, nous
fournit la démonstration complète que nous cherchons. Les lois
de la chimie agricole sont absolues et éternelles et pourtant
l'homme doit en faire, sous peine de ruine, des applications
différentes suivant les temps et les lieux, et celui-là ne tarde
pas à être puni de son erreur qui pense que le succès est assuré
au cultivateur qui applique avec le plus de vigilance et de soin
telle loi de la chimie agricole : il s'est efforcé de bien appliquer
cette loi, mais il a omis de rechercher si l'application de cette
loi était opportune, dans telles circonstances déterminées; il
échoue misérablement, ni plus ni moins que l' agriculteur pa-
resseux ou que r agriculteur ignorant, et il est dépassé par des
agriculteurs moins laborieux ou moins instruits. Ainsi en est-il de
la loi morale; sans doute elle est, comme on aime à le répéter,
éternelle et absolue, mais cette formule, qui exprime une vérité
fondamentale, n'a point le pouvoir lumineux qu'on lui suppose.
S'il est de Tessence de la loi morale d'être absolue, il est aussi de
l'essence des applications que l'homme doit en faire d'être rela-
tives et contingentes, et il importe de discerner dans chaque
circonstance la forme que doit revêtir notre capacité de pra-
tiquer la vertu. Cette forme varie suivant les temps et les lieux,
et cette variation est tellement profonde qu'il peut arriver, et
qu'il arrive effectivement, que l'effort méritoire fait par riiomnie
pour s'élever dans une direction déterminée à un certain degré
de vertu, devienne nuisible si cet homme change de milieu :
ainsi les qualités qu'un Anglais doit posséder pour être un bon
citoyen seront pour lui-même et pour la collectivité une source
de conflits, s'il devient sujet russe, et la réciproque serait vraie;
58 LA SCIENCE SOCIALE.
à l'inverse, une excellente mère de famille napolitaine ne lais-
sera que trop apparaître les lacunes de sa formation morale, si
elle est obligée de suivre son maria Chicago ou à San-Francisco.
Ces vérités sont évidentes, et la diversité des temps peut pro-
duire, dans un même pays, des effets semblables à ceux que pro-
duit, à une même époque, la diversité des lieux : ainsi, pour
reprendre les mêmes exemples, la forme de vertu que devaient
préférer en France l'épouse vertueuse ou le « féal sujet » au
quinzième ou au dix-septième siècle, n'est plus celle qui doit
être recommandée à la mère de famille ou au citoyen de notre
époque; les unes et les autres ont eu pour devoir d'être des
épouses vertueuses et de bons citoyens, mais la manière de pra-
tiquer ce devoir a singulièrement changé (1).
Dans certaines sociétés, ces transformations sociales à Tinté-
rieur d'un même pays peuvent présenter pour les personnes
vertueuses de ce pays un danger spécial et très grave; tandis
que les émigrants polonais ne vont pas à Chicago sans le savoir
et sans que le contraste des deux milieux les frappe (2), Thomme
qui reste chez lui ne s'aperçoit pas toujours des modifications que
subit le milieu dans lequel il vit; il peut se trouver dans des dis-
positions morales telles qu'elles le portent, alors même que ces
modifications lui seraient connues, à ne pas en saisir la valeur
morale, voire à les juger comme immorales, et, par suite, sa
vertu même l'engagera à leur résister. 11 élèvera ses enfants dans
cet esprit et si l'évolution du milieu est rapide, on constatera un
conflit manifeste entre la formation morale de toute une catégorie
de personnes vertueuses et les formes de vertu qu'exige la société
au sein de laquelle elles vivent.
(1) Il importe d'éviter ici toute équivoque et il ne faudrait pas croire que la mo-
dification ne porte que sur l'acte matériel à accomplir, mais que la disposition morale
qui pousse l'homme à accomplir cet acte, quel qu'il soit, demeure la même. La mo-
dification atteint l'un et l'autre, mais elle n'est étudiée dans ces articles qu'en tant
qu'elle atteint la disposition morale elle-même. Ainsi, pour reprendre un exemple cité
au texte, non seulement les bons citoyens français onl aujourd hui à accomplir des
actes matériels bien différents de ceux que les loyaux sujets du quinzième et du sei-
zième siècles devaient accomplir, mais leurs dispositions morales sont totalement
changées.
(2) On pourrait aussi remarquer que, lorsqu'ils partent sans esprit de retour, ils
partent avec la pensée de s'adapter au milieu.
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. 50
Alors se développe ce que l'on appelle une crise morale ; cette
crise est d'autant plus aiguë que l'erreur des personnes ver-
tueuses les conduit à des échecs répétés dans tous les efforts
qu'elles font pour organiser la vie familiale et sociale sur un
modèle suranné, tandis que l'immoralité fréquexite de leurs ad-
versaires plus heureux s'accroît sans cesse. En effet, l'action sa-
lutaire et moralisatrice des bons n'est plus là pour retenir les
dépravés : les insuccès des premiers excitent la méfiance et le
mépris des seconds, et l'immoralité des seconds engage les
premiers à persister avec plus de fermeté dans leur erreur.
On entend alors dans la bouche des représentants reconnus de
la loi morale la fameuse phrase : « Voilà bien où mènent ces
belles tentatives orgueilleuses! » tandis que leurs adversaires
répètent de leur côté : « Voilà bien l'impuissance de ces hom-
mes qui voudraient nous maintenir dans la soumission à une loi
morale démodée I »
La crise continue et s'aggrave, jusqu'au jour où apparait
enfin à l'horizon une lueur d'abord incertaine : pour la pre-
mière fois, les soldats des deux troupes ennemies se tendent la
main; ils s'accordent à injurier les audacieux qui les invitent à
porter leurs regards vers l'astre nouveau d'une morale mieux
appliquée : « Ce sont des sacristains! » s'écrient les uns, « Ce
sont des francs-maçons ! w vocifèrent les autres, et tous s'ac-
cordent à proclamer, dans un sens différent, qu'il ne saurait
exister aucune alliance entre l'antique loi morale et les théories
nouvelles. Et pourtant la petite cohorte des audacieux persiste
à tourner ses regards vers l'astre nouveau; elle fait peu à peu
de nouvelles recrues en dépit des accidents du chemin, et les
petites mésaventures survenues à quelques-uns de ses membres,
et dont les deux partis se réjouissent, n'arrêtent pas ses pro-
grès. Au bout de quelque temps, les hommes de bonne foi, à
quelque camp qu'ils appartiennent , se demandent avec anxiété
si cet astre n'est pas le soleil qui se lève.
Nous venons de retracer dans cette page le schéma abstrait et
sec des batailles que se sont livrées, pendant le cours de ce siècle,
60 LA SCIENCE SOCIALE.
les défenseurs et les adversaires de la loi morale. Revenons main-
tenant anx faits concrets et examinons successivement les ques-
tions suivantes : Quelle a été la forme de vertu qui a paru la
plus estimable aux générations qui se sont succédé jusque vers
le milieu de ce siècle? En quoi cette formation morale a-t-elle
mal servi la cause de la moralité et favorisé le développement
des mauvaises mœurs? Enfin quelle application de la loi morale
se recommande plus spécialement aux personnes vertueuses de
notre temps, afin de restaurer en France le respect du Déca-
le gue?
II
Quelle a été, jusque vers le milieu de ce siècle, la forme de
vertu le plus préconisée et jugée la meilleure?
Si Ton nous demandait de formuler notre réponse en une
phrase unique, nous dirions volontiers que la disposition géné-
rale à accepter loyalement et pleinement l'état de fait que chaque
homme trouvait à sa naissance et à concourir à son maintien était
la forme par excellence de la vertu : cette disposition recevait,
suivant les cas, le nom de soumission, de docilité, de douceur,
d'obéissance, de respect, de résignation, etc., et on aimait à la
retrouver dans tous les actes de ceux que Ton considérait comme
les plus vertueux. Faire le bien consiste surtout à supprimer en
soi les penchants mauvais de la nature; le développement des
facultés agissantes ne tient qu'une place très secondaire dans la
vie morale telle qu'on la conçoit, car la docilité et l'obéissance
sont prisées à un si haut prix que l'éducation de la jeunesse ne
pousse guère au développement de la personnalité.
Pourquoi, en efTet, cultiver une vertu dont on n'aurait guère
l'occasion de faire usage, et qui risquerait de nuire à Tépa-
nouissement de la vertu la plus nécessaire?
11 est inutile de critiquer ou de vanter à priori cette dispo-
sition générale de l'âme; il est plus scientifique et plus sage de
l'expliquer. Disons brièvement comment elle résultait de l'état
social du moment et comment tous les organismes sociaux
LA CiaSE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. f)l
étaient constitués de tellesorte qu'ils n'auraient pu vivre sans elle.
Voici d'abord la famille. L'autorité du p<M'c, la soumission
de la femme et des enfants sont les deux assises sur lesquelles
elle repose. Le chef de famille désigne à chacun des fils la car-
rière qu'il devra embrasser, ou la situation dont il devra se con-
tenter; la coutume des ancêtres règle la répartition du patri-
moine, et ce règlement peut, par le régime des substitutions
fidéicommissaires, atteindre les générations les plus lointaines :
les couvents et les fonctions ecclésiastiques recevront ceux des
enfants que le père et la coutume destinent au célibat et qui ne
doivent pas diminuer la part héréditaire de leurs frères.
Dans cette combinaison savante, chaque chose et chaque per-
sonne sont bien à leur place, à condition que les enfants soient
dociles et que le tempérament plus vigoureux des uns ne vienne
pas, par la rébellion, troubler la vie des autres. Que le fils du
châtelain refuse de continuer au manoir la vie de son père, que
la jeune fille refuse d'entrer au couvent, et l'édifice tout entier
s'écroule; ilfaut à tout prix éviter un pareil malheur; aussi
l'éducation doit-elle avant tout empêcher l'éclosion de ces mau-
vais sujets et de ce mauvais esprit.
D'innombrables traits empruntés à la vie familiale des classes
supérieures au dix-septième et au dix-huitième siècle pourraient
être cités ici pour appuyer ces allégations; contentons-nous
de rapporter le trait suivant, qui nous est fourni par une famille
contemporaine. Il y a quelque trente années, un père de famille
dont le nom était précédé d'une particule, et qui, détail signi-
ficatif, habitait l'Ile Saint-Louis, avait cinq fils et une fille; sa
fortune, sans être considérable, était très suffisante. Dès que la
jeune fille commença à atteindre l'âge de la réflexion, ses parents
lui exposèrent tranquillement qu'elle devait arranger sa vie en
dehors de toute idée de mariage : «Nous ne pouvons, lui dirent-
ils, te donner une dot suffisante pour que tu te maries sans
déchoir; tes frères, grâce à leur nom, se marieront aisément,
mais tu es évidemment destinée au célibat. » Et la jeune tille
accepta parfaitement cette décision paternelle, qui lui parut
très sage : elle n'en souffrit d'aucune manière. Que l'on songe à
6^ LA SCIENCE SOCIALE.
réducation qui est nécessaire pour qu'une pareille chose, que
beaucoup jugeraient aujourd'hui plus que singulière, ait été pos-
sible, sans éveiller aucun sentiment de révolte ou de désespoir
chez celle qui écoutait ce décret!
Si de la famille nous passons au travail, nous voyons que
le régime du travail exige aussi impérieusement les mêmes qua-
lités. Pour le paysan, cela n'est que trop évident et la perma-
nence des procédés traditionnels de culture a développé en lui
plus qu'en aucun autre l'esprit de soumission et d'imitation
poussé jusqu'à la routine; mais le bon artisan doit aussi se signa-
ler par les mêmes vertus passives. Les règlements de la corpo-
ration ont fixé, pour tous, les jours et les heures de travail, les
matières premières qui doivent être employées, les outils dont on
doit se servir. Continuer à faire ce qui se fait, ne pas chercher
à drainer la clientèle par Tappàt d'une marchandise de qualité
supérieure ou de prix moins élevé, tels sont les devoirs du bon
artisan; celui qui travaille plus longtemps, ou qui invente une
machine nouvelle ou qui essaie de faire aussi bien avec une
matière première de moindre prix, celui-là est un perturbateur,
un mauvais sujet.
Si nous considérions les deux autres grandes sources d'influence
sociale, l'État et l'Église, nous verrions qu'elles concourent aussi
à développer l'esprit de soumission et de docilité. On sait
comment la monarchie française, soutenue par les légistes,
aboutit à l'absolutisme ; les États généraux, les Parlements, les
organismes locaux, tout cela a disparu; il n'y a plus d'un côté
que le roi et ses représentants et de l'autre que des sujets
[siibjecti) ; le Prince est à lui seul l'État, sa seule volonté suffit
à faire la loi, et le bon et loyal sujet doit obéir sans discuter,
doit suivre sans contrôler. Qu'il ne se mêle pas de critiquer ou de
donner des conseils, car le Prince, investi directement par Dieu, et
à qui (( une sorte de sacrement » (1), le sacre, dispense des lumières
spéciales est évidemment le père de tous. Vit-on jamais l'enfant
s'aviser d'indiquer à son père ce qui convient le mieux à son
(1) Nous avons entendu tout récemment cette expression extraordinaire, et aujour-
d'hui considérée comme très peu orthodoxe, de la bouche d'un monarchiste catholique.
LA CRISE MOHALb: DES TEMl'S NOUVEALX. 6'J
propre bonheur? Aussi, là encore, tout homme qui n'est point
préparé à l'obéissance la plus passive est un mauvais sujet, un
perturbateur de l'ordre social.
Enfin, on a décrit maintes fois comment, au moyen ùgc, l'Église
était devenue, par Feffet des événements historiques, le chef,
le protecteur et le représentant de tous les grands intérêts de
l'Europe civilisée. Elle règle les relations diplomatiques, fixe la
hiérarchie des nations, distribue les territoires et la possession
des mers, dépose les rois, intervient dans les affaires intérieu-
res des peuples; presque seule, elle cultive la science et la
philosophie, donne un asile aux belles-lettres et encourage les
arts. Il n'est en ce genre aucune mission importante qu'elle ne
remplisse et les collaborateurs qu'elle peut avoir reconnaissent
sa suprématie. Cette organisation fut, pour l'Europe, la cause de
grands bienfaits et le moyen d'éviter de grands maux ; seule-
ment un jour vint où elle ne pouvait plus fonctionner utilement
et les hommes d'Église, habitués à ne plus distinguer entre
sa mission divine et les multiples missions humaines dont les
événements l'avaient chargée, ne purent comprendre comment
il était possible de confier à des mains laïques ces diverses fonc-
tions. Chacune des sécularisations nécessaires ne fut obtenue
qu'au prix de luttes parfois sanglantes, toujours ardentes; les
guerres sévissaient en Europe depuis plus d'un siècle, lorsque la
paix de Westphalie posa définitivement le principe en vertu
duquel les relations internationales des États sont indépendantes
de la confession religieuse des peuples. On connaît les luttes
des puissances civiles et de la puissance religieuse ; l'astronomie
ne fut laïcisée qu'au prix des tribulations imméritées de Galilée
et le grand fondateur de la philosophie contemporaine, Des-
cartes, vit son Discours sur la Méthode frappé des foudres de
l'hidex à l'époque même où le fondateur de la science du Droit
des Gens, Grotius, voyait ses deux grands ouvrages atteints des
mêmes foudres.
Joignez à cela les grands schismes du seizième siècle et vous
comprendrez comment les hommes d'Église, en présence de
l'esprit d'indépendance qui attirait hors de la maison maternelle
04 LA SCIENCE SOCIALE.
un grand nombre des enfants qui, même à l'égard des fils
demeurés fidèles, restreignait les attributions de la puissance
religieuse, crurent à la nécessité de renforcer le principe d'au-
torité et le devoir de l'obéissance. Ils eurent ou crurent avoir juste
sujet de regarder avec méfiance toute affirmation tant soit peu
vigoureuse de la personnalité humaine, et le bon chrétien parut
briller surtout par son esprit de soumission, d'abandon de soi-
même, de renoncement, d'obéissance et de résignation ; je n'ose
dire que ce furent les seules quabtés, mais certainement ce furent
celles qui se trouvèrent le plus prisées.
Aussi, voyez quel sera l'idéal moral poursuivi par les âmes
dociles qui s'efforcent de suivre au plus près les courants domi-
nants dans l'Église : elles vont s'enfermer dans des cloîtres (1) ;
leurs yeux ne contemplent plus aucune chose extérieure qui vaille
la peine d'être regardée et leurs oreilles n'entendent plus que
des avis salutaires sur la nécessité de se renoncer à soi-même et
de se mortifier ; on arrivera aussi près que possible du fameux
perinde ac cadavev.
Ce que nous venons de dire sur la condition générale de l'an-
cienne société parait si naturel, si normal, qu'il faut, nous
semble-t-il, quelque légèreté d'esprit unie à une certaine dose
de confiance en sa propre perspicacité, pour critiquer la con-
duite de ceux qui, dans les siècles passés, ne pouvaient con-
cevoir la vertu que sous cette forme. Toutes les institutions
sociales, les plus petites comme les plus grandes, réclamaient l'o-
béissance des membres qu'elles encadraient. Une chose seule doit
être à jamais regrettée : c est la survivance de cette conception
de la vertu à Vétat social qui V avait engendrée. Que l'état social
ait subi de profondes transformations, personne ne le conteste,
et pourtant les personnes les plus vertueuses de la société française
ont maintenu aussi intégralement qu'elles l'ont pu leur concep-
tion de la moralité et de la vertu.
(1) La nécessite où lÉj^lise se trouva de maintenir ses défenseurs au milieu de la
société laïque atténue seule celte règle pour les ordres religieux d'hommes ; mais le
cloître resta universellement recommandé pour les femmes, et on sait au prix de quelles
difticullés saint Vincent do Paul parvint à fonder un ordre non cloîtré de femmes; peu
de temps avant lui. saint l'r^nçois de Sales avait échoué dans cotte tâche.
LA CRISE MORALE DES TEMI»S NOUVEAUX. 65
Nous avons pu, comme exemple d'éducation familiale, citer le
cas d'une femme qui n'a encore (juc cinquante-cinq ans; des
exemples contemporains attestent que, jusque dans ces derniers
temps, l'action de l'État et l'action d'une partie de l'Église se sont
exercées dans le même sens : l'idée d'autorité, même dans
les matières étrangères à la foi et à la morale, domine le plus
souvent encore chez les catholiques français.
Dans le domaine politique. Napoléon P'" et la Restauration, la
fameuse Sainte -Alliance et la bourgeoisie de 1830, enfin le second
Empire, jiisquà ses dernières années (1), ont continué la
même tradition : vingt-cinq ans ne se sont pas encore écoulés
depuis le jour où les gens les plus vertueux de France es-
sayèrent de restaurer l'autoritarisme dans toute sa pureté, et
ce n'est guère que sous la poussée irrésistible des forces sociales
que la troisième République est, à son corps défendant, obligée
de contempler sans enthousiasme la nécessité de commencer en-
fin l'éducation personnelle des citoyens; le temps est passé où
l'antimonarchisme et l'anticléricalisme suffisaient à grouper les
républicains. Ce n'est donc pas un passé lointain que nous avons
évoqué ici, mais le passé d'hier, et des événements récents ont
seuls instruit les pères et les éducateurs de la jeunesse, les
patrons, les prêtres et les hommes politiques qui commencent à
entrevoir l'insuffisance de la méthode ancienne.
III
On peut ramener à deux résultats principaux les eflets que
cette formation morale, mise au contact de la société moderne, a
produits : d'abord, en ne formant pas des tempéraments capables
de résister aux séductions du mal, elle a préparé les recrues du
vice, le jour oùles autorités sur lesquelles elle comptait n'étaient
plus là pour commander; en second lieu, elle a concouru à dis-
créditer la loi morale et la vertu par les preuves manifestes d'im-
(1) Les mots imprimés en italique ne se trouvent ici que pour respecter la cou-
tume qui distingue les deux systèmes gouvernementaux successivement suivis par le
second Empire ; en réalité cette distinction est peu fondée.
T. XXV. 5
6() LA SCIENCE SOCIALE.
puissance que donnaient dans la vie pratique ceux qui avaient le
plus subi son influence.
Dans le domaine matériel, dans la sphère du travail et des
carrières, on peut, à la rigueur, résoudre temporairement le pro-
blème que chaque père de famille se pose au sujet de ses enfants,
au moyen de petites recettes, de trucs variés, de combinaisons
habiles : avoir peu d'enfants, placer son argent en rentes sur
l'État ou en obligations de chemins de fer, mener une vie étroite
afin d'économiser et de doter ses enfants, faire de ses fils des
fonctionnaires ou des Saint-Cy riens, tout cela n'est pas très élevé,
ni même parfois très moral; avec cette méthode, la race s'abâ-
tardit rapidement, mais les individus peuvent encore ajuster à
peu près leur petite existence et ils réussissent tant bien que mal
à se soustraire à la grande force qui exige de chaque homme la ca-
pacité, l'énergie, l'initiative et le sentiment de la responsabilité.
Au contraire, dans le domaine du bien et du mal les recettes
sont rares et presque totalement inefficaces et les appareils pro-
tecteurs dont on s'entoure disparaissent rapidement. Les bourgeois
envoient leurs fils à Saint-Cvr ou aux écoles de droit ou de méde-
cine dès qu'ils ont atteint fâge de dix-sept ou dix-huit ans et les fils
des ouvriers vont plus jeunes encore en apprentissage dans les
ateliers; de leur côté, les jeunes filles entrent, suivant les cas, dans
les magasins, les ateliers de couture, les écoles normales ou les
bureauxdu télégraphe et du téléphone, à moins qu'elles n'aillent,
en qualité de domestiques, loger dans les sixièmes « des maisons
de rapport » de Paris.
Dans toutes ces situations diverses, ces jeunes gens se trou-
vent sans guide et sans direction morale : jetés soudainement au
grand carrefour de la vie, ils doivent faire preuve de personna-
lité, choisir librement entre le bien et le mal et se décider sous leur
seule responsabilité. En vérité, la formation morale qui leur a
été donnée n'est-elle pas une amère dérision et ne peut-
on pas être surpris de la conduite de ceux qui ont cherché à édi-
fier la moralité de leurs élèves sur des assises dont les devoirs
d'obéissance, de soumission, d'abdication de son propre juge-
ment devaient former les seules pierres? On ne devrait pas recoin-
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. Cû
mander l'obéissance, comme la vertu principale à des jeunes gcDS
qui, à peine lancés dans la vie, ne trouvent plus devant eux per-
sonne pour les diriger.
On connaît le résultat de cette admirable tactique. Il y a
désaccord sur les causes de la dépravation, mais personne ne
conteste que le nombre des trahisons est considérable. Chaque
jour, de petits groupes désertent les rangs des défenseurs de
la loi morale pour passer à l'ennemi !
Ajoutons que la Providence, afin de mieux convaincre d'er-
reur ceux qui donnent à leurs efforts une fausse direction,
semble se plaire à rendre chaque jour plus difficiles à con-
server les positions qu'ils occupent ; Fàpreté de la concurrence
et le développement des moyens de transport diminuent
constamment le nombre des jeunes gens que leurs parents
ou leurs maîtres peuvent soustraire au contact des influences
mauvaises, et les séminaristes eux-mêmes, les derniei^ témoins
d'une méthode autrefois chère à tant d'àmes élevées, doivent
passer une année à la caserne (1). De plus, certaines carrières
jusque-là réservées aux hommes commencent à entre-bâiller leurs
portes devant les femmes ; demain ces portes seront toutes
grandes ouvertes et de nouveaux problèmes moraux se poseront.
En même temps que cette fausse application de la loi morale
préparait au vice des recrues faciles, elle accroissait encore le
nombre des transfuges et l'orgueil des ennemis en jetant le dis-
crédit sur la loi morale.
On sait comment ce siècle a développé dans des proportions in-
définies la puissance de l'homme. Cet être dont lesjambes ne peu-
vent qu'avec peine supporter une marche journalière de quinze ou
vingt kilomètres, dont les bras ne peuvent soulever que quelques
kilogrammes, dont la voix ne peut se faire entendre à une faible
distance, dont les forces sont si fragiles et si peu alertes, devenait
(1) Il faudrait remarquer aussi que l'espace de temps pendant lequel l'enfant est
soumis à l'inlluence exclusive de la famille, ou de lecole, tend plutôt à diminuer, et
encore pendant ce laps de temps, « ces coquines d'inventions modernes » viennent
battre en brèche l'autorité du pcre de famille. On pourrait, à ce propos, transcrire au
passif de la bicyclette de bien curieuses histoires et la voiturette à pétrole ne dimi-
nuera pas les diflicullés.
68 LA SCIENCE SOCULE.
soudainement capable de franchir l'espace avec une vitesse de
cent kilomètres à l'heure, de soulever des poids de cent tonnes,
de faire résonner le son de sa voix à une distance de plusieurs
centaines de kilomètres et de produire en quantités indéfinies
toutes les choses nécessaires à Tentretien de sa vie. La science
opérait toutes ces transformations, et ces grands changements dans
le domaine matériel n'étaient que le prélude et l'origine de
changements plus grands encore dans le domaine intellectuel.
Les sciences anciennement connues étaient renouvelées, et de
nouvelles se constituaient à Tenvi.
Or, il se trouva que cet immense et merveilleux mouvement,
dontceux qui croient en Dieu ne célébreront jamais assez lagran-
deur, fut loin de susciter l'enthousiasme de beaucoup de cathoh-
ques : ils semblaient être si profondément pénétrés de la fai-
blesse humaine, qu'ils refusèrent de croire à l'orthodoxie de
cette singulière expansion de la puissance de ce « ver de terre » .
Grégoire XVI défendit jusqu'à sa mort qu'aucun fil télégraphique
et aucun rail de chemin de fer fussent posés dans les États pon-
tificaux. Le monde religieux le plus en évidence devant le public
se tint sur la réserve, pour ne pas dire plus, à l'égard de la science
et des inventions modernes.
On vit souvent alors, spectacle douloureux, les enfants du
Dieu de lumière ne marcher que les derniers à la recherche de
la vérité scientifique et les fils du Dieu de miséricorde se défier
des améliorations matérielles apportées à la destinée des pau-
vres et des petits : ils se complurent au contraire, tâche facile, à
montrer les insuffisances et les lacunes de toutes ces tentatives.
Sans doute, de nombreuses raisons expliquent cette attitude,
ne fiit-ce que les intentions hautement affirmées des représentants
de ces nouveautés de s'en servir pour ruiner la croyance reli-
gieuse et démontrer l'inutilité de la loi morale ; mais s'il est très
difficile de critiquer cette attitude, alors qu'elle eût été peut-
être la nôtre si nous avions vécu dans la première moitié de ce
siècle, il nous parait impossible de n'en pas reconnaître le ca-
ractère très fâcheux.
Les grands changements survenus dans le domaine du travail
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. 69
et dans le domaine intellectuel eurent naturellement leur ré-
percussion sur la politique , et des lois nouvelles devinrent
nécessaires : or, là encore, ces hommes qui s'intitulèrent conser-
vateurs, et qui ne réfléchissaient pas que le conservatisme sup-
pose au préalable le discernement entre les institutions bonnes
et les institutions mauvaises , entre les organismes vivants et ceux
qui sont condamnés à mourir, furent. le plus souvent hostiles à
ce mouvement de réformes et en tous cas n'y prirent qu'une part
insignifiante. Élevés suivant la méthode d'un temps où les choses
changeaient peu et où, par suite, les choses existantes et recon-
nues bonnes auparavant pouvaient, à priori, être considérées
comme douées encore de leur vertu bienfaisante, ils continuèrent
à professer les mêmes sentiments de révérence et de respect
pour des institutions qui ne méritaient plus guère cet honneur;
ainsi, pour ne prendre que des exemples récents, les change-
ments apportés à la forme du gouvernement, la diffusion plus
grande donnée à l'instruction, les lois sur la presse, et sur les
syndicats, la réduction de la durée du service militaire, tout cela
se fît malgré eux et sans eux.
Sans doute, ici encore, des raisons sérieuses excusent cette at-
titude de réserve à l'égard de ces modifications législatives dans
lesquelles un parti important se vantait de trouver des armes nou-
velles contre les catholiques, mais on ne peut néanmoins s'em-
pêcher de regretter cette attitude et il n'est guère permis de
douter qu'elle n'ait eu pour cause le défaut de discernement.
On sait d'ailleurs ce qui est advenu : ces lois ont été votées, le
tempss'est écoulé et aujourd'hui, à l'exception de quelques réserves
dont il ne faut pas exagérer l'importance, les conservateurs ont
accepté le fait accompli. Il a été prouvé une fois de plus que des
hommes très vertueux avaient manqué de clairvoyance, leur im-
puissance a été aussi démontrée et ces preuves n'ont pas servi la
cause du bien.
{A suivre.)
ESSAIS DE SOLUTIONS
DE LA QUESTION OUVRIÈRE '
TYPES DE PATRONS ET D'OUVRIERS
La question ouvrière, c'est-à-dire la question capitale des rap-
ports entre employeurs et employés, a été étudiée déjà sous bien
des aspects, par beaucoup d'auteurs employant des méthodes
diverses. Elle n'en reste pas moins à l'ordre du jour, parce que
les difficultés qu'elle comporte, loin de disparaître, semblent
plutôt en voie de s'aggraver par l'effet de circonstances multi-
ples. Il n'est donc pas inutile d'examiner de près la situation
actuelle, de chercher à découvrir les causes qui agissent pour
répandre parmi les travailleurs manuels des sentiments de
mécontentement, de méfiance et d'irritation. Cette étude est une
modeste contribution à la grande enquête constamment ouverte
sur ce sujet si important.
Nous l'avons préparée dans un esprit de complète impartialité,
en nous attachant avant tout à la recherche de la vérité par la
constatation et la comparaison des faits. C'est une étude mono-
graphique conduite méthodiquement, dans le milieu parisien, où
nous avons choisi deux séries parallèles de types. La première
comprend des ouvriers attachés à des ateliers patronnés, c'est-à-
(1) CcUc étude est extraite d'un volume que M. Poinsard va publier prochainement
chez H. Le Soudier, éditeur à Paris, sous ce titre : La guerre de classes peut-elle
être évitée et par quels moyens pratiqiies?
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIERE. i I
dire bien organisés au point de vue social comme au point de
vue technique. La seconde se compose d'hommes occupés par de
purs employeurs, autrement dit par des chefs de métier qui ne
se préoccupent en rien du côté social de leur rôle. Nous avons
eu soin de ne prendre pour exemples que des familles réputées
comme honnêtes et exemptes des vices ou des défauts qui sont de
nature à les maintenir en tout état de cause dans la misère. Tous
nos types appartiennent au moins à la bonne moyenne du groupe
ouvrier parisien, et sont pratiquement et scientifiquement com-
parables entre eux. Ils sont donc bien propres à montrer ce que
l'ouvrier contemporain peut faire à lui seul, et en quoi il a besoin
d'une aide extérieure.
Dans ce premier article, nous allons exposer les faits observés.
Dans un second, nous essaierons de dégager la leçon de choses
qui ressort de ces mêmes faits.
I
Voici d'abord plusieurs ouvriers typographes et conducteurs-
typographes (1). Le premier, iM. L***, né en 1858 à Paris, est entré
en 1871, comme apprenti, à l'imprimerie Chaix. L'organisation
de cette maison, due surtout à 3L Alban Chaix, était fort remar-
quable et elle a été conservée avec le soin le plus intelligent
par son fils, chef actuel de la maison. Au lieu d'entrer directe-
ment à l'atelier, pour y apprendre lentement et d'une manière
plus ou moins incomplète les éléments du métier, M. L*** dut
passer d'abord parune école professionnelle attachée à la maison,
où il reçut, outre un utile complément d'instruction primaire,
une formation professionnelle très soignée. La durée de l'appren-
tissage était de quatre ans, dont les six premiers mois sans
salaire ; pendant les six mois suivants, l'apprenti recevait 0 fr. 50
par jour, puis 1 franc pendant la seconde année, 1 fr. 50 pen-
dant la troisième, 2 francs et enfin 2 fr. 50 pendant la dernière.
Les souvenirs de M. L*** montrent que, dès le début de leur
(1) On désigne ainsi les ouvriers spécialistes qui conduisent les machines à im-
primer.
72 LA SCIENCE SOCIALE.
carrière, le patron s'efforçait d'inspirer aux jeunes gens le senti-
ment précis de la portée et de la valeur de leurs efforts person-
nels. En outre de son salaire, chaque apprenti assistant à un
cours d'instruction primaire recevait un jeton, lequel représen-
tait une valeur de dix centimes ; à la fin du mois on rendait les
jetons contre argent. C'était là une prime d'assiduité, à laquelle
on joignait une prime à l'application au moyen de gratifications
accordées aux meilleurs élèves. En même temps, le patron cher-
chait à inculquer aux apprentis l'idée de la prévoyance en leur
donnant des gratifications sous la forme de livrets d'épargne.
Enfin, de temps en temps, des réunions solennelles avec distri-
bution de récompenses excitaient les émulations, tandis que des
fêtes intimes groupaient par intervalles tout le personnel de la
maison, familles comprises, et créaient une tradition de con-
fraternité et de sympathie précieuse et agréable pour tous.
M. L^** a gardé un vif souvenir de tous ces faits; il les raconte
avec un plaisir évident, et il est aisé de voir que son temps d'ap-
prentissage n^ lui a laissé que de bonnes impressions. Il n'a eu à
subir ni les brutalités, ni les propos grossiers, ni les tâches re-
butantes, ni les fréquentations dangereuses qui sont, trop sou-
vent, le lot de l'apprenti soumis dès le début au*régime commun
de l'atelier. De son propre aveu, il y a gagné beaucoup en habi-
leté technique et en valeur morale.
En 1876, L*** devenait ouvrier et débutait dans les ateliei*s Chaix
au salaire courant de 6 francs par jour. Deux ans après, en 1878,
une grande grève éclata dans les imprimeries parisiennes ; les
typographes demandaient une augmentation journalière de
0 fr. 50. 11 n'y eut point de conflit dans les ateliers Chaix; les
ouvriers refusèrent de cesser de travailler, attendu qu'ils n'a-
vaient aucune plainte à faire valoir contre leur patron. Mais
comme l'affaire tourna au profit des grévistes, M. Chaix accorda
de lui-môme à son personnel le nouveau tarif. D'ailleurs, de-
puis vingt ans qu'il est dans le métier, M. L*** n'a jamais connu
la grève; toujours dans cette maison les difficultés ont été réglées
à l'amiable, sans aucun sentiment d'hostilité ou de lutte.
F^n 1879, notre typographe partit pour le régiment. Cette pé-
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈRE. 73
riode fut adoucie pour lui par les économies faites précédem-
ment, grâce aux mesures prises par le patron pour habituer ses
apprentis et ouvriers à la prévoyance. En 1883, il revenait avec
le grade de sergent-fourrier et retrouvait aussitôt sa place dans
la maison Ghaix, qu'il n'a plus quittée depuis lors. Son salaire
s'est élevé par degrés à 7 fr. 50 par jour. Si ses aptitudes le per-
mettent, il pourra avec le temps devenir chef d'équipe, metteur
en pages, avec un salaire supérieur et une gratification annuelle,
sans parler des autres occasions d'avancement que procure la
maison. Si les places sont prises pour trop longtemps, et si M. V**
est ambitieux, il pourra trouver des débouchés au dehors, car
beaucoup d'anciens ouvriers de l'imprimerie Chaix en sont sortis,
sollicités le plus souvent par d'autres maîtres imprimeurs, qui
les recherchent pour en faire des chefs de service avec des trai-
tements supérieurs. D'autres ont réussi à s'établir et prospèrent
comme patrons.
Dès à présent M. L*** mène une vie modeste sans doute, mais
pourtant aisée. Marié en 1886, père en 1890 d'un garçon^ il ha-
bite sur les hauteurs de Montmartre , dans une vaste cour qui
forme comme une cité ouvrière, un logement petit, mais assez gai
et bien entretenu, où tout offre un aspect honnête, propre et décent.
Dans ces faits, nous apercevons déjà quelques-uns des effets d'un
patronage éclairé : la bonne organisation de l'apprentissage
donne des ouvriers de choix; la sollicitude et l'esprit de justice
du patron maintiennent la confiance et l'accord entre lui et son
personnel; la maison fait d'autre part les plus grands efforts pour
éviter ou pour abréger les chômages, au moyen de combinai-
sons appropriées : enfin, elle a fondé des institutions de pré-
voyance dont il nous reste à parler. Nous comprendrons alors
sans difficulté pourquoi ses employés lui sont particulièrement
attachés. C'est toujours l'exemple de M. L*** qui va nous en faire
apprécier la valeur.
11 y a de nombreuses années déjà que M. Napoléon Chaix, le vé-
ritable fondateur de cette grande maison, a créé pour son per-
sonnel une caisse de secours spéciale qui a rendu les plus grands
services. Cette caisse est alimentée : 1^ par une cotisation de
74 LA SCIENCE SOCIALE.
1 franc par quinzaine versée par chacun des membres actifs;
2° par les subventions de la maison. Elle donne aux malades un
secours quotidien de 2 fr. 25; aux femmes en couches un don fixe
de 50 francs ; aux familles des décédés un secours de 100 francs. En
outre, les anciens apprentis ont formé, avec l'appui et les encou-
ragements du patron, une société amicale dont les cotisations ont
surtout un but d'assistance mutuelle. Pendant les six premiers
mois de maladie, ses membres reçoivent un secours quotidien de
2 francs, qui s'ajoute à celui de la société de secours. Cela fait un
total de i fr. 25 qui suffit pour éviter la noire misère avec ses
conséquences prolongées.
Ce n'est pas tout. La régularité, au moins approximative, du
travail, les secours de maladie, l'assurance contre les accidents,
organisée aussi par la maison, font jouir les ouvriers, pendant
leur période d'activité, d'une sécurité bien précieuse. Mais cela
ne suffit pas. Il arrive un moment où les facultés affaiblies ne
permettent plus au typographe de fournir un travail rémuné-
rateur; il lui faut alors recourir à l'aide de ses enfants, qui trop
souvent sont déjà surchargés, ou bien pratiquer des métiers in-
fimes et vivre de misère, ou encore tomber à la merci de la
charité publique. Les ouvriers comme L***, qui sont placés dans
une situation plutôt exceptionnelle au point de vue de la régu-
larité du travail et par conséquent du salaire, peuvent encore,
lorsqu'ils ont de l'ordre, de la prévoyance, et une santé robuste,
réaliser quelques économies ; mais elles ne peuvent atteindre un
chifî're bien considérable. Avec un salaire annuel qui ne dépasse
guère 2.000 francs, il faut d'abord vivre dans une grande ville
où tout est assez cher, et dans un pays où le système d'impôts a
pour efi'et de charger beaucoup les consommations usuelles.
Après cela, et tout en se serrant étroitement, on n'arrive pas tou-
jours à mettre quelque chose de côté; la moindre maladie, un
chômage un peu prolongé, peut fort bien amener le déficit et
supprimer toute possibilité d'épargne pendant plusieurs années
successives. Il en résulte qu'après trente-cinq ou quarante années
de labeur, le salarié vieilli se trouve dépourvu de ressources
suffisantes.
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA OL'ESTION OUVRIÈRE. 75
C'est clans le but d'aider ses ouvriers à surmonter cette diffi-
culté si grave que le second des Chaix, Alban, a établi chez lui
une institution qui fonctionne depuis 1872, et dont L*** béné-
ficie depuis 1875, c'est-à-dire depuis qu'il travaille comme ou-
vrier. Il s'agit ici de la participation du personnel aux béné-
fices de la maison. La proportion du profit net attribuée aux
ouvriers est répartie entre eux au prorata des salaires reçus dans
l'année. Chaque part individuelle était ensuite, jusqu'à une épo-
que récente, subdivisée en trois portions égales : un tiers payé en
espèces à l'ayant-droit, et formant une sorte de gratification ou
de prime destinée à intéresser directement l'ouvrier à la com-
binaison; un second tiers capitalisé sur livret pour être remis au
titulaire à sa sortie de la maison, de façon à lui constituer un
pécule disponible, avec lequel il pouvait, par exemple, acheter
une petite maison à la campagne; enfin la dernière fraction aussi
capitalisée, n'était acquise à l'ouvrier qu'après vingt ans de ser-
vices ou à soixante ans d'âge, bon moyen, croyait-on, pour assu-
rer mieux la stabilité du personnel. Ce système a été modifié
depuis peu, nous dirons tout à l'heure pourquoi et comment.
De 1875 à 1894-, soit une période de quinze ans, défalcation
faite du temps de service miUtaire, la part de M. L*** s'est élevée
aux chiffres suivants. Pour les deux tiers capitalisés, y compris
la plus-value des titres de placement : 2.100 francs Pour le
tiers payé comptant, à peu près 900 francs. C'est, au total, une
somme de 3.000 francs dont notre typographe a bénéficié en sus
d'un salaire au moins égala celui du tarif courant. Sur ce total, les
900 francs reçus par petites annuités de 60 francs, chiffre moyen,
ont été dépensés d'une manière plus ou moins utile, selon les
circonstances. C'est là du reste, parait-il, un cas assez fréquent
parmi les ouvriers de la maison; cette répartition relativement
faible était surtout considérée, nous dit L***, comme une gra-
tification que Ton consacrait volontiers à des acquisitions ex-
ceptionnelles, parfois môme à l'organisation d'une petite fête,
d'une partie de campagne. Beaucoup com[)taient assez sur la
prospérité de la maison, sur la régularité du travail et du salaire.
sur la réserve en bonnes valeurs due à la prévoyance du patron.
76 LA SCIENCE SOCIALE.
pour dissiper sans souci l'aubaine qui leur tombait ainsi du ciel.
Le fait est que L***, qui se trouvait en 189i, à trente-six ans, en
possession d'une réserve de près de 3.000 francs, pouvait raison-
nablement espérer qu'à soixante ans son capital serait porté à
9.000 ou 10.000 francs par le jeu combiné de la participation et
de la capitalisation. C'est là certainement une ressource ; pour-
tant il faut convenir qu'elle serait mince pour faire vivre un mé-
nage devenu hors d'état de travailler. C'est ce qu'a fort sagement
pensé M. Alban Chaix, chef actuel de la maison. Aussi, modifiant
enlSO*!. le système de répartition primitif, il a adopté une combi-
naison toute différente. Le régime institué en 1871 était, en théo-
rie, ingénieusement combiné : il devait à la fois habituer les ou-
vriers aux idées de prévoyance, les accoutumer à l'épargne
personnelle, leur inculquer le sentiment d'une association avec
le patron, constituer pour leurs vieux jours un capital de re-
traite. Mais la pratique ne répondait pas tout à fait à cette con-
ception. Chacune des fractions que nous avons énumérées tout à
l'heure était trop faible pour former à elle seule une base de
prévoyance bien solide. M. Alban Chaix a préféré une combi-
naison plus simple et au fond plus efficace. Il a décidé que dé-
sormais le fonds de participation tout entier serait consacré à
la constitution de pensions de retraite. A cet effet, la somme pré-
levée sur les bénéfices est placée à la Caisse nationale des retraites,
avec répartition au compte particulier de chaque intéressé. Ainsi,
au lieu de toucher à soixante ans un capital de quelques milhers
de francs, M. L*** recevra une pension viagère proportionnée à
l'importance des versements opérés, et qui atteindra probable-
ment au moins 600 francs. Cette perspective est pour lui un grand
élément de sécurité; pourtant l'ancienne répartition en espèces
a laissé des regrets à lui et à plusieurs de ses camarades, u Cette
petite somme, arrivant chaque année, faisait grand plaisir,
dit-il, on sentait mieux l'eflet de la participation. Sans doute, je
sais que quand je serai vieux, j'aurai toujours un bout de pain à
manger; du reste, j'ai là mon livret pour me le rappeler au be-
soin. Mais c'est égal, ce n'est plus la même chose I » Ce regret
naïf et franc n'est pas pour faire revenir M. Chaix sur sa déter-
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈRE. 77
niination. Quand l'âge de la retraite approchera, le brave L***
aura changé d'avis, et pensera comme certains de ses camarades
plus prévoyants, qui nous ont exprimé de la manière la plus
catégorique leur préférence pour le système actuel, lequel donne
à l'ouvrier un avantage plus grand dans Favenir, et plus de li-
herté dans le présent, car si son intérêt l'engage à quitter la
maison, il peut le faire en emportant son livret, dont il a la
pleine propriété. Cette réforme a donc été de la part du patron
à la fois une mesure de haute prévoyance et un acte libéral.
En résumé, M. L*** a trouvé dans les institutions et le régime de
patronage de la maison Chaix :
1° Une forte instruction professionnelle;
2° Une éducation morale supérieure à celle de la moyenne des
enfants de sa condition;
3° Des secours en cas de maladie ou de décès ;
k*" Une retraite pour sa vieillesse.
En échange, il témoigne pour la maison un grand attache-
ment, s'honore hautement de lui appartenir, se montre fier de
son importance, de son renom, de sa belle organisation. Il ma-
nifeste pour son patron une considération affectueuse dont la
sincérité est évidente, ce qui ne Tempéche nullement d'exprimer
son opinion critique à l'occasion, quoiqu'il sache que iM. Chaix
lui-même a bien voulu nous mettre en rapport avec lui. Son
esprit est tellement accoutumé à l'idée du bon accord récipro-
que qu'il a toujours vu régner autour de lui, que la pensée
d'une opposition ou d'une lutte lui est véritablement étrangère.
Il en résulte qu'il n'a jamais été poussé bien fortement à entrer
dansune association syndicale. A une certaine époque, vers le début
de sa carrière, il y pensa cependant, d'autant plus que le patron
ne s'y opposait nullement. Il demanda conseil à ce sujet à un
ancien de l'atelier qui l'en dissuada. Le vieillard lui conta que,
ayant fait partie du syndicat des typographes avec l'espoir d'en
tirer quelques avantages en retour, il l'avait trouvé mal con-
duit, entaché d'abus criants, et il en était sorti au bout de quel-
que temps avec la persuasion qu'il n'était utile qu'aux membres
du comité et à leurs amis personnels. Il faut bien reconnaître que
78 LA SCIENCE SOCIALE.
beaucoup de syndicats ouvriers méritent ces reproches dans une
mesure plus ou moins grande. Toujours est-il que L***, qui n'était
poussé dans cette occasion que par un sentiment général de soli-
darité et non par un besoin immédiat, renonça à son projet sans
tenter aucune expérience directe.
Telle est l'impression précise que nous emportons en quittant
cet honnête ménage, qui doit à la bonne organisation du travail
établie dans l'imprimerie Chaix la tranquille paix et la sécurité
de son existence.
II
Nous avons eu l'occasion de vérifier d'une manière plus complète
les résultats obtenus parla maison Chaix. Ils sont assez frappants
pour que nous les exposions avec quelques détails.
Il a fallu des efforts prolongés et patients pour arriver au résultat
actuel, qui est vraiment excellent. Déjà Napoléon Chaix, le créa-
teur de l'imprimerie, s'était efforcé d'intéresser directement ses
ouvriers au développement de l'entreprise. Mais il avait trouvé
peu d'écho. Il faut dire aussi que ses procédés manquaient, paraît-
il, de souplesse. C'était, nous a-t-on raconté, un excellent homme,
mais très raide. Il avait fait placer à l'entrée des ateliers un si-
gnal mobile qui tournait au moment même où l'heure de la ren-
trée achevait de sonner. Aussitôt la porte était close, et les retar-
dataires savaient qu'il devenait inutile de faire un pas de plus en
avant, quelles que fussent la durée et les causes du retard. Les
ouvriers étaient fort indisposés de tant de sévérité, si bien qu'un
jour ils se trouvèrent d'accord pour attendre tous au dehors que
le signal de la fermeture ait été donné, puis pour se présenter en
masse à la porte, qui fut forcée, après quoi chacun gagna paisi-
blement sa place.
Quoi qu'il en soit de cette anecdote, il est bien certain que ces
procédés autoritaires sont abandonnés depuis longtemps dans
cette maison, devenue l'une des plus grandes imprimeries du
monde. Ce n'est pas que la discipline y soit plus relâchée qu'ail-
leurs; elle est au contraire très exacte. Mais on l'obtient par des
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIERE. 79
moyens tout dilï'érents, appliqués surtout par M. Alban G(|aix,
fils du précédent, qui fut un patron éminent et clairvoyant en-
tre tous. Par son action personnelle constante, il s'ellbrca tou-
jours de donner à ses ouvriers le sentiment de la responsabilité
morale, de l'initiative, de la dignité professionnelle, de la pré-
voyance. A cet effet, il s'attacha à les grouper aussi étroitement
que possible, à les réunir souvent autour de lui pour leur parler
de l'œuvre commune, de leurs devoirs envers la maison et envers
eux-mêmes. Les assemblées de la Société de secours mutuels, de
la Société amicale des anciens apprentis, les distributions de ré-
compenses aux élèves en cours d'apprentissage, la réunion an-
nuelle du personnel entier pour proclamer les résultats de la
participation aux bénéfices, étaient pour lui autant d'occasions
de semer ou de réveiller dans les esprits les idées de solidarité et
de progrès. C'est dans une de ces occasions qu'Alban Cliaix di-
sait à ses ouvriers cette noble parole : « Je veux que vous deve-
niez les officiers de la typographie parisienne ». Et cette phrase
a trouvé chez ceux qui l'ont entendue un tel écho, qu'ils la con-
servent précieusement dans leur mémoire et que la plupart
d'entre eux en ont fait la règle de leur conduite.
Le libéralisme patronal des Chaix a donné les meilleurs fruits.
Son personnel est l'un des mieux composés, des plus intelligents,
des plus capables que l'on puisse rencontrer. Il est animé d'un
esprit élevé, d'un sentiment de respectabilité, d'une tendance
progressive qui en font une élite. On trouve sans doute dans
beaucoup d'autres ateliers des ouvriers dont la valeur et la tenue
sont remarquables, mais ce sont plus ou moins des exceptions
parmi la masse des camarades. Il est bien rare de trouver un tel
ensemble. Aussi le généreux désir d'Alban Chaix s'est réalisé.
Les élèves qu'il a formés se rencontrent en grand nombre dans
la typographie française, et ils occupent presque tous des em-
plois supérieurs. Quelques-uns sont sortis de l'établissement par
l'effet de circonstances plutôt regrettables : une brouille avec un
contre-maitre, un caprice, un coup de tête. Beaucoup ont été
appelés au dehors par Toffre d'une position avantageuse. Ceux-
ci sont bien les officiers annoncés par un patron éducateur, ils
80 LA SCIENCE SOCIALE.
jout|fit dans la profession un rôle particulièrement honorable
pour eux-mêmes et pour la maison Chaix.
Certains lecteurs objecteront peut-être que, si cette maison
fournit ainsi d'année en année à ses concurrents des collabora-
teurs de choix, elle fait là un métier de dupe. Penser ainsi, ce
serait tomber dans une lourde erreur. En effet, si cette imprime-
rie laisse aller vers les autres établissements quelques-uns de ses
élèves, voir même des meilleurs, les autres lui restent en grand
nombre et maintiennent sa prospérité; du reste, avant de la quit-
ter, les émigrants lui ont consacré au moins une partie de leur
vie d'ouvriers, de leur jeune activité, de leur capacité. En la quit-
tant, ils portent au dehors l'influence de son bon renom, l'affirma-
tion de sa supériorité, nonseulement par leurs œuvres, maisencore
par le souvenir qu'ils en gardent, par le respect et l'attachement
qu'ils lui conservent toujours, même — nous avons eu l'occasion
de le constater — lorsqu'ils sont partis mécontents et froissés.
Pour bien préciser les impressions que nous venons d'indi-
quer, et pour compléter les renseignements que la monographie
de M. L*** nous a déjà fournis, nous allons esquisser brièvement
la physionomie de quelques autres ouvriers ou anciens ouvriers
de la maison Chaix.
M. Simon F***, né à Clichy en 1855, est entré comme apprenti
conducteur à la maison Chaix en 1868. Son apprentissage ne lui
a laissé que de bons souvenirs. Margeur en 1872, puis con-
ducteur en titre en 1878, il n'a pas quitté la maison jusqu'en
1896, époque à laquelle il est devenu patron dans une autre
spécialité industrielle. 11 ne s'est pas séparé sans regrets de cet
établissement où il a travaillé de longues années, dont il reste
un admirateur et un ami dévoué ; il continue à faire partie de
toutes les associations formées par le personnel. Ces sociétés sont
au nombre de trois : la Société de secours mutuels de la maison,
dont M. F***, ne peut plus être membre actif, bien entendu ; l'As-
sociation amicale des anciens élèves, enfin le « groupe intime »
des conducteurs. M F*** avait ainsi à payer trois cotisations
cumulées, en échange desquelles il était assuré de recevoir en
cas de maladie un secours total allant à 5 fr. 25 par jour pour le
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈHE. 81
premier mois, à 6 fr. 25 pour le second, à 7 fi\ :>5 du quatrième au
sixième. Au delà, il ne fallait plus compter que sur la bonne vo-
lonté du patron et des camarades, qui d'ailleurs n'est jamais
invoquée en vain.
En quittant l'imprimerie après vingt-quatre ans de service,
M. F*** pouvait demander la liquidation intégrale de ses primes de
participation. Il en avait reçu un tiers en argent, soit deux mille et
quelques cents francs. Les deux autres tiers, capitalisés, ont donné
5.500 francs, auxquels l'intéressé avait ajouté 2.000 francs d'éco-
nomies personnelles. Le tout versé à la Caisse nationale des retrai-
tes par les soins de la maison, à capital réservé, lui assurera à cin-
quante-cinq ans une pension viagère de 980 francs. Si M. F*** avait
constitué une famille, il en serait résulté pour lui des charges qui
auraient probablement modifié un peu ce résultat, mais le seul
jeu de la participation, dont il pouvait bénéficier encore pendant
au moins quinze ans, devait en tout cas mettre sa vieillesse à
l'abri de la misère.
M. R*** était aussi conducteur à la maison Chaix ; élève de Fim-
primerie , ouvrier vers 187G, il avait dix-neuf ans de présence
comme tel, déduction faite du temps de service militaire, lorsqu'à
la suite d'un incident qui le mécontenta, il se décida à aller cher-
cher fortune ailleurs. Excellent ouvrier, parfaitement recomman-
dable, il n'a pas eu beaucoup de peine à se placer, et il occupe
maintenant dans une grande imprimerie parisienne une situation
bien rémunérée. Il n'en a pas moins perdu au change. D'abord,
sorti avant sa vingtième année de service, il a été atteint par la
déchéance alors prévue parle règlement, et a perdu de ce chef un
tiers de la somme produite par la participation ; un autre tiers,
placé en valeurs incessibles et insaisissables, lui donne à peu près
100 francs de revenu. Ensuite, la maison où il travaille actuelle-
ment n'a ni société de secours, ni organisation régulière contre
le chômage, ni participation. En un mot, comme il l'observe lui-
même, il ne retrouve pas là ces liens de solidarité qui font la force
de la maison Chaix. Il ne doit donc plus compter que sur ses
propres forces. Mais la formation supérieure qu'il a reçue de ses
anciens patrons lui permet au moins de se tirer d'affaire plus
T. XXV. 6
82 LA SCIENCE SOCIALE.
aisément qu'un autre. C'est cette formation qui lui a valu un
emploi avantageux et qui le fera toujours rechercher entre
beaucoup d'autres. Il s'en rend très bien compte, et les griefs
qu'à part soi ilimpute sans doute à la maison Ghaix, ne l'empêchent
nullement de reconnaître avec franchise tout ce qu'il lui doit,
et probablement aussi de la regretter in petto ^ sans vouloir en
convenir tout haut.
Nous avons interrogé encore un typographe, M. P***, qui, entré
chez les Chaix en 1870, est resté dans la maison vingt-trois ans, y
compris le temps d'apprentissage. Ouvrier très intelligent, il occu-
pait une situation de contre-maître, qu'il a quittée pour entrer dans
une importante imprimerie de la banlieue de Paris, où il a trouvé
un salaire supérieur, des chances d'avancement plus immédiates
et enfin la possibilité de s'installer dans une commune suburbaine,
et de louer un jardin qu'il soigne avec passion. Avec sa valeur
personnelle, son savoir technique, sa conduite régulière, cet ou-
vrier a devant lui un avenir très large, s'il sait profiter des cir-
constances, et il paraît capal^le de les saisir au passage. Il se loue
hautement des institutions de la maison Chaix, dont il a tiré une
formation professionnelle, morale et sociale, ainsi que des avan-
tages pécuniaires, qu'il apprécie avec un bon sens et un sentiment
de gratitude remarquables. La participation lui a valu : 1° entre
800 et 900 francs en espèces, 2'' une réserve en valeurs incessi-
bles et insaisissables donnant à peu près 100 francs de revenu:
3*^ un placement à la Caisse des retraites qui lui assurera à cin-
quante-cinq ans une pension de 5.000 francs. La maison qui occupe
actuellement M. P*** ne lui offre aucun de ces avantages, mais
c'est un homme assez bien préparé pour ne pas craindre la
chance. Pour donner une idée plus précise de sa valeur intel-
lectuelle et du courant d'idées qui domine généralement chez
les ouvriers formés par les Chaix, nous reproduisons ici une let-
tre qu'il nous a écrite. Sans être à l'abri de la critique sur cer-
tains points, elle montre au moins que l'action éducatrice du pa-
tron a pour résultat direct de dégager l'esprit de l'ouvrier des
fumées socialistes, et de lui inculquer des idées solides et prati-
(jues. Voici cette lettre :
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈRE. 8.'i
« En ce qui concerne le développement de la condition du
travailleur, il sera long à se réaliser, sans que pourtant il en faille
désespérer. Pour moi, j'en vois les étapes à peu près ainsi :
« Associations d'épargne de toute nature (caisses d'épargne,
de secours mutuels, de retraites, de secours en cas de décèsj ;
« Associations de consommation;
(( Chambres syndicales (1) ;
« Associations de production.
(( J'ai suivi l'ordre que je crois le plus favorable à l'éduca-
tion sociale du travailleur. En effet, les caisses d'épargne agis-
sent pour donnera l'individu le goût de l'économie; les caisses
de secours mutuels présentent à leurs sociétaires un intérêt im-
médiat, une sécurité actuelle; on peut en dire autant des sociétés
de consommation; les caisses de retraites sont bien plus diffici-
les à organiser; parce que le résultat est éloigné, on croit avoir
toujours le temps d'y penser, et généralement on y pense trop
tard ; les caisses de secours en cas de décès remplaceraient avan-
tageusement les assurances^ qui font le bonheur des actionnaires
des compagnies, mais coûtent trop cher aux clients; les cham-
bres syndicales sont fort utiles pour soutenir les intérêts corpo-
ratifs, mais à la condition qu'elles ne tombent pas dans les mains
des politiciens qui, après les avoir prises comme marchepied,
les abandonnent quand ils n'en ont plus besoin.
(( Quant aux sociétés de production, c'est là un but très éloi-
gné. Comme je vous l'ai dit au courant de notre conversation,
elles réussiront d'autant mieux si elles sont organisées par en
haut, c'est-à-dire en descendant du patron à l'ouvrier. Voici
comment je comprends les phases de cette évolution : 1 ' parti-
cipation aux bénéfices sans immixtion dans les affaires, les par-
ticipants laissant le capital acquis engagé dans l'entreprise;
2° actionnaires ouvriei^ peu nombreux, nommant la direction ;
3*^ admission de nouveaux actionnaires à tout petit capital, c'est-
à-dire de presque tout le monde.
(1) Nous devons faire remarquer à ce propos que tous les ouvriers cités ont été
unanimes à constater la faiblesse des syndicats actuels, et cependant les deux der-
niers d'entre eux sont syndiqués.
84 LA SCIENCE SOCIALE.
« C'est là le but, mais nous n'y sommes pas arrivés ».
On pourrait sans doute discuter ce programme social , surtout
en ce qui touche l'extension indétinie de l'association de produc-
tion. Mais il n'en est pas moins vrai que, si la classe ouvrière comp-
tait beaucoup d'hommes formés à une école aussi sensée, aussi
pratique et en même temps aussi libérale, la question ouvrière
n'aurait plus l'aspect qu'elle affecte aujourd'hui. Or, cette forma-
tion est surtout l'œuvre des patrons, MM. Chaix, ce sont leur
ouvriers eux-mêmes qui l'affirment. Voilà une conclusion qu
méritait assurément d'être mise en pleine lumière.
III
Nous pourrions multiplier les exemples du genre de ceux que
nous venons d'esquisser, car au cours de notre enquête nous
avons étudié une série de types pris dans des professions très
différentes. Mais cela ne servirait qu'à montrer la constance des
phénomènes obtenus dans des conditions semblables, chose que
l'on peut admettre sans autre démonstration, et nous arriverions
à dépasser les limites d'un article de revue. Nous nous en tien-
drons donc à ces faits, d'ailleurs si démonstratifs, et nous pas-
serons à l'examen du système tout à fait opposé : celui dans lequel
le chef de métier se considère simplement comme un rouage éco-
nomique et technique, sans se préoccuper en rien du côté social
de ses relations avec les ouvriers. Nous y procéderons, bien
entendu, au moyen de la méthode appliquée tout à l'heure, c'est-
à-dire en envisageant des faits concrets et précis, pris dans la
réalité de la vie courante.
M. C*** est né à Paris en IS'j-S. Entré en apprentissage dans
une petite imprimerie en 1856, il eut la chance de tomber sur
un brave homme qui le traitait comme un membre de sa propre
famille. Aujourd'hui, dit M. C***, avec nos vastes imprimeries, les
choses ont bien changé à ce point de vue ; les apprentis sont
en général livrés à eux-mêmes, ils apprennent peu et contrac-
tent de mauvaises habitudes. L'excès du mal est devenu si sen-
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA Ot'ESTION OUVRIÈRE. 85
siblc, qu'il a fait naître l'idée de la création d'une école profes-
sionnelle spéciale, d'abord privée, devenue depuis municipale,
et connue sous le nom d'école Estienne. Klle forme quelques
i)ons élèves, fortement préparés au point de vue technique,
mais peu ou pas sous celui de l'éducation sociale.
Ouvrier en 1860, M. C*** se rangea bientôt parmi l'élite de sa
corporation. A vingt ans, il était occupé déjà comme metteur
en pages, c'est-à-dire comme contre-maitre, ce qui témoigne en
faveur de son savoir professionnel et de sa conduite. Le taux cou-
rant du salaire était alors de 5 francs à 5 fr. 50 pour les ouvriers;
il était naturellement supérieur pour les metteurs en pages. En
1 862, une grève fit obtenir la journée de 6 francs, puis on arriva à
6 fr. 50 en 1868. Aujourd'hui, le prix du salaire tend à s'établir
sur la base de 70 centimes l'heure, soit 7 francs par jour, parfois
même plus pour les bons ouvriers. Il faut dire à ce propos que
le métier de typographe est assez dur dans les imprimeries
parisiennes. Les travaux de nuit sont fréquents pendant la pé-
riode active de l'année, et ils usent rapidement le personnel. En
été, au contraire, le chômage survient et dure trop souvent pen-
dant de longues semaines. D'ailleurs, si M. C*** a beaucoup tra-
vaillé, de jour et de nuit, il n'a guère eu l'occasion de connaî-
tre le chômage. 11 le déclare avec une juste fierté, parce que cela
prouve qu'il était apprécié par les patrons d'une façon particu-
lière. Il est évident, du reste, que c'est un ouvrier vraiment ex-
ceptionnel. Sa tenue, son langage, la rectitude et l'élévation de
ses idées, tout indique un homme de savoir et d'expérience,
d'esprit sain et ferme. Il s'intéresse aux choses de son époque,
spécialement aux questions sociales, sur lesquelles il a essayé de
se renseigner par la lecture et par l'observation. Il a fait beau-
coup pour pousser ses camarades dans la voie de la prévoyance
par la mutualité , et dans celle de la gestion de leurs intérêts
corporatifs par les chambres syndicales. Il a fondé personnelle-
ment une petite société de secours mutuels, et contribué à l'or-
ganisation de divers groupements analogues, notamment de
l'association ou caisse de retraites connue sous le nom de So-
ciété des Prévoyants de l'Avenir^ dont le succès a été très grand,
86 LA SCIENCE SOCIALE.
puisqu'elle compte aujourd'hui jusqu'à 200.000 membres. M. C***
constate en passant, non sans regret, que les jeunes gens s'inté-
ressent moins qu'autrefois aux sociétés de secours en cas de
maladie; en revanche, ils semblent comprendre mieux Futilité
des combinaisons à longue échéance, comme les caisses de re-
traites.
En ce qui concerne le syndicat des typographes, M. C***, qui
Ta suivi fidèlement, constate sa faiblesse numérique (2.000 ou-
vriei^ sur 10.000) et sa faible influence. Ce syndicat est inter-
venu à diverses reprises dans un sens pacifique, et il n'est pas
sans avoir rendu quelques services à la corporation, mais son
rôle est resté médiocre; il n'exerce certainement pas l'influence
qu'il pourrait obtenir s'il était organisé d'une manière plus pra-
tique, et surtout s'il était bien conduit et plus nombreux. Pour
se recruter plus largement, il devrait offrir à ses membres des
avantages immédiats qu'il est incapable de leur donner, faute
d'une organisation et de ressources suffisantes. C'est là un cercle
vicieux dont les ouvriers français en général, et non pas seule-
ment les typographes, ne savent pas sortir.
La considération dont jouit M. C*** dans sa corporation l'a fait
désigner, avec quelques autres, pour entrer dans le conseil
d'administration d'une association coopérative de typographes,
fondée il y a quelques années. Les ouvriers associés avaient es-
sayé d'abord de se gouverner eux-mêmes, mais ils y réussirent
si mal, que, pour tâcher d'éviter une catastrophe devenue im-
minente, ils résolurent de constituer un comité choisi parmi des
camarades étrangers à l'affaire. Depuis lors, l'association arrive
à joindre les deux bouts, ce qui n'est pas facile à cause des
charges imprudemment accumulées au début. La chose méritait
d'être notée comme démonstration de la difîiculté presque in-
surmontable qui s'oppose à la constitution spontanée de tels grou-
pements.
En résumé, nous nous trouvons ici en présence d'un ouvrier
rare par sa capacité intellectuelle, par son habileté technique,
par sa valeur morale. Il est dans le métier depuis trente-cinq
ans, et il en a tiré des gains plutôt exceptionnels. C'est d'ailleurs
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈRE. 87
un homme modéré et prévoyant. Mais, d'autre part, il a eu à
supporter de lourdes charges. Sa mère a vécu longtemps chez
lui. Marié deux fois, sa première femme, ses enfants, hii-méme,
ont traversé de coûteuses maladies. Il a perdu plusieurs des
siens après de longs sacrifices. Dans ces conditions, et bien que
son salaire fût élevé et rarement interrompu, M. C*** n'a pas pu
faire d'économies. Il touche à la vieillesse; déjà ses services ne
sont plus appréciés au même degré, son salaire a été réduit, et
l'avenir lui otfre pour toute prévision la faible pension viagère,
à capital aliéné, que la société des Prévoyants de l'Avenir pourra
lui payer à partir de sa soixantième année. Il est juste de dire
que, tout en vivant avec modération, il a toujours tenu à
donner à sa famille un certain confortable. Tout chez lui, vête-
ment, logement, mobilier, porte l'empreinte non pas de l'élé-
gance, mais d'une aisance simple, relevée par un soin méticu-
leux. Nous trouvons ici très nettement cette conception de la
respectabilité, qui élève le moral, forme le caractère et em-
bellit la vie. Loin de reprocher à M. C*** cette manière de vivre,
on doit désirer que la classe ouvrière tout entière s'élève à ce
niveau et prenne de telles habitudes. Malheureusement les cir-
constances le permettent rarement. En effet, si les choses sont
ainsi pour un ouvrier de choix, si la vie lui est aussi dure mal-
gré les avantages qu'il a pu tirer de sa valeur personnelle, la si-
tuation est bien pire pour un homme ordinaire, moins formé,
moins bien payé, moins prévoyant. Au cours de sa triste exis-
tence, il faut que celui-ci recoure à l'hôpital pour ses malades, à
l'Assistance publique pour lui-même quand l'âge lui ferme les ate-
liers. Les chômages sont pour lui des moments de rude misère,
de cruelle souffrance pour les siens. C'est ce dont nous allons
nous rendre mieux compte en citant de nouveaux exemples.
IV
M. V**\ plombier à Paris, est né dans le département d'Eure-
et-Loir, en 186^. Son père, étant petit patron du même métier,
88 LA SCIENCE SOCIALE.
lui fit faire son apprentissage dans des conditions exceptionnel-
lement favorables. Du reste, la profession ne comporte pas, en
général, un véritable apprentissage. Chaque ouvrier plombier
est doublé, pour rexécution des travaux, d'un aide rétribué qui,
après quelques années , se trouve en état d'agir comme compa-
gnon, s'il est tant soit peu intelligent et attentif.
M. V*** père étant mort de bonne heure, le jeune homme dut
aller chercher fortune ailleurs. 11 quitta sa ville natale et vint à
Paris, où il passa successivement par plusieurs chantiers, au
hasard de la demande de main-d'œuvre. A cette époque, c'est-à-
dire vers 1880, les aides étaient payés par jour i fr. 25, les com-
pagnons de 6 francs à 6 fr. 50. En 1885, les ouvriers plombiers
de Paris dressèrent, avec l'appui ofticiel du conseil municipal,
un nouveau tarif qui portait les salaires à 5 francs pour les aides,
à 7 francs pour les compagnons, la journée étant de huit heures
en été, de sept heures en hiver. Ceci fut accepté en principe, mais
depuis lors beaucoup de patrons, surtout les petits, ont pu em-
baucher au rabais, sans se soucier d'un tarif que personne n'é-
tait en état de soutenir. Bel exemple de la faible utilité des in-
terventions officielles quand les intéressés ne font rien par eux-
mêmes. D'autre part, comme le métier comporte en moyenne
trois mois de chômage par an, le gain total annuel ne dépasse
guère 1.600 francs pour les compagnons les mieux payés, et
tombe bien au-dessous de ce chiffre pour la majorité d'entre
eux.
Y***, qui est un ouvrier évidemment intelHgent et avisé, qui.
en outre, d'après les renseignements préalables que nous nous
sommes procurés, est un homme rangé, très assidu à son tra-
vail, jouit d'une situation assez rare dans sa corporation. D'a-
bord, sa bonne réputation lui a valu des engagements plus
stables qu'on ne les obtient généralement dans le métier ; il est
attaché au même entrepreneur depuis plusieurs années, et il
est devenu chef de chantier, ce qui lui assure un travail plus ré-
gulier, rarement interrompu, et une haute paye de 50 centimes
par jour. Son salaire annuel peut varier ainsi entre 2.000 et
2.200 francs. Marié en 1887, il a deux enfants, c'est donc une
ESSAIS HE SOLUTIONS DE LA 0«^ESTION OUVKIÈRE. 89
famille de quatre personnes à faire vivre. Bien qu'il habite hors
de Toctroi, et tout en vantant l'esprit d'économie de sa femme,
notre plombier déclare qu'il arrive juste à joindre les deux
bouts, ou à peu près, et ne peut guère songer à faire de sé-
lieuses économies. Dès lors comment couvrir tous les risques de
la vie? En réclamant une augmentation de salaire? Une de-
mande faite individuellement n'aurait aucune chance de succès,
car la main-d'œuvre n'est pas rare. Il existe bien une chambre
syndicale des plombiers-couvreurs-zingueurs, qui a précisément
pour but d'organiser collectivement le marché du travail, mais elle
est peu nombreuse, pauvre et sans autorité, ce qui ne permet pas
davantage les demandes en commun ; de Là l'échec du tarif de
1882. Puis M. V*** est le premier à reconnaître qu'en haussant le
prix de la main-d'œuvre, on risque de raréfier le travail et de
multiplier les périodes de chômage, ce qui aurait pour résultat
immédiat de ramener le salaire à un faible taux moyen.
La seule institution de prévoyance que le patron de V*** ait or-
ganisée dans ses chantiers, c'est l'assurance contre les accidents.
Mais il faut bien reconnaître que, s'il y a pensé, c'est avant,
tout pour couvrir ses propres risques, et par conséquent dans son
intérêt principalement. Du reste, il a soin de faire payer à ses ou-
vriers une prime de cinq centimes par jour de travail, retenue sur
le salaire de la quinzaine. C'est par an et par homme une cotisa-
tion de 10 à 12 francs, dont le patron dispose à son gré, sans
rendre aucun compte à personne. En cas d'accident, la victime
est indemnisée par la compagnie d'assurances à laquelle le patron
s'est abonné. En fait, celui-ci se débarrasse à bon compte d'un
risque assez grave. Pour le surplus, c'est à chacun à se tirer d'af-
faires par son seul et unique effort. V***, qui est jeune et bon ou-
vrier, parvient tout juste à se tenir à flot, mais il reste exposé sans
garantie à tous les hasards de l'avenir, à toutes les mauvaises chan-
ces que l'âge amène avec lui. Et à côté de celui-ci, combien d'au-
tres moins intelligents, moins bien doués, moins bien préparés,
sont roulés pèle mêle par le torrent de la misère, et s'avilissent
par la débauche, faute d'une action éducatrice capable de les
former, de les guider pendant leur jeunesse, de les aider raison-
T. XXV.
90 LA SCIENCE SOCIALE.
nableroent plus tard ! Ils font alors souches d'incapables, et la
situation se perpétue, toujours mauvaise et sans issue.
Et pourtant on pourrait faire beaucoup pour eux sans dépenser
de bien grands efforts. La plupart de ces hommes ne demande-
raient en somme qu'à marcher d'accord avec le patron si celui-ci
voulait s'astreindre à les considérer comme des collaborateurs et
non comme de simples marchands de travail, envers lesquels on
est quitte lorsqu'on leur a payé le prix de la journée fournie.
Voici par exemple V***; il nous communique divers rapports ou
discours qu'il a lus dans les assemblées de sa chambre syndicale ;
ce sont des amplifications dont le fond, visiblement emprunté aux
journaux dits avancés, est accompagné d'agréments déclamatoires
dont la forme trahit l'inexpérience de l'auteur. Tout cela tranche
singulièrement avec la conversation calme et parfaitement raison-
nable du plombier, qui nous cite certaines grandes maisons où
des institutions de prévoyance ont été organisées d'un commun
accord par les patrons et les ouvriers; il nous déclare que tout
cela est excellent, et il ajoute avec un regret évident que de telles
créations restent et resteront toujours exceptionnelles, parce que
la grande majorité des patrons ne veulent pas se donner tant
d'embarras. C'est alors qu'un sentiment d'aigreur et d'hostilité
apparaît, non pas contre le patron en soi, mais bien contre celui
qui emploie, mais ne patronne pas, au sens social du mot.
Nous exposerons pour finir la situation d'un ouvrier teinturier,
M. 0***, qui travaille depuis de longues années dans le même éta-
blissement, oii son père était occupé avant lui. Entré dans cette
maison vers 1865, 0*** ne Ta jamais quittée. Il ne s'agit donc pas
ici de ce qu'on appelle un mauvais patron, et quant à l'ouvrier,
la durée de ses services parle assez haut en sa faveur. La maison
a même pris certaines mesures en faveur de ses ouvriers. Elle a
organisé une société de secours mutuels qui donne à chacun de
ses membres 1 fr. 50 par jour de maladie, en outre des soins mé-
dicaux et des médicaments ; ceux-ci profitent aussi à la famille en
cas de besoin. Lorsque le travail manque, on s'arrange pour oc-
cuper les ouvriers tour à tour; cela arrive malheureusement trop
souvent. Les salaires sont d'ailleurs assez faibles, 0 fr. 50 l'heure,
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈHE. ÎU
prix maximum, avec une journée de dix heures. Si le travail était
régulier, les hommes les mieux payés obtiendraient un salaire
annuel de 1.500 francs environ; mais de nombreux chômages le
réduisent à moins de 1.200 francs soit à peu près 3 francs par jour
ordinaire. 11 faut bien convenir qu'il est difficile de vivre dans de
pareilles conditions, et que l'épargne devient chose impossible.
M. ()***, qui est contremaître , est un peu mieux payé, mais il
chôme presque régulièrement un jour par semaine. Cependant,
comme il a épousé une femme entendue, laborieuse, qui travaille
de son côté, il vit dans une aisance relative, avec ses parents qui
peuvent encore s'occuper un peu. Mais il constate, avec une tris-
tesse empreinte à la fois de résignation et d'une sorte de décou-
ragement, qu'une grande misère règne autour de lui, que ses
camarades vivent dans un état d'insécurité, d'angoisse, de priva-
tion, d'affaissement moral dont les détails font peine à entendre.
Le fait môme que l'usine est souvent arrêtée faute d'ouvrage
montre que les patrons ne sont pas non plus dans une situation
très brillante, au moins depuis quelques années. Celte maison a
d'ailleurs connu de meilleurs jours; son fondateur a laissé à ses
enfants une assez belle fortune. C'était un homme plutôt bien-
veillant pour son personnel; nous avons constaté qu'il a pris
quelques dispositions élémentaires pour aider ses ouvriers à
vivre. Ces mesures de patronage étaient peu de chose; elles ont
pourtant donné déjà aux ouvriers un appui utile dans certaines
épreuves de la vie courante. Mais le chef d'une industrie alors
prospère aurait probablement pu faire davantage, surtout au
point de vue de la sécurité de la vieillesse. On nous cite, par
exemple, un ouvrier de la maison qui, après quarante ans d'un
travail assidu, payé comme nous le disions tout à l'heure, devra
d'un jour à l'autre, en raison de son âge, cesser toute occupa-
tion lucrative, sans avoir devant lui aucune réserve sérieuse. Des
institutions analogues à celles de la maison Chaix lui auraient
assuré, sans compromettre la fortune du patron, un revenu suffi-
sant pour finir ses jours en paix. Par bonheur pour lui, ce vieil-
lard a des enfants qui pourront lui donner un abri et du pain, A
lui et à sa femme, sans quoi il ne leur resterait point d'autre
92 LA SCIENCE SOCIALE.
perspective que celle de l'asile des pauvres. Il est sûr que, toute
sensiblerie mise à part, ce n'est pas là une fin enviable pour des
gens qui ont honnêtement vécu et travaillé durant tant d'an-
nées.
Nous avons dû, faute de place, réduire nos observations à un
petit nombre de cas. Elles suffisent d'ailleurs pour établir d'une
manière précise deux faits essentiels :
l*' L'étude directe de la vie ouvrière, au moyen de la méthode
monographique, montre que le rôle du patron est double : d'une
part il exerce une fonction technique, de l'autre une fonction
sociale.
2° Lorsque le patronage est exercé d'une manière complète
sous ses deux formes, il en résulte, pour les familles laborieuses^
un élément d'éducation, de prospérité, de stabilité, de progrès, un
moyen de sécurité, dont le résultat tourne au profit commun du
maître et de l'ouvrier.
Ces conclusions sont trop importantes pour être présentées^
d'une manière aussi sommaire. Elles appellent un certain nom-
bre de réflexions et de remarques que nous présenterons dans un
prochain article.
Léon PoixsARD.
[A suivre.)
Le Directeur-Gérant : Edmond DEMOLrvs.
TYPOGRAPHIE FinMIN-DIDOT ET C**. — PARIS.
LE PASSÉ ET L'AVENIR
DE
LA REVUE LA SCIENCE SOCIALE
I. LE PASSE DE LA REVUE.
Pendant ses douze premières années, la Revue la Science so-
ciale a donné les résultats suivants :
V La Mét/iode (F observation sociale, inaug'urée par F. Le Play,
a été précisée, rectifiée et développée, grâce à la Classification
ou Nomenclature sociale établie par M. H. de Tourville.
2° Le Classement des Sociétés /iwnaines a été fixé , dans ses
grandes lignes, d'après cette méthode, au moyen d'observations
entreprises en France et à l'Étranger.
'^'^ U Enseignement de la Science sociale a été fondé et con-
tinué depuis douze ans sans interruption devant un nombreux
auditoire composé surtout de jeunes gens de nos grandes
écoles (1). La Revue a publié régulièrement les deux Cours de
Méthode et d'Exposition de la Science sociale.
4-° I^a Revue « la Science sociale » a enregistré ces résultats et
en a fait des applications à propos de toutes les questions du jour
qui ont préoccupé l'opinion. Le volume de M. Edmond Demo-
lins, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons^ publié d'a-
(1) Voir à la deuxième page de la couverluro la note 1.
T. XXV. 8
94 LA SCIENCE SOCIALE.
bord dans la Revue, a été une de ces applications. L'impression
qu'il a faite sur le public témoigne de la valeur et de la puis-
sance de démonstration de la méthode sociale.
h"" La Bibliothèque de la Science sociale a été inaugurée. Elle
comprend aujourd'hui dix-neuf publications formées d'études
publiées dans la Revue et qui s'inspirent de la même méthode (1).
Quatre de ces publications ont été présentées aux concours de
l'Institut : toutes ont été couronnées. Plusieurs ont été traduites
en anglais, en russe, en italien, en grec, en hongrois.
6° La Société de Science sociale a été créée en vue de pro-
pager ces études et de concourir au développement de l'initia-
tive individuelle et de l'initiative privée (*2). Son but praticfue
est de démontrer à chacun que le meilleur moyen de succès
dans la vie est de s'aider soi-même et elle indique, d'après l'ob-
servation, les conditions qui mènent à ce résultat.
En somme, le travail de ces douze années a eu surtout pour
effet d'établir sur des bases scientifiques l'étude des phénomènes
sociaux.
II. — l'avemr de la revue.
Il s'agit maintenant, — tout en continuant l'œuvre scienti-
ficjue, qui doit toujours progresser, — de vulgariser X^^résultats
pratiques de la science, en montrant comment s'acquiert la
supério7nté dans chaque profession.
La crise sociale actuelle n'est que la résultante des diverses
crises qui atteignent les différentes professions.
Chaque profession doit donc être étudiée et considérée séparé-
ment, dans ses rapports avec la situation actuelle et avec les so-
lutions cjue cette situation comporte.
(1) Voir, à la (jualrièmc page de la couverlure, la liste des ouvrages de la Biblio-
thèque.
(2) Voir, à la deuxième page de la couverlure, les moyens d'action et le recrute-
ment de la Société.
LE TASSÉ ET l'aVEMR DE LA REVUE '< LA SCIENCE SOCIALE ». 95
Il y a une crise de rEdncation. Notre éducation n'est plus
adaptée aux conditions actuelles de la vie sociale. M. Kdmond
Demolins a entrepris de le démontrer dans son dernier ouvrage,
et la Presse de tous les partis lui a fait écho, il s'agit maintenant
de modifier pratiquement nos méthodes d'enseignement qui
forment des hommes — et aussi des femmes — pour le passé et
non pour le présent, pour une société morte et non pour la so-
ciété actuelle et vivante. La Kevue se tiendra dans cette voie,
non seulement en examinant et en éclairant, mais encore en
provoquant les idées de réformes à ce sujet.
Il y a une crise agricole^ qui provient de ce que l'agriculteur
en est généralement resté à des idées et à des pratiques qui ne
suffisent plus en présence du développement des transports et
de la concurrence étrangère. La Revue fera connaître l'exemple
des agriculteurs qui réussissent et elle expliquera pourquoi ils
réussissent.
Il y a une crise industrielle déterminée par la transition subite
du petit atelier au grand atelier, du petit patron au grand pa-
tron, de l'ouvrier spécialiste à l'ouvrier déspécialisé, du moteur
à la main au moteur à la machine. Il est clair que les vieux er-
rements industriels ne sont plus adaptés à ces conditions nou-
velles de l'usine et que les patrons doivent transformer leurs idées
et leurs procédés comme ils ont dû transformer leurs ateliers et
leur outillage.
Il y a une crise ouvrière, qui résulte de cette transformation
de l'industrie. Cette crise a pour résultat d'abaisser davantage
les ouvriers incapables et d'élever davantage les ouvriers capa-
bles. Le problème est donc de s'orienter vers un type social qui
produise le maximum de capables et le minimum d'incapables
et qui aide ces derniers à monter par eux-mêmes. Cela est plus
facile que de les aider à végéter, comme on le fait trop souvent
par toutes sortes d'institutions artificielles.
96 LA SCIENCE SOCIALE.
Il y a une crise commerciale amenée par la brusque extension
de la clientèle d'une extrémité du monde à Fautre. Pour saisir
cette clientèle et pour la satisfaire, il faut autre chose que les
procédés traditionnels et usés du petit commerce d'autrefois. Le
type du commerçant et celui de l'employé de commerce doivent
être modifiés.
Il y a une crise ecclésiastique^ qui est bien manifestée par la
diminution de l'influence sociale du clergé. Le clergé a intérêt à
connaître exactement les causes de cette situation et les moyens
d'y remédier. 11 doit être prêt, si cela lui est démontré, à modi-
fier cerfaines de ses idées et de ses pratiques. Il n'a pas intérêt
à laisser se creuser davantage le fossé qui le sépare de la société
actuelle ; c'est une condition essentielle de succès dans Texercice
de son ministère.
Il y a une crise littéraire^ qui se traduit par des oscillations
brusques du naturalisme à Tidéalisme, par Tavortement d'une
grande partie de la jeunesse lettrée et par l'encombrement ex-
traordinaire des professions libérales.
Il y a une crise administrative, qui résulte du nombre crois-
sant des fonctionnaires et de retendue croissante de leurs attri-
butions. Par suite de leur nombre et de leurs attributions, ils
entravent Tinitiative privée et développent la centralisation
administrative qui paralyse l'action individuelle et locale au de-
dans, la colonisation au dehors. Il s'agit de savoir exactement
comment procèdent les peuples qui grandissent sous le régime
de la décentralisation administrative.
Il y a une crise financière, que Ton pourrait appeler la crise
des rentiers ; la diminution de l'intérêt de l'argent en est le prin-
cipal facteur. La puissance du capital diminue de jour en jour
et l'homme, pour maintenir sa situation, doit compter de plus
en plus sur lui-même, sur son travail, sur son etlbrt personnel,
sur la connaissance exacte des conditions sociales actuelles. La
•Science sociale apprend à surmonter cette crise.
LE PASSÉ ET l'avenir DE LA REVUE *< LA SCIENCE SOCIALE ». 'M
Il y a une crise militaire^ provoquée par la transition du ré-
gime de la petite armée de métier au régime de la nation armée.
Si cette évolution s'accomplit sans tenir compte des nécessités
sociales nouvelles, toutes les professions peuvent être désorgani-
sées k la fois. On le sent si bien que la préoccupation dominante
des pères de famille est de soustraire leurs fils au service de trois
ans. La Science sociale démontre qu'il est possible de concilier
l'intérêt militaire et l'intérêt social.
11 y a une crise politique dont témoignent suffisamment l'aug-
mentation des impôts et de la dette, l'exagération du rôle et de
l'influence des politiciens. Nous sommes arrivés à l'extrême li-
mite de l'action publique. Il faut enrayer ce mouvement, et nous
inspirer de l'exemple des peuples qui trouvent aujourd'hui la
supériorité en fortifiant énergiquement l'indépendance de l'in-
dividu, et la puissance de la vie privée et de la vie locale.
Il y a une crise coloniale qui est de la dernière gravité ; elle ré-
sulte de ce fait que notre empire colonial s'étend démesurément,
tandis que nous ne formons pas de colons pour l'exploiter. Nous
y envoyons surtout des militaires et des fonctionnaires. Pour
faire cesser cet état de choses, il ne suffît pas de parler en fa-
veur de la colonisation, il faut surtout adopter les procédés qui
donnent à d'autres peuples la puissance coloniale. Ce sont ces
procédés qu'il est possible de déterminer rigoureusement d'après
l'observation comparée.
Ces exemples suffisent à signaler quelques-unes des formes
de la crise sociale actuelle ; il importe de les soumettre séparé-
ment à une analyse méthodique et à une observation comparée.
C'est cette œuvre que la Revue la Science sociale poursuit, et,
par là, elle s'adresse à toutes les catégories de lecteurs.
Cette œuvre, elle la fait, non pas en s'appuyant sur des théo-
ries et des systèmes, mais au moyen de faits méthodiquement
observés et, par conséquent, irrécusables.
La Revue fait en outre appel à tous ses lecteurs pour diverses
08 LA SCIENCE SOCIALE.
Enquêtes. Elle leur fournit une méthode d'investigation rigou-
reuse, qui permet d'observer, d'enregistrer les observations et
d'en tirer des conclusions à la fois scientifiques et pratiques.
C'est ainsi qu'elle poursuit actuellement une Enquête, en vue
de dresser la Cai^te sociale de la France, c'est-à-dire en vue de
comparer, d'expliquer et de classer les divers types sociaux, dont
l'ensemble forme la Société française. La France, qui a sa carte
géologique, n'a pas encore sa carte sociale.
Le plan d'ensemble de ce travail est aujourd'hui établi et les
lecteurs de la Revue le trouveront prochainement exposé dans
un volume; ils pourront, grâce à ce point de départ, étudier
leur région d'après une méthode commune, qui leur facilitera
les observations et rendra les résultats comparables entre eux.
Tous ceux qui, à un point de vue ou à un autre, s'intéressent
à la connaissance de leur région, soit dans le passé, soit dans le
présent, pourront ainsi s'associer à une œuvre collective et d'un
intérêt général. Ils auront le sentiment qu'ils contrilDuent à l'a-
vancement de la science.
Afin de faciliter ce travail d'ensemble, la Revue met en com-
munication ses lecteurs de chaque région. Elle leur donne ainsi
le moyen de constituer des groupes locaux, soit pour l'étude des
questions sociales, soit pour la vulgarisation et la mise en pra-
tique des conclusions de la science (i).
(1) L'étude sociale d'une région se décompose en un grand nombre de questions : la
géographie, la géologie, la météorologie, la botanique, la zoologie, qui constituent les
éléments du Lieu ; les innombrables formes et natures des Travaux, la Propriété, la
Famille, les Cultures intellectuelles (littérature, arts, sciences^ le Culte, les Corpora-
tions d'intérêt commun et de bienfaisance, les organismes des Pouvoirs publics, l'Émi-
gration et la Colonisation, IHistoire et l'Archéologie. Chacun peut choisir, entre ces
questions, celle qui l'intéresse plus particulièrement et qu'il rattache ensuite, par le
lien d'une commune science, aux autres questions étudiées par les membres de son
groupe. Ainsi ces études séparées forment un ensemble qui se tient et qui vient se
classer lui-même dans la série des études entreprises sur les autres régions de la
France, car, dans la science, tout s'enchaîne.
QUESTIONS DU JOUR
LE FÉMINISME
Un de nos lecteurs, récemment amené à la connaissance de la
Science sociale et curieux d'étudier le mouvement féministe, a com-
muniqué ses notes à notre collaborateur et ami, M. Victor MuUer, en
le priant de Taider à résoudre les difficultés que ce travail présente,
lia reçu laréponsesuivanle, qu'il nous a transmise et que nous croyons
de nature à intéresser nos lecteurs. L'auteur, auquel nous avons de-
mandé l'autorisation de cette reproduction, nous prie de remarquer
qu'il n'a pas entendu traiter au fond la question, mais seulement indi-
quer la voie à suivre et la méthode à employer pour la résoudre.
Liège, 28 janvier 1898.
Monsieur,
Je ne puis qu'applaudir au projet que vous avez formé d'é-
tudier le féminisme, à la lumière de la Science sociale. Vous
me dites que ce sujet vous parait se ramener à cette question
fondamentale : « Dans les conditions actuelles de l'existence les
femmes ne doivent-elles pas êtres rendues aptes à se suffire
par elles-mêmes? » •
Vous ajoutez : « Ne convient-il pas dès loi^ de les élever en
vue de la lutte pour la vie et de les admettre, au même titre
que les hommes, à toutes les carrières et à tous les genres
de travaux pour lesquels elles réunissent des capacités sufti-
santes? »
A ces questions, que vous avez si bien posées, vous n'hésitez
100 LA SCIEN'CE SOCIALE.
pas à répondre affirmativement. Mais, tout en trouvant cette
solution rationnelle et nécessaire, vous vous alarmez au sujet
de certaines conséquences extrêmes que son application peut
entrainer. Vous restez effrayé, me dites-vous, à la pensée de
voir cette femme, avocat ou docteur, abandonner son ménage et
ses enfants pour se livrer à des occupations extérieures, qui la
distraient du rôle essentiel qui lui est dévolu dans la famille.
Vous vous demandez avec terreur ce qu'il en adviendra de la
société, si, sous prétexte de gérer des intérêts professionnels
quelconques, les femmes délaissent les charges qui, par nature,
leur incombent;, si elles méconnaissent leurs devoirs les plus
élémentaires d'épouse et de mère.
L'anarchie dans laquelle tomberait la famille, si ces éventua-
lités se réalisaient, vous consterne à bon droit. Mais sous le
coup de cette impression et ne sachant comment éviter les dan-
gers qui vous effrayent, vous perdez contenance. Vous interro-
gez alors le passé et vous cherchez ce qu'ont pensé de la femme,
les grands esprits dont les écrits sont arrivés jusqu'à nous.
Vous avez récolté une abondante moisson de pensées. Vous
m'en citez un bon nombre qui sont autant d'appréciations qui ont
été émises sur la nature, la valeur morale, et la capacité natu-
relle des femmes, par des philosophes anciens^ des Pères de
l'Église et des écrivains célèbres. Mais les investigations que
vous avez dirigées de ce côté ne sont point faites pour diminuer
votre trouble.
Si les excès possibles que vous me signalez sont détes-
tables, les jugements que vous me soumettez tendent tous à
dire que la femme est naturellement incapable et perverse.
Beaucoup assurent que, laissée à elle-même, la femme devient
un monstre, d'autres quelle n'est bonne et telle que nous l'es-
timons qu'à condition d'être réduite à un rôle très secondaire
et dépendant, sous la toute-puissance de l'homme.
Établissant alors un rapport de conséquence entre les abus
hypothétiques que vous craignez et les opinions que vous invo-
quez, vous en arrivez à penser que les premiers seraient la
résultante fatale de l'infériorité de nature que dénoncent les
LE FÉMINISME. 101
dernières. Ainsi ètes-vous amené à mettre en doute la justesse
d'une solution qui, au premier abord, vous semblait indiquée
par la raison et par l'observation. De là pour vous un extrême
embarras dont vous me demandez de vous tirer.
I
Je voudrais, 3Ionsieur^ répondre dignement à l'honneur que
vous me faites en me prenant pour guide dans cette difficulté.
Si j'ai commencé pour vous exposer celle-ci d'une façon mé-
thodique et succincte, c'est que je voulais vous en faire pressen-
tir la solution et vous en faciliter la découverte. Mais permet-
tez-moi de ne point toucher d'une façon spéciale aux cas
particuliers qui vous arrêtent; permettez-moi de ne point m'at-
tarder à vous dire en détail ce que je pense des divers passages
d'auteurs que vous voulez bien soumettre à mon examen. Il se-
rait, je pense, plus décisif eu égard à la solution de ces difficul-
tés et partant plus profitable pour vous d'aborder directement
le fond du problème qui vous préoccupe. Nous l'éclaircirions
suffisamment d'ailleurs pour que vous puissiez résoudre par vous-
même les difficultés secondaires que vous me proposez et
toutes celles qui pourraient par la suite vous retarder en route.
Toutefois je dois bien au préalable, pour dissiper toute cause
nouvelle d'erreur, vous dire, en deux mots et très librement,
mon impression au sujet des extraits tirés des anciens auxquels
vous semblez attacher une si grande importance. Une fois notre
chemin débarrassé de cet obstacle, nous pourrions pénétrer d'un
coup au cœur même du sujet.
Quel qu'ait été le caractère des hommes illuslres dont vous
invoquez les opinions sur la femme, quel que soit le rôle qu'ils
aient joué dans le monde, de grâce. Monsieur, mettez tout bon-
nement leurs sentences de côté. C'est là, croyez-moi, le meilleur
usage que vous puissiez en faire dans le cas qui nous occupe.
Et ne vous étonnez point trop de cet avis; ne me taxez point
d'irrévérence présomptueuse vis-à-vis de ces grands esprits.
102 LA SCIENCE SOCIALE.
J'ai, pour vous proposer une solution aussi radicale, deux raisons
bien simples. La première, c'est que « la femme » dont par-
lent ces penseurs n'a jamais existé. La seconde, c'est que « les
femmes » que nous connaissons, celles qui vivent très réelle-
ment autour de nous, appartiennent à un milieu social qui leur
a donné une formation très différente de celle que recevaient
ces anciens, c'est qu'elles sont soumises à des nécessités d'exis-
tence que n'ont point connues leurs devancières des temps pas-
sés pour lesquelles parlaient les juges rigoureux dont vous me
signifiez les sentences.
Si vous voulez bien relire les jugements qui vous jettent dans
l'incertitude, vous constaterez que ceux qui les ont prononcés
parlent tous de « la femme » en général. Ils visent un être
idéal et abstrait au sujet duquel ils ont pensé ; tandis que nous
étudions dans leur individualité concrète des femmes réelle-
ment vivantes dont nous nous proposons à^ observer les besoins.
Il ne s'agit dès lors point pour nous, d'émettre à leur sujet
les appréciations plus ou moins piquantes que peut nous
suggérer la rivalité des sexes, ni d'en faire des thèmes à spécu-
lations théoriques plus ou moins éblouissantes. Il importe, au
contraire, de nous défaire de toute prévention à leur égard et de
nous défendre de toute idée systématique ou à priori, si nous
voulons analyser scrupuleusement leur situation et découvrir
leurs besoins véritables. Tandis que « la femme » est un sujet à
« pensées » et à rêveries, (( les femmes » demandent à être observées.
Défiez-vous donc, Monsieur, de tous ces petits livres, de la
lecture desquels vous me paraissez fort imbu, et où sont accu-
cumulées, en guise de raisons, force citations tirées de person-
nages illustres. N'oubliez pas, tout d'al)ord, que ces extraits
sont souvent faussés par suite de leur isolement fatal du con-
texte qui les expliquait. Mais surtout rendez- vous bien compte
de l'insuffisance de cette faron de raisonner. C'est là trop sou-
vent un procédé commode auquel ont recours certains faiseurs
de livres, en peine de trouver des arguments. Les mêmes auto-
torités dont on invoque les témoignages et dont on aligne, dans
un crescendo suivi, des extraits plus frappants et plus audacieux
LE FÉMINISME. 103
les uns que les autres, serviront à démontrer clair comme le
jour, suivant les thèses diil'érentes que soutiennent les auteurs :
que la femme est un ange ou qu'elle est un monstre, qu'elle
vaut infiniment mieux que l'homme ou qu'elle est pis encore que
lui. Il n'est même pas rare que les deux opinions extrêmes soient
soutenues dans le même ouvrage. Passant alors des généralités
aux applications particulières, de l'abstrait au concret, les au-
teurs qui recourent à cette sorte de raisonnement s'accordent
en général à conclure que toute femme est incapable de faire
par elle-même quoi que ce soit de bon. La conséquence qui en
découle naturellement, c'est qu'il faut faire entrer cet être mys-
térieux et dangereux, à la fois ange et démon, dans une petite
combinaison qu'a trouvée l'auteur et qui doit avoir pour ef-
fet immanquable de refondre la femme sur un plan tout nou-
veau. Dans celui-ci, la prédominance appartiendra à tout ja-
mais à l'ange qu elle nous laisse voir, sur le démon qu'elle nous
ménage.
Ce sont là, n'est-il pas vrai, de purs enfantillages. Vous voyez
suffisamment le vice radical de ces raisonnements et vous aper-
cevez assez aisément l'insuffisance lamentable des systèmes qu'on
y préconise comme moyens d'éducation des femmes, pour qu'il
ne soit point nécessaire d'insister davantage sur ce sujet. Mais cela
étant et quel que soit d'ailleurs le but des ouvrages qui nous
fournissent des spécimens de ces défauts, quel que soit le caractère
des auteurs qui les signent, n'hésitez donc point à fermer une
fois pour toutes ces mauvais « bons livres » .
Vous avez mieux à faire. Monsieur, que de perdre votre temps
aies consulter ou de le gaspiller à les imiter. Mais pour cela, il
importe de rompre complètement avec les procédés aussi stériles
qu'enfantins suivant lesquels ils sont composés.
Il faut, non accumuler des avis devant lesquels vous n'avez
qu'à vous incliner, mais observer des faits et penser par vous-
même. Et n'allez pas croire que vous ne puissiez vous former
de la sorte une opinion complète, ni rendre un jugement défini-
tif; c'est au contraire la seule façon d'v arriver. La Science so-
ci aie, qui vous invite à tenter cet essai, vous met d'ailleurs en
104 LA SCIENCE SOCIALE.
main un instrument de travail si perfectionné, que quicon-
que se sert de la méthode d'observation acquiert sur ses devan-
ciers des avantages inappréciables. C'est à elle, déjà, que vous
devez d'avoir aperçu l'intérêt réel et vital du sujet dont nous
m'entretenez et d'avoir exactement établi les données du
problème fondamental qu'il recouvre. C'est elle aussi qui vous
a dicté la réponse si catégorique que vous donnez à la question
par laquelle vous le formulez et que vous avez placée en tète
même de votre étude. Fiez-vous donc pleinement à notre mé-
thode^ Si vous vous appuyez solidement sur elle, elle saura
vous procurer la solution des difficultés qu'il nous faut main-
tenant aborder.
Si vous voulez bien rechercher, — et ce sont là deux points qu'il
importe d'éclaircir, — à quelle époque est né le mouvement fémi-
niste et dans quel milieu il recrute ses adeptes, vous pourrez
constater que la plupart de ses partisans sortent de la petite bour-
geoisie, et que son apparition constitue un phénomène tout récent.
Mais pour saisir parfaitement ces caractères et pour bien dé-
mêler les conséquences que leur présence entraine, il me parait
nécessaire de rechercher au préalable quelles sont, parmi les
femmes qualifiées communément de féministes celles que Ton
peut légitimement ranger parmi les adeptes de ce mouvement.
Il faut déterminer les traits particuliers par lesquels les sectateurs
du féminisme se distinguent des femmes qui lui restent étrangères.
C'est le seul moyen de bien s'entendre sur ce sujet. Il est d'autant
plus nécessaire d'y recourir, que faute de l'employer on tombe
parfois dans d'étranges confusions. Il n'est point rare, en effet,
que ceux qui parlent ou qui écrivent sur ce mouvement ne
fassent rentrer dans ses cadres toutes les femmes qui ont honoré
leur sexe ou qui seulement ont éveillé l'attention du public dans
le présent ou dans le passé. Depuis les héroïnes antiques jusqu'à ces
femmes qui ont pris rang parmi les meilleurs écrivains de ces der-
niers siècles, depuis les quelques révolutionnnaires bruyantes de
cette époque jusqu'à ces grandes dames dont on connaît la bienfai-
sance et dont on vante la munificence princière, il n'est aucune
personne du sexe quelque peu en vue, qui ne soit aussitôt portée
LK FÉMIMSMK. 105
par certains gens ti II nombre des féministes. C'est ainsi ({iie j'ai pu
entendre citer parmi elles, Madame de Sévigné, Madame de
Maintenon, Charlotle Corday, sans compter certaines contempo-
raines de haut rang que leurs œuvres charitables avaient parti-
culièrement mises en relief.
C'est là, vous en conviendrez, abuser étrangement des mots;
c'est, de plus, faire preuve d'un manque de discernement com-
plet. Une telle erreur n'est cependant que trop fréquente, et les
publications qui appuyent le mouvement féministe ou qui simple-
ment se proposent d'en rendre compte ne versent que trop souvent
dans cette confusion. Il y a notamment chez quelques adeptes du
féminisme une étrange préoccupation de lui chercher une lignée
d'ancêtres de marque et d'en faire remonter les origines en quel-
que sorte à la nuit des temps. Le public, qui aime à se faire en
toutes choses des idées très simples et générales, accueille volon-
tiers ces classifications aussi sommaires que souples qui fournis-
sent à ses pensées un cadre tout prêt et d'une parfaite élasticité.
Mais la Science sociale ne saurait s'en contenter.
Cette façon de raisonner est en effet, des moins éclairées. Elle
jette la confusion dans l'esprit; elle ne peut qu'égarer celui qui en
fait usage. Quelle que soit la question qu'il entreprenne d'élucider,
l'observateur doit procéder tout autrement. Au lieu d'accumuler
des matériaux hâtivement choisis et superficiellement classés, il
doit recourir constamment à l'analyse et opérer des éliminations
nécessaires. Or, c'est là tout le contraire de ce que font les sources
auxquelles vous avez puisé jusqu'ici. 11 faut donc. Monsieur,
commencer par leur appliquer cette méthode, sous peine de res-
ter dans le vague et de vous perdre. Entre toutes ces femmes ap-
partenant à des temps et à des miUeux très diii'érents, établissez
des catégories distinctes en groupant ensemble celles qui réunis-
sent des traits communs. Demandez-vous ensuite et successive-
ment, si les caractères que vous venez de relever dans chacune de
ces classes ont donné naissance au féminisme. De celle façon,
vous ne pouvez manquer d'arriver à en découvrir l'origine et les
causes et à déterminer exactement la nature de ce phénomène
que vous ne saisissez encore qu'imparfaitement.
106 LA SCIENCE SOCIALE.
Or, si vous procédez ainsi par voie d'analyse et de classement,
vous aurez vite écarté de votre route toutes les héroïnes antiques,
tous les écrivains célèbres et les artistes qui ont illustré le sexe,
comme aussi les bienfaitrices de Thumanité souffrante qu'il peut
encore compter. Prenez, en effet, l'une ou l'autre de ces catégories
à n'importe quelle époque et cherchez...; nulle part, vous ne
verrez naître sous leur influence un mouvement qui ressemble en
quoi que ce soit à celui que nous voyons se dessiner aujourd'hui.
Nous aurions donc beau les étudier Tune après l'autre, aucune
d'elles ne pourrait nous livrer l'explication de ce phénomène.
Il ne faut pas davantage, me semble-t-il, l'aller demander à
la classe des femmes riches ou simplement aisées, c'est-à-dire des
personnes qui n'ont pas à travailler pour s'assurer leur pain. Il
suffît pour cela, vous vous en convaincrez aisément, d'interroger
quelques personnes de ce milieu pour se persuader que, à de
rares exceptions près, il est plutôt hostile au féminisme et qu'il
conserve vis-à-vis de lui une attitude pleine de réserve et de dé-
fiance. Sans doute l'on voit quelques femmes de haut rang se
mettre à la remorque de ce mouvement. Mais ce sont là comme
les épaves qu'entraîne un fleuve. Elle ne sont qu'un simple ac-
cident dans l'histoire de ce mouvement et n'en modifient pas sen-
'siblement la marche, bien loin d'en être l'origine ou de fournir
la force initiale qui lui donne l'impulsion.
A l'inverse, le féminisme tiendrait-il uniquement à ce fait que
bon nombre de femmes sont obligées de travailler pour vivre?
Je ne le pense pas non plus. Prenez, en effet, l'exemple que nous
offrent de cette situation les paysannes. De tout temps, elles ont
participé aux travaux agricoles. Cependant le féminisme ne date
que d'hier et il ne nous est point venu des campagnes. Faut-il
peut-être ne voir dans son apparition qu'une des phases de la
question ouvrière? Ce mouvement ne serait-il que la protestation
des femmes obligées de demander au travail de l'usine une partie
des ressources nécessaires à leur famille? Pas davantage! Car ce
ne sont point les femmes du peuple qui ont créé le féminisme ;
elles semblent même s'en préoccuper assez peu. Si, à la vérité,
quelques-unes des revendications qu'émettent ses partisans se
LE FÉMINISME. 107
rapportent à raraclioration du sort des ouvrières, ce n'est pas là
le but principal de ce mouvement. Tandis qu'il semble vouloir
soustraire la femme de l'ouvrier à la nécessité de travailler
à l'usine, il réclame au contraire pour ses adhérents l'accès à une
série d'emplois qui leur ont été fermés jusqu'ici. Ses adeptes ap-
partiennent par leur origine et par leur orientation à une classe
supérieure à celle de l'ouvrier; ils visent à des professions
moins pénibles et plus lucratives que celles qui reposent sur le
travail musculaire.
Entre la classe aisée où les femmes n'ont pas à gagner leur
pain et se désintéressent du féminisme et la classe laborieuse qui
ignore ce mouvement parti de plus haut, se place un degré inter-
médiaire. C'est ce degré qu'occupe la petite bourgeoisie. Celle-ci
est composée des familles qui tirent leurs moyens d'existence des
professions urbaines. Or, si vous voulez bien vérifier les choses de
près, vous pourrez constater que c'est dans ce milieu que se re-
crutent presque toutes les adeptes du féminisme. C'est de son
sein qu'il est sorti récemment.
Pourquoi ce milieu a-t-il donné naissance au féminisme, sous
l'empire de quelles causes et sous l'influence de quelles circons-
tances nouvelles ce phénomène est-il apparu au cours de ces der-
nières années? C'est ce que je voudrais vous montrer mainte-
nant. A vous, Monsieur, incombera la tâche de préciser et de
compléter ce que je ne fais qu'ébaucher ici dans le seul but de
vous indiquer la direction à prendre. Vous aurez à vérifier et
à rectifier au besoin ce que je ne puis que signaler à votre at-
tention.
II
C'est une chose aujourd'hui surabondamment démontrée en
Science sociale, que la vapeur, en transformant complètement les
procédés de fabrication et les moyens de transports, a provoqué
une évolution sociale qui dilFérencie complètement ce siècle des
âges précédents. Parmi les effets que cette découverte a entraînés
108 ' LA SCIENCE SOCIALE.
à ce point de vue, laissez-moi vous en rappeler quelques-uns qui
touchent directement à notre affaire. Dabord , le bon marché
des produits subitement répandus par le monde a singulière-
ment amélioré le mode d'existence des familles. Ensuite, les
moyens de transports perfectionnés, en répandant partout les
objets fabriqués, a mis le monde entier en concurrence. Enfin,
dans ces dernières années, la rente des biens-fonds a considérable-
ment diminué et la baisse de l'intérêt de l'argent qUia marché de
pair n'est pas encore près de cesser.
Le premier phénomène a eu pour résultat d'accroître dans de
fortes proportions les exigences de la vie. Le second a rendu
l'obtention des moyens d'existence plus pénible et moins assurée.
Dans ces conditions, l'épargne, facile jadis, est devenue beaucoup
moins aisée à pratiquer quand elle est restée possible ; et son im-
portance a considérablement diminué. Enfin le dernier phéno-
mène a eu pour conséquence de réduire presque à rien le rôle
efficace du patrimoine que les ancêtres avaient formé à force
d'économies et de privations. Car, tandis que les besoins auxquels
il devait satisfaire n'ont cessé de se multiplier, l'intérêt qu'il
procure ne cesse de baisser.
Or, ces trois phénomènes ne devaient pas avoir une égale
influence sur les diverses classes de la société. La classe moyenne
allait en souffrir beaucoup plus que les autres.
En effet, les personnes qui se trouvaient à la tête de grandes
fortunes ont pu ne point modifier essentiellement le genre de vie
qu'elles menaient auparavant. Leur patrimoine, bien qu'affaibli,
suffit encore à pourvoir à leurs besoins. Cette catégorie de familles
peut continuer à ne rien faire. Par contre, la nécessité de se livrer
au travail a toujours existé pour l'ouvrier. La situation de celui-
ci ne s'est donc pas modifiée à cet égard. Mais en est-il de même
en ce qui concerne la bourgeoisie?
Jusqu'en ces derniers temps, elle avait vécu des fonctions
urbaines, du commerce, des petites entreprises de fabrication
qui servaient une clientèle toute locale et traditionnellement
attachée à des emplois administratifs et judiciaires, toutes situa-
tions modestes, mais assurées. Elle s'appuyait en outre sur une
LE FÉMINISME. 100
puissance d'éparg-ue dont les facilités de Texistcncc, les mœurs
simples, les habitudes d'ordre et de vie bien réglée favorisaient
l'exercice. Son enrichissement avait créé le type du petit rentier.
Or, cherchez ce qu'a laissé subsister de tout cela l'évolution
moderne !
La vapeur, nous venons de le voir, après avoir accru nos besoins
en les excitant par les facilités qu'elle nous a données de lés satis-
faire, a porté partout la concurrence, grûce à ses moyens de trans-
ports rapides et peu coûteux. Incomparablement plus puissante
que les moteurs animés ou mécaniques dont disposait la petite
industrie, elle ne devait pas tardera supplanter complètement
cette dernière. Même ces établissements de commerce fondés de
longue date et jouissant d'une réputation bien établie de « mai-
sons de confiance » disparaissent au fur et à mesure que s'édifient
les grands magasins, beaucoup mieux pourvus qu'eux et surtout
mieux outillés pour allécher les acheteurs et retenir la clientèle.
Évincée de toutes parts, la bourgeoisie en est réduite à se rejeter
en masse sur quelques emplois administratifs peu rémunérateurs
que viennent encore lui disputer les fils de nos ouvriers.
Mais le récit de sa dépossession des anciennes professions ne
nous a pas conduits au bout de t'histoire de ses malheurs. La
classe moyenne se voit encore atteinte dans la fortune qu'elle s'é-
tait acquise à force de privations et, qui pis est, dans sa puis-
sance d'épargne. Ses besoins ayant augmenté en même temps
que les anciens métiers lui échappaient ou s'avilissaient entre
ses mains, les patrimoines des familles se sont émiettés sans
qu'il fût possible de les reconstituer par des économies désor-
mais bien difficiles à réaliser. Et ce qu'il en subsiste ne lui est
plus que d'un mince secours. Par suite de la baisse énorme du
taux de l'intérêt, le revenu de la fortune amassée est devenu
dérisoire. Aussi le petit rentier qui vivait du produit du capital
qu'il s'était constitué par son travail et ses privations disparait-
il de jour en jour, si bien que ce type ne tardera pas à être
complètement éliminé de la scène de ce monde.
C'est donc un bouleversement complet dans les moyens
d'existence dont avait disposé la bourgeoisie qui s'est opéré
T. XXV, y
110 LA SCIENCE SOCIALE.
à ses dépens en moins d'un demi-siècle. Les conditions de vie
se sont radicalement transformées pour elle; elle est condamnée
à disparaître si elle n'évolue en conséquence. Elle ne peut plus
désormais compter sur des situations paisibles et assurées; elle
ne tire plus aucun secours d'un patrimoine amoindri cjue l'é-
pargne et les privations ne sauraient plus reformer. Elle est forcée,
si elle veut vivre à Taise, de ne plus compter que sur sa pro-
pre initiative et de redoubler d'activité et d'énergie.
Or, veuillez bien le remarquer, Monsieur, les femmes ne de-
vaient pas tarder à ressentir tout comme leurs pères et leurs
frères les conséquences de cette transformation.
Avant que ce changement ne sopéràt, elles jouissaient d'une
existence facile. Quand elles se mariaient, — elles se mariaient
plus aisément qu'aujourd'hui, — tout était résolu pour elles.
Quand elles restaient filles, il leur revenait une part respectable de
la fortune paternelle, qui, en ce temps-là, pouvait suffire à leurs
besoins. Le revenu de ce patrimoine, les facilités de la vie et la
modération des exigences , le resserrement et Fassistance mutuelle
des familles leur assuraient, après tout, un sort acceptable. Leur
existence , pour être un peu triste et rétrécie parce que solitaire
et vide d'intérêt, ne se posait pourtant point devant elles comme
un problème bien difficile à résoudre. Les vieilles fdles, aussi,
étaient de petits rentiers. Mais aujourd'hui que les enfants, ha-
bitués à une vie plus large, ne peuvent plus compter sur un
patrimoine dont le revenu devient dérisoire, les jeunes filles
qui ne trouvent point à se marier n'ont en perspective qu'une
existence difficile et peut-être misérable, si elles ne sont point
à même de gagner leur pain par leur propre industrie. De là
l'urgente nécessité pour toute femme de se mettre en état de
se suffire à elle seule par le produit de son travail.
Voilà pourquoi et comment le féminisme est né. Voilà com-
ment il a fait son apparition dans la seconde moitié de ce siècle ;
voilà pourquoi enfin il recrute la plupart de ses adhérents et
ses plus ardents propagateurs dans la petite bourgeoisie.
Au point où nous en sommes arrivés. Monsieur, sa nature et
son but essentiel doivent vous apparaître très clairement. Ce
LE FÉMINISME. il !
mouvement se lie essentiellement à la question du pain quotidien.
Celle-ci s'étant posée pour les femmes de notre temps, il leur
a bien fallu chercher à la résoudre par le seul moyen naturel
et infaillible qui était donné à l'humanité pour y arriver: par le
travail. C'est pourquoi elles réclament aujourd'hui l'accession
aux diverses carrières par lesquelles elles pourraient gagner
leur vie, si ces dernières ne leur avaient été jusqu'ici impitoya-
blement fermées.
Voilà le fondement et le but du féminisme.
Sans doute les réformes qu'il demande dépassent les bornes
du champ d'action auquel se limite le simple droit de travailler.
Elles tendent notamment à l'abolition d'une série de mesures
qui ont pour effet de maintenir la femme dans un état d'infé-
riorité et de subordination vis-à-vis de l'homme. Elles veulent,
pour la première, des prérogatives qui auraient pour résultat de
mettre les deux sexes sur le pied d'une parfaite égalité. xMais,
remarquez-le bien, Monsieur, l'émancipation que les féministes
réclament est la conséquence indispensable et fatale de la néces-
sité de travailler qu'elles acceptent. Elle découle naturellement
de la capacité de fait qu'acquière toute personne qui arrive
à se suffire à elle-même. Du jour où un homme parvient à
pourvoir seul à ses besoins, il est en réalité indépendant de qui
que ce soit. Il est, de plus, censé apte à se conduire, puisqu'il
réussit à se procurer toutes les choses nécessaires à la vie.
Se suffire entièrement, c'est bien la preuve que l'on jouit de la
plénitude de la personnalité. On ne pourrait, sans porter atteinte
à celle-ci et sans méconnaître les droits de l'individu, maintenir
sous tutelle celui qui fournit ce témoignage de capacité. Aussi
soyez sûr. Monsieur, que dans la mesure où il y a correspon-
dance entre la capacité de se suffire dont les féministes font
preuve en gagnant leur vie et les désirs d'indépendance qu'elles
manifestent, leurs aspirations sont légitimes et rationnelles, puis-
qu'elles ne visent qu'une conséquence logique et fatale d'une
évolution devenue inéluctable. Avant donc de vous prononcer
sur l'une quelconque des revendications féministes, reportez-vous
toujours à ces deux points essentiels : en premier lieu, la né-
112 LA SCIENCE SOCIALE.
cessité de travailler pour vivre qui s'impose aux femmes : en
second lieu, la capacité naturelle que révèle chez tout individu
le fait qu'il se suffit à lui-même.
De cette façon vous ne courez aucun risque de vous égarer.
Vous ne pouvez manquer de mener votre étude à bonne fin si,
usant de ce critère très simple, vous ne vous laissez point émou-
voir par ce qui pourrait vous paraître condamnable dans les
revendications de ce mouvement. Nous y viendrons d'ailleurs
bientôt. De grâce, Monsieur, ne perdez point votre sang-froid
en présence de certaines prétentions qui peuvent vous paraître
exorbitantes ou qui sont manifestement inopportunes et mal-
habiles. N'allez point rejeter en bloc ce que vous admettez dans
les grandes lignes, parce que des erreurs de détail en vien-
draient gâter l'effet. Ce sont là des accidents qui affectent toutes
les choses humaines. Aucun mouvement, si légitime soit-il, ne se
trouve jamais complètement à l'abri des exagérations dans les-
quelles l'entrainent fatalement les préjugés du temps et la pas-
sion que mettent à le défendre ses partisans les plus éclairés et
les moins prévenus. Le fait qu'une réforme nécessaire ou utile
entraîne avec les avantages qu'elle présente certains inconvé-
nients, n'est pas plus un motif suffisant pour s'opposer à ce qu'elle
a de nécessaire et de bon, que la circonstance c[ue nous sommes
imparfaits et que nous pouvons mal faire ne serait une raison
de nous étouffer au berceau ou de nous empêcher de naître.
Cette remarque et l'analyse qui précède me dispensent d'en-
trer dans des questions de détail que vous devez être maintenant
parfaitement à même de résoudre. Mais je dois bien m'arrêter
à une objection que vous m'avez déjà faite, que votre lettre me
propose à nouveau et qui vous semble avoir d'autant plus de
poids que vous l'entendez répéter à chaque instant autour de
vous. « Après tout, m'écrivez-vous, je conçois très bien que le
féminisme, avec ses désirs d'émanciper la femme et d'en faire
régale de l'homme, se développe en Amérique et en Angleterre.
Limité à ces pays, je n'y trouve à faire, en principe, aucune
objection fondamentale. Aux États-Unis tout particulièrement,
il me parait cadrer avec les mœurs du milieu. Mais, ajoutez-
LE FÉMINISME. 1 l.'i
VOUS, il ne me semble pas également bien adapté aux idées et
aux habitudes du continent. 11 y détonne d'une façon choquante.
Je n'en veux d'autre preuve que la défiance qu'il inspire à la
plupart des femmes comme des hommes ». Vous en êtes ainsi
amené à vous demander si ce mouvement n'est pas purement
factice en Europe. A l'appui de cette opinion, vous invoquez le
fait de son introduction tardive sur le continent. 11 n'y a guère
que quinze à vingt ans qu'il commence à s'y affirmer, tandis
qu'il s'était manifesté longtemps auparavant au sein des races
anglo-saxonnes. A considérer les efforts énormes que font ses
partisans pour l'implanter parmi nous et la peine que le mou-
vement semble avoir d'y prendre racine vous êtes tenté de n'y
voir qu'une tentative irréalisable. La propager, ce serait essayer
bien vainement d'acclimater une plante exotique dans une
contrée où elle manque de terre et de soleil. En d'autres termes,
le féminisme peut être très bon pour les Américains et les
Anglais, mais il froisse nos idées, il est contraire à notre forma-
tion, il bat en brèche nos mœurs, tenons-nous en garde contre
cette innovation dangereuse.
C'est là, je le reconnais, une objection très répandue. Au
premier abord, elle paraît mettre en défaut la démonstration
que je vous ai esquissée des causes et du caractère fatal du
mouvement féministe. J'ajoute même : les faits que vous ap-
portez à son appui me semblent parfaitement exacts.
Le féminisme avait depuis longtemps déjà fait son appari-
tion dans les races anglo-saxonnes, lorsqu'il s'est implanté sur
le continent. Ce n'est guère que depuis une quinzaine d'années
qu'il a pris solidement pied dans nos pays. 11 s'est développé
là-bas assez librement, tandis qu'il rencontre ici des résistances
continuelles et que nos tendances traditionnelles lui créent
mille difficultés.
Mais il n'y a à cela rien de bien étonnant. Il n'y a ni dans ce
retard ni dans ces obstacles rien qui puisse nous faire douter
un instant de la fatalité de l'évolution qui en amène l'avènement
et en propage l'influence. Tout cela mérite seulement une
explication qui vous permette de saisir la raison de son appari-
114 LA SCIENCE SOCIALE.
tioii tardive en Europe et de raccueil peu sympathique qui lui
était réservé.
La race anglo-saxonne, Monsieur, devait précéder les peu-
ples du continent dans le mouvement féministe, comme elle
les avait devancés sur tous les autres points de l'évolution ac-
tuelle.
Cela se comprend parfaitement.
Tout d'abord, l'Angleterre nous a précédés dans l'application
des nouvelles méthodes de travail. Les conséquences sociales
qui découlent d'une transformation c]u'elle a inaugurée, se sont
manifestées chez elle en tout premier lieu. Prenons-en comme
exemple, si vous le voulez bien, l'organisation ouvrière dans
les conditions nouvelles faites à l'industrie par la vapeur. Le
Trade-Unionisme Ta portée depuis longtemps déjà à son apogée,
alors que nos syndicats n'en constituent encore qu'un misérable
embryon. Voilà qui est frappant. C'est en quelcjue sorte la race
anglo-saxonne qui mène actuellement le monde en avant et qui
nous oblige à nous mettre en marche. Aussi est-elle pour nous
un guide excellent. Elle essaie tout; nous n'avons plus qu'à lui
emprunter ce qui réussit, c'est-à-dire ce qu'elle fait.
Ensuite, l'Angleterre et les États-Unis appartiennent à une
formation sociale qui repose sur le développement intense de
l'initiative et qui porte ceux qui en sont dotés à ne compter, en
tout, que sur eux-mêmes. Vous savez aussi bien que moi. Mon-
sieur, combien nos sociétés européennes sont encore loin d'en
être arrivées là. Les divergences d'orientation existant entre des
races si dissemblables devaient fatalement amener celles-ci à
prendre des voies ditYé rentes en présence des nécessités actuelles.
Elles se comportèrent en effet diversement suivant la prépara-
tion qu'elles avaient reçue antérieurement. Tandis que l'évolu-
tion, dont j'ai relevé plus haut quelques conséquences, trouvait
les Anglo-Saxons prêts à s'y conformer, elle venait contrarier
toutes nos habitudes, toutes nos façons de faire traditionnelles,
et elle soulevait en conséquence les résistances naturelles de la
plupart d'entre nous.
Avant que les exigences de la vie augmentassent, avant que
LE FÉMINISME. 115
rintéivt de l'argent diminuât, les jeunes Anglaises ne comp-
taient pas plus que leurs frères sur leur dot pour s'établir ou
sur le patrimoine paternel pour s'assurer le pain quotidien dans
le célibat.
Elles savaient qu'elles avaient à résoudre par elles-mêmes la
question de leur avenir. Elles se mettaient en mesure de le faire.
Les transformations et les progrès de ce siècle n'ont fait que
donner un nouvel élan à leurs aptitudes; ils ont ouvert un nou-
veau cbamp à leur activité. Élevée sur un pied d'égalité avec
l'homme, la femme n'a d'ailleurs pas été mise par les lois an-
glaises dans une situation d'infériorité et de dépendance com-
plète comme elle Ta été sur le Continent, par la volonté de
nos législateurs qui l'ont déclarée tout simplement incapable.
Et cette opinion que traduisent nos Codes ne correspond mal-
heureusement que trop à la situation réelle que fait aux femmes
l'éducation que nous leur donnons. Pas plus que nos jeunes gens,
elles ne sont dressées au self-ht'lp. La famille, la pension, le
monde, toutes les influences auxquelles elles ont été tour à tour
soumises, n'ont fait que comprimer leur personnalité et détruire
en elles tout ressort intime. La jeune fille « comme il faut » est
essentiellement une personne sans initiative, sans originalité,
sans volonté propre. Elle doit réprimer tout ce qui vient d'elle
pour se conformer à ce que pensent les autres et pour faire
(( comme tout le monde ». Elle fait une chose « parce que cela
se fait » ; c'est ainsi qu'elle atteint à la perfection convenue.
Les jeunes gens n'ont guère été mieux élevés. Pour ceux-ci
comme pour celles-là, l'évolution actuelle a marqué le début
d'une crise terrible. En présence des difficultés grandissantes
qu'ils rencontraient dans la conquête du pain quotidien, les
jeunes gens ont déserté les métiers, dans lesquels il leur fallait,
pour réussir et se maintenir, déployer un surcroit d'activité et
d'efforts. Ils ont préféré se rejeter sur les emplois publics, les
fonctions administratives, positions assurées et à l'abri de tout
risque. Mais comme elles sont aussi très peu rémunérées, il leur
a fallu chercher, en dehors du faible traitement ([u'elles leur
fournissent, de quoi suffire à des besoins grandissants. Xe se sen-
116 LA SCIENCE SOCIALE.
tant pas l'énergie suffisante pour se procurer par leur travail un
surcroit de ressources, ils préférèrent le demander au patrimoine
de leurs parents et à la dot de leurs femmes. C'est ainsi que la
course aux dots et aux héritages s'est organisée parallèlement
avec la course aux places.
Auparavant, les prétentions étaient encore raisonnables et la
plus légère dot constituait déjà un apport sérieux pour un
jeune ménage. Mais avec la diminution de l'intérêt de l'argent
et raugmentation incessante des besoins , les petites dots et les
petites fortunes sont devenues bien insuffisantes. Les hommes
ne s'en contentent plus. Tandis que le mouvement qui s'opère
tend à les réduire chaque jour et à en restreindre de plus en
plus le rôle efficace , il faut aux épouseurs des dots de plus en
plus fortes , des pensions de plus en plus élevées. Or vous voyez
immédiatement que les femmes qui comptaient sur leur dot pour
trouver un établissement avantageux ne devaient pas tarder à
être les victimes de ce système. En présence de la tendance fâ-
cheuse des hommes à compter de plus en plus sur l'avoir de leur
femme, et devant leurs exigences grandissantes au sujet de leur
dot, les jeunes filles appartenant à des familles peu fortunées ou
simplement nombreuses se voient maintenant placées dans une
alternative pénible : ou épouser un jeune homme qui n'a pas
reçu leur éducation et ne pourra leur garantir qu'un sort incer-
tain et une vie étroite, bien précaire à coté de l'existence dont
elles jouissent au foyer paternel ; ou bien rester tilles sans moyens
d'existence assurés. Plutôt que d'embrasser la première alterna-
tive, la plupart préfèrent se réfugier dans l'espoir séduisant et
plus reposant d'un parti plus avantageux, et, faute de le ren-
contrer, beaucoup en sont réduites à la seconde. Vous n'avez ,
Monsieur, qu'à jeter un regard autour de vous pour vous per-
suader qu'il en est bien ainsi. Jamais peut-être le nombre des
jeunes filles en train de vieillir n'a été aussi grand qu'aujour-
d'hui.
Et voilà comment, malgré toutes les combinaisons imaginées
par nos pères pour nous faire échapper aux conséquences de l'é-
volution qui a créé le féminisme, la nécessité de se mettre en
LE FÉMINISME. 11"
état de gagner par soi-même sa vie fiait par s'imposer à nos
sœurs. Nos filles la subiront comme elles et plus impérieusement
encore.
Si l'éducation qui a été donnée jusqu'ici aux femmes ne s'ac-
commode guère de ce besoin, — et il en est malheureusement
ainsi, — c'est là pour elles un grand dommage et un péril. Mais
le fait que nos mœurs nous ont mis dans cette position désavan-
tageuse et pénible n'est nullement une raison de nous y entêter.
La nécessité de se transformer est là qui nous presse avec d'au-
tant plus de rigueur que nous sommes plus éloignés de réaliser
le type vers lequel il faut évoluer. Toutes les difficultés qu'en-
traine cette transformation, toutes les préventions que suscite
le nouveau mode de vivre ne nous y feront pas échapper. Rien
ne sert d'entretenir à cet égard des illusions aussi chères que
trompeuses : de gré ou de force , il faudra nous conformer aux
exigences d'une évolution qui est en voie de s'accomplir et dont
les conséquences s'imposeront inévitablement malgré tous les
expédients imaginés pour les éluder. Plus nous tarderons à nous
soumettre à ces lois, plus s'assombrira et se compromettra l'a-
venir réservé aux femmes, plus s'aggraveront les difficultés
qu'elles ressentent à se transformer et à s'adapter à des nécessités
nouvelles. Le plus sage n'est-il pas d'ouvrir décidément les yeux
à la lumière et d'embrasser sans hésitation ni regrets superflus
les devoirs nouveaux qui s'imposent?
III
Je crois, iMonsieur, avoir suffisamment mis au jour le fond de
la question féministe. J'en viens aux problèmes secondaires que
son apparition soulève et qu'il nous reste à résoudre. Je veux
parler des conséquences fâcheuses que pourrait entrainer, pour
la famille et la société, l'application des femmes à un art nour-
ricier, — conséquences que vous redoutez tout particulièrement,
— des limitations naturelles que comporte le travail du sexe et
enfin des moyens que vous me proposez de faire respecter côlles-
118 LA SCIENCE SOCIALE.
ci et d'éviter celles-là. Les observations que nous avons pu faire
précédemment vont nous permettre de trancher ces dernières
difficultés.
Si vous avez bien suivi la démonstration que je vous ai es-
quissée des causes du féminisme et des circonstances qui en ont
marqué l'avènement, deux points principaux ont dû vous pa-
raître dominer ce court exposé. Permettez-moi de les rappeler
ici.
En premier lieu, c'est la nécessité qu'ont ressentie, en ces der-
niers temps, les femmes de la bourgeoisie de ne plus compter
désormais que sur elles-mêmes pour parer aux besoins de leur
vie, qui a suscité le mouvement féministe.
En second lieu, cette nécessité de travailler pour vivre ne se
manifeste pas également dans toutes les conditions d'existence
dans lesquelles se trouvent les femmes, mais seulement dans
certaines situations données.
Il vous suffit maintenant de rapprocher ces deux observations
et de voir les combinaisons diverses qui en peuvent sortir pour
trouver les bornes naturelles que comporte pour les femmes
rexercice des diverses professions. Le premier phénomène, en
effet, constitue la cause, le fait générateur du féminisme; il
nous en fait connaître le but. Nous l'avons suffisamment étudié.
Le second nous indique les conditions dans lesquelles ce mou-
v^ement s'est formé. Il doit nous permettre, par conséquent, de
tracer les limites de son domaine, de préciser son champ d'ac-
tion. Mais il nous faut pour cela y apporter quelques éclaircis-
sements, en serrant les choses d'un peu plus près.
Partons donc de ce fait bien acquis, qu'il est de plus en plus
nécessaire pour les femmes de se mettre en état de gagner leur
vie. Recherchons ensuite quelles sont, parmi les situations que
traversent normalement les femmes, celles qui peuvent avoir
pour efïet d'influer sur l'exercice d'un art nourricier, soit en le
rendant indispensable soit en le rendant inutile ou impossible,
l^ardonnez-moi. Monsieur, si je remonte ici à des notions plus
qu'élémentaires. J'ai besoin de le faire pour être parfaitement
clair.
LE FÉMINISME. 119
L'homme et la femme, vous le savez, passent d'ordinaire par
deux conditions très différentes : le célibat et le mariage. Mais si
les personnes de l'un et de l'autre sexe connaissent également ces
deux états, ceux-ci, envisagés au point de vue du travail et de
la possibilité de s'y appliquer, — et c'est là le seul point que nous
ayons à considérer ici, — n'entraînent point pour l'un et l'autre
sexe des conséquences identiques. Loin de se ressembler, elles
sont diamétralement opposées. Arrêtez, je vous prie . quelques
instants votre attention sur la situation respective d'un jeune
homme et d'une fille en face du mariage, et cela vous apparaîtra
clairement.
Le jeune homme qui songe à s'établir doit être en état de
pourvoir à ses besoins personnels et de subvenir à ceux de la
femme qu'il se choisit et des enfants qui naîtront de leur union.
La jeune fille qu'il épouse non seulement n'a pas à se préoc-
cuper des nécessités futures de sa famille, mais elle devient dé-
sormais quitte et libre de tous les soucis que l'expectative du
célibat entretenait dans son esprit. Elle se marie I Un homme
prend soin de lui assurer le pain quotidien.
Tout est résolu pour elle, au moment même où toutes les diffi-
cultés de la vie commencent à se dresser devant l'homme comme
le problème le plus gros de conséquences qui se soit jamais
posé en face de lui. Le célibat n'était qu'un jeu pour le jeune
homme ; rien ne lui coûtait de le conserver : il se fût assuré ainsi
une existence facile et sans soucis. Mais le célibat en se perpé-
tuant eût constitué pour la jeune fille un problème bien difficile et
souvent pénible. Il l'eût laissée sans occupation et sans ressources.
Le mariage est la solution la plus simple et la plus heureuse
de la question de la vie, pour la femme. Pour l'homme, le ma-
riage est le seuil même de ses difficultés, il les complique sin-
gulièrement.
Voilà une première diflerence entre la situation de l'homme et
celle de la femme. Elle touche directement à la nécessité de
pourvoir aux besoins de l'existence, nécessité qui est la raison
d'être et la cause productrice du travail. Cela me parait lui
donner une importance capitale.
1:20 LA SCIENCE SOCIALE.
Il en est une seconde tout aussi décisive. Elle ne tient plus à la
nécessité qui s'impose à llionime de gagner son pain par ses la-
beurs, mais elle résulte des dispositions très dissemblables que
les époux apportent au travail dont leur sort dépend.
En abordant les devoirs nouveaux dont il a pris la charge,
l'homme ne diminue en rien sa puissance de travail. Il l'aug-
mente, au contraire, de toute la force que peuvent lui donner
Tamour profond qui l'attache à sa femme, à ses enfants, et le
sentiment de la responsabihté qu'il a prise d'assurer leur vie et
leur bonheur. Et c'est tellement bien dans cet amour et ce sen-
timent que réside le plus puissant stimulant qui puisse activer
l'ardeur de l'homme au travail, que c'est en vue du mariage, qui
les fait naître cjue le jeune homme cherche à se créer une posi-
tion rémunératrice. Ceux-là seuls d'ailleurs cjui ont la charge
d'une famille déploient dans le travail une énergie soutenue
et une persévérance constante. Si les hommes pouvaient demeu-
rer dans le célibat, l'énergie humaine décroîtrait sensiblement
et le progrès se ralentirait immédiatement. Les vieux garçons
ont peu de besoins et ne sont généralement pas des prodiges
d'activité. Ainsi donc le mariage augmente la puissance produc-
trice de l'homme.
Cet événement a-t-il sur la femme le même pouvoir stimu-
lant qu'il exerce sur son mari? Nullement, il s'en faut de beau-
coup.
Débarrassée du souci de la recherche personnelle du pain
quotidien, Tépouse se voit appelée à porter son activité et ses
soins d'un tout autre côté. Sans doute celui qui s'est attaché à
elle a pris sur lui de pourvoir à ses besoins ; mais en retour il
attend d'elle un double service qui rentre pleinement dans les
vœux de la nature. L'accomplisement de la mission qui lui est
départie va occuper toutes les pensées et réclamer toutes les
forces de l'épouse. Elle doit, tout d'abord, faire un intérieur
à son mari; elle a, ensuite, le grave devoir de lui donner des
enfants et de les élever.
Vous savez aussi bien que moi, Monsieur, que cette dernière
tache est, à elle seule, assez considérable et assez lourde pour ex-
LE FÉMINISME. 121
dure à peu près complètement, pour les femmes, la possibilité
de se livrer à une activité extérieure dans les conditions où
celle-ci devrait se produire pour constituer un gagne-pain
sérieux. Je n'ai donc pas besoin d'insister davantage pour
vous faire sentir tout ce que les charges de la maternité ont
de pénible, de grave et de délicat, de peu compatible avec
l'exercice d'une profession. Vous savez d'ailleurs que c'est à s'y
consacrer pleinement qu'est la grandeur du rôle départi aux
femmes dans l'organisation de la société. Tout doit se subordonner
chez elles à l'accomplissement de cette mission capitale. Le travail
pas plus que toute autre chose ne peut y être un obstacle, ou
constituer simplement une entrave à son exécution. Les quel-
ques féministes qui semblent ignorer cela et qui affectent de
faire peu de cas du rôle naturellement dévolu à la femme, ou
qui même considèrent la maternité comme une charge avilis-
sante, tombent dans une étrange aberration, contre laquelle la
Science sociale s'élève tout autant que la morale. Je n'ai pas
besoin de vous montrer le vice de leur jugement, ni de vous
dénoncer les dangers de leur erreur. Vous les avez immédiate-
ment aperçus. Faites d'ailleurs appel à vos premières con-
naissances de Science sociale, jetez les yeux autour de vous, et
dites-moi si les faits ne parlent pas assez clairement par eux-
mêmes. Lorsque la femme mariée donne tous ses soins à son
rôle intérieur d'épouse et de mère, la société est stable et
prospère. Si ce rôle vient à être délaissé, cette désertion est tou-
jours le signe précurseur d'une immanquable dégénérescence
de la famille < Que l'insuffisance du travail de l'ouvrier entraine
l'épouse à l'usine, que l'amour des plaisirs ou l'absence de vie
intime éloigne la mondaine de son foyer, la maison que la
femme abandonne et que l'épouse cesse de gouverner, la famille
que la mère se refuse d'accroître ou d'éduquer subissent une
crise fatale qui a ses contre-coups terribles sur la société. Le
moule dont celle-ci tirait ses éléments ne fonctionne plus nor-
malement; les produits qui en sortent sont informes et sans
consistance. La décadence commence.
Voilà ce qu'une observation constante me parait démontrer.
j52 LA SCIENCE SOCIALE.
Il doit maintenant vous être aisé, 31onsieur, d'aplanir par
vous-même toutes vos difficultés, pourvu que vous ne perdiez pas
de vue la distinction qui se dégage des constatations que nous
venons de faire. Il en résulte que les deux états de vie entre
lesc[uels se partagent les hommes et les femme? entraînent chacun,
au point de vue du travail, des conséquences différentes suivant
qu'il s'agit de Fun ou de l'autre sexe. Pour toute femme l'ave-
nir s'ouvre donc comme il suit :
V Le célibat qu'elle connaît d'abord, est généralement un
état transitoire. Mais s'il se perpétue, — et c'est là une éventua-
lité à laquelle personne n'est certain d'échapper, — il lui
laisse toutes ses facultés de travailler et toutes ses libertés et il
la met dans la nécessité de se suffire à elle-même par ses pro-
pres ressources.
2° Le mariage, — événement probable, mais nullement as-
suré, — dispense la femme de pourvoir personnellement à ses
besoins, et réclame ses soins et ses forces pour les appliquer à
la constitution d'un foyer et à l'éducation d'une famille.
Si la plupart des femmes arrivent à la seconde situation,
n'oubliez pas cependant qu aucune d'elles prise individuelle-
ment n^est assurée d't/ atteindre et d'échapper aux conséquences
qiC entraînerait pour elle la persistance de la première. C'est
le fait de la fréquence de plus en plus grande de cette éventua-
lité pour la bourgeoisie peu fortunée, combiné avec la nécessité
nouvelle pour la femme céliljataire d'avoir à suppléer par son
travail à l'insuffisance du patrimoine familial, qui a donné nais-
sance au mouvement féministe dans tout ce c[u'il a de bon et
de fatal. Vous avez là l'explication des tentatives faites par les
femmes pour arriver aux professions occupées jusqu'ici par les
hommes exclusivement. Voici maintenant ce qui limite naturel-
lement l'activité des femmes.
Ce n'est, comme bien vous pensez, ni une incapacité naturelle
de la femme, — infériorité qui n'existe que dans l'imagination
de ceux qui redoutent une concurrence, — ni une incompatibilité
quelconque entre la faiblesse de son sexe et les devoirs de cer-
taines carrières plus ou moins fermées jusqu'ici. C'est une dis-
LE FÉMINISME. 123
convenance complète entre l'exercice d'une profession quelconque
et les charges d'une situation donnée à laquelle elle est appelée,
le mariage.
Rien ne limite donc, en principe, le domaine du travail ou-
vert à l'activité des femmes. Elles devraient dès lors pouvoir
aborder toutes les carrières. Qu'elles y aient donc librement ac-
cès! C'est en vain et bien inutilement d'ailleurs qu'on invoque
contre elles la faiblesse du sexe ou une incapacité naturelle quel-
conque pour leur en fermer l'entrée. Qu'on laisse aux résultats
de la lutte qu'elles engageront sur ce terrain concurremment
avec les hommes le soin de décider eux-mêmes de leur capa-
cité. Ils trancheront cette question l)ien mieux que ne le pou-
raient faire les règlements les plus minutieux et de la façon la
plus judicieuse et la plus avantageuse. Ainsi se détermineront na-
turellement et pour chacune d'elles individuellement les profes-
sions auxquelles les femmes peuvent légitimement prétendre.
Elles seront semblablement écartées de celles où elles ne pour-
raient tenir. Est-il rien de plus simple et de plus décisif?
Seulement, quelle que soit la carrière qu'elle embrasse et le
succès qu'elle y recueille, toute femme doit normalement y re-
noncer en même temps qu'elle renonce au célibat. Elle le peut
sans inconvénient, parce que le mariage vient trancher pour elle
la question du pain quotidien que le célibat l'avait obligée à ré-
soudre par son travail. Elle le doit^ parce qu'il y a incompatibi-
lité entre les exigences d'une profession et les devoirs de son état
nouveau. En etfet, l'homme qui s'unit à la femme ne cherche
pas en elle une associée dans le travail. Il prend sur lui seul
toute la tâche de procurer les ressources nécessaires à la subsis-
tance de l'un et de l'autre. Ce qu'il attend de la femme à laquelle
il s'attache et dont il assure l'avenir, ce sont des avantages qu'il
ne peut obtenir dans toute leur plénitude que si elle se consacre
entièrement à ses devoirs d'épouse et de mère. L'exercice d'une
profession en entraverait raccomplissement. Il se forme là entre
les conjoints un véritable contrat synallagmatique dont les clau-
ses sont si naturelles, si essentielles, qu'elles ne sont écrites nulle
part. Il est d'autant plus respectable et plus sacré qu'il donne
124 LA SCIENCE SOCIALE.
naissance à la société première, fondement de tout autre grou-
pement, à la famille. Porter atteinte à ses lois essentielles, serait
atteindre dans sa moelle la société tout entière.
La femme unie à l'homme par le mariage ne redevient pas une
incapable, comme sous le régime actueldu Gode civil. Elle conserve
toute la capacité qu'elle avait comme fille. Seulement, elle est su-
bordonnée à riiomme, par la raison bien simple qu'a si merveil-
leusement mise en lumière la Science sociale, à savoir, que ceux qui
tiennent leurs moyens d'existence d'un autre, en dépendent dans
la mesure même où ils les reçoivent et s'y subordonnent naturel-
lement. Voilà pourquoi la primauté et le commandement ap-
partiennent à l'homme dans la famille. Cette loi, qui se vérifie
partout, trouve d'ailleurs une preuve a contrario éclatante dans
les sociétés où domine la forme du matriarcat.
C'est ainsi que la hiérarchie s'établit dans la famille d'après lé
rôle qu'y jouent ses fondateurs, et que la direction y revient spon-
tanément à celui qui la fait vivre.
Cela doit vous rassurer. Ainsi que vous l'avez vu d'ailleurs,
j'ai tenu^ pour vous guider, à analyser aussi exactementque possi-
ble le rôle naturel de l'homme et de la femme, et les conséquen-
ces qu'ont sur l'un et l'autre les situations par lesquelles ils
passent. Ne perdez jamais de vue ces deux points essentiels et
n'oubliez pas qu'en toute situation un être doit se comporter
suivant sa nature propre. C'est là une vérité qui se vérifie dans
tous les domaines et l'observation scientifique n'a pas d'autre but
que de démêler méthodiquement ses applications.
Appliquez cela aux revendications féministes. Dites- vous bien
que la perfection pour tout être consiste dans le plein épanouisse-
ment de ses facultés d'une part, et dans raccomplissement inté-
gral de la mission qui lui est dévolue d'autre part. Tout se ra-
mène là.
La femme ne gagne pas plus à se faire homme et à mépriser
son sexe, ou à refuser d'en supporter les charges, que l'homme à
se faire femme et à oublier sa virilité et ses devoirs. Sortir de sa
voie n'est pas avancer, c'est tomber, c'est se mettre en dehors du
seul chemin de bonheur et de progrès qui nous soit ouvert. Ce
LE kémimsmf:. I2r>
n'est donc qu'en développant au plus haut dcu.;v6 leurs aptitudes
et leurs qualités propres de femme, et en remplissant dans toute
son étendue le rôle particulier qui leur revient dans l'organisa-
tion providentielle de la société, que les femmes peuvent amé-
liorer et grandir leur situation. Se développer suivant sa nature,
c'est là tout le progrès. L'évolution sociale actuelle met les
femmes dans une situation qui les oblige à faire appel à des apti-
tudes jusqu'ici inexercées^ et c'est là un bien. iMéconnaltre les fa-
cultés naturelles du sexe, en entraver le développement, que cette
tendance vienne de nos mœurs trop compressives ou d'une fausse
idée de progrès, est également malheureux. Quand donc les re-
vendications féministes tendent à assurer à la femme la pleine
possession et le plein développement d'elle-même, elles méritent
toutes nos sympathies. Le droit au travail et conséquemment la
reconnaissance de la capacité civile qui en découle sont de celles-
là. Mais chaque fois qu'elles tendent à méconnaître leurs qua-
lités propres de femme et à les faire sortir de leur rôle naturel,
elles sont hautement blâmables. Toute atteinte à son rôle dans
la famille, aux conditions essentielles du mariage, rentre dans
ce cas. Mais ce sont là non pas des conséquences d'une évolution
bienfaisante, mais les élucubrations que font à propos de celle-ci
quelques cerveaux sans fermeté et dépourvus de méthode. Ce
n'est pas ce que comporte le mouvement actuel, c'est seulement
ce que certains voudraient lui faire dire. Or, c'est tout différent.
Je crois. Monsieur, avoir touché le fond du mouvement fémi-
niste et serré d'assez près les difficultés qu'il soulève pour que
vous puissiez avancer résolument dans votre étude et résoudre
par vous-même les objections qui vous arrêteraient. L'analyse
que j'ai faite de cette question pourra vous servir à classer vos
idées et répondra peut-être au désir que vous me manifestiez
de recevoir un plan suivant lequel il vous soit possible de traiter
votre sujet. Mais c'est là une pure affaire d'exposition; c'est à
vous d'en régler le détail et l'arrangement.
S'il vous convient de suivre la voie que j'ai prise, arrivé à ce
point, vous devriez, pour être complet faire ressortir les avantages
que la femme, élevée en vue de gagner elle-même sa vie, a sur
T. XXV. 10
12G LA SCIENCE SOCIALE.
toute autre, non seulement dans le célil)at. mais aussi dans le
mariage. Ces avantages me paraissent être au nombre de trois. En
premier lieu, la femme capable de se suffire par elle-même est
mieux à même que tout autre de contracter une union sérieuse et
heureuse ; car n'ayant pas besoin de se marier pour vivre, elle ne le
fera qu'autant qu'elle rencontrera un homme qui réponde à ses
goûts et qui mérite ses sympathies.
En second lieu, une femme ainsi dressée s'impose puissamment
à l'estime et à l'afFection de son mari et de ses enfants. Par ses
aptitudes, ses connaissances, la volonté et les capacités dont elle
a fait preuve, elle s'est mise et elle se tient à la hauteur de leur
intelHgence et de leur caractère.
Enfin, cette femme est supérieure à toute autre mère dans
l'éducation et la direction de ses garçons et de ses filles. Elle a
sur ses semblables l'avantage incomparable de s'être assouplie
déjà et conformée aux nécessités de la vie moderne. Loin de ré-
sister aux tendances actuelles, et d'être une entrave à la formation
virile et progressive de sa postérité, elle s'elïorcera d'élever sa fa-
mille suivant les exigences du moment. Son esprit naturellement
intéressé à ce qui se passe autour d'elle, lui fera tirer constam-
ment la leçon qui se dégage des choses et elle saura orienter ses
enfants vers les voies de l'avenir.
J'aurais fini, Monsieur, et je pourrais clôturer ici cette lettre
déjà fort longue si vous n'aviez particulièrement insisté dans vos
notes sur les moyens d'empêcher les femmes mariées de déser-
ter leur foyer pour se livrer à des occupations étrangères à leurs
devoirs de famille. Vous me soumettez d'ailleurs plusieurs re-
mèdes et vous me demandez spécialement mon avis à leur
égard.
Je vous le donnerai très librement, si vous voulez ])ien me le
permettre, sans entrer toutefois dans l'examen détaillé des con-
traintes administratives ou légales dont vous seml)lez assez par-
tisan. Le voici en deux mots.
En dehors du sentiment du devoir, j'estime qu'il n'y a pas de
moyen d'empêcher les femmes mariées qui le voudraient faire
LE FÉMINISME. i27
de luéconnaitre leurs devoirs d'épouse et de mère. Je pense en-
core que ceux qui croient en trouver de plus efficaces dans des
contraintes extérieures se font d'étranges illusions. Et la har-
diesse d'une réponse aussi absolue se prévaut d'une excellente
raison.
C'est que, en aucun domaine, on n'a pu jusqu'à ce jour trou-
ver un procédé quelconque qui ait eu la vertu d'empêcher les
hommes d'abuser des dons que Dieu leur a départis et d'en faire
un mauvais usage. Ce moyen ne doit pas exister non plus pour
les femmes. Il n'existe nulle part, — faites-vous bien,àcette idée,
— de petites combinaisons qui puissent nous amener automa-
tiquement à pratiquer le bien et qui nous arrêtent juste à la li-
mite du mal. Ne rêvez donc pas la constitution d'un état social
idéal qui fasse disparaître les abus et les vices. Ceux-ci se trou-
vent en germe partout où il y a seulement un homme, et ils se
greffent même sur les mouvements les meilleurs de la nature et
du progrès. Nous avons pu le voir tantôt à propos des théories de
certaines féministes. Beaucoup de théoriciens, je le sais, passent
leur temps à dresser, à grands eiîbrts d'imagination, des plans
de refonte de la société et à inventer de ces sortes d'expédients.
Mais faut-il vous dire que ce sont là de purs jeux d'enfant et
que les éternels recommencements de ceux qui s'y livrent s'ex-
pliquent par l'éternel insuccès de leurs tentatives.
Vous pouvez d'ailleurs juger, par les expériences du passé,
ce que valent de semblables essais. Est-il rien de plus merveil-
leusement conçu que le Code civil et la Procédure civile, par
exemple pour la protection des droits des mineurs? Et en fait
cependant, est-il rien qui soit souvent plus contraire à leurs in-
térêts?
Ne vous faites donc pas illusion à cet égard.
Outre que toute contrainte artificielle pourrait tourner à ren-
contre des intérêts de la famille que l'on veut protéger, — comme
cela arriverait dans le cas où la mère resterait veuve ou se trou-
verait en présence d'un mari malade qui lui tomberait à charge,
— n'oubliez pas que l'homme est un être libre et intelligent.
Comme tel et malgré toutes les défenses imaginées, il peut tou-
128 LA SCIENCE SOCIALE.
jours faire un mauvais usage de ses facultés. Croyez bien qu'il
a trop d'esprit pour rester longtemps embarrassé en présence
des obstacles qu'on lui oppose. Pour peu qu'il soit personnelle-
ment intéressé au résultat qu'on voudrait, par des contraintes
légales ou autres, l'empêcher d'atteindre, il aura vite appris à
tourner les dispositions des lois dans le cercle étroit desquelles
on voudrait l'enserrer.
Aussi^ Monsieur, n'y a-t-il qu'un moyen sérieux et véritable-
ment efficace d'amener les femmes à n'abuser ni de leurs facul-
tés ni des prérogatives diverses dont une éducation mieux en
rapport avec les nécessités actuelles peut les doter. Ce moyen
n'est pas bien compliqué et bien extraordinaire; il est absolu-
ment simple et naturel. Ce moyen, c'est d'asseoir sur la volonté
même de l'individu la règle qu'il doit suivre et de ne croire à
l'efficacité réelle que des contraintes internes qui agissent sur sa
conscience. Mais un tel frein n'est pas le produit d'une mesure
artificielle et il n'est pas aisé à réaliser : il ne s'obtient que sous
l'influence incessante d'une éducation particulière.
Or, vous le savez, Monsieur, c'est précisément le propre de la
formation particulariste de développer d'une façon intense, chez
ceux qui la reçoivent, les sentiments du devoir et de la respon-
sabilité personnelle. Aussi est-ce à elle seule qu'il faut faire
appel pour écarter, dans la plus large mesure qu'il soit humai-
nement possible d'atteindre, les abus que les femmes pourraient
faire de leur aptitude à se suffire.
Bien loin de nous alarmer de cette solution, nous devons donc
nous réjouir. Car l'éducation, que nécessitent pour les fem-
mes les exigences nouvelles auxquelles le féminisme essaie de
répondre, entraine cette formation supérieure. Comme elle a,
entre autres effets, celui de faire prédominer dans l'individu la
notion et le respect du devoir, nous avons tout lieu, je pense,
de nous fier à son pouvoir. Elle a précisément pour effet de
réduire au minimum possible la tendance humaine au mal,
qui est une faiblesse, et de donner à la force et à la vertu leur
plus bel épanouissement.
Je vous laisse, Monsieur, sur ces constatations aussi décisives
LE FÉMINISME. 120
que rassurantes. Elles me semblent légitimer une fois de plus
rac({uiescement que vous donnez au féminisme et elles doivent
dissiper vos dernières craintes au sujet des conséquences que
pouvait entraîner révolution qui Fa provoqué.
Agréez, je vous prie, etc.
Victor MuLLKR.
LA CRISE
DE LA MARINE MAÎ
EN FRANCE
LES CAUSES DE LA CRISE SONT S<
Parvenus à ce point de notre travail, je
arrière sur la longue route que nous avons p
Une marine marchande est nécessaire à ]
pays n'a pas la marine que demandent ses ii
et militaires. Comment se la procurera-t-il?
de la situation actuelle peut seule révéler les
ter. On s'est cru en présence de causes éconoi
appel aux primes ou aux surtaxes, remède
n'ont pu produire aucune amélioration du
pas qu'on a cherché le mal où il n'était pas'
LA CRISE dp: la MARINE MARCHANDE EN FRANCE.
La marine marchande est une industrie accessoire
mcrce maritime; celui-ci le crée, elle la développe
mais demande à étendre son action au commerce du m
tier sans faire les distinctions de nationalités qui suhsi
core de nos jours. Nous avons signalé à ce sujet (1) Te
tombent certains économistes qui soutiennent que la p
d'une marine suffisant à ses besoins personnels doit sat
France.
La mer est essentiellement le domaine de la concurre
est libre. Toutes les nations s'y font une guerre pacifi(j
y a des vainqueurs ou des vaincus. Dans toute lutte, k
et la défaite ont leurs causes. La position des combî
le hasard y jouent un rôle important , nous avons étab
de ces éléments dans la lutte maritime en déterminant Y
de la situation géographique de la France sur sa mar
chande, et celle de sa constitution géologique (éloigner
rapport aux côtes, des centres producteurs de houille c
Si nous considérons la lutte pacifique engagée de|
quante ans sur les diverses mers du globe entre les na
différentes nations, nous constatons que la France s'e
vaincre. Tous le reconnaissent. Il faut le dire, rinitiati\
fait défaut, et nous avons manqué plus encore de la
sance des conditions de la lutte économique moderne.
Notre infériorité résulte de la manière dont les comn
les transporteurs de marchandises à l'intérieur du t
les armateurs et les constructeurs de navires entender
faires, enfin de l'esprit même de la population française
nons chacun de ces points.
13:2 LA SCIENCE SOCIALE.
nière de faire la meilleure, et ils n'admettent pas la contradiction.
Nous n'avons pas à rechercher la mesure dans laquelle cette
prétention est justifiée au point de vue théorique, mais il est
aisé de constater que, dans la pratique commerciale, elle a eu
de funestes effets. Que se propose le commerçant? Gagner de
Fargent en écoulant ses produits. Il n'a pas à faire pour cela
l'éducation, à transformer le goût des clients, il faut et il suffit
qu'il leur offre ce qui leur plait, que ce soit conforme ou non
à sa conception du bien et du beau. Le commerçant est le ser-
viteur de son client, si riche que soit celui-là, si petit que soit
celui-ci. Pour développer le commerce d'exportation il ne faut
pas vouloir imposer ses goûts et ses articles aux peuples dont
on recherche la clientèle, il faut se plier aux convenances de ces
peuples, y conformer ses produits ; c'est ce que nos commerçants
n'ont pas fait jusqu'ici. C'est là une des causes de la stagnation
de notre commerce maritime dont le développement ou l'en-
gourdissement a une si grande influence sur la prospérité de la
marine marchande, ainsi que nous l'avons établi au début de
cette étude. Tous les agents diplomatiques français et étran-
gers et les commerçants français fixés à l'étranger sont d'ac-
cord sur ce point : voici des extraits typiques des rapports de
quelques-uns.
M. de Bérard, consul aux États-Unis, écrit : « Nos commer-
çants... persuadés et avec raison de la supériorité de leurs pro-
duits, ne tiennent pas assez compte des goûts ou des ressources
de leurs clients; leurs concurrents, au contraire, n'hésitent pas,
même au prix d'une modification de leur outillage, à fabri-
quer des articles à bon marché, dont le prix est accessible
à la bourse de l'acheteur et dont les couleurs, les dessins ou
les dimensions répondent à sa fantaisie ou à ses habitudes. »
M. Klobukowski, consul général au Japon, s'exprime ainsi :
« Nos négociants n'ont pas pris soin de se renseigner par
eux-mêmes au début, et une fois décidés à agir, ils ont con-
sulté bien plus leurs convenances et leurs habitudes que les
goûts et les préférences des populations qu'ils désiraient ap-
provisionner. »
LA CRISK DE LA MAIUNE MARCHANDE EN FRANCE. i'^^
Voici l'avis du Président de la Chamlire du commerce fran-
çais des Pays-Bas : « D'année en année, la France perd du ter-
rain... Les causes de ce phénomène sont multiples et ont été
signalées cent fois : les fabricants français ne se donnent pas
la peine de se renseigner sur place au sujet des goûts et des
besoins du pays » C'est un commerçant français qui parle.
Les consuls étrangers donnent à leurs nationaux des conseils
analogues à ceux que contiennent les rapports des consuls
français. C'est ainsi que le consul d'Angleterre à Ténériffe écrit :
« La principale raison du succès de nos concurrents étrangers
(il s'agit des Allemands) , c'est la grande attention apportée
par eux dans l'art de présenter au dehors des articles adaptés
exactement au goût et à la convenance des consommateurs (1). )>
Nous pourrions poursuivre longtemps encore ces citations,
mais celles-ci nous paraissent suffisamment précises et déci-
sives.
Que les procédés actuels du commerce soient très différents
de ceux de 1830 et de 1850, c'est évident, mais qu'importe
pourvu que le commerce prospère. Nombreux sont encore en
France ceux qui regrettent le vieux temps de la petite boutique
où le commerçant et le client se connaissaient. Si les temps
sont changés, nous n'y pouvons rien et si nous voulons déve-
lopper nos échanges, au lieu de faire le procès des moyens
modernes, nous devons les utiliser... tout en conservant un
pieux souvenir à ceux qui firent la fortune de notre père ou
de notre aïeul. Le développement des chemins de fer et plus
encore celui de la navigation à vapeur a produit dans la vie
des peuples une transformation profonde. Des nations à peine
connues ou complètement ignorées au commencement de ce
siècle sont aujourd'hui à notre portée, la terre s'est rnpetissée
dans des proportions inouïes; elle n'est plus qu'une vaste nation
où les marchés se touchent, où les échanges se croisent et
s'entrecroisent; les distances n'existent plus.
La masse des commerçants et de la population en France ne
(l) Tous les rapports dont nous citons des extraits ici et plus loin sont contenus
dans le Moniteur officiel du Commerce, années 1890 et 1897.
13 i LA SCIENCE SOCIALE.
s'est point encore rendu compte de cette transformation pro-
fonde et parmi ceux qui la reconnaissent, combien la déplorent!
C'est là une seconde cause de l'état misérable dans lequel se
traîne, à travers le monde, notre commerce vieilli, affaibli, ap-
puyé à grand'peine et à grands frais sur des primes, des sub-
ventions, des bécpiilles de toutes sortes...
Les pays neufs demandent des produits à bon marclié; il
faut donc en fabriquer. La concurrence excessive force le pro-
ducteur à aller solliciter le consommateur; il faut y aller.
C'est ce que ne cessent de répéter les esprits clairvoyants : « Le
commerce français, dit la Chambre de commerce française de
Constantinople , pourrait occuper s'il le voulait une place bien
plus importante dans le Levant. Pour cela, il faut fabriquer les
articles convenant au pays, voyager et faire voyager, choisir de
bons agents. »
D'autre part « les négociants de la métropole, écrit le consul
général à Tientsin, en suivant des traditions surannées, ont con-
tinué à attendre le client au lieu d'aller le chercher. »
Et encore, M. Wiener, consul général au Brésil, s'exprime ainsi :
« Lorsque la population d'un pays comme le Brésil s'accroit par
l'immigration (amenant un élément plutôt pauvre), la demande
des produits bon marché augmente. D'autre part on n'apprécie
guère ici le fini et la durée des produits. Ces qualités constituent
pourtant la base de notre fabrication... La concurrence étran-
gère avec ses produits bien inférieurs, mais moins chers, avec
ses facilités de fournitures rapides... nous combat victorieuse-
ment. »
Nous terminerons par un extrait d'un rapport de M. de Lacre-
telle, consul à Alexandrie : « Un grand nombre de produits fran-
çais sont abandonnés par le négociant, parce que leur prix de
revient îi Alexandrie laisse une moins grande marge aux béné-
fices... Dans ces conditions, ou nos fabricants devront se con-
tenter ici de la clientèle qui consomme l'article de luxe, — et
cette clientèle est restreinte bien quelle existe en Egypte plus
qii ailleurs peut-être, — ou nos industriels doivent s'efibrcer de
fabriquer des produits qui seront d'une qualité inférieure sans
LA CRISE DE LA MARINE MARCHANDE EN FRANCE. 135
doute, mais dont les prix se rapprochent sensiblement de ceux
des produits étrangers, m
C'est, dit-on, Tabsence de fret de sortie qui est la cause prin-
cipale de la langueur de notre marine marchande ; n'est-il pas
vrai qu'on cherche le mal où il n'est pas et que l'absence de fret
de sortie n'est, elle-même, qu'un effet? Nous sommes là en
présence de faits sociaiu- qui sont les véritables causes de l'ali-
sence de fret de sortie et de la situation actuelle de notre com-
merce maritime, par là même de la marine française. Ces faits
sociaux, ce sont l'ignorance des conditions du commerce mo-
derne, et l'emploi de moyens surannés, en un mot la routine et
l'absence d'initiative.
II. LES ARMATEURS.
Au moment de l'apparition de la marine à vapeur, il y avait
si longtemps qu'on se servait de navires à voiles, que nos arma-
teurs se sont demandé pourquoi ils changeraient leur matériel.
Leurs pères avaient fait fortune avec ces navires, pourquoi n'en
serait-il pas ainsi d'eux-mêmes? Et quiconque fréquente les arma-
teurs, les capitaines au long cours, le monde maritime français,
est forcé de reconnaître qu'aujourd'hui encore la masse de la
population maritime française est, au fond, hostile à la marine à
vapeur. Cet état d'esprit est mis en évidence par la loi de 1893
qui donne à la navigation à voiles des primes plus élevées qu'à
la navigation à vapeur. Et c'est avec enthousiasme que des jour-
naux maritimes, ou économiques, signalent la construction dans
ces dernières années de plusieurs grands voiUers : Voilà, dit-on,
la marine à voiles qui renaît. Mais quelques faits particuliers ne
changent point le cours général des choses, et l'on peut aflîrmer
que le mouvement de disparition des navires à voiles est cons-
tant, et qu'il atteint même les navires de fort tonnage. C'est ainsi
qu'en 1895, l'effectif des marines à voiles du monde a diminué
de *2*2*2 unités et leur tonnage do 181). 000 tonneaux, ce qui fait
ressortir le tonnage moyen des unités disparues à 837 tonneaux.
136 LA SCIENCE SOCIALE.
Enfin, voici comment s'exprimait un armateur devant la Com-
mission d'enquête sur la marine marchande en 1873 : « Ce n'est
pas la marine à vapeur qui pourra transporter les charbons, les
cotons, les fers, les bois de construction et de teinture et tous les
produits lourds. A-t-il jamais pu venir à la pensée d'un négo-
ciant que ces produits de peu de valeur et d'un grand poids
pourraient être transportés par les navires à vapeur?... Quant à
moi, je prédis que les produits dont je viens de parler seront
toujours transportés par les navires à voiles et il est impossible
qu'il en soit autrement, »
L'homme n'est point prophète et celui-ci, tout en étant du
métier, ne prévoyait pas jusqu'à quel point les perfectionne-
ments apportés aux navires à vapeur et les nécessités de la con-
currence réduiraient les frets, et combien de navires à vapeur
seraient affrétés chaque jour pour porter le charbon anglais
non seulement dans les ports d'Europe, mais jusque dans l'Amé-
rique du Sud et dans l'Extrême Orient. Le transport des cotons
des États-Unis et de l'Orient, des blés de la Mer Noire est fait
presque exclusivement par steamers. Les vieux navires en bois
des Scandinaves eux-mêmes disparaissent et le transport des
bois du Nord se fait de plus en plus par des navires à vapeur.
Enfin, ne construit-on pas actuellement des vapeurs spécialement
destinés au transport du pétrole? La marine à voiles voit son
champ d'exploitation partout attaqué et réduit; elle se confine
actuellement dans les transports des blés d'Australie, des nitrates
du Chili et du pétrole dont elle n'a plus même le monopole.
M. Sempé, consul de France au Mexique, constatait, en 1896,
que la <( navigation à voiles sous pavillon étranger peut être
considérée comme s'étant complètement retirée du trafic et étant
remplacée d'une manière absolue^ dans le port de Vera-Cruz, par
la navigation à vapeur » (1).
D'après M. Duchastel de Montrouge, gérant du Consulat géné-
ral de France à Montréal, « la principale cause de l'infériorité de
notre pavillon au Canada provient de ce que les navires à voiles
(1) Moniteur officiel du Commerce, 17 septembre 1S96.
LA CRISE DE LA MARINE MARCHANDE EN FRANCE. \'4l
disparaissent de plus en plus devant la concurrence des lig-nes à
vapeur » (1).
Cet esprit de routine a causé^ plus qu'aucun phénomène éco-
nomique, l'état stîitioniiaire de notre marine marchande au mo-
ment décisif) au moment où la vapeur a été substituée à la voile.
Si à ce moment les armateurs avaient eu le sentiment des
transformations nécessaires, ils eussent remplacé leurs navires à
voiles par des navires à vapeur. Il en a été autrement, et c'est
là une des causes les plus sérieuses de l'infériorité de notre
marine, celle qui s'oppose le plus peut-être à son relèvement,
car elle est maintenant beaucoup plus faible contre les marines
étrangères qu'il y a vingt-cinq ans. Alors la marine à vapeur
de l'Allemagne n'existait pas, ni celle de la Suède et de la
Norwège, ni celle de la Hollande, ni celle du Japon, et la marine
de l'Angleterre comptait quatre millions de tonneaux en moins.
Nos adversaires sont aujourd'hui plus forts et plus nombreux,
la lutte est plus inégale.
TII. LES CONSTRUCTEURS.
Les constructeurs, de leur côté, ont été, depuis 1893, parmi les
principaux acteurs de la décadence de notre marine. En effet, si
la vérité ne se fait jour en France qu'avec lenteur, elle parvient
cependant à triompher, et aujourd'hui, convaincus enfin par
l'expérience, de nombreux armateurs ne demandent qu'à aug-
menter leur flotte à vapeur, à la renouveler pour la pousser au
degré de perfectionnement des flottes concurrentes. Leur bonne
volonté est paralysée par Ja législation : pour permettre à quatre
ou cinq chantiers de construction de végéter, on leur interdit
d'acheter des navires à l'étranger, ou du moins on leur refuse la
prime accordée par les lois de 1881 et 1893 à tous les navires
en compensation des charges de Vincription maritime^ alors
que ces charges, dans la mesure où elles sont réelles, pèsent sur
(1) Moniteur officiel du Commerce, 7 janvier 18'.)7.
138 LA SCIENCE SOCIALE.
les navires de construction étrangère aussi bien que sur ceux qui
sortent des chantiers français. En effet, ne sont-ils pas soumis
aux mêmes obligations pour la composition des équipages, n'ont-
ils pas les mêmes charges? Les constructeurs ont voulu avoir à
leur merci les armateurs, et la Chambre a livré ceux-ci à ceux-là,
malgré Tavis des députés dont la situation attestait la compé-
tence. Comment les constructeurs ont-ils usé des faveurs de la loi
de 1893? Le Bulletin de la Société des études maritimes et colo-
niales nous l'a dit déjà (1) : ils ont exploité , ils exploitent les
armateurs.
Le résultat est que les armateurs ne font plus construire. Nous
le répétons, les constructeurs oublient que, pour qu'ils aient des
commandes, il faut qu'il y ait des armateurs. Pas d'armateurs,
pas de navires, pas de constructions. La construction dépend
naturellement de l'armement,, l'armement en France ne dépend
pas naturellement de la construction, puisqu'il devrait pouvoir
acquérir des navires quelque part que ce soit aux meilleures con-
ditions possibles.
IV. — LES TRANSPORTEURS DE MARCHANDISES A L INTERIEUR.
Ce groupe est, lui aussi, dans une certaine mesure, responsable
de la situation de notre marine. Nous voulons parler des Compa-
gnies de chemin de fer, et il n'est que trop facile d'établir leur
part de responsabilité.
Nos Compagnies de chemins de fer ont à leur tète des capita-
listes, hommes éminents peut-être, mais qui certes n'ont pas plus
que les commerçants la notion du commerce moderne. Us sont
préoccupés avant tout de donner, chaque année, un dividende
au moins égal à celui de l'année précédente. Ils n'osent proposer
la moindre amélioration qui pourrait entraîner une diminution
momentanée des recettes, quand même elle devrait être cou-
verte ensuite par une augmentation de trafic. Il faut que, dans
(1) Voir la 6t/c»ce 50cia/e, octobre 1897, p. 301.
LA CRISE DE LA MARINE MARCHANDE EN FRANCE. i.'JO
les rapports de chaque année, le chiffre des recettes soit en
augmentation; il faut que la Compagnie n'ait pas à recourir à la
garantie de l'État pour un chiffre plus élevé que précédemment :
là est la pierre d'achoppement.
Le mode d'administration des Compagnies de chemins de fer
nuit au commerce maritime en France et à la marine marchande :
1° par l'élévation et la complication des tarifs , 2*' par la guerre
acharnée que les Compagnies ont déclarée à la navigation flu-
viale.
Les tarifs de chemins de fer français sont trop élevés et trop
compliqués; c'est ce que constate M. Pallain, un homme du
métier, devant la Commision d'enquête sur la marine marchande
en 1897 : (1) « Une région très productive de France, au point de
vue industriel, est celle du Nord et de l'Est. Eh bien, nous som-
mes obligés de constater que tous les tarifs de chemins de fer,
presque sans aucune exception, sont combinés de telle façon
qu'ils favorisent l'exportation de toute cette région sur Anvei^.
Il en coûte beaucoup moins pour aller de Reims à Anvers, par
exemple, que pour aller de Reims au Havre, à Dunkerque ou
à Marseille. Est-ce admissible? Que si nous nous plaçons au point
de vue du port de Marseille, que j'ai l'honneur de représenter,
nous arrivons à cette constatation lamentable que pour envoyer
du lin ou de la jute dans le Nord-Est de la France, nos transi-
taires sont obligés d'expédier ces marchandises par Rruxelles, de
les faire sortir à Mousseron, et de les faire rentrer en France. »
Ces faits sont confirmés par M. Charles Roux, dans son remar-
quable rapport sur le buget du commerce pour 1898 : « Il faut
dire et reconnaître la vérité, nous sommes en France, avec le
monopole de nos grandes Compagnies de chemin de fer, on no
peut plus mal outillés sous le rapport des transports intérieurs.
Nos Compagnies, à l'abri de toute concurrence, sont complètement
insuffisantes à effectuer les transports qui s'offriraient si les faci-
lités étaient plus grandes et les tarifs moins élevés. »
La conséquence de cette situation est qu'une partie de notre fret
(•1) Moniteur maritime, 19 septembre 1897.
liO LA SCIENCE SOCIALE.
fuit vers les ports étrangers. (Voir la Science sociale, numéro de
décembre 1897, page 45i.)
Les frais de transport par chemios de fer sont donc, par leur
élévation, un obstacle au développement de notre commerce
maritime et à la prospérité de notre pavillon. Mais il y a des
transports qui coûtent moins cher, ce sont les transports par eau,
par canaux et rivières navigables ou canalisées. Malheureuse-
ment les compagnies de chemins de fer les considèrent comme
leurs principaux ennemis, et les hauts personnages qui les ad-
ministrent usent de toute leur influence pour que les voies navi-
gables soit améliorées le moins possible.
Veut-on des preuves de T esprit qui anime les compagnies de
chemins de fer? Voici un extrait du rapport du conseil d'admi-
nistration de la Compagnie de TOuest en 1897 (passage repro-
duit d'ailleurs dans le rapport de 1898) :
(( Parmi les principales difficultés contre lesquelles nous avons
à lutter, la plus importante est toujours la concurrence faite à
notre principale ligne, Paris à Rouen et au Havre, par la na-
vigation de la Seine, en possession d'une situation privilégiée
dont l'Etat fait tous les frais, et d'une liberté d'action tout à fait
excessive, car rien ne garantit l'égalité de traitement entre les
expéditeurs, et on laisse fonctionner à son gré un puissant ins-
trument de pénétration des produits étrangers, sans aucun con-
trôle efficace. »
La Seine est en même temps un puissant instrument d'expor-
tation, n'en déplaise à la Compagnie de TOuest. qui serait fort
embarrassée si elle devait transporter les marchandises qui sui-
vent la Seine. Qu'elle se souvienne de Tannée récente où la récolte
des pommes fut si abondante. Il est vrai que l'élévation de ses
tarifs aurait rapidement réduit le trafic.
La Compagnie du Midi présente le même état d'esprit : « La
Compagnie du Midi (1) a jeté son dévolu sur une nouvelle proie,
elle veut absorber le transport des marchandises lourdes qui
ont encore intérêt à emprunter le cours du fleuve. Actuellement
(1) Discours de M. Chiche à la Chambre des députés, séance du 4 décembre 1897,
LA CKISE DE LA MARINE MARCHANDE EN FRANCE. 141
400.000 tonnes de houille arrivent d'AngletciTe, par le fleuve,
sur les quais de Bordeaux, et 400.000 tonnes de poteaux de mines,
tirés de nos forêts de pins, arrivent de Langon par le haut de la
rivière et servent de fret de retour. Gomment faire pour accapa-
rer ce transit? Il faudrait tout simplement que le prix des trans-
ports, qui était autrefois de 2 fr. 50 par tonne et qui a été réduit
à 1 fr. 25, fût abaissé à 0 fr. 50 par tonne. La Compagnie du
Midi, qui ne doute de rien, a soumis ce nouveau tarif au iMinistre
des travaux publics. » Encore ici le commerce bénéficiera
d'un avantage très appréciable, mais il n'en ressort pas moins
que la Compagnie du Midi veut ruiner la batellerie. D'ailleurs
l'avantage que nous signalons est plus apparent que réel, attendu
que la Compagnie n'abaisse ainsi son tarif que parce qu'elle
pourra recourir pour une part plus forte à la garantie de l'État,
si son déficit augmente : il est déjà 5.800.000 francs (1).
Les Compagnies de chemin de fer ne consentent des conces-
sions sur leurs tarifs que lorsque les marchandises suivent une
ligne parallèle à une voie navigable. C'est ainsi que la Chambre
de commerce de Fougères réclamait, il y a peu de temps encore,
que le prix de transport d'un wagon de charbon de Saint-Malo
à Fougères ne fut pas plus élevé que de Saint-Malo à Rennes, puis-
que la distance est la même ; mais entre Saint-Malo et Rennes, la
Compagnie subit la concurrence du canal d'iUe-et-Rance, tandis
qu'elle n'a rien à craindre entre Saint-Malo et Fougères.
« Prenez une tonne de farine, dit M. d'Estournelles, expédiée
de Corbeil à Nevers (253 kilomètres), la voie ferrée est concur-
rencée par une voie d'eau, le prix de transport n'est que de
9 francs. Si elle prend une autre ligne non concurrencée par
la voie d'eau, elle paie 13 fr. 10. Pour faire un trajet plus court,
de Corbeil à Montargis (122 kil.) sur une ligne concurrencée
par l'eau, elle ne paie que 5 francs; pour faire le même trajet
sur une voie non concurrencée, elle paie 8 fr. 75. Sur le réseau
de l'Ouest, pour envoyer cette tonne de farine du Havre à Paris
(219 kil.) vous ne payerez, grâce à la concurrence de la Seine,
(1) Journal Officiel, 5 décembre 1897, page 2725, colonne 1.
T. XXV. 11
142 LA SCIENCE SOCIALE.
que 8 fr. 50. Si vous l'envoyez du Mans à Paris (21i kil.K la dis-
tance est moindre, mais il n'y a pas de concurrence, vous payerez
10 fr. 85. »
Cette guerre acharnée des Compagnies de chemin de fer à la
navigation intérieure montre tout l'intérêt que les personnes
soucieuses du développement du commerce doivent témoigner à
cette na^dgation : nous nous étendrons sur ce point lorsque nous
étudierons les moyens de remédier à la situation présente de
notre marine ; nous voulons seulement ici montrer combien est
inintelligente cette lutte des Compagnies de chemin de fer contre
les transports par eau.
Cette lutte, il faut bien le dire, est spéciale à la France: seuls
les administrateurs de chemins de fer français considèrent les
voies navigables comme les ennemis irréconciliables qu'il faut
supprimer; à l'étranger, on les considère plus justement comme
des auxiliaires, comme deux grands moyens de transport, qui
se complètent et s'entr' aident , tout en se faisant une concur-
rence très profitable au consommateur.
En Allemagne (1), « les fleuves offrent des ports nombreux et
sûrs où sont réunies toutes les dispositions propres à rendre les
embarquements et les débarcjuements aussi faciles que possible :
quais vastes et commodes, grues à vapeur, magasins de dépôt,
plans inclinés, sont mis à la disposition de la batellerie, moyen-
nant une faible redevance ; mais ce n'est pas tout : ces ports,
qu'ils se trouvent soit sur un point où la ligne ferrée est jiKiral-
lèle en fleuve, soit sur un point où elle lui est perpendiculaire,
sont reliés à la voie ferrée par une ligne spéciale de raccorde-
ment, venant sur les quais. Si bien que les marchandises sont
transbordées avec le minimum de frais et de perte de temps des
bateaux sur le waeon et vice versa.
« Si nous considérons le Mein, par exemple, nous voyons le
résultat suivant pour la batellerie et pour les chemins de fer qui
courent parallèlement à la rivière sur ses deux rives. Avant
1887, c'est-à-dire avant l'amélioration de la navigabihté. le
(1) La Lotte navigable, 10 août 1896.
LA CRISE DE LA MARINE MARCHANDE EN FRANCE. 143
traiic par eau était de 152. ()()() tonnes (environ et l'ensemble des
deux chemins de fer riverains représentait à peu près 900.000
tonnes. Si nous envisageons la situation en 1889, c'est-à-dire
deux ans après les améliorations de lanaviiiabilité, nous voyons
les transports par eau arriver à près de 600.000 tonnes et ceux
des voies ferrées atteindre presque l.VOO.OOO tonnes. Au point
de vue financier, Famélioration produit une économie sur le prix
de revient de l.V'27. 000 francs en 1887 et en 1888 cette écono-
mie atteignait plus de deux millions de francs.
« Si nous prenons le Rhin prussien, qui est également bordé
de deux lignes de chemin de fer, nous voyons le mouvement des
marchandises par eau passer de 9.800.000 tonnes en 1888 à
13.800.000 en 1890. Les chemins de fer transportaient pendant
ce temps VT. 000. 000 de tonnes en 1886 et 59.000.000 en 1890.
« Passons en Amérique, nous y voyons des faits plus extraor-
dinaires encore : de 1880 à 1890, c'est-à-dire dans dix ans,
9V5.000.000 de francs ont été dépensés pour l'amélioration de
l'ensemble des voies navigables, amélioration que l'État garde
entièrement à sa charge. Ces dépenses portent-elles un préjudice
aux chemins de fer américains? Qu'on en juge. Si nous considé-
rons sept lignes principales exploitant la région des grands lacs
où la navigation est la plus active, nous voyons que ces lignes
bien qu'ayant réduit leurs tarifs de f ^ , sans avoir diminué le
salaire des employés, ont vu la quotité de leur revenu net passer
de 29.20% à 31.95 %. »
Il est pénible, mais nécessaire après avoir vu ce qui se passe
en Allemagne de considérer ce qui a lieu en France. Voici les
déclarations M. d'Estournelle à la Chambre des députés, le 9 dé-
cembre 1897 : (( Tous les ports qui se succèdent le long des ber-
ges de la Seine ne sont môme pas raccordés à une ligne de che-
min de fer; il n'y a pas de soudure, cette soudure indispensable
entre nos s oies ferrées et nos voies navigables. » Et, plus loin, il
cite un extrait d'un rapport de la Chambre de Commerce de Lijon
ainsi conçu : « L'infériorité lamentable de nos ports tient en par-
tie... à l'hostilité de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée
qui en est la principale cause ». Des exemples précis étant néces-
144 LA SCIENCE SOCIALE.
saires j^our faire ressortir cette hostilité, la Chambre de Com-
merce de Lyon ajoute : « Port de Givors. — La gare d'eau concé-
dée aune Compagnie particulière en 1831 a été rachetée par la
Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée en i86i. Elle est fort bien
aménagée et pourrait être une gare de premier ordre pour
l'embarquement des charbons du bassin de Saint-Étienne. Mais
la Compagnie de Paris-Lyon-3Iéditerranée, qui n'inscrit pas
d'ailleurs cette gare dans ses recueils publics^ a combiné ses ta-
rifs pour qu'elle ne fonctionne pas. Quand notre commission a
passé à Givors, la gare n' avait pas servi depuis cjuinze inois. »
N'est-il pas clair que les Compagnies de chemins fer, par la
manière dont elles comprennent leurs intérêts, nuisent extrême-
ment au commerce, et, par là même, à la marine marchande, en
réduisant le fret de sortie?
V. L ENSEMBLE DE LA POPULATION.
Enfin, l'ensemble de la population française, dont les com-
merçants, les transporteurs, les armateurs et les constructeurs
ne forment qu'une partie, doit prendre sa part de responsabi-
lité de la situation actuelle de notre commerce et de notre ma-
rine. La masse de la population ne s'intéresse pas aux choses
maritimes, son esprit a été détourné du commerce, de l'indus-
trie. Nous n'avons pas à étudier ici les causes de cet état de
choses, c'est un fait connu que nous constatons, disons seule-
ment qu'il est en grande partie le résultat du sgstème d^ édu-
cation et d instruction de la jeunesse, surtout dans les classes
dirigeantes, ainsi que l'a si excellemment démontré l'ouvrage,
aujourd'hui connu de tous, de M. Demolins.
Cet état d'esprit du peuple français nuit au développement
de la marine marchande, surtout en ce qu'il écarte d'elle les
capitaux et en ce qu'il détourne de l'émigration au dehors.
Le commerce et l'industrie d'une nation sont proportionnels
aux capitaux qu'on y met. En France, les capitaux abon-
dent, mais ils sont détournés des entreprises maritimes, ils dé-
LA CHISE DE LA MARINE MARCHANDE EN FRANCE. 1 i'i
sertont le commerce et l'industrie pour se jeter dans les opé-
rations de Bourse. En 1896, les émissions faites en France ont
atteint le chillre de 1 .234.703.000 francs. Les emprunts d'État et
des villes ont absorbé 1.01'i..353.000 francs et il n'est resté à l'in-
dustrie que 220.350.000 francs. La même année, en Angleterre,
les émissions atteignaient, 3.932. 200.000 francs. Les emprunts
d'État prenaient 809.000.000 francs et il restait aux entreprises de
chemins de fer et à l'industrie privée 3.123.000.000 francs. La
conclusion, dit la Réforme Économique (1), à laquelle nous em-
pruntons ces chiffres, n'est que trop facile à dégager : « En
France, c'est à peine si un sixième des capitaux s'engage dans
l'industrie. Comment s'étonner après cela que l'activité indus-
trielle soit, en Angleterre, si supérieure à ce qu'elle est en
France. » La Revue de M. Domergue ne peut cependant être taxée
d'Anglomanie.
Ce dédain des capitaux français est encore plus inexcusable,
si l'on considère que les capitaux confiés à une Compagnie de
navigation sérieuse donnent un revenu très raisonnable. Voici
quelques chiffres pour l'année 1896 (2).
C'^^ françaises : Chargeurs réunis 12 "/o
— Transports à vapeur 6
— Messageries maritimes o.oO
— Havraise péninsulaire o
— Transatlantique 3.60
C'«^ allemandes: Kosmos il
— Deutsch ost Africa G
— Deutsch australische 5
— Hambourg and Pacific line '*•
— North Deutscher Lloyd 4
Citons encore un passage du rapport de M. Charles Roux :
« En Angleterre, tout concourt au développement de la marine,
les producteurs de charbon et les maîtres de forges, les mil-
lions de consommateurs qui vivent de produits élémentaires im-
portés des pays les plus lointains, les négociants de l'Inde, les
(1) Numéro du 9 janvier 1898.
(2) Réforme économique, 18 juillet, 1897.
146 LA SCIENCE SOCIALE.
filateurs de Manchester et les colons du Canada aussi bien que
les banquiers de la Cité ont tout intérêt à ce que la marine an-
glaise soit grande et puissante. Aussi, quoique beaucoup des Com-
pagnies de navigation aient souffert de la concurrence que les
armateurs se font entre eux, quoique les capitaux placés dans
les navires n'y aient pas trouvé toujours une bien large rému-
nération, rarmement est en Angleterre t(?} placement national et
les armateurs particuliers qui construisent des cargo-boats à la
marche lente mais aux énormes capacités de chargement, aussi
bien que les grandes Compagnies dont les paquebots atteignent
presque la vitesse des trains express, trouvent toujours des ca-
pitaux pour améhorer et augmenter leurs flottes. C'est là un point
essentiel à retenir. »
En France, au contraire, les capitaux suivent la même voie que
les individus. Notre pays est le pays de la banque par excellence,
c'est là que se font toutes les grandes opérations financières.
C'est une cause de la langueur de l'industrie en général et de
l'industrie maritime en particulier, et un danger national que
M. Méline faisait bien ressortir en 1892 : « Il est temps disait-il.
de mettre un terme à une situation qu'une certaine école éco-
nomique considère comme un signe de grande prospérité et où
nous voyons au contraire, si l'on n'y prend garde, un sérieux
danger pour l'avenir. 11 est de mode de s'extasier sur les pro-
digieuses ressources de la France. On ne perd aucune occasion
de nous répéter qu'un pays dont les caisses d'épargne regor-
gent, dont les grandes institutions de crédit ont des réserves de
plusieurs milliards, qui couvre ses emprunts quinze ou vingt fois,
qui a du superflu à jeter sur tous les coins du monde, doit être
placé au premiers rang parmi les plus riches, les plus prospè-
res, les plus heureux. On ferait mieux de dire qu'il est le pre-
mier pour l'esprit d'économie et pour la timidité linancière...
Mais qui oserait soutenir que notre pays ne serait pas plus riche
et surtout plus heureux, si son épargne allait à d'autres emplois
plus féconds? L'État lui a rendu un très mauvais service en le
sollicitant sous toutes les formes et en le déshabituant ainsi in-
sensiblement de la recherche des placements utiles. A la suite de
LA CRISE DJ: la MARINE MARCMANDi: RN FRANCE. 147
l'État se sont glissés les déparlements, les conminncs, les grands
établissements tinanciers qui lui ont pris ce que l'État lui laissait.
Cette facilité à trouver des caisses partout ouvertes a fini par
ruiner l'esprit d'entreprise, qui naît partout de la nécessité de
faire travailler l'argent. »
Puisque les Français ne sont commerçants et industriels que
faute de mieux, qu'ils cherchent avant tout les situations libérales
ou de l'État, ils sont naturellement peu portés à émigrer, ce qui
est une nouvelle cause de la stagnation de notre marine. En
effet, l'émigration est aujourd'hui un des plus puissants agents
du développement commercial et maritime des nations euro-
péennes.
Les peuples d'Europe étouffent dans les étroites limites des
territoires qu'ils habitent, ils ont besoin d'air; les émigrants font
de la place à ceux qui restent, c'est déjà un service qu'ils ren-
dent à leur pays, et ils lui sont bien plus utiles encore en fondant
en pays étranger de petites colonies où se conservent l'amour et
les traditions de la patrie et en répandant autour d'eux ses idées
et les produits de son industrie qu'ils continuent de préférer à
ceux des autres pays.
C'est là une des sources de la richesse et de la puissance de
l'Angleterre ; elle a peuplé des continents entiers comme les
États-Unis et l'Australie ; près de cent millions d'individus d'ori-
gine anglaise sont dispersés dans le monde et ont porté partout
sa langue, ses idées, son industrie et ses produits. Et quel élan
ne donnent pas au commerce et à l'industrie de l'Allemagne les
colonies allemandes qui se groupent aujourd'hui dans tous les
pays du monde, mais particulièrement aux États-Unis où près de
dix millions d'habitants sont d'origine allemande! Au Brésil, au
Venezuela, dans toute l'Amérique du Sud, les Allemands abon-
dent et les échanges de l'Allemagne s'y multiplient.
La France elle-mêne ne ressent-elle pas, sur le rivage opposé
de la Méditerranée, quel élément de prospérité est pour une na-
tion l'établissement de ses enfants dans un pays d'outre-mer?
u Vous avez dû remarquer, disait M. Jacques Siegfried devant la
Commission d'enquête en 188i, que notre commerce d'exporta-
148 LA SCIENCE SOCIALE.
tion est très important avec la Plata. Pourquoi? C'est qu'il y a
une centaine d'années que des familles basques sont parties pour
la Plata, elles y ont prospéré, ont appelé des amis, et aujour-
d'hui il y a un immense échange de produits entre la Plata et la
France qui provient de ce fait que tous ces Basques ont conservé
le souvenir de leur patrie et font venir des marchandises fran-
çaises. »
M. Léon Bureau, président du syndicat des armateurs de Nan-
tes, s'exprimait ainsi devant la commission d'enquête de 1897 :
« L'Allemagne est une nation qui essaime ; 2.500.000 Allemands
ont émigré, il ne faut pas l'oublier, outre-mer, dans ces vingt-
cinq dernières années. Ils s'y sont établis, ils y ont fondé des fa-
milles, des établissements industriels et agricoles, et il v a au-
jourd'hui des groupes importants de population allemande dans
tous les pays du monde où l'activité humaine peut se donner
carrière, où commence à fermenter une civilisation naissante...
Nos lignes de navigation, au contraire, aboutissent toutes à des
pays dans lesquels se trouvent des Anglais, des xVllemands, des
Italiens, des Espagnols, des Hollandais même peut-être, mais où
elles ne trouvent personne qui ait un intérêt spécial à créer et à
maintenir des relations avec la France par des na^^res français.
L'absence de Français hors de France est assurément le plus
grand obstacle qui s'oppose à l'accroissement de notre exporta-
tion et par suite à la prospérité de notre pavillon. »
Enfin M. Wiener, consul général de France au Brésil, après
avoir exposé plusieurs causes de la diminution de nos importa-
tions au Brésil, continue ainsi : « Nous ajouterons à ces raisons
la diminution constante de la colonie française active. La propa-
gande en notre faveur diminue de ce chef, tandis que l'appel des
produits étrangers par leurs colonies toujours croissantes aug-
mente sans cesse. »
Nous n'avons pas craint d'accumuler les faits et on nous rendra
cette justice que nous avons soutenu notre opinion en l'appuyant
de celle de personnes dont la compétence n'est plus mise en
doute.
LA CRISE DE LA MARINE MARCHANDE EN FRANCE. 149
On le voit, d'après cette étude, la crise de la Marine marchande
en France a pour causes principales et premières, dont la pé-
nurie de fret de sortie n'est qu'une conséquence : l'absence de
l'esprit de progrès, l'ignorance des moyens actuels du commerce,
chez les commer(;ants en général et, en particulier, chez les re-
présentants des Compagnies de chemins de fer, les armateurs et
les constructeurs de navires. Elle a pour cause encore : l'esprit
casanier et fonctionnariste du peuple français, qui refuse ses ap-
titudes et ses capitaux aux entreprises industrielles et s'enferme
dans ses frontières, plutôt que d'aller chercher dans les colo-
nies, qui lui ont coûté et lui coûtent si cher, ou même en pays
étranger, l'air, la lumière et la vie.
La connaissance des causes du mal facilite singulièrement celle
des remèdes, que nous rechercherons dans notre prochaine
étude.
{A su ivre. ) A . J^em k e .
LES
PATRIARCHES RIRLIOl ES^
-<:>*<x>ao-
III
LE PATRONAGE
LA TRIBU ET LE CLAN D'ESSAIMAGE
Jusqu'ici nous avons étudié la famille Térachite en elle-même,
abstraction faite des organismes sociaux qui l'entouraient ; il s'a-
git mainleûant de la montrer dans son milieu social , dans ses
relations avec les autres familles de la race; en d'autres termes,
il s'agit de déterminer son rang social et ses fonctions sociales.
Or cette tache n'est pas sans difficultés; assez nombreux et
suffisamment précis au sujet du travail et de l'organisation in-
térieure de la famille, les textes deviennent plus rares et moins
lumineux lorsqu'on aborde le rôle extérieur des Patriarches.
Cependant ici et là, au cours des deux premiers articles, nous
avons déjà clairement entrevu que nous ne sommes pas en face
de petites gens réduits à leurs seules forces; nous avons senti
autour du chef de famille et de ses fils un certain nombre d'ou-
vriers agricoles et pastoraux qu'ils patronnent dans le travail ;
il importe de préciser d'abord cette action patronale.
Puis il sera facile de nous rendre compte que certains au
moins de nos Téracliites ont été les chefs politiques de leur tribu;
(1) Voir les livraisons de juin et de juillet 1S97.
LES PATRIAHCIIES BIBLIQUES. 1 M
nous en profiterons pour rechercher ce qu'a dû être leur rôle
dans la vie publique.
Chemin faisant, je dirai quelques mots de l'évolution de la
race et de son histoire.
L'analyse du type térachite étant alors terminée^ il ne restera
plus qu'à indiquer des conclusions (1).
I. LE PATRON. \r.K.
Dans les conditions normales de la race, c'est-à-dire, abstrac-
tion faite des périodes d'émigration, la culture atteint vraisem-
blablement un assez grand développement. Car sans parler de
ce qu'on peut vendre , il faut approvisionner le foyer sédentaire
et les étables, et de plus pourvoir aux besoins des fils nomades,
des domestiques agricoles et des bergers.
Comme à Bousrah, les travaux indispensables de culture com-
prennent le labourage, l'irrigation des terres, les semailles, la
récolte et le battage des grains. On laboure, ou plutôt on écor-
che le sol, avec un araire très simple traîné par deux bœufs.
C'est surtout en novembre et en décembre que Ton confie les
semences à la terre, et la principale récolte a lieu en mai et
juin. Cependant quelques grains se sèment en mars et arrivent
à maturité en août et septembre. Pour séparer le grain de la
paille, on fait passer sur les gerbes déliées et épandues une sorte
(1) Au cours de cet article, comme peut-être précédeminenl. il m'arrivera de parler
de société ou de tribu téracliite; qu il soit eutendu une fois pour toules que cette
expression signilie « tribu ou société ayant à sa tête les descendants de Térach. u Eu
effet, l'appellation, d'ailleurs toute moderne, de Térachites désigne une famille de pa-
trons et de cliefs, et n'appartient pas aux gens qui leur sont subordonnes. Mais nous
ignorons le nom de ces derniers, et d'ailleurs l'usage a consacré une série d'expres-
sions beaucoup plus incorrectes, comme celles de société carlovingienne, de civilisa-
tion achéménide, etc.
Je dis « bien plus incorrectes » parce qu'il y a tout lieu de croire qu'ici les chefs
et la plupart au moins de leurs subordonnés sont de même race: vraisemblablement
même, ils descendent tous d'un auteur commun et sont unis par des liens de parenté
plus ou moins rapprochés. C'est là d'ailleurs un fait assez fréquent dans les lribu>
orientales, et que le docteur Delbet a en particulier constaté à liousrah {Les Ou-
vriers européens, IL p. 309, 318^.
152 LA SCIENCE SOCIALE.
de traîneau garni de pierres ou de pointes métalliques. Le dé-
piquage une fois terminé, la paille est à peu près hachée et très
propre à servir de nourriture aux animaux d'étahle. Il y a en
outre à soigner toute l'année les bœufs de labour, les ânes et les
chameaux employés aux charrois; puis à faire paitre le trou-
peau de vaches pendant la belle saison, et à le nourrir plus ou
moins complètement à Fétable pendant la mauvaise (1). Enfin
les cultures arborescentes, et surtout la vigne, sont l'objet de soins
tout particuliers ^2).
A ces divers travaux, il y a lieu de croire que le patriarche
préside en personne ; il donne au moins les ordres et en surveille
l'exécution. Cependant, quand il a plusieurs fils, l'un d'entre
eux, peut-être celui dont il projette de faire son héritier associé,
parait rester auprès de lui pour l'assister : tel est , semble-t-il ,
le rôle de Joseph vivant à Hébron sous le toit paternel , tandis
que ses frères sont avec les troupeaux dans la montagne; son
rêve des gerbes indique bien qu'il fait personnellement de la
culture (3).
ABousrah, chez Mohammed ben Mogdad, la tache que j'attribue
à Joseph est dévolue au frère cadet. Au-dessous de ce dernier et
à la tête des ouvriers agricoles, apparaît un vieux domestique,
(( le cheikh des laboureurs », qui est chargé de la transmission
des ordres et de la surveillance générale. Sans doute « l'ancieu de
la maison qu'Abraham a chargé de toutes ses affaires (i) », et
qu'il envoie chercher une épouse à son fils, n'est pas autre chose
que ce domestique, ayant pris par suite de la jeunesse d'isaac
une importance plus grande. Est-il esclave, est-il libre? le texte
ne permet pas de le dire. Mais ce que je puis affirmer, c'est qu'on
a tort de confondre, comme on le fait couramment, cet « ancien
de la maison » avec Éliezer « fils de propriété » (5). Leurs
rôles à l'un et à l'autre sont tout à fait différents. Éliezer est un
(1) Voir à ce sujet, dans la monographie de Bousrah, les pages 320, 325 et surtout
380 et suiv. {Les Ouvriers Européens, II).
(2) XVII, 28, 37. A rapi^rocher l'histoire bien connue de Noé, IX, 20, 21.
(3) XXXVII, 5 et suiv.
(4) XXIV, 2.
(5) XV, 2.
LES PATRIARCHES BIBLIQUES. 453
associé, un fils adoptif, par conséquent un égal ou à peu près;
l'ancien de la maison est une sorte d'intendant, et, somme toute,
un serviteur.
L'atelier agricole est d'une direction facile; il est peu étendu,
et jouit d'une sécurité relative par suite du voisinage de Tagglo-
mération dont on fait partie. L'atelier pastoral est bien plus
exposé et demande une vigilance toujours en éveil. Les trois
quarts de Tannée, il est sans contact possible avec sa base d'opé-
ration; lancé à la recherche des pAturages à travers les solitudes
du désert ou les défilés de la montagne, il ne peut compter que
sur lui-même. Et les difficultés sont nombreuses sur la route :
tantôt ce sont des querelles avec des urbains lésés dans leurs
cultures, des démêlés pour un puits ou une fontaine, des em-
buscades ou des razzias à éviter, ou l'offensive à prendre contre
des pillards. Sans doute les bergers des autres familles de la cité
sont dans le voisinage, mais il est souvent impossible de se rap-
procher assez pour se sentir les coudes; car ce n'est pas seule-
ment contre l'hostilité des hommes, c'est aussi contre la pau-
vreté des pâturages qu'il faut lutter, et on n'arrive à ce dernier
résultat qu'en garnissant une certaine surface. Aussi tous les
jeunes de la famille sont là, qui avec un troupeau, qui avec un
autre; et ils sont là en armes, et les voilà aussi soldats que pas-
teurs. Quand une action commune est nécessaire, c'est l'ainé, ou
à défaut le plus capable, qui prend la direction de ses frères. Si
les fils sont peu nombreux, il leur faut évidemment sur certains
points des surveillants responsables, dont le rôle rappelle celui
de l'ancien de la maison auprès du patriarche.
Voici donc indiqué à grands traits l'état-major des deux grou-
pes de travail, les patrons et les contremaîtres de nos deux ate-
liers. Voyons maintenant quel est le personnel sous leurs ordres,
quels sont les ouvriers.
Une analyse attentive des textes nous permet de les répartir en
trois catégories : d'abord des esclaves, puis des salariés libres, en-
fin des partiaiies dont le contrat a des analogies avec celui de
nos métayers modernes.
Les esclaves sont assez nombreux, car d'après les textes, ils
154 LA SCIENCE SOCIALE.
constituent un élément appréciable de richesse (1). Ils ont été
achetés ou reçus en cadeaux (2) ; ou bien ce sont des fils de vain-
cus enlevés tout jeunes à leur famille (3), ou bien ils sont nés de
parents esclaves au foyer du maître. Dans tous les cas, le régime
auquel ils sont soumis est doux ; ils font pour ainsi dire partie de
la famille, et sont nourris et vêtus à peu près comme leurs maî-
tres; telle a été de tout temps leur situation dans les commu-
nautés familiales de notre Orient.
A cette douceur de régime nous pouvons assigner deux cau-
ses : d'abord et surtout le peu d'intensité du travail en général;
puis la facilité avec laquelle les esclaves s'échapperaient vers la
montagne ou le désert; ils ont là, à droite ou à gauche, un asile
sûr et toujours à leur portée.
Cela est vrai des esclaves laboureurs et l'est plus encore des
esclaves pasteurs. On est bon pour eux tous, par tendance géné-
rale et par nécessité. Cependant, quand il en est besoin, le pa-
triarche sait les châtier ou les vendre. Bien plus, il peut mani-
festement, dans les cas graves, les punir de mort. Tout cela est
la conséquence de son droit de propriété.
A côté des esclaves, prennent place des serviteurs libres, en-
gagés pour un temps : « Parce que ta es mon parent, dit Laban
à Jacob, me serviras-tu pour rien? Dis-moi quel sera ton sa-
laire (4) ! » Cela veut dire clairement qu'on emploie des hommes
libres et qu'on les paie.
A Bousrah, les domestiques libres sont nourris et haJ)illés
par la famille qui les emploie. Ils reçoivent en outre une partie,
ordinairement le quart, du froment récolté sur le terrain qu'ils
ont à cultiver, et une quantité d'orge variable suivant les circons-
tances. Ils sont logés dans la famille quand ils sont célibataires,
et demeurent au dehors quand ils sont mariés. Ce sont, en
somme, des salariés intéressés.
« Parfois, poursuit le monographe, le contrat de louage a de
(1) XII, 16; XXX, 43.
(2) XVIl, 12, 23, 27; XII, 16.
(3) XXXIV, 29.
(4) XXIX, 15.
LES PATRIARCBES BlULIOLES. 1 0,")
tout autres bases. Ainsi il arrive que le domestique travaille peu-
dant plusieurs années dans une famille sans recevoir autre chose
que la nourriture, le vêtement et quelques cadeaux sans impor-
tance; mais il est alors stipulé qu'après un délai fixé il lui sera
alloué des avantages spéciaux. Ordinairement, on lui promet en
mariage une des filles de la maison, qu'il obtient ainsi sans avoir
payé aucune dot; mais il faut pour cela qu'il soit parent de la
famille à un degré quelconque, parce que l'habitude du pays est
de ne faire les mariages qu'entre cousins et cousines. Ce contrat
rappelle celui que Jacob fit avec Laban pour obtenir Rachel en
mariage. Quelquefois même, à ce qu'il parait, il arrive aujour-
d'hui, comme aux temps bibliques, que le père de la jeune fdle
traîne en longueur, et réclame de la part de son gendre futur
des prolongations de service contraires aux conventions primi-
tives (1). » La conservation de ce trait de mœurs si spécial ne
fait-elle pas toucher du doigt l'immobilité sociale de notre ré-
gion de confins?
Dans la première partie de son séjour à Charan, Jacob est un
salarié; il sert quatorze ans en vue d'un avantage déterminé
d'avance : la main des deux filles de Laban. Mais à partir du
moment où il déclare qu'il entend travailler désormais pour sa
maison, il est clair qu'il s'établit dans une certaine mesure à
son compte : il devient le tenancier de son beau-père. A côté des
deux catégories de travailleurs, libres et esclaves, employés aux
ateliers patronaux même, l'histoire de Jacob nous montre donc
d'autres patronnés plus indépendants : ce sont despartiaircs, aux-
quels le Térachite confie des troupeaux à titre de cheptel; ce que
l'on fait encore à Bousrah (2). Le contrat qui intervient alors peut
revêtir des formes variées, Jacob nous Tapprend lui-même (3 .
Cependant le texte permet d'en conjecturer les clauses les plus
générales : le berger s'oblige à tenir au complet et en bon
état le troupeau qui lui est confié, puis à remettre au proprié-
taire une quote-part du croit et des sous-produits; moyennant
(1) Lea Ouvriers Européens, If, p. 377 à 379.
(2) Ihid., 11, p. 307. Pour les conditions du marché, voir les budgets, p. 355.
(3) XXXI, 7 et suiv.
156 LA SCIENCE SOCIALE.
quoi, le surplus des agneaux, des laines et du laitage reste sa
propriété (1). Chez Mohammed, il aurait droit en outre à une
certaine quantité de blé pour sa nourriture.
Ce contrat pastoral ne peut guère avoir son équivalent dans la
culture; le sol est à peine approprié, et les terres vacantes sont
en grand nombre. Le métayage cultaral proprement dit man-
querait donc de bases. Il n'y a guère de place que pour des lo-
cations d'animaux de labour à titre de cheptel (2).
II LA TRIBU ET LE CLAN D ESSAIMAGE.
Nous venons de dégager, dans la mesure où le texte le permet,
les relations de la famille patronale avec les familles ouvrières
qui reçoivent d'elle leurs moyens de subsistance: Pour compléter
ce que nous avons à dire de la vie privée, il conviendrait mainte-
nant de rechercher les liens qui rattachent les familles patro-
nales entre elles. Malheureusement les indications manquent à
peu près complètement ici. Nous pouvons simplement affirmer
que les liens du sang jouent un rôle considérable, tout comme
chez les Kurdes, les Arabes et les Arméniens de nos jours. Rap-
pelons, à titre de preuve et d'exemple, l'importance que l'on at-
tache aux mariages consanguins, lesquels ont manifestement
pour but principal de resserrer les liens de parenté. Des dis-
tances parfois considérables ne sont pas un obstacle à ces ma-
riages : c'est ainsi qu'Isaac et Jacob, devenus habitants de la terre
de Chanaan, n'hésitent pas à prendre femme au Pays d'entre
deux fleuves. D'ailleurs, à notre époque, on fait encore comme
eux : c'est ainsi que le guide de lady Blunt, originaire de la ré-
gion de Damas, consent à la diriger jusqu'au cœur de l'Arabie
parce qu'il y trouvera, dans le Néfoud, une cousine qu'il veut
épouser (3).
(1) Sur le marché de Tacob avec Laban, voir \XX, 31, 32; XXXI, 38, 39.
(?.) Ces locations d'animaux de labour se font à Bousrah. {Les Ouvriers Européens,
II, p. 380.)
(3) Blunt (ladyAnn), Voyage en Arabie; pi Icrinayc au Nedjeb. Hachette 1882.
LES PATRIARCHES BIBLIQUES. lo7
Les relations familiales si précieusement conservées avec des
parents demeurant au loin n'oltVent guère que des avantages
commerciaux. Mais à des parents habitant à une faible distance,
on demande aide et protection en une foule de circonstances.
Dans ce dernier cas, la parenté groupée autour de la branche
aînée représente l'une des pierres de l'édifice qui s'appelle le
clan ou la tribu; ou même, si elle est très nombreuse, elle cons-
titue à elle seule le clan tout entier, qui est alors complètement
et uniquement familial.
Ce que je viens d'exprimer dans cette dernière phrase nous
fait franchir la distance presque insensible qui, dans une société
comme celle des Térachites, sépare les derniers groupements de
la vie privée des premières manifestations de la vie publique.
C'est donc le moment de nous demander ce qu'est le clan chez
nos gens, et si parfois notre patriarche n'a pas été à la tête de ce
clan.
Un des plus beaux épisodes de la vie d'Abraham nous raconte
l'expédition guerrière dans laquelle il délivre Lot des mains de
Chodorlahomor, roi du Sennaar. Sa petite armée comprend un
contingent fourni par ses alliés Aner, Eshcol et Mamré : nous ne
nous en occuperons pas; puis une troupe qu'il commande direc-
tement et qui est bien à lui : <^ trois cent dix-huit jeunes gens ses
fidèles « ou » ses affidés, nés dans sa maison » dit le mot à mot (1).
Qu'y a-t-il sous cette expression complexe? Que sont ces « fidèles
nés dans la maison »? Évidemment les hommes du clan en état
de porter les armes! C'est bien le premier sens qu'offre à l'esprit
le mot « ses fidèles », ou « ses affidés » ; il implique nettement
l'idée de gens libres accourus de leur plein gré et sur le dévoue-
ment desquels on peut compter. S'il était seul, le sens que j'indi-
que ne ferait doute pour personne ; la difiiculté commence avec le
second terme « nés dans sa maison ». Nos souvenirs classiques
évoquent aussitôt l'idée d'esclaves, et l'on traduit sans hésiter
par veniaciiiiis, comme le fait la Vulgate. Va-t-on du moins se
demander si les deux termes ne hurlent pas l'un à côté de l'au-
;i)xiv, p. 14.
T. XXV. 12
158 LA SCIENCE SOCIALE.
tre, s'ils n^accouplent pas deux idées contradictoires? Pas le
moins du monde, car, à la distance où nous sommes d'Abraham,
on suppose couramment cjue nous ne pouvons rien savoir d'exact
sur son milieu social, et l'on passe bravement. Que si cependant,
au lieu du sens de vernaciihis, on avait pris celui de gentilitius,
toute difficulté cesserait : au mot de « maison » on aurait sim-
plement attaché une idée plus extensive, et la philologie n'au-
rait rien à dire: c'est ainsi qu'en latin domesiticus et familiaris
ont un sens restreint et un sens étendu. Du même coup, le texte
deviendrait clair : « Il arma trois cent dix-huit fidèles apparte-
nant à son clan familial. »
D'ailleurs comment imaginer Abraham seul, depuis son dé-
part de Charan jusqu'à sa mort, au milieu de plus de trois
cents esclaves? N'est-il pas évident qu'au bout de très peu de
temps, par le fait même des circonstances, tout ce monde aurait
reconquis sa liberté, et ne serait resté auprès de lui que de
son plein gré? Ce serait, sous une autre forme, ce clan que l'on
ne veut pas voir !
xMais le sens c|ue je propose, celui de « fidèles du clan familial »,
est cent fois préférable, parce qu'il est tout à fait dans les ana-
logies sociales : l'effectif armé des tribus syriennes se compose
à peu près uniquement de gens libres, et elles ont toutes con-
servé des allures ou des appellations familiales, analogues à ce
que j'admets ici. On pourrait même croire que ces gens du clan,
nés dans la maison, ou au moins leurs chefs, appartiennent à la
parenté d'Abraham. Car Laban, son cousin, a un clan dont l'or-
ganisation est nettement familiale : « Prenant avec lui sa parenté
proche, il se mit à la poursuite de Jacob (1). »
D'ailleurs à Bousrah, tout le village tient au cheikh par les
liens du sang, et les villages voisins aussi. Mohammed, ajoute
le docteur Delbet, peut, au premier appel, grouper autour de
lui trois cents hommes de sa parenté (-2). Voilà vraiment une
troupe de guerre qui parait ressembler, autant par sa composi-
tion que par son nombre, à la petite armée d'Abraham î
(1) XXXI, 23.
(2) Les Ouvriers européens, II, p. 309, 318.
LES PATRIARCUES lilBLIULES. 159
Une fois reconnu le sens que le récit de l'expédition contre
Ghodorlahomor impose au mot « maison », le clan patriarcal,
la tribu, apparaît nettement un peu plus loin, dans une circons-
tance où son omission serait bien invraisemblable. Dieu, en
signe de l'alliance qu'il conclut avec Abraham, lui ordonne de
circoncire tous les mâles, lui d'aJjord et Ismaël son fils; puis
« ceux qui sont nés dans la maison », les genlilitii suivant nous,
et enfin « les gens achetés, appartenant à une autre race (Ij >;.
Hypnotisés par les souvenirs classiques, les interprètes ont l'habi-
tude de voir dans ce texte les deux catégories d'esclaves désignés
à Rome par les termes de vernœ et à'emptitù. Mais la générosité
et la justice divines n'imposent-elles pas en quelque sorte notre
traduction? Gomment auraient-elles pu laisser en dehors de
l'alliance céleste, à laquelle sont admis les esclaves, les membres
du clan qui s'étaient librement associés à l'obéissance du Père des
croyants?
Si maintenant nous cherchons à évaluer l'ellectif total du clan
d'Abraham, femmes, vieillards et enfants compris, il faudra mul-
tiplier par cinq, d'après l'usage oriental, le nombre d'hommes en
état de porter les armes. Notre patriarche se trouve ainsi à la tête
de seize cents âmes environ.
Quelques années auparavant, Lot était avec lui dans la terre
de Chanaan. « Lui aussi, nous dit le texte, avait des tentes ('2). »
Voilà une expression qui de tout temps, dans la région, a désigné,
non pas la domesticité, mais la tribu d'un chef (3). Et l'auteur
sacré ajoute presque aussitôt que Lot dut se séparer de son oncle,
parce que le pays ne pouvait les contenir; la maison de Lot
n'était donc pas une quantité négligeable à coté de la maison
d'Abraham; mettons, pour avoir toutes les chances de ne pas
dépasser la vérité, que Lot eût moitié moins d'hommes qu'Abra-
ham : nous atteignons ainsi au bas mot un total de deux mille
cinq cents personnes pour les deux tribus réunies.
(1) XVII, 12.
(2) XIII, 5.
(3) Voir à ce sujet Georges Hamdi (trad. de l'arabe par Hiiarl), Note sur les tribus
arabes de la Mésopotamie, 187'J, très intéressant extrait du Journal AsiatiffuCf pas-
sim, et tous les voyageurs.
460 LA SCIENCE SOCIALE.
Arrivé au passage où il est question de la séparation de nos
deux patriarches, le docteur Reuss, bon linguiste, mais sociolo-
gue très primitif, trouve que le mythe ethnographique apparaît
clairement : « Si Lot et Abraham avaient été réellement des
individus, il y aurait bien eu assez de place pour eux, malgré
la présence des Cananéens (V. » Mais, vénérable maître, où
donc l'auteur sacré vous a-t-il dit que les deux patriarches voya-
geaient seuls? Ne voyez-vous pas maintenant qu'il leur suppose
au contraire un nombre très respectable et très encombrant de
compagnons?
Que si maintenant nous cherchons où Abraham et Lot ont re-
cruté tout ce monde, « A Charan, répond la Genèse; ils sont par-
tis de là avec leurs femmes et leurs biens et les âmes qif'ils s'é-
taient acquises (2). » C'est là encore, pour le dire en passant, une
expression bien flottante pour l'exégèse, et qui reçoit de la
Science sociale un sens net et précis !
Et comme on n'est à Charan que depuis peu de temps, comme
Térach et Nachor qui y restent, n'y restent pas seuls (3), il faut
bien qu'au départ d'Our Kasdim la tribu ait présenté un effectif
de plusieurs milliers de personnes : et voici à son tour Térach
à la tête d'une tribu et d'une tribu très nombreuse !
Passons maintenant à la descendance d'Abraham. Isaac, son
lils unique, lui succède évidemment, et dans le premier épisode
qui suit la mort de son père, il a les allures d'un chef puissant
et redoutable : si bien que les habitants de Gérard prennent om-
brage de lui : « Va-t'en , lui dit Abiniélec qui a cependant
une petite armée (i), va-t'en, tu es beaucoup plus fort que
nous (5) ! »
Quelque trente ou quarante ans plus tard, la scène a bien
changé. Isaac n'est même plus le maître à son foyer. 11 est tout
à fait incapable de défendre sa femme contre les tracasseries de
ses belles-filles, et Jacob, son fils préféré, contre les violences et
(1) Reuss, la Bible, trad. nouv. Paris. 1879, l'Histoire saiate et la Loi, I, p. 344.
(2) XII, 15.
(3) C'est ce qui résulte clairement de XII, 1.
. (4) XXVI, 26.
(5) X.VVI, 16.
LES PATRIARCHES BIBLIQUES. 101
les menaces de mort d'Esaii. Tout ce qu'il sait faire pour Jacob,
c'est de l'engager à prendre la fuite.
Plus tard, quand ce même Jacob revient en Chanaan, il trem-
ble à la pensée de se trouver de nouveau en face de son frère
Ésaiï. Va-t-il appeller à son secours leur père commun, qui est
d'ailleurs moins éloigné quÉsaii lui-même? Il n'y songe pas un
instant. Il envoie des messagers à son frère au pays de Séir, dans
le territoire d'Édom, et leur donne cet ordre : « Vous direz A
mon seigneur Ésaû que Jacob, son serviteur, voudrait trouver
grâce à ses yeux (1). »
Il est bien clair qu'lsaac ne compte plus, et qu'en revanche
Ésaû est tout-puissant parmi les Térachites. Et cela s'explique
aussitôt : ce dernier apparaît à la tète de quatre cents hommes;
il a donc environ deux mille âmes dans sa dépendance, un effec-
tif plus considérable que celui d'Abraham lors de son arrivée
en Chanaan. En face de la solitude impuissante d'Isaac , de
nouveau soulignée à la page suivante par son inaction loi*s des
dangers que fait courir à Jacob le massacre des Sichémites,
l'hypothèse qui se présente le plus naturellement à l'esprit, c'est
que, peu de temps après la bénédiction donnée à Jacob, Isaac
a laissé échapper le pouvoir; Ésaû Ta supplanté et a emmené à
sa suite au pays de Séir la masse de la tribu, heureuse d'échap-
per enfin au contact des fils de Chanaan. A cette époque d'ail-
leui's, Isaac « était déjà avancé en âge, et ses yeux s'étaient
affaiblis au point qu'il ne voyait plus » (2). Les incapacités phy-
siques étaient venues s'ajouter chez lui à la mollesse de carac-
tère, déjà évidente dans ses rapports avec Abimélec. Nous
verrons plus loin que les analogies sociales autorisent ici l'hy-
pothèse de la dépossession d'un chef devenu incapable, au pro-
fit d'un fils.
Lorsqu'Isaac « est ajouté à ses pères », c'est Jacob qui ha-
bite après lui la région d'Hébron. Dans tout ce que nous savons
de celui-ci, il apparaît comme un simple particulier gérant son
avoir personnel, sans aucun souci d'ordre général. Vraisembla-
(1) XXXII, 3, sui?.
(2) xxvii, 1.
16:2 LA SCIENCE SOCIALE.
blement ses fils sont seuls sur la montagne, tout au plus avec
quelques serviteurs, lorsqu'ils vendent Joseph aux Madianites;
le mystère dont leur félonie reste entourée ne se concevrait
pas si tous les bergers d'un clan nombreux étaient dans les
environs. Puis, quand sur\dent la grande famine de sept ans,
un chef, obligé de pourvoir au ravitaillement de toute une
tribu, organiserait une véritable expédition pour l'Egypte : au
lieu décela, ses dix fils se joignent modestement à une caravane
formée en dehors d'eux (1), et toute la suite du récit en fait
d'assez minces personnages. Évidemment Jacob n'a pas trouvé
un clan tout fait dans l'héritage de son père ; et, chose plus
étonnante encore, malgré son savoir-faire si exceptionnel, mal-
gré le souvenir d'Abraham qui plane au-dessus de lui, il n'a pu
réunir les débris du clan ancestral : n'est-ce pas la preuve que
ce clan tout entier a émigré à la suite d'Ésaû ? Nous pourrons donc
prendre au pied de la lettre l'affirmation de l'auteur sacré que
Jacob et sa descendance émigrent seuls vers la terre de Gessen.
Mais il est grand temps de se demander quels ont été les
attributions et le rôle du chef térachite au milieu de ses gens.
Or le clan qui l'accompagne est un clan migrateur, un clan
d'essaimage. Pour bien comprendre ce qu'est ce clan et saisir
ce qu'il a de particulier, il faut d'abord se faire une idée de
ce qu'a dû être le clan normal du type, c'est-à-dire le clan
sédentaire, dans l'agglomération urbaine. Ici, comme plusieurs
fois déjà, je compléterai les inductions tirées du texte par la
monographie de Bousrah : je le ferai d'autant plus légitime-
ment que la famille et le patronage se ressemblent de très
près chez nos Térachites et dans le village du cheikh Moham-
med, cela est clair, maintenant; nous sommes donc scientifique-
ment amenés à conclure qu'il en va de même pour les grou-
pements les plus élémentaires de la vie publique, lesquels ne
sont pas autre chose qu'une émanation spontanée et le couronne-
ment naturel de la vie privée.
(I) XLIT, 5.
LES l»ATRIARCnES BIBLIOt'ES. HJS
En général, le chef d'un clan communautaire a lesattrihutions
et les pouvoirs d'un patriarche dont les différents chefs de fa-
mille seraient les fils.
A l'intérieur, le cheikh de Bousrah est tout d'abord chargé de
maintenir la paix dans le village, comme de prendre et de faire
exécuter toutes les mesures utiles au bien général lu 11 est en
second lieu le juge naturel des contestations qui s'élèvent entre
deux familles (2). Cette fonction judiciaire est d'ailleurs exercée
dans tout notre Orient par le chef de la cité quel qu'il soit ; le
khalife ou le sultan arabes rendent la justice en personne,
comme le dernier cheikh de village. Nous pouvons donc affir-
mer sans crainte que le Térachite, chef de cité, ne manque
pas à ce double devoir d'administrateur et de juge.
Notre patriarche est en outre chef de religion. Ce rôle se ma-
nifeste d'une façon très apparente chez Abraham, qui est le
prêtre du clan comme il est le prêtre de sa propre famille ;
l'institution de la circoncision, dont j'aidéjà parlé, en fournit une
preuve directe. Nous nous rappelons qu'Abraham reçoit l'ordre
de circoncire non seulement sa descendance et ses esclaves,
mais aussi tous les membres de son clan.
Le Dieu de la Genèse n'apparait pas seulement comme le
maître suprême, le patriarche par excellence, à qui toute obéis-
sance est due; il a très souvent l'aspect d'un allié à la fois bien-
veillant et redoutable avec lequel on conclut des traités (3). Le
chef religieux n'est donc pas seulement un adorateur et un sa-
crificateur; il est aussi un intercesseur, un négociateur entre
Dieu et l'homme. Ceci nous amène à dire qu'à l'extérieur notre
Térachite est chargé des relations avec les autres clans de la
race et avec les étrangers sédentaires ou nomades. Ces relations
peuvent être pacifiques ou hostiles. C'est ainsi que le cheikh
de Bousrah représente la cité vis-à-vis de l'autorité centrale
résidant à Damas et vis-à-vis des Arabes du désert voisin (4). Il
(1) C'est ainsi quil répartit l'impôt et le perçoit (p. 32i).
(2) Les Ouvriei's européens, t^. 324, 313, 314.
(3) XII, 3; XV. 18; XVII. passim, etc.
(4) Les Ouviiers européens, II, p. 324.
46 i LA SCIENCE SOCIALE.
dirige aussi les expéditions militaires, quand elles sont devenues
nécessaires, malgré le caractère plutôt pacifique de la race (1).
La tâche de chef de clan est onéreuse et parfois absorbante ;
à titre de compensation Mohammed reçoit des habitants de
Bousrah différentes indemnités pécuniaires (2); c'est là d'ailleurs
un fait général qui se répète sous une forme ou sous une autre
dans tous les groupements Kurdes ou arabes; partout des re-
devances en nature ou en argent se perçoivent au profit du
cheikh (3). Évidemment il en est de même pour nos chefs té-
rachites ; et nous pouvons affirmer qu'ils trouvent non seule-
ment dans la grandeur morale de leur rôle, mais aussi dans
les impôts qu'ils prélèvent, une compensation équitable, et
probablement des profits qui ne sont pas à dédaigner; ce n'est
pas d'aujourd'hui que toute peine mérite salaire.
Malgré le silence des textes, qui d'ailleurs ne se proposent
pas de tout dire, notre Térachite est fort probablement assisté
et contrôlé dans sa mission par les principaux chefs de famille
réunis en conseil. Ce sont eux qui ont dû le mettre à la tête
de la tribu, car si la tradition générale de l'Orient veut que
le pouvoir ne sorte pas de ce que l'on pourrait appeler la fa-
mille régnante, l'hérédité se borne à cela, et ce sont les an-
ciens qui, dans le jeu normal des institutions, désignent tel ou
tel membre de cette famille. Ce même conseil dépose le chef
incapable, sauf à le remplacer par un de ses proches parents.
« Uaoud, nous dit le monographe de Bousrah, avait d'abord
été chef de village pendant quelques années, mais comme il
se montrait au-dessous de sa tâche, il fut déposé et l'on choisit
pour le remplacer son frère cadet (i). » I/hypothèse de la dé-
position d'Isaac, que les faits nous suggéraient tout à l'heure, est
donc légitimée par les analogies des types socialement voisins.
Selon toute apparence, cette fonction de chef de clan, est an-
cienne dans la famille de Térach et ses ancêtres Tont exercée
(1) Les Ouvriers euiopéens, p. 314.
(2) Ibid. p. 352, 324, etc.
(3) G. llamdi, ouvr. déjà cité, |>ass.
(4) Les Ouvriers européens, 11, p. 342.
LES FxVTRIARCIlES BIBLIQUES. 165
pendant des générations ; l'impression qui se dégage de la gé-
néalogie par laquelle Tauteui* sacré les rattache à Seni, souche
de leur race, est bien nettement que ces ancêtres ont été d'il-
lustres personnages. En tous cas, le jour où Térach va quitter
sans espoir de retour la vieille Chaldée et le foyer de son père,
il est inadmissible qu'il se mette seul en route avec des enfants
et des serviteurs, ou qu'il se joigne simplement à une caravane
d'étrangers; nous l'avons déjà dit, il eût été dans ce cas im-
possible à Abraham et à Lot de recruter leur tribu.
Cependant, ce que Térach emmène, ce n'est pas la tribu pa-
ternelle tout entière. 11 est clair, d'après les textes, que le père
de Térach et ses frères qui sont nombreux (1), restent à Dur
Kasdim ; assurément le gros du clan familial y est resté avec
eux. Ce qu'il faut nous représenter autour de notre fils de fa-
mille, c'est un clan nouveau, formé de toutes pièces, comme
ceux qui, aujourd'hui encore , dans la montagne kurde ou le
désert arabe, se constituent autour du fils de cheikh qui se sé-
pare de son père (*2) ; c'est un groupe dû à la libre accession
d'individus isolés ou de simples ménages essaimant des diverses
familles de la tribu. Mais cet essaimage lui-même à quoi est-
il dû? Pour quelle raison les jeunes, sortant ainsi de leur fa-
mille, s'attachent-ils à un chef nouveau? Et pourquoi ce chef,
abandonnant, luiaussi, le foyer de son père, se met-il àleur tête?
La question est d'importance et vaut la peine qu'on s'y arrête,
d'autant plus qu'en y répondant nous expliquerons du même
coup les déformations si profondes que nous avons constatées
dans la famille à la fin de notre seconde partie.
Dans la masse du clan tout d'abord, l'essaimage des jeunes a
pour cause principale, sinon unique, le dualisme de l'atelier fami-
lial, et la vie nomade qu'il impose aux lils malgré leurs aspirations
sédentaires. Séparés de leur père, nos jeunes bergers ont perdu
l'habitude de recevoir des ordres ; obligés de se gouverner eux-
mêmes, de pourvoir eux-mêmes à tous leurs besoins et à ceux des
(1) XI, 2.-..
(2) G. Hamdi, ouvr. déjà cité, p. U et 10.
166 LA SCIENCE SOCIALE.
troupeaux, ils se sont formés à l'action personnelle. Puis, sur
leur chemin, ils rencontrent parfois, nous l'avons déjà dit, d'assez
graves difficultés : les pourparlers avec les urbains, les luttes
avec les pillards de la montagne ou du désert leur enseignent
la prudence cauteleuse, la décision prompte. Taction énergique,
le courage qui ne tremble pas. Ils savent de bonne heure se
servir de leur tête et de leurs bras, et les voilà sûrs d'eux-mêmes.
La protection qu'offre la famille paternelle n'a plus grand prix
à leurs yeux, et la tutelle qu'elle impose leur devient odieuse; ils
ont soif d'indépendance.
Et en même temps, ils aspirent à devenir riches. Leur ori-
gine urbaine les met à même d'apprécier les avantages multi-
ples de la richesse : et voici précisément que les circonstances
leur ont donné le maniement de la fortune familiale : ce trou-
peau qu'ils ont dans les mains, c'est d'ailleurs un moyen d'en-
richissement rapide. Ils rêvent d'être pasteurs à leur compte, de
ne plus travailler que pour eux; ils en ont assez de vivre à la
dure sans autre résultat pratique que d'augmenter la situation
du père, et après lui du frère aine. Car s'ils sont copropriétaires
de l'avoir commun, à bien des points de vue ils n'ont sur cet
avoir qu'une nu-propriété: ils n'ont, en somme, la libre dispo-
sition de rien; et comme les membres de la fable, ils se fatiguent
de nourrir l'estomac!
Et puis on ne peut indéfiniment rester pasteur! En devenant
chef de famille à son tour, on reprendrait la vie sédentaire : il
serait si bon de vivre tout doucement à la ville; les fils que l'on
a et qui grandissent sont si bien faits pour prendre à leur tour
le troupeau en consigne î
Comme Jacob chez Laban incarne bien ces diverses aspira-
tions! « Assez longtemps, j'ai peiné et souffert pour toi, dit-il à
son beau-père : je veux maintenant travailler pour ma mai-
son! » Et aussitôt il se lance dans une grande entreprise pasto-
rale. Le voilà riche en peu d'années; et quand il a du bétail et des
serviteurs en quantité, il se retire des affaires; il va s'établir en sé-
dentaire aux portes de Sichem, et il passe le troupeau à ses fils. A
partir de ce moment, ce berger enrichi vit en propriétaire url)ain !
LES PATRIARCHES BIBLIQUES. 167
On conçoit maintenant qu'il y ait, dans la tribu, à chaque gé-
nération, une foule de jeunes gens prêts à sortir de la famille,
et à conquérir leur indépendance. Cependant tout ce qui reste
en eux de formation communautaire répugne à l'essaimage
isolé. Par contre ils sont tout prêts à partir en troupe, à cons-
tituer une tribu migratrice dans laquelle ils seront chefs de fa-
mille. Dès qu'un appel retentit, on demande au père un ou deux
araires, quelques animaux de bât, quelques têtes de bétail ; il
ne peut refuser ces légers cadeaux, qui sont loin de payer les
services que le fils a rendus à la communauté ; et Ton va trouver
le chef d'émigration. En peu de temps, celui-ci réunit un clan
jeune, ardent, — et pourtant homogène par suite de l'unité d'o-
rigine.
Évidemment ces divers mobiles, tout-puissants sur la famille
ouvrière, ont leur action sur les fils des chefs. Eux aussi, nous
l'avons vu, vivent en bergers; l'organisation du travail et la di-
vision de l'atelier sont les mêmes en haut et en bas ; donc aussi
leurs conséquences. Mais dans les familles de chefs, à cette pre-
mière cause de dislocation s'enjoint une seconde ; ici le rêve des
fils, ce n'est pas seulement d'arriver plus tôt à l'aisance et à la
vie sédentaire; c'est aussi et surtout de conquérir la situation
enviée de chef de tribu. Cette ambition, nous ne la prêtons pas
gratuitement à Térach et à sa descendance; car d'un côté elle
est justifiée par les émigrations fréquentes et répétées que nous
avons relevées au cours de notre deuxième partie ; d'un autre
côté, elle se retrouve aujourd'hui, avec ses conséquences, dans
les aristocraties Kurdes et Arabes.
De ces deux causes qui agissent ensemble sur nos jeunes chefs
pour les projeter au dehors, laquelle est la plus puissante ? Pour
le dire sûrement, il faudrait pouvoir mesurer et comparer les
déformations de la communauté dans la famille ouvrière et
dans la famille aristocratique. Or, l'analyse faite précédemment
n'a porté que sur l'aristocratie ; elle n'a pu atteindre la famille
ouvrière pour cette bonne raison que la Genèse ne la met pas
en scène. Il est donc à peu près impossible de répondre.
Il est clair que le groupement, ainsi formé par une libre ac-
168 LA SCIENCE SOCIALE.
cession, sera d'autant plus nombreux et d'autant mieux composé
que la valeur personnelle du chef inspire plus de confiance.
Aux besoins de Texpédition qu'il va diriger, nous pouvons
mesurer les qualités spéciales qu'on lui demande.
Ce que l'on a principalement en vue, c'est la fondation d'un
nouvel établissement cultural , au milieu de terres fertiles et à
portée de riches pâturages; le chef devra donc être à même de
diriger sa colonie dans le choix à faire. Chemin faisant, il aura
la tâche non moins délicate, de régler les marches de façon
qu'on se ravitaille facilement, et que le bétail souffre le moins
possible. Pour tout cela, il faut qu'il sache à fond les besoins des
troupeaux et de la culture, la valeur des différents sols et la qua-
lité des herbages. En un mot, il faut qu'il possède les connais-
sances patronales requises par l'atelier de travail de la race.
Isaac, qui montre si peu les qualités politiques du chef, est du
moins ce patron intelligent : il s'enrichit par la culture (1).
Puis on va s'avancer au milieu de populations plus ou moins
pillardes; et les villes ou les pasteurs à côté desquels on s'instal-
lera ne verront pas sans inquiétude ni sans méfiance les nou-
veaux venus. En face des uns et des autres, on devra être fort
si Ton veut être respecté. Assurément les hommes du clan ont
leurs armes bien en main, et se sentent prêts à l'attaque comme
à la riposte ; mais à leur tête , il faut un capitaine habile aux
coups de main, et s'imposantpar une valeur éprouvée. Abraham,
le vainqueur de Chodorlahomor, a bien été ce capitaine.
Mais en somme, pas plus que les cultivateurs de Bousrah, nos
gens ne sont des guerriers de profession; s'ils savent se battre,
ils préfèrent palabrer et parlementer. Comme les difficultés re-
naissent sans cesse, et sont bien plus grandes que dans le clan
au repos, le chef devra être un parfait diplomate. Sur ce point
encore, Abraham a rempli éminemment son rôle ; nous en avons
la preuve dans les alliances qu'il conclut à plusieurs reprises,
et dans sa générosité si habile à l'égard du roi de Sodome.
Lorsqu'en outre, chose importante dans un pareil milieu, notre
(1) XXVI, 12, 13.
LES PATRIAHCUES BIBLIQUES. 100
homme est le descendant d'une lignée de chefs, son succès est
certain : il réunit en quelques jours une tribu nombreuse, choisie
et redoutable.
Et cette tribu, il l'aura dans sa main si, à toutes les qualités
que nous venons de dire, il joint un grand ascendant moral; et
cet ascendant n'aura pas de bornes, si comme Abraham il est
l'ami de Dieu, s'il converse avec lui, s'il reçoit ses ordres, s'il est
le dépositaire de sa promesse! Dans ce cas, la tribu le suivra
partout, et jusqu'au milieu de la descendance maudite de Cha-
naan!
III. — CONCLUSIONS.
Nous savons aujourd'hui, et c'est une des constatations les plus
nettes de notre science, qu'une société n'est pas un assemblage
d'institutions et de mœurs dû au hasard ou au caprice des hom-
mes, mais bien une sorte d'organisme élaboré par la vie sociale,
et dont tous les organes, intimement liés entre eux, sont dans la
dépendance étroite de certaines lois qui régissent l'évolution de
chacun d'eux et leurs réactions mutuelles. Ces lois aussi généra-
les, aussi impérieuses et non moins fécondes que celles de la vie
animale, se divisent, comme celles-ci, en deux catégories : lois de
causalité qui règlent ce que l'on peut appeler la physiologie
sociale, lois de coexistence qui dominent la morphologie sociale.
Leur caractère universel une fois reconnu, il est clair que l'ana-
lyse d'une société quelconque doit toujours nous ramener en face
de leurs combinaisons plus ou moins complexes : c est d'ailleurs
ce que confirme invariablement l'observation, toutes les fois
qu'elle porte directement sur un type vivant.
En partant de là, par une induction très semblable à celle qui
a fait la paléontologie, nous affirmons sans hésiter que ces
mêmes loisont régné en souveraines sur les sociétés disparues ; et
de même que le naturaliste, grâce aux lois générales de la physio-
logie animale et de la zoologie comparée, peut, avec quelques
débris fossiles, reconstruire scientifiquement des types animaux
170 LA SCIENCE SOCIALE.
complètement disparus, nous voilà outillés de manière à restituer,
dans leurs grandes lignes et jusque dans leurs détails, des so-
ciétés mortes depuis de longs siècles. C'est là le fondement philo-
sophique et la justification de la méthode appUquée dans cet
essai.
Mais ce n'est pas tout: par une conséquence très intéressante
ici, Tanalyse sociale, scientifiquement conduite, permet d'appré-
cier, même pour une société disparue, l'exactitude sociologique
du document qui s'interpose entre elle et nous. On peut for-
muler à ce sujet trois règles pratiques :
Le type social qui se dégage de ce document peut-il se reconsti-
tuer jusque dans ses détails et montre-t-il, dans un organisme ho-
mogène, le jeu de nos deux catégories de lois? répond-il bien en
outre aux conditions de lieu et de temps indiquées par l'auteur?
Il V a les plus grandes probabilités du monde pour que la documen-
tation sociologique de ce dernier soit exacte, et que son œuvre re-
produise fidèlement la société qu'il a entendu décrire. Ces probabi-
lités se changeront en certitude si l'auteur vit dans le milieu et à
l'époque dont il parle, ou bien encore s'il appartient lui-même
à un milieu social différent dont rien ne transparait dans son
œuvre.
Par contre, si, tout en venant bien à l'analyse, le type est
en désaccord avec le lieu ou le temps qui lui est assigné, il y aura
gros à parier que l'auteur, sans doute avec les meilleures inten-
tions du monde, a décrit son état social à lui et non pas celui de
ses héros. C'est ainsi que les peintres du moyen âge ont naïve-
ment affublé les bourreaux du Christ des armures et des costumes
du moyen âge.
Enfin ce même type est-il incohérent ou inharmonique.
et présente-t-il des antinomies scientifiques nous devrons affirmer
que l'observation a été incomplète et que l'auteur y a suppléé par
des traits étrangers ou imaginaires ; ou bien encore l'œuvre qu'on
lui attribue n'est pas tout entière de sa main, et des retouches
postérieures y ont introduit des données sociales appartenant à
un milieu qu'il n'a pas connu. Et ces différentes fraudes, dès
qu'elles ont quelque importance, apparaissent aussi clairement à
LES PATRIARCHES BIBLIOUES. 171
Tanalyse sociale que les restaurations successives d'un monument
à l'examen archéologique. Il y a Jicau temps (|ue la science a
enlevé toute créance aux fantaisies zoologiques de certains
vieux conteurs plus amis du merveilleux que de la nature; non
moins sûrement nous pouvons aujourd'hui dénoncer les états
sociaux composés de toutes pièces, ou simplement falsifiés.
Évidemment nos conclusions seront d'autant plus certaines que
les types socialement voisins auront été mieux étudiés, et nous
fourniront des points de comparaison plus sûrs. La valeur de
notre travail sera aussi en raison directe du nombre ou de l'im-
portance des faits sociaux contenus dans les textes à étudier. A
ce second point de vue, les trente et quelques chapitres consacrés
aux Téraclîites sont particulièrement riches, car nous avons
pu en extraire environ cinq cents fiches, abstraction faite des
passages relatifs à la vie égyptienne dans l'histoire de Joseph.
Malheureusement, au premier point de vue nous sommes beau-
coup moins bien partagés; la monographie de Bousrah, fort
remarquable d'ailleurs, est la seule étude méthodique qui porte
sur un type géographiquement ou socialement voisin du nôtre.
Je souhaite que de nombreuses monographies orientales viennent
bientôt préciser et rectifier la reconstitution essayée ici.
Sous bénéfice de cette réserve, n'est-il pas clair que le type té-
rachite, malgré les imperfections de notre analyse, pré-
sente une cohésion vraiment frappante? Pas un seul des faits
sociaux fournis par les textes, malgré leur nombre et leur diver-
sité, n'est resté en Tair; tous au contraire ont retrouvé une place
rationnelle, et lorsqu'ils l'ont retrouvée, mille liens naturels
sont apparus qui les soudent les uns aux autres, et en font un
ensemble d'autant plus frappant qu'il est manifestement dû non
pas à des inventions ingénieuses de l'esprit, mais bien à des
relations étroites de causalité ou de coordination, tenant aux en-
trailles même des choses. En cent endroits divers, nous avons
constaté qu'un phénomène social agit comme cause productrice
ou modificatrice à l'égard d'un autre phénomène et parfois de
toute une série de phénomènes. Nous avons vu en même temps que
17:2 La SfiiENCK sociale.
chaque organe social présente avec l'ensemble des autres organes
une consonance, une harmonie indiscutables; et le plus frappant
de l'affaire, c'est que ces rapports de cause à effet ne sont pas
quelconques : ils sont commandés par les lois déjà connues de
la physiologie sociale; de même ces corrélations harmoniques,
au lieu de se manifester d'une façon quelconque, présentent un
véritable parallélisme avec certains types vivants antérieure-
ment décrits. La société térachite est donc incontestablement le
produit à la fois un et complexe des lois générales qui en ont éla-
boré les organes et les ont constitués à l'état de corps social.
Non seulement toutes les parties de notre type présentent une
harmonie frappante, mais il est lui-même en complète har-
monie avec le lieu; il est admirablement localisé. Au point de
son évolution où nous le saisissons, il est le produit manifeste
des confins culturaux. C'est là seulement qu'a pu se développer
complètement ce double atelier qui est le caractère le plus ori-
ginal de la société térachite; c'est là seulement, au seuil du
désert et de la montagne, que l'art pastoral trouve des pâtu-
rages d'hiver à portée des pâturages d'été, permettant la pra-
tique du nomadisme toute l'année, tandis que la culture peut
se développer à l'aise dans un sol fécondé par les eaux et les
alluvions descendues des sommets. Ailleurs les conditions préa-
lables du problème ne se réalisent plus ; dans le désert, la cul-
ture est impraticable et le troupeau de vaches impossible; dans
la montagne, la stabulation plus ou moins complète s'impose
pendant l'hiver, même pour le troupeau de moutons, et le pas-
teur est sédentaire six mois de l'année. Ce n'est donc pas le
caprice de l'auteur, c'est la vérité sociale qui assigne pour ber-
ceau à notre type les confins chaldéens, et l'amène, par les
confins de la Mésopotamie, aux confins de Chanaan.
Bien localisé, le type térachite est également bien daté. Con-
sidérons-le d'abord en lui-même, et nous verrons que les
nuances sociales entre un Térachite et un autre répondent bien
à la différence des temps et des circonstances indiqués par le texte.
Par exemple, Laban est un Abraham fixé au sol, et Abraham n'est
pas autre chose qu'un Laban en mouvement; l'auteur n'a garde
LES PATRIARCHES BIBLIQUES. il'i
de donner à l'un les traits différentiels qui conviennent à l'autre.
Considéré maintenant dans l'histoire générale de la race, le type
térachite, avec son aptitude si remarquable à rémierration col-
lective, convient à merveille à l'époque qui voit le long exode
de la race à partir de la basse Chaldée jusqu'en Egypte, par la
longue voie des confins. Puis il prépare et explique fort bien
l'âge suivant; la captivité en Egypte ne se serait produite ni
avec un type plus sédentaire qui serait resté en Chanaan comme
les indigènes, ni avec un type plus nomade qui aurait échappé
à la contrainte pharaonique. Il y a dans tout cela, entre les
lieux, les temps et les faits sociaux, des harmonies qui ne s'in-
ventent pas.
En résumé, l'état social attribué par la Genèse aux ïérachitesse
tient tout d'une pièce malgré la variété de ses parties, et, déplus, il
cadre à merveille avec ce que l'on peut appeler les conditions
extrinsèques du problème. C'est la preuve à peu près absolue que
cette société, telle que nous la donne le texte sacré, a été réellement
et complètement élaborée par la vie sociale, et cela précisément
aux lieux et aux temps indiqués. Eu d'autres termes, c'est la
preuve à peu près absolue que le type térachite est historique, et
que son historien a été scrupuleusement exact dans ses tableaux,
soit qu'il ait vu de ses yeux les institutions qu'il décrit, soit que,
placé au dehors, il ait été préservé de toute erreur par l'inspira-
tion divine.
Déjà très forte par elle-même, cette double conclusion se for-
tifie encore, lorsque, avec les lumières de la Science sociale, on
jette un coup d'oeil sur la suite des temps. On voit voit alors
bien vite que le type juif, à l'époque des Rois, est bien loin du
type térachite. Entre Abraham et David, la race a fait une
évolution considérable qui s'est traduite par des différences so-
ciales importantes; j'espère le montrer dans une étude ulté-
rieure. Si donc la Genèse était l'œuvre ou d'un prêtre contem-
porain de Salomon, ou d'un nabi vivant aux approches de la
captivité de Babylone, nos patriarches, sortis d'un cerveau trop
moderne, auraient une tout autre physionomie; ce seraient des
prêtres du neuvième siècle ou des nabi du septième!
T. XXV. 13
174 LA SCIENCE SOCIALE.
S'il est inadmissible que la Genèse ait été l'œuvre d'nn contempo-
rain des Rois, à plus forte raison faut-il renoncer à la théorie
qui voudrait voir en elle une compilation indigeste d'allégories
mythiques, de souvenirs légendaires ou de paraboles morales,
dus aux époques, aux auteurs et aux mobiles les plus divers. Ce
qu'aurait infailliblement donné à l'analyse ce mode de composi-
tion, ce serait, comme je le disais en commençant, une marque-
terie d'éléments disparates, un assemblage d'organes hétérogènes,
une sorte de monstre social. Il est clair que nous en sommes
loin.
Et maintenant, tout ce que je viens de dire se rapportant
uniquement à l'historicité de l'état social décrit dans la Genèse,
que faut-il penser de l'historicité des faits et des personnages
eux-mêmes que cet état social encadre? La question est tout
autre, et n'appartient plus au domaine propre de la Science so-
ciale. Il semble cependant que nous en ayons tout à l'heure indi-
qué la solution, en disant que l'auteur a connu par lui-même ou
par des témoins sûrs le milieu social qu'il décrit. Il suit de là en
efïet qu'il a vécu tout près de ses héros. Il a donc dû être aussi très
exactement renseigné sur leurs faits et gestes. Sa véracité, bien
constatée lorsqu'il s'agit des institutions, nous est un sûr garant
de sa véracité lorsqu'il s'agit des faits.
Aux amis de la Bible et de l'Orient que cet essai a pu inté-
resser, qu'il nous soit permis en terminant d'exprimer un
vœu : celui de les voir travailler à l'établissement d'une série
de monographies sur les types orientaux voisins de celui que
nous avons décrit. L'étude sociale de la Genèse et des Livres
Saints en général y trouverait assurément de vives lumières.
Je voudrais avoir indiqué une voie nouvelle vers les régions
bibliques. Mon plus cher désir serait qu'elle pût conduire des
explorateurs mieux outillés vers des richesses qui sommeillent
là-bas, et que l'excgèse ne soupçonne pas encore!
Ph. ClIAMPAlLT.
ESSAIS DE SOfX'TIONS
7T^ I-i 1
DE LA QUESTION OUVRIERE
II
LES RÉSULTATS DE L'OBSERVATION (1)
I
Les observations consignées dans la première partie de ce
travail nous permettent de formuler, tout d'abord, le rôle na-
turel du patron industriel, ou maître de métier : il prévoit, il
dirige et il aide. Sa capacité technique, son intelligence, son
esprit de prévoyance, ses ressources acquises font de lui le pivot
de l'organisation du travail. Sans le patron, point de grandes
relations d'atfaires, point de groupement de production, et par
conséquent peu de travail. Parfois cependant il arrive que, dans
une entreprise, on ne rencontre pas le type du patron propre-
ment dit, propriétaire et maître absolu de l'atelier. C'est le cas
pour les combinaisons collectives comme les sociétés anonymes,
ou les associations coopératives. Le patron est alors remplacé
par un agent : directeur, gérant, comité exécutif, auquel on s'ef-
force de donner autant que possible le caractère patronal au
moyen de diverses combinaisons plus ou moins artificielles. Mais
il est en fait impossible de remplacer le vrai patron, celui qui,
connaissant bien ses droits, se fait en même temps une juste
idée de ses devoirs, des obligations sociales que sa situation
(1) Voir la livraison précédente.
176 LA SCIENCE SOCIALE.
lui impose, obligations qui sont d'ailleurs étroitement liées à
l'économie générale de sa fonction.
Nous disions tout à l'heure que le patron prévoit, dirige et
aide. Qui doit-il aider? Les familles ouvrières qui coopèrent
avec lui à l'œuvre du travail, et vis-à-vis desquelles il est en-
gagé par un dou])le contrat, à la fois civil et social. Au point
de vue civil, les rapports entre patron et ouvriers sont réglés
principalement par la loi. Au point de vue social, la loi com-
mence aussi à intervenir, mais ici ses prescriptions sont beau-
coup moins efficaces et moins utiles que la simple coutume,
parce qu'elles apportent trop de raideur dans un organisme
qui doit rester très souple. En quoi consiste ce contrat social,
que l'on peut appeler tacite et naturel, car il nait de lui-même
entre maître et employé, dès qu'un engagement de travail vient
à être souscrit entre eux? Il comporte des obligations récipro-
ques, cela va de soi. Nous parlerons tout à l'heure de celles
qui incombent à l'ouvrier. Quant au patron, nous résumerons
les siennes en cette courte formule : il doit faire de son mieux
pour armer ceux qu'il emploie contre les risques qui menacent
incessamment leur existence : chômage, accidents, invahdité
temporaire ou permanente. Ce n'est pas là, qu'on le remarque
bien, un simple devoir de confraternité, dicté par la religion
ou par la philanthropie. C'est dans tous les cas un principe d'é-
conomie sociale dont la non-application peut entraîner des con-
séquences graves, soit pour l'intérêt général , soit pour les in-
térêts privés de ceux-là mêmes qui le méconnaissent. « Un pa-
tron, disait en ce sens un industriel éminent, Baille-Lemaire,
doit munir sa maison d'institutions de prévoyance : il doit avoir
une organisation sociale, comme il a un outillage approprié
aux nécessités actuelles, et cela parce que ces deux termes ont
la même fonction, qui est d'obtenir une fabrication plus active
et des produits meilleurs. Les deux outillages, mécanique et
social, ne devraient jamais être séparés ». Dans le même sens,
le vénérable Engel-Dollfus a écrit : « Il m'est aussi difficile d'ad-
mettre l'existence d'un établissement manufacturier sans caisse
de secours, sans caisse de retraites, sans de nombreuses annexes
J
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA OUESTION OUVRIÈRE. 177
de toute sorte en faveur de la classe ouvrière, qu'il rue serait
difficile, par exemple, de concevoir le grand commerce exté-
rieur sans l'assurance maritime, ou toute grande exploitation
industrielle sans l'assurance contre le feu. »
Tel est le véritable aspect des choses. Si dans le patronage
exercé avec concience, avec esprit de suite et avec bienveillance,
la charité chrétienne et la philanthropie trouvent naturellement
leur compte, il est bien certain aussi que la bonne direction du
métier, la stabilité et la prospérité des entreprises, dépendent
dans une large mesure de la manière dont le patron comprend
son rôle et remplit ses attributions sociales. L'exemple de la
maison Ghaix, cité dans notre premier article, le prouve d'une
façon complète.
Remarquons qu'ici, comme en tout, l'éducation joue un grand
rôle. Certains hommes, doués d'une intelligence d'élite, ont en
quelque sorte l'intuition des choses, ou du moins un sens ob-
servateur assez fin pour discerner le bien et le bon partout où
ils se rencontrent, mais c'est là une exception. Bien des chefs
de maison ne comprennent pas la portée utile de ce côté de
leur situation. Ils y voient une pure question de sentiment,
qu'ils écartent en affectant d'opposer des vues purement prati-
ques à ce qu'ils nomment des rêveries humanitaires. Nous avons
entendu phis d'un patron dire : « Quand mes ouvriers m'ont
fourni leur travail, je le leur paie et tout est fini entre eux et
moi; je n'ai plus à m'occuper d'eux ». C'est là une application
étroite et bornée des préceptes plus ou moins aventurés de l'é-
conomie politique dite orthodoxe ; c'est en même temps la mé-
connaissance absolue des faits les plus élémentaires de l'organi-
sation normale du travail. Or, cette méconnaissance provient
dans la plupart des cas d'une formation éducative incomplète
chez ceux qui sont appelés à la fonction délicate de la direc-
tion dans cette même organisation. La plupart du temps, les
hommes qui pensent, parlent et agissent ainsi sont des patrons
en quelque sorte improvisés : d'anciens ouvriers, des employés
parvenus, de jeunes ingénieurs. Les premiers n'ont point reçu
l'éducation patronale dans son sens social; souvent même ils
178 LA SCIENCE SOCIALE.
ont eu à souffrir de son absence chez leurs anciens employeurs,
et, certaines exceptions fort honorables mises à part^ ils ne
savent en concevoir ni les principes moraux, ni l'utilité pra-
tique. Quant aux ingénieurs, ils ne sont guère mieux préparés,
car l'enseignement des Écoles est encore nul ou du moins fort
sommaire en ce qui touche à l'économie sociale, ce n'est certes
pas l'économie politique officielle qui peut en tenir lieu. Ils
ont en général l'esprit plus ouvert, moins obstrué par les préoc-
cupations matérielles, mais en cette matière ils ont tout à ap-
prendre ou à peu près, et les difficultés techniques peuvent
les absorber assez, surtout dans les grandes entreprises, pour
les détourner d'une étude dont les premières et essentielles no-
tions leur manquent.
Les choses vont tout autrement lorsqu'il s'agit d'éléments
sortis d'une famille industrielle ancienne, établie dans les af-
faires depuis plusieurs générations. Les hommes qui en sortent
sont naturellement munis d'une préparation supérieure à tous
les points de vue, en ce qui concerne la conduite d'un atelier.
Ils sont pénétrés par, l'influence du milieu d'un sentiment pro-
fessionnel, d'une tradition sociale, que d'autres ne peuvent
acquérir que par un efiPort intellectuel et une expérience pro-
longés. Sans doute, de telles familles ne donneront pas tou-
jours et à coup sûr des patrons distingués, complets. Elles ne
peuvent cependant manquer d'en former beaucoup de bons, et
les moins bien préparés ne seront pas sans subir dans une cer-
taine mesure l'influence de leur éducation première.
Les circonstances modernes qui désagrègent de plus en plus
les vieilles familles industrielles et commerciales exercent donc
sur le patronat une influence critique. En introduisant dans le
groupe familial une instabilité qui tend à le disperser à chaque
génération, elles rompent du même coup le lien social entre
les familles patronales et les familles ouvrières. Cela rend pour
le moment beaucoup plus difficile la fondation et la conserva-
tion de ces œuvres de prévoyance qui se transmettent bien de
père en fils, mais dont un successeur indifférent, mal éclairé sur
leur portée économique autant que sociale, et enfin pressé avant
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA O^'ESTION OUVRIÈRE. 179
tout de s'enrichir, n'accepte pas volontiers la charge. Il les con-
sidère comme des servitudes qui grèvent son fonds en le dépré-
ciant , et son premier désir est de s'en dégager. Dès lors, le
patron se trouve pour ainsi dire isolé de l'ouvrier, et cela est
un vrai désarroi; bien des malentendus n'ont pas d'autre cause.
Lorsque les choses sont arrivées à ce point , le patron tourne
facilement au pur maître d'atelier, au simple employeur, dont
la préoccupation constante est d'organiser le travail à son profit
exclusif, sans souci du bien-être ni de la sécurité de l'ou-
vrier.
La disparition progressive de l'ancien type patronal a causé
déjà de telles perturbations parmi les populations ouvrières, que
l'État a été amené à intervenir afin d'essayer par ses lois, ses
règlements, sa surveillance, de protéger ceux que l'insuffisance
de leurs moyens et le défaut d'organisation offraient presque
sans défense à une exploitation par trop abusive, C'est ainsi que
le socialisme d'État a fait depuis vingt-cinq ou trente ans des
progrès si marqués. Une crise très grave cause ainsi le dévelop-
pement d'un danger plus grand encore, car l'extension du rùle
de l'État peut aboutir à la ruine des peuples, par l'exagération
des charges publiques; en même temps ce régime leur enlève
presque toute chance de relèvement, en détruisant jusque dans
ses racines l'esprit d'initiative individuelle. Un industriel berli-
nois, M. W. Borchert, écrivait à ce propos, il y a quelques
années : « Aujourd'hui que l'État se fait fort de résoudre le
problème social par des assurances administratives contre les
accidents et pour la vieillesse, il n'y a réellement pas lieu d'en-
gager les industriels à créer et à développer, avec un zèle et
un amour particuliers, les institutions humanitaires. Le socia-
lisme d'État ébranle la confiance des ouvriers dans de sem-
blables institutions, et l'entrepreneur peut s'attendre, selon
toute apparence , à ne recueillir en échange de tous ses sacri-
fices, que la méfiance et l'ingratitude ». Si de tels sentiments de
découragement et de crainte \iennent à se propager, le mal
sera presque sans remède.
L'évolution contemporaine de findustric, qui tend à concen-
180 LA SCIENCE SOCIALE.
trer les capitaux, les machines et les ouvriers en grands ateliers,
a produit la multiplication toujours croissante des sociétés d'ac-
tionnaires. Cette combinaison, cjui présente de grands avantages
au point de vue purement économique, offre de graves incon-
vénients sous le rapport de Texercice du patronage. En effet,
les actionnaires ne sont que des bailleurs de fonds, et n'agissent
nullement par eux-mêmes. Leurs intérêts sont confiés à des
agents qui se préoccupent naturellement avant tout de donner
pleine satisfaction à leurs commettants, en faisant produire à
l'affaire des dividendes aussi réguliers et aussi élevés que pos-
sible. Ces agents n'ont ni la qualité personnelle, ni l'autorité
décisive, ni les obligations, ni les devoirs du patronage, sinon
par simple délégation. Il n'est donc pas surprenant c]ue dans
ces conditions, le côté social du rôle patronal soit négligé. Pour-
tant, il arrive souvent que les directeurs d'entreprises indus-
trielles par actions, concevant avec une généreuse clairvoyance
ce qui manque à leur situation, essaient d'y pourvoir de leur
mieux. Souvent aussi ils trouvent dans les actionnaires qu'ils
représentent une confiance et une bonne volonté intelligente,
qui leur permettent de créer au profit du personnel ouvrier des
œuvres sociales de valeur. Mais ces œuvres présentent ordinai-
rement un caractère d'organes administratifs artificiels, dont
la raideur inévitable nuit, dans une mesure notable, au succès
final. C'est qu'en effet le patronage, pour répondre d'une ma-
nière complète aux besoins spéciaux de l'ouvrier, ne doit pas
consister en une domination exigeante et impérieuse, fùt-elle
tempérée par une paternelle bienveillance. Ceci nous amène à
formuler une observation de grande importance.
La manière d'être du patron vis-à-vis de son personnel peut être
inspirée par deux principes très différents. Le premier conduit
à l'organisation d'un patronage que nous appellerons patriarcal,
parce qu'il établit les rapports entre maître et ouvriers sur le
modèle idéalisé de la famille biblique. Le second, que nous
qualifierons de libéral, a des tendances tout autres. Établissons
entre les deux systèmes un parallèle qui nous en fera apprécier
la différence fondamentale.
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈFŒ. ISl
Le patronage à forme patriarcale s'applique à soutenir pa-
ternellement l'ouvrier pendant les diverses phases de l'exis-
tence. Et, pour mieux assurer Telfet de ses mesures de pré-
voyance, le patron dirigé par ce principe soumet l'ouvrier à
une tutelle indéfinie; il le considère toujours comme un mi-
neur, qui doit toute sa vie rester soumis à l'autorité forte du
chef de famille. Dans ce système, l'idéal est de lier aussi étroi-
tement que possible l'ouvrier à l'usine, en le délivrant, en
échange, autant que faire se peut, de tout souci, de toute ini-
tiative personnelle. Il semble en effet, au premier abord, que de
cette façon chacun reçoit satisfaction , le maître étant pourvu de
la main-d'œuvre dont il a besoin, le travailleur ayant son exis-
tence à peu près assurée, vaille que vaille, de la naissance à la
mort. Cette rapide description ne repose pas, qu'on le remarque
bien, sur une hypothèse. Le patronage patriarcal a été prati-
qué de tout temps par des hommes infiniment respectables,
et ils ont obtenu des résultats qui n'ont été ni sans valeur, ni
sans efficacité. Peut-on cependant recommander les procédés
de cet ordre? Non, car ils présentent, au point de vue des be-
soins spéciaux de notre époque, et du développement social qui
doit répondre à ces besoins, des inconvénients de toute gravité.
Ces inconvénients sont de deux sortes. D'abord, un tel svs-
tème a pour effet de river trop solidement les individus à leur
condition ; il ne fait que fort peu de choses en faveur des gens
aptes à s'élever. Il ne produit que très exceptionnellement la sé-
lection qui pousse en avant les hommes de valeur, et qui re-
crute incessamment par en bas la classe dirigeante. En un mot,
il organise la stagnation sociale dans un état moven de sécu-
rite matérielle. En second lieu, en enlevant aux ouvriei*s
presque tout besoin d'initiative, en ne leur demandant guère
que d'accepter passivement la tutelle patronale, on les laisse
sans préparation pour résister aux difficultés éventuelles, aux
crises possibles de la vie industrielle. L'époque nouvelle, sou-
mise aux mille hasards des inventions scientifiques, est trop su-
jette aux changements pour qu'un tel régime lui convienne. Ce
régime tend à maintenir les ouvriers dans une sorte d'enfance
182 LA SaENCE SOCIALE.
calme et protégée, tandis qu'il devient de plus en plus néces-
saire d'en faire au contraire des hommes capables de se tirer
d'affaire par leur propre activité, et dont la sécurité ne doit
être subordonnée que le moins possible à la prévoyance d'au-
trui.
C'est précisément dans ce dernier sens que doit agir, pour
l'avantage commun du maître et de l'ouvrier, le patronage que
nous avons appelé libéral. Sa maxime fondamentale peut être
résumée dans les termes suivants : attacher l'ouvrier à l'affaire
par son propre intérêt, jusqu'au jour où il trouvera mieux; le
préparer en tout état de cause à profiter des occasions de s'é-
lever qui peuvent se rencontrer sur son chemin. Cette formule
paraîtra peut-être au premier abord empreinte d'un altruisme
exagéré. Mais si l'on prend la peine de bien apprécier les choses,
on verra qu'elle est basée au contraire sur l'intérêt bien entendu
des deux parties. En effet, si le patron s'efforce de perfectionner,
socialement parlant, les familles qui lui fournissent son person-
nel, il en tirera à coup sûr une main-d'œuvre plus intelligente,
plus transformable, plus entraînable, que si ces familles étaient
démoralisées, imprévoyantes, rongées par la misère, la maladie
et le vice. Il y a donc tout avantage pour le maitre à régler sa
conduite dans ce sens. Quant à l'ouvrier, qui pourrait discuter
l'utilité pour lui d'une action éducatrice naturelle, s'exerçant
d'une manière suivie, bien en harmonie avec les circonstances
de sa vie? Lorsque les choses sont ainsi comprises, la masse des
individus de valeur ordinaire déploie volontiers, dans le travail,
les qualités moyennes dont elle est capable : soin, économie,
conscience, expérience technique, et cela en échange des avan-
tages, de la sécurité que lui offrent les dispositions patronales.
Les individus de choix sont poussés en avant, développent leurs
qualités exceptionnelles, en font profiter pendant un certain
temps la maison qui les a formés; puis, s'ils trompent une oc-
casion de monter au rang supérieur, ils la saisissent en s'ap-
puyant au besoin sur l'établissement auquel ils doivent une
grande partie de leur valeur, et qu'ils ont, en échange, servi
d'une manière distinguée. Il y a bien là réciprocité, solidarité.
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈRE. 483
harmonie des intérêts, profit commun chez les personnes en
cause, et en même temps, avantage pour la société entière, car
c'est seulement ainsi que se fait le progrès social : par l'acces-
sion constante des capacités au niveau qui leur convient.
Ajoutons que , par cette action éducatrice, on ménage d'utiles
moyens de transition pour les époques de crise, en préparant les
familles ouvrières à les mieux supporter et à se tirer d'affaire
plus aisément. Or cette préparation résulte tout naturellement,
avec le temps, des manières de faire patronales, lorsqu'elles
sont bien combinées pour armer l'ouvrier contre les difficultés
d'une carrière trop souvent précaire et pénible. Une preuve
nous en est fournie par l'exemple si frappant de la maison
Chaix, que nous avons exposé dans notre premier article.
En tous cas, il est essentiel que l'ouvrier soit, dans toute la
mesure possible, associé au gouvernement de ce qui l'intéresse.
Il doit sentir et comprendre, de la manière la plus nette, que
le succès de ces combinaisons dépend au fond bien plus de son
action propre, de son intelligence, de son activité, de son zèle,
de son esprit de prévoyance, que de l'initiative, de l'autorité et
de la bienveillance du patron.
Ainsi, le patronage, c'est-à-dire l'action du patron dans le
sens du développement individuel de l'ouvrier, constitue dans
l'organisation du travail un rouage d'une haute portée à la fois
économique et sociale. Elle est économique en ce sens qu'elle
améliore la main-d'œuvre, la rend plus efficace, plus souple, et
réduit dans une mesure considérable les chances de conflit et de
crise. Elle est sociale, parce que le patronage ainsi compris tend
essentiellement à rapprocher les classes, à éteindre les diffé-
rends, à améliorer la condition des familles les plus exposées à
la misère, enfin à accentuer beaucoup le progrès intellectuel,
moral et matériel, et par conséquent la puissance de la race.
Quand le sens du patronage n'est plus entendu, on voit se pro-
duire au contraire ces abus si graves qui conduisent directement
à la guerre de classes : travail trop prolongé , emploi exagéré
des femmes et des enfants, surproduction et chùmages fréquents,
fraudes dans le paiement des salaires. De là résultent pour les
184 LA SCIENCE SOCIALE.
familles ouvrières les privations, la maladie, la mortalité exces-
sive, et en même temps l'ignorance, Timmoralité, la brutalité,
la colère chez les exploités, des vices de toute nature chez les ex-
ploiteurs. Alors aussi apparaissent les remèdes artificiels, pallia-
tifs incomplets et insuffisants , qui ne sauraient soulager des
maux si étendus, ni surtout en guérir la cause première. Ce sont
d'abord les œuvres de charité, inspirées par un zèle admirable,
mais dont Tinconvénient trop habituel est de contribuer à faire
durer le mal dont elles atténuent partiellement les effets. D'au-
tre part, les pouvoirs publics, mis en éveil par l'extension me-
naçante des germes de désordre, interviennent pour protéger le
faible contre le fort, qui abuse de sa position. Leur réglementa-
tion stricte et raide, leur contrôle tatillon et borné, tendent à
lîxer d'une manière uniforme les allures de l'industrie. Bientôt
tous les intéressés, ouvriers et patrons, se trouvent d'accord
pour éluder le plus possible cette surveillance gênante. Le ré-
sultat obtenu par ces moyens artificiels est donc toujours mi-
nime; rien ne vaut le mécanisme naturel, éminemment souple
et simple, du patronage exercé d'une manière libérale.
Mais, dira-t-on, vous avez reconnu tout à l'heure que les con-
ditions actuelles de l'industrie tendent à rendre plus difficiles la
formation sociale du patronat. Cela est vrai, et il serait pénible
d'essayer de remonter cette pente, formée par des circonstances
incoercibles. Nous avons dit que l'exercice du patronage est
rendu plus difficile actuellement par la complication des affaires
industrielles. Mais si la famille ne suffit plus à préparer sociale-
ment le patron, si en outre la tAche de celui-ci est devenue plus
difficile, est-ce là une raison suffisante pour désespérer et pour
verser aveuglément dans le socialisme d'État'^ Nullement. Dans
le domaine de la technique, on a vaincu des difficultés bien
plus considérables. Gela nous indique seulement que, s'il est au
monde une œuvre d'éducation qui s'impose, c'est celle qui con-
siste à répandre parmi les jeunes gens destinés à devenir pa-
trons, la notion précise des obligations du patronage, et de la
forte sanction qui y est attachée par la nature même des choses.
La jeunesse appelée à faire des études spéciales devrait recevoir
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈRE. 185
des notions sérieuses et étendues de Science sociale, Jjasées sur
l'observation méthodique et directe des faits, non pas sur des
théories de cabinet; autrement, un tel enseignement prendrait
aussitôt le caractère philosophique, raisonneur, vide et faux,
qui a frappé celui de l'économie poUtique d'une irrémédiable
stérilité.
II
Si le patron occupe dans l'organisation du travail une place
prépondérante, celle de l'ouvrier n'en est pas moins considéra-
ble, car en fait rien ne peut le remplacer. Là même où les ma-
chines les plus ingénieuses, les plus souples, les plus dociles, ont
été créées, l'homme est toujours nécessaire pour donner l'im-
pulsion première, pour surveiller, alimenter ou suspendre la
force aveugle qui travaille à sa place. En somme, si l'appro-
priation de plus en plus complète des forces naturelles aux be-
soms de l'industrie a causé partout des crises temporaires graves
au détriment delà main-d'œuvre, elle a tourné, en fin de compte,
au profit de celle-ci. En elTet, le bon marché de la production,
conséquence du machinisme, a augmenté la consommation à
un point tel, qu'il a fallu, après un certain temps de transition,
plus de bras pour diriger les machines que la fabrication à la
main n'en occupait auparavant. Quelle serait, du reste, la valeur
pratique d'une invention qui supprimerait complètement la main-
d'œuvre? En plongeant dans la plus sombre misère tant de
millions d'individus, dont les consommations se réduiraient au
strict minimum, elle se fermerait à elle-même son principal dé-
bouché. Il est donc assez naturel que cette hypothèse soit irréa-
lisable, et l'on peut aisément croire que la machine restera tou-
jours pour l'ouvrier un auxiliaire propre à diminuer son effort
en activant sa production, et non pas un remi)laçant. Mais il
n'en est pas moins vrai que le machinisme crée à l'ouvrier une
situation nouvelle, dont il doit savoir tirer parti.
La condition actuelle des ouvriers dans tous les pays, et spé-
186 LA saBpccK soaALE.
cialement en France, parait être toute de transition. Chez nous,
jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, le régime corporatif les a main-
tenus dans les liens d'une sujétion étroite vis-à-vis des patrons
et de l'autorité publique. Toutefois, la grande industrie n'existait
guère alors, et des coutumes encore vivaces assuraient aux com-
pagnons le bénéfice d'un patronage trop paternel, trop assujet-
tissant, mais du moins protecteur. La suppression des corpora-
tions libéra l'ouvrier, mais dispensa du même coup le patron de
ses obligations traditionnelles. La séparation ne se ht pas du
jour au lendemain; cependant, la formation des grands ateliers,
les progrès de la concurrence et de la spéculation internationales,
la désorganisation rapide des familles patronales, amenèrent
assez vite la formation de mœurs nouvelles, consacrées du reste,
sans vues ultérieures, comme un progrès en soi par les doctrines
a priori de l'économie politique. Le travail fut déclaré simple
marchandise; l'ouvrier, abandonné à lui-même après des siè-
cles de dépendance, dut défendre ses intérêts dans l'isolement
individuel le plus complet, en présence d'employeurs souvent
anonymes, qui, dans bien des cas, l'exploitaient avec une avi-
dité révoltante. Les pouvoirs publics, portés au plus haut degré
de centraUsation, voyaient avec une satisfaction aveugle cette
rupture entre les classes, qui leur laissait le champ libre pour
administrer à outrance, rien n'étant plus organisé pour leur ré-
sister. Leur erreur était si profonde à ce sujet, que toute tenta-
tive faite pour amener un rapprochement entre maîtres et ou-
vriers était vue avec la plus grande défaveur. Un patron éminenl,
Leclaire, voulant réunir ses ouvriers vers l'année 18V2 pour leur
expliquer les projets d'organisation sociale qu'il avait formés,
vit la police intervenir pour empêcher cette réunion, et placer
chez lui un espion pour observer ses actes.
Dès ce moment pourtant les conséquences d'un tel état de
choses se faisaient sentir avec violence. Les masses ouvrières,
échappant à l'action de leurs chefs naturels, incapables d'ailleurs
de s'organiser elles-mêmes, se plai^-aient sous la direction des
agités et des politiciens. Contre la surveillance tracassière de l'É-
tat, elles soutinrent des révolutions qui tournèrent à peu près
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA QUESTION OUVRIÈRE. 187
exclusivement au ])i'orit des avocats et des journalistes : aux pro-
cédés des employeurs, elles répondirent par des coalitions et
des grèves inintelligentes, par la mauvaise volonté et le défaut
de conscience dans le travail, par l'indiscipline et l'instabilité
capricieuse. Entassées dans les villes, elles furent cruellement
atteintes par la misère, la maladie, le chômage, sans garantie
ni recours, sinon à une charité forcément parcimonieuse et dé-
gradante. On ne peut guère s'étonner, après cela, des méfiances,
des rancunes, de Tignorance, de l'immoralité, qui se rencontrent
trop souvent parmi les familles ouvrières. Si quelque chose doit
surprendre, c'est que la crise n'ait pas pris des proportions plus
grandes et produit des effets plus fâcheux encore. Nous avons
du reste à constater que la France est un des pays où la pratique
du patronage a subsisté dans une mesure appréciable, et c'est
probablement à ce fait que nous devons d'avoir moins souffert.
Mais s'il est demeuré en France assez de patrons éclairés pour que
leur action atténue dans une mesure notable les difficultés de la
crise sociale, il n'en est pas moins certain que la situation d'un
très grand nombre de familles ouvrières est insuffisante et précaire.
Ce que les ouvriers n'obtiennent pas du patronage, il serait
fort à désirer qu'ils arrivent à se le procurer par l'union de leurs
propres forces. Ce que l'on ne peut faire à soi seul se réalise
souvent par l'association. Quelles sont les possibilités ofi'ertes aux
ouvriers par ce procédé?
Les associations ouvrières répondent à deux besoins bien dis-
tincts. Le premier est le besoin d'assistance. Les mauvaises
chances de la vie ouvrière sont si nombreuses, qu'il est fort dif-
ficile à une famille de s'en garantir par ses moyens propres.
Afin d'y pourvoir, au moins en partie, on a imaginé la combi-
naison simple de la société de secours mutuels contre la maladie;
en échange d'une cotisation, elle fournit en cas d'invalidité tem-
poraire une prestation généralement faible, tout juste de quoi
ne pas mourir de faim, mais qui du moins permet de ne pas
recourir à l'aumône, pourvu toutefois que la maladie ne dure
pas trop longtemps. Tant que l'ouvrier reçoit un salaire et paye
sa modique cotisation, il garde son droit aux secours de la so-
188 LA SCIENCE SOCIALE.
ciété. Si le chômage le met « à pied », et épuise ses faibles res-
sources, il ne peut plus rien verser et son droit tombe. La mala-
die le prend entièrement au dépourvu, si elle arrive en un tel
moment. Les sociétés ne sauraient faire autrement, cela va de
soi, mais il n'en est pas moins vrai que le malheureux placé
dans cette situation perd totalement le bénéfice de ses verse-
ments antérieurs.
Pour obvier à ce mal, on a conseillé aux ouvriers d'organiser
sur un plan analogue des caisses de chômage, destinées à rendre
moins pénibles pour eux les périodes d'inactivité. Des essais ont
été tentés et des résultats merveilleux ont été obtenus dans ce
sens chez les Anglo-Saxons. Mais ce sont là des créations encore
prodigieusement difficiles à réaliser chez nous, au moins pour la
plupart des professions. L'éducation des ouvriers dans leur self-
government y est trop peu avancée et les salaires y sont souvent
trop médiocres. En Suisse, les caisses de ce genre, récemment
créées, n'ont pu végéter que grâce à des subventions officielles
et à des restrictions très étroites. Pour arriver à un résultat dans
cette direction, il faudrait réunir bien des conditions que nous
ne pouvons étudier ici, et qui sont du reste à peu près impossi-
bles à réaliser en l'état actuel des choses.
On a fondé en France des associations qui ont pour but d'assu-
rer, à ceux de leurs membres qui atteignent un certain âge, une
petite pension de retraite. Pour obtenir le bénéfice d'une telle
institution, il faut naturellement payer pendant de longues an-
nées une cotisation assez élevée. Nous avons déjà constaté que
c'est là une condition très difficile, et même bien souvent impos-
sible à remplir pour un grand nombre d'ouvriers. Certains com-
prennent parfaitement l'intérêt qui s'attache à un organisme de
cette nature, se font inscrire, paient leurs annuités pendant un
certain délai, puis s'arrêtent faute de moyens. Quand viennent
des temps meilleurs, on voudrait bien recommencer, mais il faut
alors payer un arriéré dont le montant ell'raie, et l'on s'abstient.
Du reste, il est une question générale qui domine tout le sujet.
Les institutions dont nous venons de parler ne sont que des pro-
cédés organisés pour rendre la prévoyance à la fois plus facile
ESSAIS OK SOLUTIONS DF-: h\ QUESTION OUVRIÈRE. 189
et plus efficace. Mais pour en profiter pleinement, il faut d'abord
savoir être prévoyant. Or, combien de familles ouvrières igno-
rent cette qualité essentielle ! Souvent des personnes qui ont
bénéficié de tous les avantages de l'éducation, de l'instruction,
et de la fortune par surcroit, reprocbcnt avec amertume aux
ouvriers de ne pas savoir économiser. Cela est aisé à dire. Mais
comment peut-on s'étonner de voir des gens auxquels manquent
les moyens de formation se montrer maladroits dans l'emploi de
leurs faibles ressources? Avant de les condamner, il faudrait
s'efforcer de répandre parmi eux les éléments d'éducation morale
et sociale, et aussi de cliercher à régulariser et k accroître leurs
ressources.
Le second besoin auquel les associations ouvrières peuvent
pourvoir, c'est la discussion et la gestion en commun de leurs
intérêts professionnels. Lorsque les ouvriers cherchent à traiter
isolément avec leurs patrons en matière d'engagements de travail
et de salaires, l'infériorité des premiers est telle en face des
moyens d'action dont disposent les seconds, que, sauf en des cas
exceptionnels, ils sont obligés d'accepter les conditions de l'em-
ployeur, fussent-elles injustes. Lorsqu'ils se groupent, au con-
traire, et se mettent ainsi en état de refuser toute espèce de
main-d'œuvre au patron trop exigeant , leur position devient
meilleure, car ils se trouvent à même de traiter sur un pied d'é-
galité, ce qui est naturellement favorable à leurs intérêts. Les
ouvriers peuvent alors agir efficacement pour obtenir une régu-
larisation au moins approximative de la production, un salaire
mieux approprié à l'état du marché des produits fabriqués, un
traitement équitable delà part du patron et de ses représentants.
En d'autres termes, les ouvriers se coalisent pour obliger leui's
maîtres de métier à remplir les devoirs essentiels du patro-
nage.
Les associations ou coalitions de ce type sont connues chez
nous sous le nom de syndicats professionnels. On sait comment
ces unions furent longtemps prohibées par l'autorité, qui avait
la prétention de représenter seule la population ouvrière en face
de la classe patronale. Elle n'a réussi, en fait, qu'à maintenir ses
T. XXV. 14
190 LA SCIENCE SOCIALE.
protégés dans un état d'inféiiorité qui a permis de nombreux
abus, sans pouvoir éviter les conflits fréquents que le défaut
d'organisation rendait plus graves et durables. La loi de 1884 a
levé cette interdiction et donné aux ouvriers le droit de s'occu-
per en commun de leurs besoins corporatifs. Mais elle ne pou-
vait leur donner en môme temps la capacité nécessaire pour
user avec discernement, persévérance et fermeté de ce droit nou-
veau. Or c'est là ce qui leur manque et leur a toujours manqué,
par l'eflet des circonstances liistoriques que nous rappelions tout
à l'heure. Les conséquences de cette incapacité, que nous avons
eu l'occasion de constater à plusieurs reprises dans notre pre-
mier article, nuisent à la classe ouvrière en général à deux
points de vue difiPérents.
D'abord, l'inexpérience des ouvriers, jointe à l'habitude invé-
térée de considérer le gouvernement comme l'arbitre suprême
de leur sort, fait qu'ils choisissent rarement leurs chefs parmi
les camarades signalés par leur seule valeur morale, intellec-
tuelle et professionnelle. Les hommes capables de manier les
masses sont d'ailleurs, pour les mêmes motifs, assez rares parmi
eux. Aussi^ c'est vers les politiciens qu'ils se tournent le plus sou-
vent, croyant trouver par eux un moyen d'agir sur les pouvoirs
publics, et de se faire donner par une influence extérieure à eux-
mêmes ce que les patrons ne veulent ou ne peuvent leur accor-
der à l'heure actuelle. L'action des politiciens est mauvaise, en
premier lieu parce que leur intérêt les pousse à entretenir les
sentiments d'animosité et de haine entre patrons et ouvriers, afin
que nulle influence ne vienne évincer la leur; en second lieu,
ils contribuent puissamment à maintenir dans l'esprit de ceux
qui les écoutent cette idée fausse, que l'État seul peut, par l'in-
termédiaire des politiciens, améliorer le sort des travailleurs au
moyen de mesures législatives et administratives.
C'est encore la formation insuffisante des ouvriers qui les sou-
met à l'impulsion des théoriciens du socialisme. Ceux-ci ont au
moins le mérite d'agir avec des vues désintéressées. Mais leur
propagande n'en est pas moins mauvaise, en ce sous qu'ils pré-
tendent arriver A élever en IjIoc la classe ouvrière, à donner ù
ESSAIS DE SOLUTIONS T)K LA QUESTION OUVIUÈKE. 101
tous, sîuis distinction et par voie d'autorité, la luèiuc somme de
satisfactions, de jouissances; leur but final est, en somme, rétablis-
sement d'un collectivisme plus ou moins bien déterminé. Nous
n'avons pas à discuter ici ces doctrines, qui sont basées sur une
conception purement a priori^ théorique, de l'idée d'égalité et
de justice, et de la meilleure organisation sociale. Bornons-nous
à rappeler seulement que le collectivisme, qu'il soit restreint à
la famille ou étendu à l'État, comporte un despotisme si complet,
et une apathie individuelle si absolue, qu'il paralyse tout pro-
grès. C'est par excellence un régime de barbarie, et s'il peut à la
rigueur donner à la vie matérielle une sécurité relative, c'est en
ravalant les individus à une condition fort voisine de celle de
l'esclave. Qui donc oserait soutenir que les destinées de l'huma-
nité sont orientées dans un pareil sens? Elle doit tendre au con-
traire au développement aussi complet que possible de toutes les
facultés personnelles de chacun, d'abord par l'éducation, ensuite
par l'instruction théorique et pratique. C'est ainsi que se for-
ment les élites, dont l'élan entraîne la masse et aboutit au pro-
grès de la société tout entière. N'est-il pas évident, d'ailleurs,
que la prétention de faire marcher du même pas est de mainte-
nir au même niveau la classe ouvrière dans son ensemble est au
premier chef déraisonnable et antinaturelle? La nature n'a
point fait les hommes sur le même modèle. Les uns sont vi-
goureux, les autres débiles; ceux-ci jouissent d'une vive intel-
ligence, d'une habileté grande, ceux-là ont l'esprit lent et la
main lourde; certains sont ardents au travail, d'autres restent
mous ou paresseux; enfin il en est que le vice domine, tandis que
beaucoup de leurs semblables savent l'éviter. Imposer à tous un
régime analogue, ce serait abaisser les meilleurs au niveau des
pires, décréter le régime obligatoire de la médiocrité. Ce serait
aussi organiser la domination bureaucratique et le règne du
favoritisme, car l'inégalité reparaîtrait aussitôt sous cette forme
avilissante et injuste. L'ouvrier est intéressé plus que n'importe
qui, à ce que les choses ne soient point ainsi réglées, car elles
auraient pour ellet de le claquemurer dans sa situation infé-
rieure, d'en faire le serf d'un état-major de fonctionnaires de
192 LA SCIENCE SOCIALE.
hasard, de lui fermer toute voie d'avancement, de lui faire per-
dre toute espérance en im avenir meilleur.
Telles sont les deux tendances que les syndicats devraient
exclure de leur programme, pour se consacrer d'une manière
plus sérieuse à la sauvegarde de leurs intérêts corporatifs. Ces
intérêts sont de deux sortes : ceux qui se rapportent à l'orga-
nisation du travail, et ceux qui touchent à la sécurité et au
bien-être des familles ouvrières. Pour exercer une forte influence
sur l'organisation du travail, il faut que les syndicats groupent
des membres nombreux et disciplinés, que leurs chefs soient
fermes, mais modérés dans leurs prétentions. Le meilleur
moyen d'assurer leur recrutement, ce n'est ni la violence, ni
l'embauchage par des moyens d'intimidation. On n'arrive ja-
mais par là à des résultats durables, mais seulement à une do-
mination éphémère, parce qu'elle est détestée par ceux-là mêmes
que Ton prétend servir. Pour attirer des adhérents, il faut leur
offrir, en échange de leurs cotisations, des avantages immédiats
et certains. Or ces avantages, c'est dans le mutualisme que les
syndicats les trouveront le plus sûrement. Jusqu'à présent, ils
n'ont guère songé qu'à constituer des caisses de grève. Mais la
grève doit rester un événement extraordinaire, une arme qui ne
s'emploie qu'à la dernière extrémité. Tout ouvrier sensé la re-
doute et l'envisage toujours comme lointaine, improbable. Aussi,
tant qu'on ne lui parle que de cela, il est porté à s'éloigner
d'une association dont le but purement combatif l'inquiète,
sans répondre la plupart du temps à une nécessité proche. Si au
contraire on lui offre avant tout des moyens sérieux de place-
ment, de secours, de retraite, ses sentiments ne seront plus les
mêmes, il viendra en tous temps; et à l'iieure du besoin cons-
taté, évident, il ne reculera pas devant une contestation devenue
nécessaire. Les chefs des syndicats ont dans ce sens un beau
rôle à jouer; ils peuvent rendre à leurs camarades un service
immense en les dirigeant -dans cette voie pratique. Mais il leur
faudrait, pour abandonner leurs idées théoriques ou leurs vues
d'aml)ilion politique, une intelligence clairvoyante, un sens
moral élevé, et un grand dévouement pour la cause qu'ils pré-
ESSAIS DE SOLUTIONS DE LA OL'ESTIO.N OUVRIERE. 103
tendcQt servir. Auront-ils cette clairvoyance et cet esprit de sa-
crifice, sauront-ils se faire les guides désintéressés et les éduca-
teurs de leur classe? Voilà pour les syndicats la grande, la
suprême question. Ils manquent d'hommes pour les bien
conduire, parce que les hommes qui les composent ne savent
pas suffisamment se conduire eux-mêmes.
Il est bon de faire remarquer ici que les patrons ont pratique-
ment autant d'intérêt que les ouvriers à ce que les syndicats
soient organisés sur une base sérieuse et dirigés par des hommes
éclairés et sensés. En effet, l'état actuel de l'industrie rend de
plus en plus inévitables les organisations ouvrières. Lorsque
celles-ci sont à la discrétion des politiciens et des agités, les re-
lations sont difficiles avec elles, les accords sans sécurité, les
exigences sans mesure ni raison. Avec des syndicats sagement
menés, au contraire, il est infiniment plus aisé de s'entendre sur
des bases équitables et de conclure des arrangements sûrs et
durables. Tous les patrons honnêtes, désireux de travailler en
accord loyal avec leur personnel, doivent donc désirer l'amé-
lioration et l'élargissement des unions, et non pas les craindre.
Mais pour que les syndicats deviennent des unions ouvrières
sérieuses, capables d'administrer utilement les intérêts com-
muns des travailleurs manuels, il faut faire d'abord l'éducation
de ceux-ci, actuellement si insuffisante. Il faut accoutumer
l'ouvrier à développer le plus possible son initiative person-
nelle, à rechercher les occasions de s'instruire, de se perfec-
tionner dans sa profession et en même temps de varier ses
aptitudes, car à notre époque la spécialité trop absolue est un
obstacle et une cause de chômage et même de crise. C'est ainsi
qu'il arrivera le plus sûrement à vaincre les difficultés de notre
vie contemporaine, et à profiter des remarquables occasions de
succès qu'elle offre aussi. D'où viendra cette éducation si néces-
saire? On ne peut évidemment l'attendre que des classes de
la nation qui ont, par Telfet des circonstances, l'avantage des
ressources acquises, du loisir, de l'instruction. Les patrons de-
vraient être au premier rang de ces éducateurs, d'abord parce
qu'ils sont placés le [)lus près de ceux qu'il s'agit de développer.
194 LA SCIENCE SOCIALE.
ensuite parce qu'ils retireront de ce progrès le profit le plus
immédiat. Un exemple pratique pris entre mille montrera mieux
que tous les raisonnements ce qu'un patron éclairé peut faire
pour l'éducation sociale et pour l'avancement d'un ouvrier. Le
fait nous a été conté en détail par un industriel parisien. Un de
ses confrères lui dit un jour, il y a quelque trente-cinq ans :
« Vous me rendriez service en prenant chez vous un de mes ou-
vriers, que je ne puis renvoyer, et dont cependant je voudrais
me défaire. Sa femme est servante chez moi^ et comme la maison
est contiguë aux ateliers, il se dérange souvent pour venir lui
parler. Si je le mets à la porte, la femme s'en ira aussi, et
comme je suis fort content d'elle, cela me serait désagréable.
En le plaçant ailleurs, je garde ma servante et tout s'arrange.
— Vous ne me faites pas là un joli cadeau, répondit l'ami, croyant
qu'il s'agissait d'un paresseux, mais pour vous obliger, je le
prendrai quand même. » Il le fit en effet entrer dans ses ateliers,
sut découvrir chez lui des aptitudes que l'autre patron n'avait
pas aperçues, lui donna des emplois de plus en plus impor-
tants qui l'intéressaient et l'excitaient à l'effort, si bien que de
l'emploi de simple garde-magasin, cet homme s'éleva peu à
peu à la situation de premier employé. Une quinzaine d'années
plus tard, il s'établit avec l'appui moral de son patron, qu'il
avait servi si brillamment, et après une carrière laborieuse,
il se retira avec une jolie fortune, dont il jouit actuellement
dans sa ville natale. Tel est le rôle essentiel du patron, savoir
distinguer les hommes capables, et les mettre à leur vraie place
pour son plus grand profit autant que pour le leur propre.
Les chefs actuels des syndicats sont souvent hostiles à l'action
patronale. Lorsque les patrons font quelque chose pour leurs
ouvriers, disent-ils, ceux-ci se désintéressent de ce qui se passe
dans les autres ateliers, ils profitent en égoïstes des avantages qui
leur sont attribués, restent éloignés des syndicats et laissent leurs
camirades se tirer d'affaire comme ils peuvent. Si les choses
étaient vraiment ainsi, il faudrait donc en arriver à dire qu'il est
préférable pour les ouvriers de n'avoir que des employeurs durs
ou indifférents, et que tout bon patron doit être considéré
ESSAIS I)K SOLUTIONS I)K LA yUKSTION 01 VRIKHE. iî)5
comme un ennemi de la classe ouvrière clans son ensemble. Ce
serait là une conclusion si absurde, que personne n'oserait la
soutenir. La vérité réside en ceci que les syndicats n'étant î^uère
c\ l'heure actuelle que des organes de lulte, les ouvriers qui n'ont
aucun motif d'antagonisme à faire valoir sont peu portés à s'en
rapprocher; que les idées de violence les plus corupromettantes,
ou les théories les plus aventurées sont trop préconisées par les
syndiqués les plus en vue. Les syndicats devraient être, au con-
traire, en complet accord avec les patrons dignes de ce nom, pour
travailler ensemble à l'amélioration de la condition générale de
la classe ouvrière. Malheureusement, les hommes qui conduisent
les associations syndicales considèrent rarement les choses de
cette façon. Ils craignent pour leur autorité, pour leurs plans
ambitieux ou chimériques^ et ils ne voient la possibilité de réali-
ser les uns et de conserver l'autre que dans l'antagonisme des
classes. C'est là une politique étroite, contraire aux intérêts vrais
de la classe ouvrière , mais elle est humaine. Il serait donc puéril
de s'en étonner. Mieux vaut essayer de répandre parmi tous ceux
qui coopèrent à l'œuvre du travail la notion exacte de leurs in-
térêts, mieux vaut surtout agir avec activité et persévérance pour
instruire et former les faibles, pour leur inculquer, par l'exemple
et par l'enseignement, des idées capables de les pousser en avant,
et cela par l'eftét d'une amélioration individuelle, d'un progrès
naturel dont la lenteur même est un gage de solidité. La jeu-
nesse instruite peut faire beaucoup dans ce sens, en se rapprochant
résolument de ceux auxquels la vie n'a pas ménagé les mêmes
chances de succès. Qu'elle imite les étudiants anglais et améri-
cains, en consacrant à la formation intellectuelle et morale de la
jeunesse ouvrière une partie de ses loisirs ; elle sèmera pour l'a-
venir de précieux germes d'apaisement, de progrès social et
économique. C'est là le vrai « devoir présent ». Il est fait d'autre
chose que de prédications vagues : il doit reposer sur des œuvres
effectives^ fortement établies et continuées avec persévérance dans
tous nos centres industriels.
En résumé, ce qu'on appelle conmiunément la question ou-
vrière est avant tout une question d'organisation du travail. Kt la
196 LA SCIENCE SOCIALE.
meilleure organisation du travail est celle qui s'appuie à la fois
sur une forte éducation sociale, sur une instruction technique
solide et sur un bon régime du patronage. En tous cas, les diffi-
cultés de cet ordre ne peuvent être résolues par un moyen unique
et artificiel, s'appliquant à la classe ouvrière tout entière, mais
plutôt par des procédés multiples et naturels, s'adressant à l'in-
dividu ou à la famille. Ces conclusions ressortent avec la dernière
évidence des monographies ouvrières que nous avons eu l'occa-
sion de faire. En nous mettant eu contact direct avec un certain
nombre d'ouvriers, elles nous ont prouvé aussi que Ton peut
trouver parmi eux, en s'en donnant la peine, un bon nombre
auxquels il serait relativement aisé d'inspirer des idées précises
dans le sens que nous venons d'indiquer, et qui, convenablement
soutenus, pourraient ensuite les répandre avec fruit parmi leurs
camarades. Voilà donc les moyens pratiques de donner à la ques-
tion ou^Tière, avec le temps, une solution suflîsamment étendue
et sérieusement satisfaisante ; les voilà tels que l'observation des
faits actuels peut les révéler à tout homme attentif et sans parti
pris. Us se résument en un seul mot : Éducation.
Léon POINSARD.
Le Directeur-Gcrant : Edmond Demollns.
TYPOGRAPHIE FIRSIINDIDOT F.T C"". — PARIS.
QUESTIONS DU JOUR
ÉCONOMIES NÉCESSAIRES
I
Les contribuables français paient chaque année aux divers
budgets de l'État, des départements et des communes, une somme
ronde qui monte à quatre milliards six cents millions, soit, en
moyenne, pour une famille de quatre personnes, la bagatelle de
de quatre cent quatre-vingts francs.
L'État prend à lui seul sur cette somme 3 milliards 450 mil-
lions, soit pour la même famille 360 francs par an. Sans doute,
ce chili're moyen ne dit pas la réalité mathématique des choses.
Bien des familles paient annuellement plus de 480 francs de
taxes ; un bon nombre paient moins de 360 francs. Mais comme,
en fin de compte, l'impôt se proportionne plus ou moins exacte-
ment à la dépense de l'année, on peut dire sans erreur que cha-
que famille française est chargée d'un lourd tribut, qui va pe-
sant toujours davantage, car, loin de se réduire, nos dépenses
[)ubliques augmentent avec une désespérante régularité. Tout le
monde en convient, tout le monde s'en plaint, même les par-
lementaires, qui pourtant travaillent sans cesse à nous accabler
davantage. Cette croissance continue du budget est-elle donc un
phénomène normal, naturel, général, amené fatalement par les
circonstances des temps nouveaux? Point du tout. Elle résulte
nécessairement, cela va sîins dire, d'un certain ensemljle de con-
T. XXV. 15
198 LA SCIENCE SOCIALE.
ditions sociales existantes. Mais on peut, sans se mettre, tant s'en
faut, en opposition avec aucune loi sociale, modifier ces condi-
tions de manière à retourner la marche du hudeet et à le ré-
duire au lieu de l'augmenter. C'est ainsi qu'en Angleterre le
budget de l'État, beaucoup moins lourd que le nôtre, dans le
sens que je dirai tout à l'heure, est aussi bien moins progressif.
Il varie sans doute avec les besoins, mais, aussitôt qu'on le peut,
on le ramène en arrière. La comparaison est du reste assez ins-
tructive pour qu'on la fasse d'une manière complète, et elle est
d'autant plus facile à faire que la population du Royaume-Uni est
aujourd'hui égale à celle de la France. Voici donc le tableau des
dépenses françaises et des dépenses anglaises pour les dix der-
nières années :
FRANCE. GRANDE-BRETAGNE.
(En millions de francs.)
1887 3.260 2.230
1888 3.220 2.175
1889 3.247 2.200
1890 3.287 2.150
1891 3.258 2.200
1892 3.380 2.250
1893 3.450 2.250
1894 3.480 2.275
1895 3.435 2.350
1896 3.425 2.425 (1)
Le budget français des dépenses pour 1897 dépassait en projet
3.380 millions, et il a dû atteindre en réalité 3.430 millions au
moins. Celui de 1898 est projeté à 3./+08 millions et il atteindra
en fin d'exercice 3.440 millions. Ajoutons, pour compléter la com-
paraison, que, si nos départements et nos communes dépensent
environ 1.200 millions^ les conseils locaux britanniques disposent
d'environ 2.200 millions. De sorte qu'en résumé l'Anglais paie
à peu près la même somme de taxes que le Français; mais, d'a-
bord il en souffre moins parce qu'il est moyennement plus riche;
ensuite, la répartition des frais est plus équitable, parce que les
(1) Les années 1895 ot 189G ont été surcliargéos, en Angleterre, par des expéditions
coloniales et des constructions navales, laits extraordinaires, c'est-à-dire temporaires.
ÉCONOMIES NÉCESSAIRES. 19î)
dépenses se font surtout là où elles sont vraiment prolilahles,
avec bien moins de faux frais et de coulages, et au moyen de res-
sources fournies par les intéressés directs. Cliez nous, tout se fait
de loin et largement; là-bas, les choses sont administrées sur
place et de façon serrée. Si sur un point déterminé il se produit
temporairement une fuite, ceux-là seuls en souffrent qui habitent
le cercle restreint de la paroisse ou du comté, et il leur est facile
de s'en apercevoir et d'y remédier. En France, les fuites sont par-
tout, et la responsabilité nulle part. Aussi personne ne se préoc-
cupe sérieusement de boucher les trous qui laissent filtrer de
toutes parts notre pauvre argent.
D'ailleurs, pourquoi nos fonctionnaires prendraient-ils la peine
d'économiser? Nous payons trop, c'est vrai, et nous en murmu-
rons volontiers, mais l'argent n'en vient pas moins, à jour fixe,
pour boucher les brèches énormes de la caisse commune. Puis-
que nous sommes de si facile composition, à quoi bon se gêner?
La nation fram^aise rappelle trait pour trait ces grands seigneurs
d'autrefois, colossalement riches, mais parfaitement incapables
de gérer leur fortune. Ils la confiaient à un intendant qui se
chargeait de pourvoir à toutes les prodigalités du maître, et dont
les exactions, les gaspillages et les fautes étaient couverts par la
sotte indifférence de son commettant. Payons donc, jusqu'au jour
où, endettés à fond, appauvris par la concurrence, éprouvés par
quelque grande crise politique, nous en serons réduits à tout
laisser en souffrance et peut-être même à faire faillite une fois de
plus. N'oublions pas, en effet, que nous devons actuellement plus
de trente et un milliards de francs^ dont les arrérages annuels
absorbent plus de 1.-250 millions de francs il). Quelle charge, et
quel péril ! Supposons qu'une catastrophe nous oblige à contracter
encore de grands emprunts : où trouverions-nous l'argent, à quel
prix, et comment ferions-nous pour créer de nouvelles ressources?
Quels impôts pourrions-nous aggraver ou inventer pour porter
notre budget à quatre milliards et au delà? Terribles questions
(1) La delte anglaise ne dépasse guère IG milliards; elle élait de 17 milliards en
18%, mais un amortissement régulier l'a réduite de près d'un milliard en quelques
années. Le service annuel des intérêts coûte environ 650 millions par an.
200 LA SCIENCE SOCIALE.
qu'il est bon de se poser à la veille des élections générales. Nous
vivons au bord d'un gouffre financier aussi profond qu'il le fut
aux plus mauvais jours de notre histoire; un choc toujours me-
naçant peut nous y précipiter. Nous sommes à l'entière merci des
événements. Tous les hommes sérieux et prévoyants ont le devoir
étroit de se rendre bien compte de cette situation terrible, et de
faire les plus grands efforts pour obliger les Chambres à prati-
quer une politique d'économies à la fois radicale et persévérante.
Économiser, soit. Mais sur quoi? A cette question la réponse
semble facile. Comment ne serait-il pas aisé d'économiser sur
un budget de 3.i00 millions? Une pareille somme doit supporter
aisément une réduction de 10 ou 15 %\ soit 350 à 500 millions.
Hélas! il n'en est rien, pour les motifs que voici.
En jetant un coup d'oeil sur l'état récapitulatif du budget des
dépenses pour 1897, on voit qu'il se répartit de la manière
suivante :
1° Bette publique : 1.250 millions. Ce gros chiffre n'admet
aucune réduction. Il faut payer ces millions jusqu'au dernier
centime, tant que nous n'aurons pas amorti, c'est-à-dire rem-
boursé nos dettes, et nous n'en prenons guère le chemin ; si
nous rendons d'une main, nous empruntons de l'autre. En six
ans, de 1890 à 1897, nous avons ainsi augmenté notre passif
de plus de six cents millions. Et personne ne parait se soucier
de cela. Ces chiffres sont si énormes, qu'ils dépassent en quel-
que sorte notre entendement; ils ne nous frappent plus parce
que nous n'en concevons pas la portée réelle. C'est comme une
fantasmagorie qui nous éblouit un moment, et passe sans laisser
de traces.
2° Pouvoirs publics ; 13 millions. Il serait aisé d'économiser
sur cette somme quelques millions. Nos parlementaires sont
moitié trop nombreux, et trop payés. Avec 9.125 francs par an,
la députation devient une sorte de fonction })roductive qui tente
même les gens sans ressources personnelles. L'indemnité par-
lementaire ne doit pas constituer un traitement et n'est logique-
ment due que pendant les sessions ; elle ne doit pas surtout
couvrir les frais d'élection.
ÉOONOMTES NKCESSAIRES. 201
3° Service des mlnislères (la guerre et la marine exceptés) :
ministère des finances, 19 millions; de la justice, 35 millions;
des cultes, V3 millions; de l'intérieur, 75 millions; de l'ins-
truction publique, 21*2 millions; du commerce et des postes. 29
millions; de l'agriculture, 29 millions; des colonies, 8V millions;
enfin des travaux publics, 215 millions. Le total est ici de
7'i.l millions. La plus grande partie de cette somme sert à ré-
munérer environ 750.000 fonctionnaires de tout ordre et de
tout rang, depuis l'ambassadeur à 250.000 francs jusqu'au can-
tonnier à 600 francs. Sur cette partie du budget, en procédant
avec toutes les précautions nécessaires, on arriverait à écono-
miser 300 à 350 millions. Nous le démontrerons quelque jour;
pour cette fois, nous passons.
'*° Frais de régie et de perception des impôts et revenus :
374 millions. C'est ce qu'il nous en coûte pour recouvrer en-
viron 3 milliards; cela représente plus de 12 %, chiffre moyen.
Certaines exploitations reviennent à un prix fabuleux : ainsi
les forêts, qui rapportent tout compris 28 millions, coûtent
13.750.000 francs, soit 50 % de frais!
5° Nous arrivons enfin à un chapitre qui retiendra désormais
toute notre attention, celui de la guerre et de la marine.
II
Le ministère de la guerre absorbe à lui seul 622 millions (1);
le ministère de la marine réclame 258 millions, soit au total
880 millions. Est-il possible de réaliser des économies sur ce
gros morceau de budget? La question, en soi, est délicate; il
faut cependant l'aborder avec résolution, i^t l'examiner sous
tous ses aspects, car il devient de jour en jour plus urgent de
lui donner une solution.
Ecartons d'abord, pour simplifier, ce qui concerne la marine.
(1) Prévisions pour 1897, et non compris les dépenses des troupes coloniales, soit
58 millions. Ces chiffres ont été majorés en cours d'exercice par le vote de crédits
supplémentaires, et on peut s'attendre à en voir le total réel approcher de 720 millions,
plus 270 à 280 pour la marine, en tout un milliard!
"^02 LA SCIENCE SOCIALE. i
Ce département dépense beaucoup sans doute; pourtant il est
infiniment moins exigeant que la guerre. Cela ne veut pas dire
qu'il soit plus économe ; ses extraordinaires gaspillages ont été
mis en lumière à diverses reprises. On a montré en détail com-
ment les arsenaux construisent ou s'approvisionnent, et à quel
prix. De temps en temps, les journaux nous apprennent que
tel grand cuirassé, qui a coûté vingt millions, s'est révélé aux
essais comme peu sûr de son équilibre, et que tel croiseur rapide,
du prix de 12 à 15 millions, ne peut naviguer à grande vitesse
sans détériorer ses chaudières. Et quel coulage dans les arme-
ments, dans les magasins, dans les usines où l'on fabrique,
par exemple, des ancres ou des chaines vingt-cinq ans à l'avance,
si bien qu'elles sont démodées quand arrive le moment de s'en
servir ! Il y a là un personnel d'officiers, de marins, de bureau-
crates, d'ouvriers, dont l'exagération est manifeste, mais qui
demeure et se recrute sans cesse en vertu des « droits acquis ».
Cette situation est, en définitive, un véritable scandale; mais,
comme ce scandale dure depuis Colbert, on ne songe plus guère
à s'en offusquer. On ne semble pas concevoir un régime à la
fois moins onéreux et plus efficace. Avec ses 258 millions, notre
marine pourrait faire beaucoup mieux, ou réaliser 40 à 50 mil-
lions d'économies, bon an mal an. Mais puisque le peuple de
France paie toujours, pourquoi se donnerait-on tant de peine?
Soyez sûrs que notre marine continuera longtemps à nous
coûter cher sans valoir davantage.
Abordons maintenant la plus immodérée de nos charges : la
guerre.
Est-il donc possible, en principe, d'économiser sur ce chapitre?
A cette première question, nous répondons hardiment : oui.
Voici pourquoi.
Chacun sait que les lois d'organisation promulguées de 187-2
à 1895 ont établi en France le service militaire univei^el. Ac-
tuellement, tout Français valide âgé de vingt ans doit en prin-
cipe servir trois ans, délai qui peut être réduit par exception à
un ou deux ans. Chaque printemps, 220.000 jeunes gens environ
sont appelés à « tirer au sort ». Plusieurs milliei^s d'entre eux
ÉCONOMIES NÉCESSAIRES. 203
sont éliminés i)our cause (l'infirinité; les autres ne tardent pas à
rejoindre les garnisons qui leur sont désignées. Il y retrouvent
les deux contingents précédents, qui sont réduits par les décès,
les congés, le départ des soutiens de famille, des diplômés, des
« bons numéros ». Ce qui reste n'en constitue pas moins une masse
formidable. Sur le papier, elle est évaluée à 570.000 hommes,
savoir, en chilires ronds (1) :
Officiers 28.000
Infanterie 348.000
Cavalerie 70.000
Artillerie 80.000
(iénie, train, etr 40.000
Ecoles, divers 4.000
En réalité, ces chiffres ne sont pas atteints, tant s'en faut;
beaucoup d'hommes manquent par maladie, congé ou renvoi
anticipé. 11 est fort probable qu'en moyenne il ne se trouve pas
tout à fait 500.000 hommes sous les drapeaux, avec 100.000 che-
vaux et 2.200 canons. Ce sont là des nombres déjà assez formi-
dables, et l'on conçoit que l'entretien, la solde et la nourri-
ture d'une telle multitude coûtent cher. Mais quelle nécessité
nous pousse à imposer un aussi long service à un pareil
nombre d'hommes? La réponse à cette question paraît facile à
trouver : il faut, dira-t-on, pourvoir aux besoins de la défense
nationale. Est-il donc vrai que nous devions immobiliser cons-
tamment près de 500.000 jeunes gens, et dépenser chaque année
plus de 700 millions de francs, pour nous garantir contre des
attaques hypothétiques? C'est ce que nous allons examiner en
peu de mots.
D'abord, avons-nous à craindre une attaque subite, imprévue
de la part de l'un de nos voisins? Cette terrible éventualité a
été imminente pendant assez longtemps à la suite de la guerre
de 1870, quand le prince de Bismarck, redoutant notre ven-
geance et craignant pour son œuvre, guettait une occasion d'en-
traver notre relèvement en nous inflieeant une nouvelle défaite
(1) Troupes coloniales non comprises.
204 LA SCIENCE SOCIALE.
suivie de conditions plus dures. Mais ces temps sont passés. Si
nous ne menaçons pas l'Allemagne — et nous examinerons tout
à rheure s'il convient à nos intérêts de menacer cjuelqu'un, —
rAllemagne ne songera pas à nous attaquer. Elle sait fort bien
qu'une telle guerre lui coûterait par elle-même plus cher
qu'elle ne pourrait en aucun cas lui rapporter ; elle sait aussi
que les ambitions révélées par une attaque injustifiée groupe-
raient contre elle les inquiétudes de l'Europe presque entière. Il
en serait encore ainsi dans le cas improbable où l'Allemagne,
sans s'en prendre à la France, chercherait à s'agrandir aux dé-
pens des autres pays voisins. Pour ces motifs, il est impossible
que le gouvernement allemand songe à se rendre agresseur.
On peut prévoir pourtant une éventualité, celle où ce gou-
vernement, gêné par de graves complications de politicjue in-
térieure, viendrait à chercher dans la guerre étrangère un dé-
rivatif. Mais s'il attaquait, il se mettrait dans la position indiquée
tout à rheure ; s'il intriguait pour se faire attaquer, il ne serait
pas bien difficile de percer à jour ces intrigues, dont le motif
serait assez visible par lui-même. En tout état de cause, la situa-
tion de trouble intérieur dans lequel se trouverait ce pays di-
minuerait sensiblement ses forces et le danger de son attaque.
En résumé, l'Allemagne seule peut songer à nous faire la guerre,
et tout permet de croire que nous ne courons de ce côté qu'un
minimum de risques, lequel ne justifie pas un établissement mi-
litaire aussi ruineux que le nôtre.
S'il s'agissait pour la France d'abandonner la politique paci-
fique, la seule digne, la seule sage, pour ouvrir contre l'Alle-
magne une nouvelle lutte, alors la situation serait différente.
Mais, reconnaissons-le avec une franchise qui n'exclut ni la fierté
patriotique, ni le courage mihtaire, cela ne nous est pas possible.
Si nous nous avisions de troubler la paix du monde pour re-
couvrer les provinces que nos fautes nous ont fait perdre, nous
aurions contre nous toutes les nations d'Europe, et avec nous,
personne. Si l'alliance russe, qui a soulevé en France tant d'en-
thousiasme, est quelque chose, c'est une combinaison de paix,
non pas une alliance offensive. Tout le dit, tout le prouve, le
ÉCONOMIES NÉCESSAIRES. 20.')
langage comme Tintérêt des parties. Nous ne pouvons pas atta-
quer. Nous ne pouvons que nous défendre, si on nous attaque.
Or nous venons de constater que personne ne peut songer sé-
rieusement à nous déclarer la guerre. Cela ne veut pas dire, évi-
demment, que nous n'avons plus qu'à licencier notre armée, à
supprimer toutes nos défenses. Mais cela signifie que le moment
est venu de mettre iin à la folie du service universel à longue
durée, des armements immenses, offensifs autant que défensifs,
pour entrer dans la période normale, rationnelle, de l'organisa-
tion purement défensive. Cette organisation doit suffire pour
nous mettre à l'abri d'une invasion, tout en coûtant beaucoup
moins, en argent et en pertes de temps, que le stupide et bar-
bare régime d'aujourd'hui.
J'entends d'ici quelques patriotes intransigeants crier : « Alors,
vous abandonnez l'Alsace et la Lorraine? « Nous n'avons rien à
abandonner. Je dis seulement : Quand et comment pourrions-nous
reprendre les provinces perdues? Si quelqu'un est en état de ré-
pondre à cela avec un peu de précision, non seulement je retire
ce que j'ai dit, mais encore je suis prêt, pour ma part, à tous les
sacrifices. Mais personne ne répondra, et pour cause. Aussi je
persiste à croire que nos énormes dépenses sont inutiles à ce point
de vue. Bien plus, je prétends qu'elles ne servent guère même pour
notre simple défense, et qu'en les continuant nous marchons
vers une impuissance à peu près complète. Cela n'est, hélas! que
trop aisé à démontrer.
111
Malgré tant de dépenses, nous sommes loin de posséder une
organisation militaire parfaite. Pourquoi cela? Parce que nous
avons la sotte prétention de vouloir trop faire à la fois. Le vieux
proverbe : Qui trop embrasse mal rtreint s'applique merveil-
leusement à notre système. Chaque année, IGO.OOO jeunes gens
s' engouffrent sous les porches de nos casernes. Or, il nous est
impossible de donner à cette cohue l'instruction que comporte
206 LA SCIENCE SOCIALE.
le service militaire complet. Tout nous manque pour cela : l'ar-
gent, car tout ce que nous en jetons par les fenêtres ne suffit
pas: les locaux, le personnel instructeur, les chevaux, enfin et
surtout la méthode, car à chaque instant on modifie quelque-
chose : les principes, les règlements, l'administration, la forme
des tuniques et la couleur des gibernes. Mais pourtant les hommes
sont là^ appelés par la loi, que va-t-on en faire ? On s'en débar-
rasse par tous les moyens possibles; 8 à 10 ^ sont envoyés en
congé dès qu'ils ont acquis les éléments du métier; beaucoup
d'autres sont immobilisés dans des emplois sans utilité. M. Pajot,
sénateur, s'exprimait ainsi à ce sujet dans son rapport sur le
budget de la guerre pour 1897 :
« Nombre de jeunes gens trouvent dans une foule d'emplois
une quasi-exemption du service militaire... Cette plaie des
embusqués exigerait un remède prompt et énergique. »
Ajoutons que, à propos de ce même budget de 1897, le mi-
nistre a fait connaître qu'il augmenterait le nombre des hommes
prêtés pour fournir des bras aux travaux des moissons. Pour-
quoi cela? Pour favoriser l'agriculture? Point du tout : pour
réaliser des économies sur la nourriture et la solde I Où peut-on
trouver meilleure preuve que l'effectif est surchargé, que nous
dépassons les limites de la possibilité, et, par conséquent, de
l'utilité?
En vérité, nous appelons trop d'hommes sous les drapeaux.
Nous en faisons quelque chose de plus que des miliciens, mais
ils ne deviennent pas des soldats; cela est évident, certain. Tout
le régime est basé sur une illusion insensée. On a voulu jeter
de la poudre aux yeux en alignant sur le papier des chiffres
fantastiques, en attribuant à la défense nationale des millions
d'hommes instruits, armés, équipés, organisés. Dans la réalité
des choses, on n'arriverait qu'à une colossale confusion, causée
par l'immensité du système, par rincapacité, l'impéritie ou le
mauvais vouloir des milliers d'employés chargés d'habiller, de
nourrir, de convoyer ces multitudes, par l'incohérence des
formations, les rivalités des chefs et le trouble des soldats, la
confusion d'un matériel énorme. C'est pour arriver à ce résultat
ÉCONOMIES NÉCESSAIRES. 207
que nous déboursons 700 millions par an! La chose est si
extraordinairemeut folle qu'on a bien de la peine à y croire,
et pourtant, rien n'est plus vrai. Il suffit pour s'en rendre compte
de suivre la discussion annuelle du budget de la guerre; on
voit apparaître alors les critiques les plus vives, les plus carac-
téristiques contre notre système militaire? Le ministre répond
faiblement, ou se tient coi; quelqu'un met en avant l'intérêt de
la défense nationale, et les Chambres votent, et le gaspillage
va son train, épuisant nos finances et le pays. Pourquoi cela?
Parce que nous sommes enfoncés dans cet abominable système,
parce que beaucoup d'intérêts personnels y sont attachés, et
s'abritent sous le couvert du chauvinisme quand ils se sentent
menacés, parce que personne n'a le pouvoir et le courage né-
cessaires pour entrer dans ce dédale et pour en rompre les
inutiles méandres. Et pourtant il le faut, sinon nous restons
exposés à découvert aux plus redoutables périls. Cola encore est
aisé à prouver.
Supposons un moment que nous nous trouvions en face des
périls d'une grande guerre. Pour la soutenir il nous faudrait
sans doute beaucoup d'hommes, mais nous aurions besoin aussi
de beaucoup d'argent. Où le prendrions-nous? Dans nos réserves
publiques? 11 n'en existe pas; nous ne possédons pas même le
pauvre petit trésor de guerre de Spandau. Dans les réserves
privées, c'est-à-dire que nous le demanderions à l'emprunt. Le
gouvernement mettrait d'abord la main sur l'encaisse de la
Banque de France, au risque de jeter, pour longtemps, le
trouble dans la circulation monétaire et dans le cours du chansre.
Ensuite il émettrait des titres de rente, à quel prix, je le de-
mande, avec 31 milliards de dettes derrière soi, et la guerre en
face? Et si Ton parvenait à emprunter chèrement, puis à sortir
d'affaire, battus ou vainqueurs, peu importe, cpielle serait la si-
tuation, avec iO milliards de dettes, 1.000 ou 1.700 millions d'ar-
rérages à payer chaque année, des pertes chiffrées par milliards
à réparer? Il faudrait augmenter encore les impots, au moment
même où les fortunes seraient amoindries, les affaires difficiles,
les profits minces. On ne peut songer à de pareilles éventualités
208 LA SCIENCE SOCIALE.
sans frémir, ni surtout les examiner sans trouble et sans
crainte.
Mais mettons les choses au mieux; écartons l'idée de guerre,
puiscjue aussi bien rien ne fait prévoir une telle calamité. Est-il
raisonnable de concevoir un état de paix avec des charges mili-
taires aussi absurdes? Nous sommes surchargés détaxes; toutes
choses sont chez nous plus chères qu'ailleurs, et encore nous
empruntons sans cesse. Pourrons-nous, dans ces conditions, ré-
sister longtemps à la concurrence universelle? Cela est peu pro-
bable. Au lieu de mettre la hache au pied de la forêt d'abus qui
nous envahit, nous établissons de fortes taxes douanières, prépa-
rant ainsi de nouvelles occasions d'abus à notre détriment.
Insensés que nous sommes! Nos gouvernements nous ont désor-
ganisés, affaiblis et appauvris, et c'est au gouvernement que
nous demandons de réparer par artifice le mal qu'il nous fait
naturellement par l'exagération de ses fonctions et de ses
besoins !
Que faudrait-il donc faire pour mettre fin à une situation si
pénible, si périlleuse et si ruineuse? Deux choses, difficiles sans
doute, mais non pas impossibles.
La première se résume en ceci : abandonner le système pur et
simple du service militaire obligatoire universel, qui est outré,
barbare, antisocial et par conséquent dangereux, pour le rem-
placer par un régime défensif mixte. Ce régime comprendrait
une armée permanente de première ligne, comptant environ
200.000 hommes bien instruits, et une milice exercée. La Suisse,
pour ne prendre que ce modeste exemple, n'a qu'une milice
sans armée permanente ; de bons juges affirment que cette mi-
lice serait parfaitement en état de résister à un envahisseur,
même en rase campagne. Naturellement, cela ne lui suffirait
pas pour ouvrir une guerre de conquête ; mais si nous n'avons
pas abandonné la chimère odieuse de la conquête armée, il faut
désespérer de l'avenir.
La seconde œuvre à entreprendre consiste à appliquera notre
grande plaie financière, la dette publique, un amortissement
énergique. Économiser 300 millions sur la guerre et la marine,
ÉCONOMIES NKCESSAIRES. 20î)
autant sur l^ensemble des autres ministères, et ap[)lirjuer 500
millions par an au reml)oursement de nos emprunts, voilà le
but. Lorsque nous aurons réduit notre budgetà 2.500 millions,
notre dette à 20 milliards, alors nous .serons les maîtres de la si-
tuation. Aujourd'hui, c'est la situation qui nous tient, nous me-
nace et nous accable.
Mais ce résultat est lié à bien des réformes nécessaires : décen-
tralisation administrative, réduction du nombre des fonction-
naires, atténuation du parlementarisme, remaniement du svs-
tème militaire actuel, modération dans la politique douanière
et dans les entreprises coloniales. Quel programme, que d'efforts à
tenter, combien de préjugés à écarter, et de résistances à vain-
cre ! Aurons-nous encore l'énergie sociale nécessaire pour y suf-
fire? L'avenir le dira. En tout cas, la question la plus urgente,
parce qu'elle est la plus chargée de graves conséquences, c'est la
question militaire. Il faut l'aborder, non pas comme le font les so-
cialistes, avec le but plus ou moins avoué de détruire l'armée, qui
est un obstacle à leurs projets de révolution brutale, mais bien
avec l'idée d'organiser la défense nationale d'une manière effi-
cace,, et en même temps indéfiniment supportable pour le pays,
ce qui n'est pas le cas dans l'état actuel. Bon gré mal gré, il
faudra pourtant en venir là.
Noël Dasprom.
-•^ itO-ïCS»-»-
UNE COLONIE ABANDONNEE
LA LOUISIANE DE 1763 A 1709
D'APRÈS UNE CORRESPONDANCE INÉDITE
Les gouvernements des différents États d'Europe semblent at-
teints, à l'heure actuelle, d'une véritable fureur de colonisation.
Les uns bornent leur action à recueillir les fruits de l'initiative
privée très agissante de leurs colons, tout en se tenant toujours
prêts à montrer les dents, — les longues dents proverbiales des
fils d'Albion^ — lorsque sur un point quelconque du globe quelque
imprudent vient entraver la libre expansion de leurs émigrants.
D'autres ont une allure plus martiale, plus solennelle aussi : c'est
par des menaces jetées du haut du trône que le chef de la nation
annonce ses intentions conquérantes ; c'est avec un déploiement
de forces imposant qu'il envoie un prince du sang « porter son
évangile ». Il a conscience de faire quelque chose de grand, ou
du moins d'exécuter une petite partie d'un grand dessein. Mais,
quelle que soit la manière qu'ils adoptent, tous les gouverne-
ments d'Europe sont prêts à faire des efforts sérieux, à consentir
des sacrifices considérables, pour avoir leur part dans les terres
nouvelles. La colonisation n'est pas pratiquée par tous avec le
même succès, mais tous y attachent aujourd'hui une égale im-
portance.
Vers la fin du siècle dernier, la mode était moins à la coloiii-
LA LOUISIANE DE 1763 A ITOî). 211
sation. La France cédait avec une parfaite in (JiilV- renée ces quel-
ques « arpents de neige » qui sont devenus le Canada, sans souci
des « Habitants » qui restaient invinciblement fidèles à sa reli-
gion, à ses mœurs et à son langage. Sur le golfe du Mexi(|ue et
tout le long du Mississipi, elle abandonnait également les établis-
sements de la Louisiane, d'un côté à l'Angleterre son eniieniie,
comme prix de sa victoire^ de l'autre à l'Espagne son alliée, en
reconnaissance de ses bons services. Mais il ne semble pas (jue
celle-ci ait beaucoup apprécié le cadeau que nous lui faisions.
Elle mit six ans à décider l'envoi à la Nouvelle-Orléans d'une
force suffisante pour prendre possession de la colonie. Les An-
glais, au contraire, s'empressèrent de profiter de l'augmentation
de territoire que leur avait value le traité de Paris, et le gouver-
neur français n'eut avec eux d'autres difficultés que celles que
soulevait de la part des sauvages leur peu de sympathie pour
leurs nouveaux maîtres. Ce gouverneur français, iM. Aubry, était
un officier de mérite ; il avait servi avec distinction dans diverses
guerres et s'était trouvé chargé par le ministère du duc de Choi-
seul-Praslin de faire remise aux Anglais et aux Espagnols des
territoires qui leur étaient abandonnés par la France. Grâce au
peu d'empressement des Espagnols, sa mission dura six ans et
fut traversée par toutes sortes de déboires. Il les racontait avec
force détails dans une série de lettres heureusement conservées et
que l'obligeance de ses possesseurs actuels a mises à notre dispo-
sition.
L'intérêt qu'elles offrent au point de vue social tient à ce qu'on
y voit trois manières de faire différentes, trois systèmes de colo-
nisation, si toutefois on peut donner ce nom à une politique peu
raisonnée. Les Français sont de braves gens, pas gênants pour les
indigènes qui ont de la sympathie pour eux. Quelques planteui*s,
pas bien nombreux, se sont installés et vivent en bons rapports
avec les Indiens. Un groupe assez important de commerçants
s'est constitué à la Nouvelle-Orléans; la vente des pelleteries s'en
trouve facilitée, et les Indiens en profitent pour se procurer de
r « eau de feu »; cela ne les civilise pas d'une façon très heu-
reuse, mais les contente. D'ailleurs, ils ne sont ni maltraités ni
21^ LA SCIENCE SOCIALE.
pressurés. Les gouverneurs et autres of liciers du roi exercent
leur pouvoir paternellement. Ils sont gens d'honneur et à la
bonne manière, celle qui comprend l'honnêteté dans l'honneur.
En revanche, personne ne travaille très efficacement à l'avance-
ment de la colonie. Peu desprit d'entreprise de la part des ce-
lons; peu d'initiative même de la part des administrateurs. Ils
exécutent leur consigne avec conscience et dans les limites où le
permet la coupable indifférence de la Métropole. Parfois l'exé-
cution de cette consigne atteint à une sorte d'héroïsme et réclame
une grande hauteur de caractère, par suite de l'abandon où on
les laisse, — les lettres de M. Aubry nous en fourniront plus d'un
exemple ; — mais, quelque méritoire et honorable qu'elle puisse
être, elle ne crée rien, elle ne donne pas la vie.
*
Les Anglais, eux, sont peu sympathiques aux Indiens. Beau-
coup viennent pour s'installer, pour mettre la terre en valeur,
et ces bipèdes incapables de travail que sont les Indiens leur
inspirent du mépris. Par suite, ils ne font rien pour se les atta-
cher; ils travaillent même à les éloigner et y réussissent. Chaque
planteur fait le vide autour de lui, sans cruauté inutile, mais
sans ménagements. Son but n'est pas de vivre en paix avec ces
chasseurs, mais de s'installer solidement, à leur exclusion, sur
des terres de bonne qualité. Et il poursuit ce but avec persévé-
rance, avec ténacité, sans fracas. Si on n'y prend pas garde, écrit
souvent M. Aubry, ces gens-là envahiront tout. M. Aubry était
clairvoyant, comme l'événement l'a prouvé.
Quant aux Espagnols, ils se montrent déplorables. Leur colo-
nisation est purement administrative en Louisiane, bien infé-
rieure au point de vue de l'initiative privée à celle des Français
soutenue par quelques établissements d' « Habitants » et de né-
gociants ; bien inférieure aussi au point de vue du gouvernement,
car ils paient mal, envoient des troupes insuffisantes et un gou-
verneur maladroit. Enfin, ils sont fiers et cruels. Les indigènes
les détestent au point d'aimer mieux les Anglais. Les Européens
se révoltent contre eux, chassent le premier gouverneur et de-
mandent au roi de France de reprendre sa colonie. C'est alors
que les Espagnols agissent, et leur première intervention sérieuse
LA LOLISIANK UE ITd.'i A 1701). 213
dans les .'lifairos de la Louisiane consiste ù faire fusiller les Fran-
çais notables qui s'étaient « révoltés » contre l'autorité de Sa
Majesté Catholique.
On imasrine les tribulations d'un officier français avant ordre
de remettre la colonie aux Espagnols qui n'arrivent pas, rece-
vant les plaintes des tribus sauvages, les récriminations de ses
compatriotes, abandonné par M. de Choiseul qui reste trois ans
sans lui donner signe de vie, et obligé enfin, par fidélité à sa
consigne, de calmer la révolte des Français notables, révolte
illégale, mais bien justifiée au fond.
1
Parti de Bordeaux au commencement de 1762 avec un millier
d'hommes sous les ordres de M. de Jumilhac, M. Aubry se trouva,
à son arrivée à la Louisiane, nommé commandant des troupes
de cette colonie. Trois des cinq vaisseaux sur lesquels on s'était
embarqué avaient été capturés en route par les Anglais, notam-
ment celui qui portait M. de Jumilhac. La Fortune^ où M. Aubry
avait pris passage, eut bien « deux petits combats en chemin,
mais, écrit-il, comme les vaisseaux ennemis n'estoient pas de la
grande force, nous nous en sommes tirés avec honneur et gloire;
nous en avons pris un, et l'autre, qui estoit un gros corsaire,
après une sévère canonnade, s'est éloigné de nous (1). » Aussi se
félicite-t-il d'avoir « fait la navigation du monde la plus heu-
reuse; parti le 25 février de la rivière de Bordeaux, je suis arrivé,
dit-il, le 25 d'avril à la Balize (*2); il est assez rare de faire en
deux mois deux mille cinq cents lieues ».
Trois ans plus tard, en 1765, la mort de iM. Dabbadie, gouver-
neur de la Louisiane, détermina la promotion de M. Aubry à cette
dignité. Ce fut par suite de ces circonstances qu'il se trouva
chargé de la remise des territoires cédés en 1763 par la France
à l'Angleterre et à l'Espagne.
(1) Lettre à M. d'Ouliemont, du 20 juillet 1762.
(2) Fort à l'entrée du Mississipi.
T. XXV. 16
214 LA SCIENCE SOCIALE.
Sa situation était des plus critiques : « Je vous ay marqué plu-
sieurs fois, écrit-il à sa sœur (1), combien il était malheureux
de se trouver à la tête d'une colonie dont la moitié était cédée
aux Anglais et l'autre aux Espagnols, dont l'un ne peut pas en
prendre possession à cause de l'obstacle que les sauvages y met-
tent et l'autre répugne d'y arriver... Tout le monde est triste
hicy et a bien de la peine à se faire à une résolution pareille. A
mon égard, je me regarde comme le plus malheureux du pais :
je suis occupé depuis le matin jusqu'au soir à écrire au ministre,
aux commis des bureaux de la marine, aux Anglais, dont la cor-
respondance forcée me fatigue et m'inquiète... Je fais aussy tout
ce que je peux pour concilier toutes les différentes nations qui
sont hicy et dont les humeurs et les caracthères ne sympatisent
point du tout ensemble; avec cela, toutes les familles sont divi-
sées et se déchirent depuis dix ans. Je tâche autant qu'il est en
moi d'étabUr la paix et la tranquillité entre tout le monde; c'est
là l'ouvrage le plus difficile pour moy, et La Fontaine a bien
raison de dire que c'est un triste métier d'estre appointeur de
débats.
« Je suis obligé aussy de représenter, et de tenir un état qui
passe de beaucoup mes forces, de sorte que je suis ruiné sans
ressource si iM. le duc de Choiseul n'a pas la bonté de me dé-
dommager de toutes les dépenses que je suis indispensablement
obligé de faire pour remplir dignement la place que j'occupe et
soutenir l'honneur de la nation à l'égard des étrangers qui sont
toujours hicy. »
M. Aubry ne se dissimule pas d'ailleurs que sa créance sur le
duc de Choiseul est peu sûre, et c'est en parfaite connaissance
du risque auquel il s'expose qu'il prend sur son bien pour faire
figure honorablement. Lorsque, à la fin de la même lettre, il
revient sur le sujet de sa grande dépense, il écrit bien : i< Je
compte beaucoup sur le ministre et sur sa justice », mais il
ajoute aussitôt : « si tant est que ces sortes de personnes la con-
naissent ».
(1) Lettre à M-"^ dOutremont, du 9 août 17<15.
LA LOLISIANE DE 17()3 A 1769. 215
Eu tous cas, ni Choiseul ni les commis ne se hâtent de ré-
pondre à ses courriers. <( Depuis un an que je commande, écrit-
il en janvier 1766 (1), je n'ay pas receu une lettre du ministre,
uy des bureaux. »
Les sympathies des hidiens pour la domination française,
sympathies qui en toute autre circonstance auraient été un
soutien pour lui, deviennent au contraire l'occasion de difficultés
nouvelles. « Les sauvages, dit-il, ne peuvent s'imaginer (jue
nous cédions tant de terres, eux qui quelquefois se font la
guerre pour un bœuf sauvage ; je ne cesse de leur répéter qu'ils
ne doivent point être surpris de cette révolution, attendu que
les Empereurs de France et d'Espaigne sont frères et du même
sang, que les deux nations sont unies pour toujours; je leur
vante leur puissance et je leur dis qu'ils sont possesseurs de toutes
les terres où le soleil se couche, que les pais où l'or et l'argent
se forment leur appartiennent, et qu'ils marchent dessus, et que
c'est le bien dont les hommes placés au delà du grand lac font le
plus de cas. Je leur dis aussy que, tant qu'ils écouteront la j^arole
du grand chef d'Espaigne, ils seront toujours heureux et que
rien ne leur manquera. Avec ces hommes frustes et barbares, il
faut se servir d'expressions singulières, et leur parler plus par
les yeux que par les oreilles (2). »
Ces discours sont curieux en efiet. M. Aubrv traite les sauvages
comme on traite les enfants en France à son époque, — et cette
époque n'est malheureusement pas tinie. — On leur débite des
contes à dormir debout pour les faire tenir tranquilles et par-
dessus tout on leur persuade que, tant qu'ils obéiront bien à leur
papa, à leur maman, au roi, tout ira bien. C'est ce qu'on appelle
élevé?' les enfants. Ce système produit des enfants obéissants
pendant une certaine période et quelques terribles révoltés qui,
à la longue, amènent une révolution. Vis-à-vis des Indiens, il
n'y avait guère de chances que des esprits réellement indépen-
dants se révoltassent à bref délai. La race était peu préparée à
les fournir. En conséquence, on maintenait les *< bons sauvages ^^
;i) Lettre à M^^ dOutremont, du 26 janvier 17G6.
(2) Lettre du 6 janvier 1767.
216 LA SCIENCE SOCIALE.
dans leur état de u bons sauvages », et des liens de sympathie se
créaient entre eux et leurs paternels dominateurs. Au surplus,
toute incomplète et dangereuse que fût cette manière d'agir des
Français, elle était du moins humaine et chrétienne dans son
inspiration, sinon dans sa direction: comparée avec l'attitude des
Anglais et des Espagnols, elle demeure à l'honneur de notre
pays.
Lorsque l'envoyé du roi d'Espagne, Antonio de Ulloa, débar-
qua à la Nouvelle-Orléans, en 1766, M. Aubry put croire un instant
que sa mission allait être promptement terminée. Déjà, il avait
remis aux Anglais la partie orientale de la Louisiane; il était
naturel de penser qu'UUoa ne tarderait pas à prendre posses-
sion de la partie occidentale. Mais le voyage du gouverneur
espagnol se trouva être un pur voyage de reconnaissance, d'ex-
ploration. 11 avait une centaine d'hommes seulement avec lui
et se proposait de visiter la colonie. Pendant trois mois, M. Aubry
voyage en sa compagnie. « Nous avons été ensemble, écrit-il (1),
examiner les postes et établissements les plus dignes de son at-
tention, et avons fait par terre, rivières et lacs, plus de six cents
lieues ». Au retour de cette pérégrination, Antonio d'Ulloa, qui
était un savant et qui agissait avec méthode, mais sans se presser,
jugea « que ce pays était extrêmement difficile à gouverner »
et se résolut à n'en prendre possession que lorsqu'il aurait reçu
« des réponses de sa cour aux plans qu'il luy adressait pour
l'administration ». u Je me trouve, ajoute M. Aubry, par ce re-
tard, toujours commandant, jusqu'à ce qu'il ail reçu de nou-
veaux ordres de la cour d'Espagne, ce qui pourra tarder encore
longtemps, et achèvera de me ruiner et écraser, si la cour ne
me dédommage de toutes les dépenses indispensables que je
suis obligé de faire. »
Pendant trois ans encore, il devait se trouver aux prises avec
cette difficile situation, gouvernant un pays qui n'était plus fran-
çais, qui désirait le rester, et qui n'avait pas encore été remis aux
Espagnols: obligé de traiter toutes sortes d'affaires avec M. d'Ul-
(1) Lellre du 9 juillet 1766.
LA LOUISIANE \)E 1703 A ITT»!). 217
loa, (l'une part, avec les créoles français dont la mauvaise hu-
meur bien justifiable se manifeste à tout propos, avec les Sauva-
ges, qui commencent à croire qu'on se moque d'eux et que la
maladresse des quelcjues Espagnols présents indispose, avec les
Anglais, ennemis d'hier, voisins incommodes et entreprenants.
Ses tribulations eurent du moins l'avantage d'être pour lui
l'occasion de remarques nombreuses; souvent, dans ses lettres
à 'M. et à M™" d'Outremont, il cherche à caractériser chacun des
peuples qu'il a sous les yeux, et il le fait avec clairvoyance :
(( Que de ménagemens, mon cher frère I il faut de la douceur, de
la fermeté et de la politique avec le Sauvage qui est féroce, l'An-
glais fougueux et ambitieux, l'Espagnol fier et ombrageux, et le
Français de l'Amérique, qui est pire qu'eux tous à cause de son
insubordination (1). »
II
Plus de cent ans avant M. Demolins, M. Aubry s'était de-
mandé : « A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons? » xMoins
préoccupé, à coup sur, d'en découvrir les raisons profondes, il
eut le mérite de la pressentir à une époque où elle s'affirmait
beaucoup moins clairement qu'aujourd'hui.
(( Tandis que nos amis dorment et font la méridienne, écrit-
il (2), l'Anglois veille; il a déjà formé plusieurs établissements
sur le Mississipy, il parle d'y faire venir des milliers d'habitans,
il caresse les sauvages, et fait entendre sous main aux François
que, s'ils ne sont pas contens du gouvernement espagnol, ils
n'ont qu'à venir chez eux; qu'ils y auront de la terre tant qu'ils
voudront et toute sorte de liberté pour l'exercice de leur religion
puissante amorce pour en faire déserter la plus grande partie,
pour peu qu'on les mène durement). Il envahit aussy tout dou-
cement le commerce de la pelleterie, et quelque beau matin,
lorsqu'on y pensera le moins, il pénétrera dans le Mexique, qui
(t) Lettre du 9 juillet 1766.
(2) Lettre du G juin 1767.
218 LA SCIENCE SOCIALE.
a toujours été le grand objet de son ambition, à cause des mines
d'argent qui y sont. »
On pensait encore moins à ce qui est arrivé, c'est-à-dire à la
mise en valeur par la race anglo-saxonne de cet immense ter-
ritoire qu'on lui cédait et de tous ceux que les États-Unis de-
vaient acquérir plus tard. On ne se doutait pas que la vraie ri-
chesse n'était ni dans les mines d'argent ni dans les mines d'or,
mais dans le travail fructueux d'une race laborieuse et entre-
prenante sur un pays inexploité. Lorsqu'Iberville fonda, en 1699,
le premier établissement français sur le Mississipi, son gouver-
nement lui envoya des instructions pour la recherche de l'or et
des perles (1). L'exemple des Espagnols avait persuadé à l'Eu-
rope que les colonies étaient des coffres-forts. Seuls, les émi-
grants anglo-saxons de l'Amérique, les paysans français installés
au Canada, et quelques autres groupes, peu connus alors, d'ori-
gine hollandaise, avaient eu la pensée de se faire dans les pays
neufs un domaine, une demeure, une patrie. Mais combien ils
pâlissaient alors à côté des colonies dont les métropoles rece-
vaient les fameux « galions chargés d'or » ! Passe encore pour
les grandes plantations à produits riches qui permettaient aux
créoles des Antilles une fortune rapide ; mais où pouvait mener
ce métier de paysan d'aller faire pousser du blé au Nouveau
Monde ?
M. Aubry partage donc une erreur très explicable et très gé-
nérale en supposant une ambition cachée aux colons anglais.
Évidemment, se dit-il, ces gens-là ne se donnent tant de peine
que parce qu'ils ont un but, et ce but c'est le Mexique, le Mexique
(( où il ne faut que donner un coup de pioche pour ramasser des
lingots d'or et d'argent (2) ». Ainsi raisonnait un officier français
qui assistait à une revue de l'armée du Nord à la fin de la
guerre de Sécession : « Et maintenant, disait-il à un général
américain, par où allez-vous commencer vos conquêtes, par le
Canada ou par le Mexique? — Maintenant, nous allons licen-
(1) V. dans la collection des Jofins Uophins rniversidj Studies, sevenlh séries, IV.
Municipal Histonj of New-Orleans, by >ViHiain \S . llowe, p. 5.
(2) LeUre du 20 juillet 1762.
LA LOL'ISIANE DE 170.'] A I TdîK :2V.)
cier rarniée et rentrer chacua chez nous pour nous mettre à In
besogne! » L'Anglo-Saxon est ambitieux, entreprenant, éner-
gique, mais ni son ambition, ni son esprit d'entreprise, ni son
énergie ne visent le même but que l'ambition, l'esprit d'entre-
prise et l'énergie d'un Français, surtout d'un officier français.
S'il est habile à fonder des établissements, s'il réussit au delà
de toute prévision « à faire venir des milliers d'habitants », l'An-
glais s'entend moins bien à « caresser les sauvages » suivant la
pittoresque expression de M. Aubry ; ses caresses sont faites d'une
main un peu rude et souvent maladroite ; au fond, elles man-
quent de sincérité. Jamais en Amérique, pas plus qu'en Australie,
pas plus qu'en Nouvelle-Zélande, pas plus qu'au Cap, l'Anglais
n'a désiré vivre côte à côte avec l'indigène quel qu'il soit. Là où
il s'établit, il veut être, comme en Angleterre, bien indépendant;
pour cela il lui faut des voisins qui comprennent leur indépen-
dance comme lui comprend la sienne. Aussi son grand succès
est-il l'établissement en pays vacant. Quand le pays n'est pas
tout à fait vacant, il s'arrange pour le rendre vacant, ou bien
s'il a affaire à des gens qui ne se laissent pas évincer, il va plus
loin. Aujourd'hui, au Canada, dans la province de Québec où les
« habitants » français font la tache d'huile, le propriétaire an-
glais vend la terre et quitte le pays, quand les essaims de fa-
milles françaises commencent à entamer la pafoisse sur laquelle
il réside. Avec ce tempérament-là on n'est pas apte à caresser
les sauvages.
De là les difficultés que redoute M. Aubry pour mettre les An-
glais en possession des terres qui leur ont été cédées. Ce n'est
pas qu'ils négligent de venir s'y installer, conmie les Espagnols,
mais ces terres sont encore habitées par des Indiens et ceux-ci
redoutent les Anglais. En partant pour Mobile en ITO.'K alors
qu'il n'était encore que commandant des troupes de la colonie,
M. Aid)ry écrit (1) : « J'auray beaucoup d'occupation par rap-
port aux sauvages qui sont dans cette partie et qui ne sont point
du tout satisfaits de l'arrivée de leurs nouveaux hostes. Je feray
(1) Lettre du 8 octobre 1703.
220 LA SCIENCE SOCIALE.
mon possible pour contenter les Anglois et les sauvages et
j'espère en venir à bout. Si les Anglois veulent suivre nos conseils,
tout va bien, mais si ils veulent les brusquer, ils pourroient bien
s'en repentir, attendu que dans cette partie il y en a au moins
dix à douze mil en estât de porter les armes, qui leur donneroient
bien de l'embarras, et à nous aussy. »
La remise de la partie orientale aux Anglais eut lieu, en fait,
sans révolte des sauvages. Trois ans après, en 1766, M. Aubry
écrit : « Après avoir éprouvé de grandes difficultés, de la part
des sauvages, pour placer les Anglois sur les terres qui leur
ont été cédées par le dernier traité, je suis enfin parvenu de
les mettre en possession de la partie orientale du Mississipi (1). »
Dans une autre lettre, il constate d'ailleurs que ce n a pas été
sans peine : « J'ay eu bien du mal à arrêter et contenir les
sauvages qui vouloient frapper sur les Anglois, et jouer des
tragédies dans un tems où nous n'en avons pas besoin. »
Mais le voisinage des Anglais fait prévoir à M. Aubry des
complications d'un autre genre. Depuis que le traité de Paris
leur a donné une portion de la Louisiane, ils naviguent cons-
tamment sur le Mississipi; on les sent envahissants; on se rend
compte qu'ils vont s'installer là où les autres passent, et leur ac-
tivité est un sujet de jalousie pour les Espagnols, encore plus
pour les Françaisf au sortir d'une guerre désastreuse qui a laissé
des rancunes au cœur des vaincus. « Par les soins que je me suis
donnés, écrit-il le 26 janvier 1766, la paix et la tranquillité
régnent présentement dans cette colonie; je souhaite de tout mon
cœur qu'elle y règne longtems, mais cela sera bien difficile, le
passage continuel des troupes angloises et de leurs frégates de-
vant nostre ville est un triste spectacle pour un bon François et
et un crèvecœur pour moy. » Plus loin, revenant sur le sujet
de la grande dépense qu'il est tenu de faire, il constate de
nouveau les perpétuelles allées et venues des Anglais : « J'ai re-
présenté par toutes les occasions au ministre que je fesois une
dépense qui passait de beaucoup mes forces^ que la bienséance,
(1) Lettre du 9 juillet 17GG.
LA LOUISIANE Di: ITO.'t A i76î). 221
la politesse et l'honneur de la Nation exigeoient que je don-
nasse à manger aux officiers des détacliemens angiois qui no t'ont
que monter et descendre (1) ».
Toutefois, les ennuis que les Anglais causent à M. Auhry ne
sont rien auprès du supplice que lui font endurer les Espagnols
par leur négligence, leur maladresse et finalement par leur
cruauté.
m
Antonio de UUoa était un savant, avons-nous dit, et on peut se
demander si le désir d'aller visiter un pays inconnu ne fut pas
son seul motif pour accepter la mission dont Sa Majesté Catho-
lique l'avait chargé. Après avoir accompli son voyage de trois
mois à travers la colonie en compagnie de M. Auhry, il laissa à
celui-ci la charge du gouvernement « en attendant de nou-
veaux ordres de sa cour » , et retourna sans doute à ses chères
études, se contentant de recevoir avec hauteur les quelques
personnes qui s'adressaient à lui. Ce n'était pas assez pour rem-
plir ses fonctions ; c'était trop pour l'avenir de la domination es-
pagnole dans la Louisiane.
« Le gouverneur que Sa Majesté Catholique a envoyé hicy
est un homme de premier mérite, rempli de connaissances et de
talens, mais il n'a pas le don de guagner les cœurs ny de se faire
aimer (2). » Ainsi le juge M. Aubry en 1767. L'année d'avant,
il ne parlait que de la science de M. d'Ulloa : « Il a été envoyé,
disait-il, dans le Nord, dans le Sud, pour mesurer la figure et
l'étendue de notre globe. Il est associé à toutes les célèbres
Académies de l'Europe. C'est un des plus grands astronomes de
son siècle, il connaît le ciel et la terre (3). » Et M. Aubry juge
qu'il est « très honorable de transiger des aflaires avec une per-
sonne d'un rang et d'un mérite pareils ». Mais il n'a pas tardé à
(1) Lettre du 26 janvier 1760.
(2) Lettre du 10 avril 1767.
(3) Lettre du 9 juillet 1766.
222 LA SCIENCE SOCIALE.
s'apercevoir que les Espagnols ne sont pas, suivant son expres-
sion, « des Messieurs aisés à contenter (1) ». De plus, il craint
toujours que leur négligence et leur raideur n'amènent un dé-
sastre : « La lenteur castillane me désespère, écrit-il en 1767. Les
Espagnols n'ont point le talent de se faire aimer des habitants ny
des sauvages malgré les soins et les peines que je prends pour
rendre leur joug agréable. Je crains toujours quelque catas-
trophe... Ce n'est point par la hauteur et la fierté, par les me-
naces et les chastimens qu'on doit conduire les hommes ; des
marques de bienveillance et de bonté, quelques promesses
dispensées à propos étaient nécessaires dans une révolution pa-
reille. C'est le seul moyen de parvenir à ses fins et de s'attacher
de nouveaux sujets, qui regrettent beaucoup leur ancien maître.
Si les Espagnols n'agissent pas dans les commencemens avec
douceur et qu'ils veuillent gouverner cette colonie comme dans
le Mexique et dans le Pérou où y a beaucoup d'esclaves et
beaucoup de révoltes, la plus part des habitants quitteront leur
terre pour allez chez TAnglois qui est vis-à-vis et ne négligera
rien pour se les attirer (2). »
La misère est affreuse en Louisiane à cette époque, ce qui ne
contribue pas peu à aggraver le mécontentement général. Il y a
manque absolu d'argent. « Le Roy de France avait pour plu-
sieurs millions de papiers de répandus dans la Louisiane; quoi-
que, depuis la guerre, sa valeur fût incertaine, et qu'on perdit
beaucoup dessus, c'étoit cependant une monnoye qui circuloit
dans la colonie, avec laquelle on se procuroit tous ses besoins.
Aujourd'huy, tout ce papier a été envoyé en France, en consé-
quence des ordres de Sa Majesté; on a donné des récépissés à
ceux qui en étoient possesseurs, et ils se trouvent frustrés de
cet argent, jusqu'à ce que le Roy ait prononcé sur son sort, ce
qui pourra estre long. »
« Le Roy d'Espagne de son costé s'est chargé de la dépense
de cette colonie, et ne paie personne. Il doit plus de six cent mil
livres tant aux négotians qui ont fait des avances considérables
(1) Lettre du 7 octobre 17G6.
(2) Lettre du 10 avril 17G7.
LA LOUISIANE DE 1763 A 17()9. 223
pour la suJ)sistancc de la trou[)e, et pour les présens des sau-
vages, qu'aux officiers de dilïerens états, ouvriers et engagés,
qui n'ont point reçu d'appointenaens ny de gages depuis plus
de huit mois (1). »
M. d'Ulloa ne calme pas par sa bienveillance la crise qu'une pa-
reille situation financière provoque fatalement. Les jugements
de M. Aubry à son égard deviennent de plus en plus sévères :
« Il a le secret, écrit-il dans la même lettre, de se faire détes-
ter, malgré tout son esprit; tout le monde n'a pas le talent de
commander, celuy-là est du nombre. »
Cependant la cour d'Espagne avait annoncé le départ pour
la Louisiane de M. O'Reilly avec une troupe de trois mille
hommes. C'était pour M. Aubry l'assurance de sa délivrance
prochaine et il s'en félicitait lorsque vint à éclater l'orage qu'il
prévoyait depuis longtemps.
Le Conseil supérieur de la Louisiane, sorte de Parlement de
la colonie, était resté en fonctions, comme le gouverneur fran-
çais, en attendant la remise officielle à l'Espagne. Les habi-
tants, négociants, artisans, « et autres peuples )> de la Loui-
siane, lui adressèrent en octobre 1768 de « très humbles
représentations », dans lesquelles, après avoir exposé dans le
style emphatique de l'époque les calamités qui avaient suivi la
cession de la colonie, ils demandaient purement et simplement
de redevenir Français. Le procureur général près le Conseil su-
périeur soutint, sur la vue de ces représentations, que dllloa
avait usurpé l'autorité, n'ayant pas satisfait à la formalité de
l'enregistrement de ses pouvoirs par ledit Conseil, qu'en plus,
il avait violé ses promesses de respecter « les privilèges anciens,
les lois, formes et usages des colonies (2) », etc.. Enfin, le Con-
seil rendit son arrêt déclarant M. d'UUoa « usurpateur d'une au-
torité illégale ».
Ce n'était pas tout; Messieurs du Conseil ne voulaient pas se
borner à une pure protestation, mais bien mettre dehors le gou-
verneur espagnol : « Pour prévenir quelque violence du peuj)le
(1) Lettre du l"^'^ septembre 17G8.
(2) V. l'arrêt rendu par le Conseil, le 29 octobre 1768.
224 LA SCIENCE SOCIALE.
et éviter quelque tumulte dangereux, le Conseil par sa prudence
ordinaire se trouve obligé d'enjoindre comme de fait il enjoint à
M. Ulloa de sortir de la colonie sous trois jours pour tout délai,
soit dans la frégate de Sa Majesté Catholique sur laquelle il est
venu, ou dans tel autre bâtiment qui lui paraîtra convenable et
d'aller rendre compte de sa conduite à sa Majesté Catholique...
A prié et prie Messieurs Aubry et Foucault et les somme même au
nom de notre seigneur Roi de continuer à commander et régir,
comme ils fesaient ci-devant la colonie... A ordonné et ordonne
que la prise de possession pour Sa Majesté Catholique ne pourra
être proposée ni tentée, par aucun moyen, sans de nouveaux or-
dres de Sa Majesté Très Chrétienne... a autorisé et autorise les Ha-
bitants et négociants à choisir telles personnes qu'ils croiront
convenable pour aller porter leur supplique au seigneur Roi, et
a arrêté que pareillement le Conseil supérieur adressera des re-
présentations à notredit seigneur Roi. Ordonne que le présent
arrêt sera imprimé, lu, publié et affiché et enregistré en tous les
lieux et Postes de cette colonie et que copie en sera envoyée à
M^'"le duc de Praslin, ministre de la Marine. »
Au fond, ces Messieurs du Conseil avaient bien raison. Peu
importe si Ulloa avait fait, oui ou non, enregistrer ses pouvoirs;
mais, ce qui est beaucoup plus grave à nos yeux, la cour d'Espa-
gne et lui manquaient à leurs plus élémentaires devoirs vis-à-vis
delà colonie. Quant à la France, nest-ce pas une pitié de lavoir
si fidèlement servie par ceux qu'elle abandonne de gaité de
cœur? Rien servie et mal gouvernée, c'est, semble-t-il, sa formule
à cette époque : on a formé tout le monde à servir et personne
à gouverner; tout le monde sait servir et personne ne sait plus
gouverner.
En présence de cet arrêt du Conseil, M. Aubry se trouvait obligé
par sa consigne de protester. Il avait ordre du roi de remettre
la colonie aux Espagnols; l'arrêt était en contradiction flagrante
avec l'ordre reçu. Le jour même, à la chambre du Conseil il dé-
posa la déclaration suivante : « Je proteste contre l'arrêt du
Conseil qui renvoyé M. D. Antonio de Ulloa de cette colonie; leurs
Majestés Très Chrétienne et Catholique seront offensées du traite-
LA LOUISIANE DE il(\^ A 176!;. 22o
ment que l'on fait éprouver à une personne de son caractère, et
malgré le peu de forces que j'ai sous mes ordres, je m'opposerais
de tout mon pouvoir à son départ, si je ne craignais que sa vie
ne fût exposée, aussy bien que celle de tous les Espagnols qui se
trouvent icy. »
Le Conseil, « sans condamner les motifs » de la protestation de
M. Aubry, la déclara, bien entendu, « nulle et non avenue ». La
révolution était complète.
D'ailleurs tout l'accompagnement ordinaire d'une révolution
se retrouve dans le récit de M. Aubry (1) : « Le jour du Conseil,
il s'est trouvé tant de la ville que de la campagne près de neuf
cents hommes armés, tous les officiers de milice (la garde na-
tionale!) à la tête de leur troupe avec un pavillon blanc qu'ils
ont arboré sur la place, criant tous généralement : Vive la
France! et ne voulant point d'autre roy, paraissant même dispo-
sés à faire craindre pour la vie des Espagnols si on n'avait point
égard à leur demande. » Ce que voyant, M. Aubry prie M. d'LUoa
« de se retirer dans la frégate espagnole » et l'y accompagne
lui-même « avec son épouse enceinte et un enfant de six mois ».
De là, il court assister au Conseil pour calmer les esprits, n'obtient
pas de succès auprès des conseillers, et parvient à grand'peine à
renvoyer chez eux trois jours plus tard les miliciens restés en
armes.
Obligé de tenir tète à la révolte, il a d'autant plus de mérite
à le faire qu'il en apprécie les motifs et en avait souvent prévu
l'imminence : « Il y avait près de deux ans que je pressentais ce
malheur^ et dans plusieurs lettres que j'ai écrites au ministre je
lui ai fait connaître que M. DeuUoa n'était point convenable pour
gouverner ce pays... il a paru mépriser les premiers du pays et le
Conseil; il n'a jamais dit une parole obligeante à personne : par
des discours indiscrets il a fait juger qu'il n'aimait pas notre na-
tion, faisant des menaces et annonçant un despotisme affreux pour
l'avenir; il a effrayé tout le monde, et par une conduite déplacée
et surprenante dans un homme qui a autant d'esprit, il a contri-
(1) Lettre du 13 novembre 1768.
226 LA SCIENCE SOCIALE.
bué beaucoup à s'attirer cette tempête sur lui et sur sa nation (1) » .
Une fois M. d'Ulloa parti, M. Aubry se trouve seul en face d'un
pays en pleine révolution : ^< Depuis ce temps, écrit-il en 1769 (2),
la fureur et la frénésie contre le gouvernement et la nation espa-
gnole ont toujours été en augmentant. J'ai eu la douleur de voir
pendant neuf mois cette colonie à deux doigts de sa perte, les sé-
ditions continuelles, les mouvements les plus dangereux et les
plus inquiétants, le&écrits les plus séditieux, les discours les plus
rebelles, tout a été mis en usage par les chefs de la révolte pour
tromper le peuple et lui donner horreur de la domination espa-
gnole ; vingt fois le party des rebelles et celui des Espagnols, qui
n'étoit certainement pas le plus fort, ont été sur le point de s'é-
gorger ».
Quant à lui, il est à peu près « sans troupe, sans argent, sans
secours, sans ressource ». Il s'emploie de son mieux à empêcher
l'effusion du sang et à gagner du temps jusqu'à l'arrivée des Es-
pagnols toujours annoncée et toujours retardée, dans la crainte
perpétuelle d'une vraie guerre civile, « déterminé, dit-il, à périr
avec le peu d'officiers et de soldats qui sont sous mes ordres lors-
que leur fureur et leur violence (des rebelles) me pousseroient à
bout et me mettroient dans Tindispensable nécessité de les com-
battre > .
Enfin, le 2i juillet 1769^ M. iVReilly, lieutenant général et ins-
pecteur général de Sa Majesté Catholique, entra dans le Mississipi
avec un grand nombre de vaisseaux portant plusieurs régiments
espagnols. « Cette nouvelle causa la plus grande joie et les plus
vives alarmes, dit M. Aubry. Les chefs de la conjuration sont
venus chez moi effrayés. J'ai fait ce que j'ai pu dans ce moment
pour les rassurer et les tranquilliser. >♦
O'Reilly donna lui aussi quelques bonnes paroles à son arrivée
à la Nouvelle-Orléans. 11 assura « qu'il feroit avec grand plaisir
tout le bien qui dépendroit de lui. et aucun mal qui ne fût très
justifié et même très nécessaire ». Quelques jours après, il fai-
sait fusiller le Procureur près le Conseil et trois autres Français
(1) Lettre du 13 novembre 1768.
(2) LeUredu G octobre 1769.
LA LOUISIANE DE ITHli A 1T61>. 227
notables ; cinq ou six autres étaient arrêtés et condamnés à six
ans de prison.
Nous n'avons mallieureusement pas l'appréciation de M. Aubry
sur cette sévère répression; le vaisseau qui !<• ramenait en
France devait faire naufrage en entrant dans « la rivière de Bor-
deaux », et sa dernière lettre est celle qui relate la remise de son
gouvernement à M. O'Reilly, mais sa connaissance du caractère
espagnol lui faisait redouter un châtiment cruel. Ce fut, en effet,
la première manifestation d'activité de la cour d'Espagne après
six ans d'une inaction extraordinaire. Après avoir montré delà
façon la plus claire qu'elle ne se souciait aucunement de la Loui-
siane, elle punit durement les Français imprudents qui deman-
daient à être rendus à leur ancien maître puisque le nouveau ne
voulait pas d'eux.
Trente ans plus tard, en 1800, le traité de Saint-Ildefonse ren-
dait la Louisiane à la France, mais le maître qui la gouvernait
alors n'avait que faire de la Louisiane. 11 préférait de beaucoup
une somme de 80 millions avec laquelle il se procurerait des ca-
nons, et les États-Unis ayant offert cette somme en 1803, il con-
clut le marché.
Cette fois, du moins, La Louisiane tombait entre les mains de
gens qui ne l'abandonneraient plus, entre les mains de ses citoyens
eux-mêmes. Au lieu d'être traitée comme l'appoint misérable
d'une transaction entre des puissances européennes, elle devenait
indépendante, maltresse de ses destinées, et ce qui donnait tout
son prix à cette indépendance, elle s'ouvrait aux libres entrepri-
ses d'émigrants, de planteurs, de commerçants, qui allaient tirer
parti de ses ressources.
Aujourd'hui la riche cité de la Nouvelle-Orléans garde de l'an-
cienne domination française un souvenir sympathique. Si notre
colonisation trop exclusivement administrative n'a pas réussi à
développer le pays , si les erreurs de nos gouvernements ont été
cause d'une coupable négligence à son égard, du moins les hom-
mes qui représentaient là-bas la Métropole la représentaient
avec honneur. En parcourant la correspondance de M. Aubry. on
est touché de la délicatesse avec laquelle il sait comprendre son
228 LA SCIENCE SOCIALE.
devoir, on admire son inébranlable fermeté à le remplir au mi-
lieu des circonstances les plus critiques, son esprit de justice
bienveillante et cette ouverture de cœur qui lui créé des amitiés
parmi les chefs Indiens. Ce sont là des qualités rares. Elles se
sont rencontrées assez fréquemment chez ses prédécesseurs pour
que le nom français n'éveille là-bas aucune de ces aversions hé-
réditaires que laissent derrière elles toutes les dominations op-
pressives.
Paul DE ROUSIERS.
ESSAI
D UNE CUITIQUE SOCIALE DE LA CRITIQUE
M A l'âge où l'on est écolier »
Nous étions un jour assis, non dans la salle solitaire dont
parle Musset, mais sur une terrasse à la campagne. Nous lisions,
comme nouveauté, le théâtre de Racine. Le fermier de nos parents
vint à passer, une bêche sur le dos. Il s'arrêta un instant, et nous
eûmes une petite conversation.
— Monsieur Gabriel, nous dit-il, alors, il est mort un grand
savant, à ce qu'on dit?
— Un grand savant?
— Mais oui, on m'a dit ça au village. Un monsieur qui écrivait
dans les livres, et qui a fait parler de lui.
— Vous voulez parler peut-être de Victor Hugo?
— Oui, c'est bien un nom comme cela qu'on m'a dit. Et qu'est-
ce qu'il faisait ce monsieur?
— Il était poète.
— Qu'est-ce qu'un poète?
— Quelqu'un qui fait des vers.
— Qu'est-ce que des vers?
Nous lui montrâmes notre livre.
— Des vers, c'est ça.
— Ah!
Le brave homme considéra le volume ouvert, et sans doute cette
investigation ne le satisfit pas, car il reprit :
— Comment ça se fait-il que ce sont des vers?
La scène que nous racontons, absolument réelle et authen-
T. XXV. 17
230 LA SCIENCE SOCIALE.
tique, paraîtra un peu renouvelée du Bourgeois Gentilhomme.
Nous ne nous attardâmes pas cependant à démontrer à notre
excellent campagnard que « tout ce qui n'est pas prose est vers )•
et que « tout ce qui n'est pas vers est prose >». Nous lui mon-
trâmes du doigt comment les lignes s'arrêtaient brusquement
au lieu d'arriver à l'extrémité droite de la page, puis, avec un
laconisme ineénieux :
— Les vers, cest quand ça ne va pas jusqu'au bout.
Cette explication lumineuse satisfît complètement le fermier,
qui reprit sa bêche et s'éloigna, non sans murmurer, en manière
de conclusion :
— Alors, ça fait de la place perdue.
C'est qu'il n'en perdait pas, lui, de la place. Le fermier en
question était une forte tête, dirigeant admirablement son exploi-
tation, ayant obtenu des récompenses à des concours agri-
coles, attentif à mettre en valeur le moindre pouce de terrain,
•une vraie exception, en un mot, dans une région de la France
où domine le métayage et où l'homme des champs n'est pas un
bourreau de travail.
Qu'on ne se méprenne pas sur notre intention. L'entretien que
nous venons de rapporter fidèlement ne nous a jamais inspiré le
moindre mépris pour l'homme à la bêche, mais il nous jette par-
fois, lorsque le souvenir nous en revient, dans une certaine mé-
lancolie et un certain détachement des choses littéraires. Il est
bon, avant tout, d'apprécier ces dernières à leur juste valeur,
de ne pas en exalter démesurément le mérite, de songer que
l'écrivain le plus illustre, celui quia fourni la plus longue carrière
et embouché les plus sonores trompettes pour se faire entendre
de plus loin, n'est pratiquement qu'un inconnu, et inconnu non
seulement de l'immense majorité des hommes, mais encore de
ceux qui le coudoient, parlent sa langue, et auraient pu, à la
rigueur, entendre parler de ses écrits.
Elle est, croyons-nous, la première constatation dont on doive
se pénétrer lorsqu'on entre sur le domaine de la critique. Il est
bien certain que la littérature est un luxe, une brillante super-
lluité qui n'existe et n'a existé que chez certaines races. Des
ESSAI d'une CFUTIOLE SOCIALE DE LA CBITIOL'E. 231
sociétés nombreuses en ont été privées, ou ne l'ont possédée qu'à
l'étcat embryonnaire. Le développement intense de la culture
intellectuelle suppose toujours un état avancé de civilisation et
même quelque chose de plus, puisque des sociétés riches, comme
celles des Phéniciens et des Carthaginois, n'ont laissé aucun monu-
ment littéraire.
La zone où fleurissent les « ouvrages de l'esprit » ne comprend
donc, à la surface du globe, qu'un certain nombre de races pri-
vilégiées, — qui tendent aujourd'hui, il est vrai, à déborder sur
toutes les autres. De plus, dans chaque pays, la sphère où peuvent
se produire ces ouvrages est essentiellement limitée à une élite,
en dehors de laquelle les grands écrivains sont comme s'ils
n'étaient pas. Enfin, si la critique ne peut évidemment prospérer
que dans des milieux qui produisent des ouvrages de l'esprit, la
réciproque n'est pas toujours vraie. Certaines sociétés ont produit
des poètes, des chroniqueurs, sans que chroniques et poésies
aient été soumises à l'appréciation de spécialistes, de gens de goût,
à' experts en littérature. Ce type n'apparait que moyennant une
complication croissante. Il suppose des raffinements particuliers
de l'éducation et du mode d'existence; et, par cela même qu'il
suppose ces raffinements, il ne saurait atteindre, dans les sociétés
où il se développe le mieux, certaines couches de peu d'instruc-
tion qu'atteint cependant une vague littérature. Le cercle où
évoluent les critiques, en un mot, est plus petit que celui où
évoluent les auteurs, et le premier est contenu tout entier dans
le second.
Comment nait la critique? Elle est nécessairement postérieure,
comme on l'a souvent remarqué, à la production des ouvrages.
Elle suppose même un degré de culture tel que la réflexion puisse
prendre le pas sur l'émotion. » Le plaisir de la critique, dit La
Bruyère, nous ôte celui d'être vivement ému de très belles
choses. » C'est chez les érudits de la Renaissance que M. I>ru-
netière pense qu'il faut chercher le berceau de la critique, et ce
berceau ne lui semble pas des plus honorables. « Qui donc l'a
dit, quel moraliste ou quel prédicateur, La Bruyère ou Bourda-
loue, qu'à l'origine de toutes les grandes fortunes on trouvait
232 LA SCIENCE SOCIALE.
communément « des choses qui font frémir » ? Tel est précisément
le cas de la critique ; et nous essaierions en vain de nous dissi-
muler qu'elle n'a d'abord été qiiune forme de Fenvie litté-
raire (1). »
On peut objecter plusieurs choses à cette opinion. Il est fort
possible, sans doute, que les premiers critiques deTàge moderne
aient été des humanistes grincheux que leurs humanités n'avaient
pas rendus très humains; mais ce qui resterait à expliquer, dans
tous les cas, c'est le succès de leurs critiques, et la façon dont
leurs commentaires, envieux ou non, se sont répandus dans le
public. Car si les motifs qui poussent un écrivain à exprimer
telle ou telle idée sont des phénomènes psychologiques, la for-
mation d'un groupe de lecteurs et d'admirateurs, qui font un
nom à l'écrivain et l'introduisent par conséquent dans Ihistoire
littéraire, constitue éminemment un phénomène social. En outre,
il faudrait voir si les débuts de la critique, en d'autres milieux
que celui de la Renaissance, ont été marqués également de ce
cachet di envie. Les premiers critiques grecs ou latins ont-ils cédé
à l'impulsion de la méchanceté lorsqu'ils ont commencé à réflé-
chir sur les œuvres des autres? C'est ce qui ne parait pas dé-
montré.
Les divers auteurs qui se sont occupés de la critique ne nous
paraissent pas avoir recherché bien profondément les causes de
son apparition. Cela tient à ce que ces auteurs, sous l'influence de
leur éducation classique, se sont tenus constamment dans le
domaine de la littérature ou dans celui de la philosophie. Ils ont
distingué avec art les différentes espèces de- critiques, et indiqué,
avec une remarquable pénétration, r«état d'âme » de ceux qui
les ont cultivées. Mais c'est par exception seulement, et comme
par parenthèses, qu'ils ont signalé parfois, dans Y évolution de
ce genre^ les causes sociales qui y ont aidé. Quant à son éclosion,
on se contente de la constater, comme un fait qui se suffit à lui-
même, et sans en chercher, en dehors du monde des idées, l'expli-
cation méthodique.
{l) Manuel de ihistoire de la littérature française, p. 52.
ESSAI d'une critique SOCIALE DE LA CHITIQUE. 233
Posons donc ce [)rincipe : le développement de la critique a sa
cause dans l'état social.
Quelle est cette cause? C'est ce que nous tâcherons d'éciaircir
sommairement dans cet article. Nous verrons ensuite comment
la critique, jusqu'à nos jours, a compris son rôle en présence des
ouvrages littéraires qu'elle a fait profession de juger.
Nous retournerons, avec la permission du lecteur, à Tàge où
nous étions écolier. Les souvenirs sont des faits précis, sur lesquels
la méthode d'observation peut s'exercer avec avantage. C'était il
y a une quinzaine d'années. Nous étions dans la classe dite des
Humanités, et l'un des exercices auxquels le professeur s'efforçait
de nous habituer était Vanah/se littéraire. On prenait une fable
de La Fontaine, un morceau de Corneille ou de Racine, et il fal-
lait broder là-dessus des réflexions, décomposer le plan de l'au-
teur, mettre en relief sa pensée dominante, noter ses qualités et
ses défauts.
Nous ne pouvons dissimuler que la besogne était peu amusante.
Pourtant elle avait des effets réels sur nos jeunes intelligences, et
et tendait à nous donner, même en dehors des devoirs obligatoires.
le goût de juger, de critiquer^ avec une sorte de pédantisme
naïf, des œuvres autres que celles qu'on nous mettait entre les
mains.
Un de nos amis qui, selon l'expression traditionnelle, « courti-
sait la Muse » dans le secret, rima en ces temps une poésie, inti-
tulée le Sommeil de l'enfant. Un jour, — était-ce en classe ou en
étude? — il la fît passer à un autre de nos camarades, qui excel-
lait dans l'analyse littéraire. Peu de temps après, le jeune criti-
que renvoyait sa pièce à l'auteur, avec une lettre de quatre
pages, contenant des appréciations sur ses vers. Nous nous souve-
nons d'avoir parcouru ce curieux document. Chaque strophe y
était analysée dans le plus grand détail. Les passages faibles y
étaient relevés; les vers heureux y recevaient une juste louange.
Pas la moindre plaisanterie. Le critique avait pris son rùle au
sérieux, et le poète eut le bonheur d'être satisfait du commentaire.
Tout cela se passait entre les quatre murs d'une classe ou d'une
234 L.\ SCIENCE SOCIALE.
étude, en cachette du professeur ou du surveillant, dans cette at-
mosphère spéciale qui règne dans les hautes classes studieuses,
lorsque l'écolier, après de fastidieuses années consacrées à la
grammaire, Aient d'être initié depuis peu de temps, par une sorte
de révélation littéraire, à des travaux plus faciles et plus at-
trayants.
Le jeune critique était un brillant élève. Un an de plus, il fai-
sait un bachelier distingué. Mais les circonstances en décidèrent
autrement. Une crise pécuniaire éprouva subitement sa famille.
Au lieu d'entrer en rhétorique, l'année suivante, il s'embarqua
pour la Martinique d'où il était originaire, et se lan(;a dans les
« affaires », afin de relever sa situation et celle des siens. Heureuse
idée, car depuis lors cette situation est redevenue assez prospère.
Tandis que des milliers de bacheliers se battent aux portes de
nos administrations pour des places de douze cents francs, lex-
humaniste distingué fabrique du rhum et des liqueurs. Son es-
prit n'a rien perdu de sa finesse et, de temps en temps, l'influence
de sa formation littéraire se fait encore sentir. Une de ses pre-
mières lettres nous apprenait qu'il avait fait une merveilleuse
spéculation sur des haricots et nous détaillait la façon dont il s'y
était pris, après avoir acheté un stock au rabais, pour le faire
vendre au détail par de petites négresses; mais, par le courrier
suivant, il nous racontait qu'il lisait Victor Hugo, et, comme La
Fontaine demandait : « Avez-vouslu Baruch? » ilnous disait, avec
un juvénile enthousiasme : « As-tu lu la Tnslesse d^Olympio ?»
Un esprit superticiel, — et il n'en manque pas, — dira ici :
« Pauvre jeune homme I quel dommage qu'il ait manqué sa car-
rière! » Nous pensons au contraire que ce jeune industriel doit
bénir le ciel de l'avoir poussé vers l'industrie. 11 n'est pas mauvais
que tel ou tel fabricant de rhum ait été solidement instruit, et
que, tout en surveillant de petites négresses qui vendent des ha-
ricots, il trouve quelques instants pour savourer les strophes d'un
grand poète. Notre ami serait-il devenu un grand critique? Qu'en
savons-nous? Qui sait si, dans cent autres collèges, d'autres talents
en herbe, à la même heure, ne se signalaient pas de la même fa-
çon? Pourtant, cent écoliers distingués ne peuvent pas devenir
ESSAI d'une critique SOCIALE DE LA CHITIQUE. 235
tous clc i;rands critiques. Cent glands jetés dans le même trou
n'ont jamais donné cent chênes. Il suffit de quelques hommes cé-
lèhres pour satisfaire les besoins de la société, et kiw fnls que
cette société est saturée (Vhommcs célèbres, il ne peut plus s'en
former d'autres, jusqu'à ce qu'une place soit vacante ou que des
besoins nouveaux se soient créés.
C'est que la loi d'un travail est avant tout de nourrir son
homme. Quelques critiques littéraires peuvent exister dans une
société qui compte un nombre appréciable de gens de goût,
mais, comme les u consommateurs ))^ nous l'avons vu, ne sont
jamais très nombreux, et qu'un seul critique suflit à fournir à
beaucoup leur pâture, il est évident que les dritiques privilégiés,
ceux qui arriveront à conquérir une notoriété solide, seront fort
rares. Cela n'empêche pas qu'au-dessous de ces talents « arrivés )>,
il existe à des niveaux plus humbles, qui vont s'échelonnant de
haut en bas, des talents de même nature, dont la vocation a été
plus ou moins contrariée et la renommée plus ou moins tronquée.
Ce sera tel professeur, tel chroniqueur de journaux, tel auteur
d'une brochure peu connue, qui a pu avoir la moitié d'un succès
d'estime. On voit rayonner tout autour d'une ile des écueils qui
auraient fait partie de l'ile si la mer avait pu baisser de quelques
mètres seulement. De même, si le niveau de l'ignorance baissait,
si le nombre des gens de goût émergeant de la masse doublait ou
triplait dans une société, il faudrait probablement une quantité
double ou triple de critiques, et beaucoup de ceux qui sont restés
en deçà de la réputation y seraient entrés de plain-pied.
En descendant du critique illustre aux critiques estimés, puis
aux critiques peu connus, puis aux gens qui sont critiques par
occasion ou par temi)érameiit plutôt que par métier, nous arri-
vons tout naturellement à notre collège où, parmi un fort groupe
d'écoliers, se distinguent quelques individualités capables d'ap-
précier tinement les beautés littéraires d'un ouvrage. Çà et là, de
loin en loin, certaines circonstances favorables viendront changer
en vocation impérieuse cette inclination vague, et le jeune éco-
lier, au lieu d'aller fabriquer du rhum à la Martinicpie, deviendra
un « maître » écouté, autorisé, dont l'opinion fera loi, dont les
236 LA SCIENCE SOCIALE.
jugemenls seront recherchés presque aussi avidement que les
nouvelles politiques. Seulement, c'est là Fexception. La règle,
c'est que le collégien studieux, après avoir subtilement analysé
les tirades de Racine ou de Corneille, fasse ensuite toute autre
chose dans la vie, et ce serait une belle naïveté que de s'en
plaindre.
Il existe du reste, dans certains petits coins de la société, de cu-
rieux groupements qui font l'etfet d'un microcosme reproduisant
en plus petit les phénomènes qui se passent dans de plus vastes
milieux. Nous avons connu un établissement secondaire où les
élèves des hautes classes, de concert avec les anciens élèves,
avaient fondé un petit journal lithographie, qui se publiait tous
les huit jours à un nomljre restreint d'exemplaires, et où les plus
fervents venaient apporter leur prose ou leurs vers. Tout se pas-
sait donc (( en famille », pour ainsi dire. Rien ne dépassait l'en-
ceinte d'un petit cénacle littéraire que Ton pouvait qualifier d'or-
ganisme complet dans son genre, puisqu'il n'y manquait pas
même une « Académie ». Là fleurissaient les odes, les ballades,
les satires, les épigrammes, et aussi la critique, tout comme dans
une grande revue parisienne. Un rhétoricien des plus lyriques
ayant un jour publié une poésie sur la Mer, où figuraient tous
les « clichés » d'usage, un ancien élève caustique et lucide s'em-
pressa, dans le numéro suivant, de disséquer les malheureux vers,
fustigeant les métaphores maladroites et mettant en relief la ba-
nalité de certains effets. Cette petite querelle eut son heure de
succès, tout comme celle des sonnets de Job et d'Uranie, qui a
passé dans l'histoire. Jeux d'enfants, sans doute ; mais il suffit,
par la pensée, d'agrandir la scène pour voir que ces jeux d'en-
fants représentent exactement ce qui se passe chez les hommes,
autrement dit dans les milieux compliqués et raffinés où se fa-
briquent les réputations.
Nous ne reviendrons pas ici sur les conditions qui permettent
à une société de fournir, d'une manière générale, des littéra-
teurs, des artistes ou des savants. Rappelons seulement que deux
choses sont principalement nécessaires : la richesse et le loisir.
ESSAI d'l'.nk cRiTiQut: socialf: de la critiqlf. "I'M
Les conditions du travail et de la propriété jouent un rôle pré-
pondérant dans Télaboration d'une littérature, et les autres in-
fluences sociales contribuent à lui donner son cachet. Kn ce qui
concerne tout spécialement la critique, c'est dans deux ordres de
faits sociaux qu'il nous faut rechercher les causes de son appari-
tion parmi les autres genres littéraires : à savoir dans l'instruc-
tion des enfants, qui relève de la famille^ et dans le divertisse-
ment intellectuel, qui relève du modf' d' existence.
Lorsqu'un pays produit des écrivains distingués, l'usage s'éta-
blit fort naturellement, chez les éducateurs de la jeunesse, d'u-
tiliser les meilleurs ouvrages pour la formation intellectuelle des
enfants. La poésie, en particulier, a joué et joue toujours un
grand rôle dans cette première culture, et il est certain que
beaucoup d'auteurs anciens n'ont dii ce qu'on appelle leur « im-
mortalité » qu'à cette habitude prise par les instituteurs de
proposer leurs livres comme modèles. On leur trouvait une va-
Leur éducative^ et les générations enfantines se sont succédé,
apprenant par cœur ce qu'ils avaient écrit, puisant dans les idées
de ces auteurs de quoi penser eux-mêmes et dans leur façon de
s'exprimer de quoi modeler eux-mêmes leurs phrases. Or, tout
maître qui se sert d'un auteur plus ou moins ancien pour ins-
truire les enfants, se voit dans la nécessité de commenter^ d'ex-
pliquer le texte, d'en faire observer les plus beaux passages, de
les comparer à d'autres pages du même auteur ou à ce que d'au-
tres auteurs ont pu laisser d'analogue. Voilà pourquoi il n'est
guère qu'un mot, en latin, pour désigner tout à la fois le gram-
mairien et le commentateur : grammaticiis. Le professeur criti-
que l'auteur à mesure qu'il l'explique, qu'il le rend [)lus compré-
hensible aux enfants. De ces annotations orales A des annotations
écrites, le pas est facile à franchir, d'autant plus qu'elles sont de
nature à intéresser, non seulement les élèves, mais encore ceux
qui se destinent à devenir maîtres à leur tour. Ces notes ou com-
mentaires facilitent en effet la tâche de celui qui enseigne et le
dispense de retrouver par lui-même une foule d'observations qu'il
y a lieu de faire sur les auteurs « du programme ».
^38 LA SCIENCE SOCIALE.
Avant donc qu'entrât en jeu cette « envie » dont parle
M. Brunetière, la critique existait en fait, non seulement chez les
Grecs et chez les Romains, mais même dans certaines encyclopé-
dies du Moyen Age, et, dès l'aube de la Renaissance, dans les
explications dont on environna la diffusion plus grande des tex-
tes anciens. Avant de chercher à taquiner un rival, les critiques
cherchèrent à « rendre service », et c'est seulement lorsque deux
critiques eurent entrepris d'offrir leurs services aux mêmes ^ étu-
diants », qu'ils purent se trouver en conflit et appliquèrent mu-
tuellement l'un à l'autre, avec des arrière-pensées malignes, les
procédés d'annotation qu'ils appliquaient impartialement aux
auteurs anciens.
Si nos lecteurs nous autorisent à introduire ici un peu de pit-
toresque, voici une citation de Paul de Saint- Victor qui donnera
une idée imagée de ces luttes entre commentateurs et. en même
temps, de Y origine scolaire de la critique.
« Les vieilles Universités, ces cavernes de l'érudition primitive,
avaient engendré, dans leurs ténèbres, d'épouvantables cuistres,
mastodontes de pédantisme, qui infectaient l'huile de lampe et
pataugeaient lourdement dans un océan d'encre, en lançant des
flots de grec et de latin par leurs évents. Monstres des hautes épo-
ques de la science, dont on contemple aujourd'hui avec stupeur
les affreux squelettes, échoués sur des bancs d'in-folios; créa-
tures informes, nées des amours d'un dictionnaire syriaque et
d'une grammaire hébraïque, chats-huants en besicles, perchés
sur une écritoire ; porcs-épics hérissés de citations baroques. »
Après ce premier coup de pinceau, le critique romantique, très
érudit d'ailleurs sous son romantisme, poursuit ainsi :
« Ces animaux féroces se livraient parfois, à propos d'une ra-
cine grecque ou d'une étymologie latine, des batailles d'extermi-
nation. Leur sauvagerie native, leurs mœurs d^ ogres de classe^
habitués à fouetter, jusqu'au sang, les petits enfants, la faculté
qu'ils avaient de s'engueuler en langue morte et en langue vul-
gaire, tout cela produisait des mêlées, auprès desquelles le com-
bat du Lutrin n'est que jeu de barres. Des légions d'hexamètres
marchaient au pas de charge contre des escadrons d'ïambes; les
ESSAI d'une critique socialk de la critique. 2:jî)
épigrammes lançaient des plumes aiguisées en flèches, et trem-
pées dans une encre empoisonnée; les catapultes jetaient des IjII-
lots gigantesques, les invectives vomissaient l'injure et Timpré-
cation bouillantes, du haut des chaires crénelées; et, debout sur
un nuage de papiers et de parchemins, Aristote en rabat, Naso
en perruque et Pythagoras en soutane, excitaientles combattants,
des cimes de l'Olympe (1). »
On nous reprochera d'être allé choisir notre citation dans l'œu-
vre d'un critique poète. C'est que les poètes justement, tout en
exagérant, voient beaucoup mieux les types. Ce qui est surtout
comique dans la page précédente, c'est l'indignation truculente
de l'auteur. Au fond, son tableau correspond à des réalités.
C'est le besoin d'instruire les jeunes générations qui, dans les so-
ciétés lettrées, a donné naissance à la critique, comme procédé
de pédagogie.
Mais voici qu'à côté du besoin d'instruire vient se placer le be-
soin de divertir. C'est le propre des élèves studieux, — nous ve-
nons d'en citer quelques exemples, — de s'attacher à cette littéra-
ture qu'on leur enseigne et de continuer à la cultiver, même
lorsqu'elle a cessé de constituer pour eux une besogne obliga-
toire. C'est le jeune fabricant de rhum exprimant, dans une let-
tre à un ami, ses sentiments sur une pièce de Victor Hugo. C'est
l'ancien élève du collège s'intéressant au petit journal littéraire
et disséquant la poésie du rhétoricien. Ceux-là aussi ont besoin
qu'on fournisse un aliment à leur curiosité intellectuelle et qu'on
les aide, soit à connaître, soit à comprendre, soit à juger le mou-
vement littéraire qui se fait autour d'eux. Naturellement, celte
catégorie d'esprits se plaira médiocrement à des expHcations
pédantesques. Us ne veulent pas sentir le coup de férule sous
l'enseignement qu'ils recherchent de leur plein gré. Avec eux,
il faut que la critique se fasse plus humaine, plus élégante, plus
mondaine parfois; et c'est alors que se justifient pleinement les
exhortations de M. Brunetière : « Sachons le latin, si nous le vou-
(1) Les deux masques, t. 111.
240 LA SCIENCE SOCIALE.
Ions, et le grec, si nous le pouvons, mais soyons d'abord honnête
homme ; et, pour cela, faisons sortir la science des antres qu'elle
habite, ôtons-lui son aspect sordide, pédantesque et rébar-
batif; menons-la dans le monde, parmi les gens de cour et les
femmes, rendons-la intelligible , accessible , profitable par
suite à ceux qui n'en font pas, qui n'en feront jamais profes-
sion. Et, si nous écrivons, souvenons-nous enfin que ce n'est pas
pour les quelques personnes qui connaissent aussi bien et quel-
quefois mieux que nous la matière dont nous traitons, mais, au
contraire, pour la mettre à la portée de ceux qui la connaissent
moins, qui ont le droit de la moins connaître, et qui veulent ce-
pendant la connaître (1). »
La critique austère et didactique en usage dans les classes a
donc son prolongement dans le monde. Ce prolongement, c'est
le livre de critique à forme littéraire, c'est Tarticle de revue ou
de journal, c'est le cours ou la conférence à l'usage des gens du
monde. Qu'on le veuille ou non, il s'agit bien là d'un divertisse-
ment. 11 y a des gens qui consacrent leurs loisirs au billard;
d'autres préfèrent la bicyclette. Ceux qui ont gardé du collège
le goût très vif de la littérature aiment à charmer leurs moments
libres par la lecture d'ouvrages qui leur ouvrent des horizons
nouveaux sur les œuvres qu'ils étudiaient jadis, ou qui les met-
tent au courant de celles dont on ne leur parlait pas, comme
aussi des œuvres tout à fait contemporaines. Il y a là pour eux
un sport intellectuel, une matière à- conversations, plus relevée
que la pluie et le beau temps, plus noble et plus inotfensive que
la médisance. Mais , puisque sport il y a , il faut toujours un
maître, dût le maître se déguiser sous les dehors du causeur. Et
il n'est pas très facile à ce maître de réaliser toujours les condi-
tions que l'amateur réclame de lui. Il faut qu'il ait beaucoup lu.
et qu'il continue à beaucoup lire , afin de pouvoir parler de tout
et de trouver, à propos de quoi que ce soit, les rapprochements
convenables. iMais il faut aussi qu'il évite d'être indigeste, qu'il
ne fasse pas trop sentir la multiplicité de ses lectures, qu'il ré-
(1) Questions de crUique, |>. 34.
ESSAI d'une CRITIorK SOCIALIC DE LA CRITIQIE. 2U
siste à la tentation, — trop commune malheureusement, — de
faire sans cesse allusion, d'un air supérieur, à des ouvrages qu'il
est presque seul à connaître, en paraissant croire que tous ses
lecteurs les ont lus. Il doit, autant que possible, éviter le ton
tranchant, à moins qu'il ne soit sûr de son prestige et ne ra-
chète l'espèce de violence qu'il fait aux esprits par une fascina-
tion particulière. Il faut qu'il plaise, en un mot, sans quoi il ne
sera lu que des spécialistes, des étudiants qui veulent y chercher
des renseignements utiles, auquel cas il risque de retomber dans
la première catégorie.
Du reste, il n'est pas interdit aux deux catégories de se com-
pénétrer mutuellement. Certains ouvrages, qui se font lire des
gens du monde , sont utilisés par les jeunes professeurs ou par
les aspirants au professorat. Les critiques les plus célèbres sont
même ceux qui rallient simultanément le suffrage des amateurs
et celui des gens d'études. Gela nous donne, tout bien compté,
trois espèces de critiques, classées d'après les groupements qu'ils
satisfont : V les critiques scolaires (type du pédagogue); ^° les
critiques mondains (type du chroniqueur ou du fantaisiste ; 3"^ les
critiques mixtes (type du critique littéraire proprement dit).
Une fois créée, et adaptée aux divers groupes d'esprits qui
justifient son existence, la critique pourra évoluer , se modifier,
prendre successivement ou simultanément tous les aspects, selon
les influences qu'elle subit du chef de tel ou tel phénomène so-
cial. Sous l'influence des cultures intellectuelles ^ elle fraternise
avec la poésie, ou avec l'art, ou avec la science, ou avec la phi-
losophie. Sous l'influence de la religion^ elle se préoccupe d'or-
thodoxie ou de moralité, et demande compte aux auteurs du but
ou des conséquences de leurs ouvrages. Sous l'influence de ré-
tranger, elle se prête aux comparaisons avec les littératures
exotiques et incline vers un dilettantisme large et tolérant. Cela
fait, indépendamment des trois classes établies plus haut, di-
verses variétés de critique; et ces variétés, se compénétiant les
unes les autres, peuvent elles-mêmes donner naissance à une
infinité de combinaisons.
Mais une variété qui, de nos jours, tend évidemment à prévu-
242 LA SCIENCE SOCIALE.
loii , c'est la critique scientifique. C'est l'effet naturel des progrès
réalisés par la science dans le cours du siècle. « Être en histoire
littéraire et en critique un disciple de Bacon, disait déjà Sainte-
Beuve, me paraît le besoin du temps et une excellente condition
première pour juger et goûter ensuite avec plus de sûreté (1). »
Et Taine, vers la même époque, au début de son Histoire de la
Littérature anglaise, écrivait de son côté : « On a découvert
qu'une œuvre littéraire n'est pas un simple jeu d'imagination,
le caprice isolé d'une tête chaude, mais une copie des mœurs
environnantes et le signe d'un état d'esprit. On en a conclu qu'on
pouvait, d'après les monuments littéraires, retrouver la façon
dont les hommes avaient senti et pensé il y a plusieurs siècles.
On l'a essayé, et on a réussi. »
Soit dans les classes, où la partie scientifique des programmes
acquiert une importance chaque jour croissante, soit dans le
monde , où il se rencontre un nombre croissant d'esprits capa-
bles de s'intéresser aux matières scientifiques^ le besoin s'est fait
sentir d'imprimer à la critique une autre allure et de ne plus en
faire simplement, comme jadis, la constatation des beautés ou
des défauts d'une œuvre littéraire, aperçus à la lueur des « prin-
cipes » : principes d'ailleurs un peu flottants et qu'il a toujours
été difficile de formuler sans soulever des contestations dont
nulle autorité ne saurait être l'arbitre. Sans écarter la critique
enthousiaste et la critique dilettante, que l'on goûte un peu
comme on goûte des morceaux poétiques ou oratoires, le public
voit d'un œil de plus en plus favorable ceux cpii s'efforcent de
préciser, d'expliquer, d'analyser, d'interpréter les ouvrages lit-
téraires. C'est ce que M. Brunetière constate encore dans ses
Questions de cantique : « Une superstition nouvelle, dit-il, celle
de la science , a remplacé pour nous toutes les autres, et nous
n'entendons plus aujourd'hui parler que de politique et d'édu-
cation, que de morale et de critique scientifique (2). » L^éminent
critique parle de « superstition ». Il se méfie en effet de ceux qui
veulent chercher dans la science ce qui n'y est pas, et l'inter-
(1) Nouveaux lundis, t. III. — Chalcaubriand jugé par un iulime.
(2) P. 31G.
ESSAI d'une CniTIOCE SOCIALE DE LA CRITIQUE. 24'i
rogei' sur les problèmes à propos desquels elle ne peut répondre.
Or il s'agit de savoir, précisément, si la science, introduite dans
le domaine de la littérature, n'a pas le droit de nous expliquer
bien des clioses. La tentative est d'autant plus légitime que
M. Brunetière lui-même en donne l'exemple quelquefois. Le tout
est de circonscrire le terrain de ses investigations, et de ne pas
faire empiéter les dissections de la méthode sur le domaine du
sentiment.
Les essais sont nombreux. Ont-ils tous été heureux? C'est ce
qu'il faut voir. Il ne suffit pas de vouloir faire de la science. Il
faut encore s'appuyer sur une bonne méthode, et savoir adapter
ce qu'il y a de rigoureux dans celle-ci à tout ce qu'il y a de dé-
licat, de compliqué, d'insaisissable pour ainsi dire dans les pro-
ductions de l'esprit. Or, en matière de littérature, le travail
scientifique rencontre d'autant plus d'obstacles que l'observation
doit porter généralement sur le passé, et que le passé ne lègue
jamais à l'avenir qu'un souvenir fort incomplet de lui-même.
« En aucun temps, observe très bien M. Brunetière, la tradition
n'est tout le passé, mais seulement et au contraire le peu qui
en a survécu (1). » Cette réflexion, (pie l'auteur du Manuel ap-
plique à un autre ordre d'idées, nous aide à comprendre, au
point de vue social, la difficulté que Ton éprouve à rassembler
les éléments d'un type et à le replacer dans son milieu. Du reste,
la multiplicité des auteurs et des ouvrages est moins un aide
qu'un embarras, parce que, si l'attention du chercheur se dis-
perse sur trop d'objets, il versera dans la complication et n'ex-
pliquera rien du tout. Ici encore, M. Brunetière nous semble
émettre une constatation fort juste. « Si nous ne voulons pas,
dit-il, plier bientôt et succomber sous le nombre et sous le poids
des documents, il faut simplifier l'histoire de la littérature. Puis-
c[u il suffit d'une seule expérience, pourvu quelle soit bien faite,
pour établir la loi d'un phénomène, ce doit être assez de Chape-
lain et de Boileau pour représenter, eux seuls aussi, une période
entière de la critique (2). »
(1) Manuel, \). 256.
{V, L'Évolution des genres, t. I, Avant-propos, p. xiii.
244 ' LA SCIENCE SOCIALE.
Ces citations nous servent à bien établir un fait : le mouve-
ment qui s'opère en faveur d'une orientation nouvelle de la cri-
tique, dans le sens d'une explication claire et méthodique de ce
que Ton pourrait appeler les événements intellectuels. Cette
idée a préoccupé Sainte-Beuve; elle a préoccupé Taine; elle
préoccupe M. Brunetière. D'autres encore ont partagé ces préoc-
cupations, et se sont efforcés de résoudre le problème à leur ma-
nière. Nous examinerons, dans un prochain article, les solutions
qui ont été apportées, et nous essaierons pour notre part, en
nous aidant de tout ce qui a été fait pour éclaircir la question,
de voir s'il n'y a pas moyen de l'élucider davantage.
G. d'Azambuja.
[A suivre.)
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAINE
-o-cooaso-
LES POPULATIONS RURALES
Quand on veut bien connaître un peuple, ce n'est pas assez
d'observer avec soin, avec exactitude, les faits et gestes de sa
vie courante actuelle. Il faut encore, pour le comprendre à fond,
remonter dans son passé, et rechercher par quelles formes
successives du travail il a passé , sous l'action des lieux où il a
séjourné et des influences étrangères qu'il a subies. De là résultent
des tendances, des traditions, des idées, des institutions sociales
dont l'effet dure très longtemps, et dont l'enchaînement constitue
le génie même de la race. La persistance de cet effet est plus ma-
nifeste en Allemagne que dans certains autres pays, et il est
d'autant plus nécessaire d'en étudier avec une attention minu-
tieuse toutes les causes. Sans cela, beaucoup de faits constatés
restent inexplicables, le 'pourquoi des choses échappe à la vue, et
par là Tétude perd une grande partie de l'intérêt qu'elle pourrait
présenter, de la valeur éducatrice qu'elle devait posséder. Avant
d'étudier la condition des peuples allemands d'aujourd'hui,
nous exposerons donc, sous une forme très condensée, les cir-
constances essentielles de l'évolution qui les a conduits au point
où ils en sont, à travers de longs siècles et des crises multipliées.
Cette étude est d'autant plus nécessaire, qu'elle n'existe guère
dans les œuvres des historiens. Ceux-ci ont en effet réuni, avec
beaucoup de conscience, tout un monde de renseignements et
de faits sur l'histoire de la Germanie, mais ils n'en ont vu ni
T. XXV, 18
246 LA SCIENXE SOCIALE.
l'exacte portée ni les véritables etiets, faute d'envisager les choses
au point de vue du développement des individus, en premier
lieu, et non pas de l'évolution des pouvoirs publics. Cette erreur
dans la méthode les a trompés jusqu'au point de leur faire mé-
connaitre, presque toujours, les intérêts de la race allemande,
en justifiant aveuglément certains actes politiques, dont les
conséquences pèsent encore lourdement sur les destinées de
l'Allemagne. Le véritable aspect des choses a été découvert par
notre maître, M. Henri de Tourville, qui a déjà commencé dans
cette Revue (1) l'exposé de ses admirables travaux, et qui en
continuera bientôt la publication, nous l'espérons. Nous nous
borneroDS donc ici à indiquer ce qui est indispensable pour la
bonne compréhension des choses du présent. Les lecteurs, dési-
reux d'étudier à fond l'évolution sociale des races de l'Occident,
se reporteront aux articles de M. de Tourville.
I. POPULATIONS PARTICULARISTES DU HANOVRE.
En examinant une bonne carte physique de la basse Alle-
magne, on n'a pas de peine à y discerner les caractères généraux
que voici. Cette région forme comme la tubulure inférieure d'un
immense entonnoir, dont la Russie centrale et méridionale est
le corps évasé; les contours de cet appareil sont dessinés par les
plateaux qui portent les chaînes des Karpathes et des Alpes, d'une
part, et de l'autre par les rivages de la Baltique et de la mer du
Nord. Ainsi, la région est naturellement partagée en deux grandes
divisions : au Sud, les terres hautes qui servent de base aux rami-
fications montagneuses du centre de l'Europe; au Nord, une
plaine sablonneuse, étroite et longue, ancien fond de mer, orienté
de l'Est à l'Ouest. Les terres fertiles de la première de ces zones
étaient primitivement couvertes de forêts, interrompues çà et là
par des clairières herbues. La seconde, découverte, arrosée par
les courants parallèles descendus des hauteurs et souvent
(1) La Science sociale, février 1807.
I
L'ALLEMAd.NE CONTEMPORAINE. 247
ôpandus en marais peu profonds, constituait une steppe en
communication directe avec celles des bassins de la Caspienne et
de la mer Noire.
Ce lieu convenait admirablement pour la transformation d'une
race pastorale primitive. Il lui permettait de s'avancer en corps,
en conservant son mode accoutumé d'existence ainsi que ses
moyens de transport, et en suivant les détours de la steppe, puis
de se cantonner de proche en proche, lorsque le terrain devint
décidément trop étroit. Ce fut le cas pour les Germains qui, en-
gagés dans la basse Allemagne, virent se dresser derrière eux un
mur épais d'autres nomades. Empêchés de retourner en arrière,
ils ne purent qu'en petit nombre échapper à cette souricière. Com-
ment en eifet sortir de là, lorsqu'on était habitué à vivre de
l'exploitation des troupeaux? Au Nord , s'étendait la mer inhos-
pitalière; à rOuest et au Sud le sol était hérissé de forêts hu-
mides et sombres, où le bétail ne pouvait circuler, et déjà ap-
pauvries en gibier par les sauvages préhistoriques, ces fugitifs
arrivés dans cette mer de verdure en petites bandes dépourvues de
troupeaux. Du reste, les Celtes, venus par la vallée du Danube,
s'emparaient de proche en proche, et rapidement, des clairières
ménagées par la nature dans ces immenses massifs (1). Puisque
toute autre ressource menaçait de manquer, il fallait donc com-
mencer à gratter le sol pour lui demander un supplément de
nourriture. C'est sous la pression de cette contrainte que les
Germains passèrent peu à peu de l'art pastoral à la culture rudi-
mentaire. C'est là justement ce que M. de Tourville a démontré
dans ses recherches sur l'origine de la famille particulariste. Un
groupe de Germains, qui formait en quelque sorte lavant-garde
de la race, s'est trouvé comprimé entre les marais de la Frise, la
mer du Nord et les masses de populations qui le suivaient; pour
échapper à cette pression, un certain nombre de familles ont
passé en petites barques et successivement dans les iles du
littoral d'abord, puis dans le Sud de la Suède. Devenus là des
;i) V. la Science sociale, articles de MM. de Tourville et Demolins sur les Celtes.
248 LA SCIENCE SOCIALE.
cultivateurs intenses, ils ont envoyé, non plus en bandes, mais
un à un, des émigrants plus à l'Ouest, jusque sur les bords des
fjords norvégiens, où, moitié pêcheurs côtiers et moitié cultiva-
teurs, dans ces conditions très particulières, ils ont fondé, sous
l'action énergique d'un milieu très spécial, des coutumes qui en
ont fait une race à part, race dont l'avenir a été particulièrement
brillant, et reste pour ainsi dire illimité. En effet, cette colonie
germaine, si profondément transformée, ne tarda guère à fournir
à son lourdes émigrants, qui réapparurent vers le début de notre
ère sur la terre allemande. Ils vinrent débarquer aux bouches
de l'Elbe et du Weser, non loin de l'extrémité de la plaine bal-
tique d'où leurs ancêtres étaient passés en Scandinavie. La place
était occupée par des populations également germaniques, mais
tombées en décadence sur un sol naturellement pauvre qu'une
culture rudimentaire ne pouvait pas féconder. Les nouveaux
arrivés, peu nombreux, obtinrent qu'on les tolérât sur les rivages
où ils étaient descendus. 11 ne leur fallut pas très longtemps pour
évincer leurs hôtes et pour remplir de leurs exploitations agri-
coles laborieuses toute la plaine qui s'étend entre le Khin infé-
rieur, la mer du Nord, le Teutoburger Wald et l'Elbe. D'où leur
venait cette force d'expansion? De la formation sociale qu'ils
avaient acquise au cours de leur migration. Ils représentaient
alors le premier des groupes humains constitués en familles
particularistes; dès leur rencontre avec d'autres groupes de-
meurés sous l'empire de la formation communautaire, leur su-
périorité éclatait.
Cette population, d'un caractère si spécial et d'une force
d'expansion si irrésistible, recrut dans la suite le nom de Saxons.
C'est elle qui fournit aux chefs mérovingiens, sortis d'une autre
origine et d'une formation différente [\), ces bandes d'envahis-
seurs désignés dans l'histoire sous le nom de Francs, et qui n'é-
taient pas autre chose que des émigrants saxons organisés en
(1) Ils desccndaienl d'une migration de civilisés urbains, chassés des villes de lAsie
antérieure par la conquête romaine, accueillis comme des êtres surnaturels par les
barbares des rivages baltiques, à peu près comme les Espagnols parmi les Indiens du
Nouveau Monde au seizième siècle.
l'aLUEMA(;NE CONTEMI'OHAINK. '1\\)
troupe pour aller a gai:ner terre ». Après avoir forcé la porte
du moude gallo-romain, ils se répandirent sur les deux rives
du Rhin jusqu'aux monts de Franconie d'une part, jusqu'à la
Seine et la Loire de l'autre. Leur mode d'installation était très
caractéristique et très nouveau. Loin de se porter vers les villes,
comme les Romains, les (iaulois, et comme leurs propres chefs,
les Francs s'établissaient à la campagne, constituant un domaine
organisé à l'image de ceux de la plaine saxonne. Là, ils s'appli-
quaient à acquérir et à conserver une indépendance aussi com-
plète que possible vis-à-vis des pouvoirs publics, que les Méro-
vingiens essayaient de maintenir à leur prolit d'après le type
romain de l'époque. Rien plus, ces nouveaux venus substituaient
à l'esclavage antique un régime essentiellement dillérent. Au
lieu de réduire les vaincus en esclavage, ou même de s'attribuer
la propriété personnelle des anciens esclaves, ils les établissaient
d'après leur propre système, c'est-à-dire sur de petites tenures
isolées, dépendantes de leurs domaines, et redevables de certains
services agricoles ou autres. C'était là une révolution considé-
rable dans l'organisation du travail, et par suite dans le régime
politique. Rientôt, en effet, le système mérovingien tomba en
décomposition, et fut remplacé par celui des carlovingiens, qui
trouve sa plus haute expression dans Charlemagnc, spécimen
complet du grand propriétaire particulariste, du pur type saxon
agrandi par les circonstances du milieu et porté à la dignité
impériale par le génie personnel de cet homme extraordinaire.
Du reste, cette dignité, grâce au particularisme renforcé des pro-
priétaires Francs, n'eut pas alors le caractère que nous lui attri-
buons aujourd'hui. L'Empire ne valait que par l'Empereur;
lorsque celui-ci était médiocre, son autorité tombait à rien; nous
aurons bientôt l'occasion de nous en apercevoir en Allemagne
même.
Pendant que les Saxons faisaient ainsi fortune, que devenaient
leurs frères d'origine, ceux qui avaient pu se maintenir dans les
plaines et les vallées de la Germanie? Aux premiers siècles de
notre ère^ ils se laissèrent entraîner, eux aussi, par des aventuriers
250 LA SCIENCE SOCIALE.
d'origine orientale, qui s'imposaient à leur barbarie par la
supériorité des connaissances, et ils se ruèrent à leur suite sur la
Grèce, l'Italie et la Gaule méridionale, poussant leur élan jusqu'en
Espagne et en Afrique. Là, ils s'assimilèrent promptement la
civilisation latine impériale et participèrent à sa décadence, chose
naturelle puisqu'ils ne lui apportaient aucun élément nouveau.
La Germanie se vida ainsi presque complètement, de la Vistule à
l'Elbe, si bien que les populations slaves eurent beau jeu pour
s'établir dans cette espèce de désert. Elles le remplirent complète-
ment, de sorte qu'au temps de Charlemagne, la Germanie étant
reportée dans l'Ouest jusque sur la 3Ianche, la Slavie se trouva
bornée par l'Elbe, qu'elle dépassait même sur plus d'un point.
Les Slaves étaient parfaitement de taille à tenir tète aux vieux
Germains, car ils ont prouvé à bien des reprises leurs qualités
guerrières, soit lorsqu'il s'agissait de se défendre, soit lorsqu'ils
étaient amenés à pousser de l'avant. Mais, en face des Saxons et
des Francs, ils ne pouvaient subsister longtemps. En elfet, comme
tous les peuples communautaires, et comme les vieux Germains
eux-mêmes, les Slaves étaient divisés en clans ennemis les uns
des autres, que l'on pouvait réduire les uns par les autres. Les
Francs savaient au contraire former de grandes associations
lorsqu'un chef de mérite se trouvait pour en prendre le comman-
dement. Ce fut le cas d'abord pour Charlemagne, qui s'empara
du territoire entre l'Elbe et l'Oder. Après lui, l'œuvre fut con-
tinuée soit par des colons individuels sortis de la plaine saxonne,
soit par des expéditions organisées par les chefs politiques des
pays frontières. Nous verrons plus tard comment se termina
cette reconquête de la Germanie par les Germains, et quel
caractère elle prit finalement. Pour le moment, bornons-nous j
à constater que les Saxons y ont pris une grande part, et cehi
de tout temps. En eilet, un grand nombre de colons saxons et fri-
sons, appelés à diverses époques, sont allés s'installer un peu pa^'-
tout en Allemagne, formant le noyau solide d'une classe paysanne
libre, avec laquelle il a toujours et partout fallu compter. Mais étu-
dions d'abord la contrée où la race saxonne a pris corps, où elle
a foisoimé au point de fournir des colons de première qualité à
à
L'ALLEMAGNE CONTEMI'OHAIM:. 251
une gnmde partie de l'Europe et plus tard à rAmérique, où elle
a subsisté sous ses caractères primitifs avec uue solidité à toute
éprouve. Nous n'aurons pas d'ailleurs à insister beaucoup sur
les caractères spéciaux du pays ou du type, car tous deux ont
déjà été parfaitement décrits dans cette Revue (1) par M. Demo-
lins. Nous nous bornerons donc à en rappeler les traits essentiels.
Toute la portion Nord du Hanovre, entre le Weser et IKlbe,
avec une grande partie do l'Oldenbourg, forme une plaine
ondulée , sablonneuse, coupée de vallées peu profondes où
glissent lentement de petits cours d'eau. Dans les couches de
sable sont intercalées, çà et là, des bancs d'argile et de marne
qui viennent affleurer au fond des vallées ou sur les pentes. Le
caractère essentiel du pays, c'est la sécheresse due à la per-
méabilité du sol, et l'infertilité qui en est la conséquence. Chaque
goutte d'eau est bue aussitôt par ces sables, ([ni parfois sont
arides au point que, la bruyère mémo ne pouvant y prendre
racine, ils restent nus et mouvants, offrant à l'œil l'aspect désolé
du désert. Lorsque le sable contient quelques éléments fertiles,
on peut y faire croître du bois dans les parties hautes et sèches,
des céréales sur les pentes l)ien exposées, de l'herbe dans les
parties basses et arrosées par les ruisseaux. On arrive ainsi à
réunir tous les éléments nécessaires d'une exploitation agricole,
mais il faut beaucoup de travail et de soins pour faire produire
à ce terrain^ si pauvre des récoltes capables de nourrir une
famille. Il rend si peu, en moyenne, que la grande culture ne
peut y réussir, les frais étant hors de proportion avec le ren-
dement (1). En revanche, la petite culture s'en arrange assez
bien lorsqu'elle est organisée d'une manière conforme aux
exigences du milieu. Or les anciens Saxons, ces fiermains trans-
formés par leur lente migration en Scandinavie, ont constitué
là un type qui se perpétue depuis quatorze ou c[uinze siècles
•avec une persistance et une vigueur bien remarquables. Cette
stabilité inébranlable est due à deux causes principales qui
s'expliquent par les faits suivants.
(Ij Là Science sociale, 1887. l. I, p. 549 ot suiv.
25:2 LA SCIENCE SOCIALE.
En s'installant dans ces plaines, les émigrants norvégiens
apportaient avec eux des habitudes de petites gens et de petits
cultivateurs. Ils n'eurent donc aucune répugnance à s'établir
là dans la condition qui convenait le mieux à la nature du
sol, la condition de paysans, dans laquelle le milieu a depuis
lors maintenu leurs descendants. Accoutumés à vivre au fond
de leurs fjords dans un isolement à peu près complet, auprès
de leurs postes de pêche, ils n'hésitèrent pas à construire dans
la plaine germanique des habitations isolées, autour desquelles
ils étendirent leurs défrichements dans la mesure de leurs
ressources, de leur main-d'œuvre et de leurs besoins. Cela
aboutit tout naturellement à la constitution de domaines exac-
tement proportionnés aux nécessités d'une famille, ou domaines
pleins (1). Gomme la pauvreté du lieu et la dispersion des habita-
tions étaient peu favorables à la création de centres urbains
rapprochés, le commerce demeura à peu près nul dans cette
contrée où les villages sont rares, et où les villes n'existent pas;
aujourd'hui encore on n'en trouve que sur le pourtour de la
région. 11 fallait donc que chaque famille réussit à se suffire à
elle-même au moyen des produits de son domaine et du travail
de ses membres, secondés au besoin par quelques aides ou ser-
viteurs. On y réussit, en elïet, et l'habitude en fut si bien prise,
elle répondait du reste si complètement aux idées d'indépen-
dance personnelle, de liberté démocratique de ces familles,
qu'elle a subsisté jusqu'à nos jours sans modificatioruimportante.
Le logement, le vêtement, la nourriture, tout est fourni par le
petit domaine, si bien que les transactions faites au dehors,
ventes et achats, ne dépassent pas chaque année, au total, quel-
ques centaines de francs pour une famille de douze à quatorze
personnes. Aujourd'hui, les facilités offertes par les nouveaux
moyens de transport font que l'on a un peu plus souvent recours
au commerce, mais les vieilles coutumes sont pourtant encore
prédominantes. Elles se maintiennent par la forte éducation»
donnée aux enfants par les grands-parents, moins absorbés
(1) Dans le Hanovre entier, on ne trouve pas même «;ie exploitation de 100 hectares
au plus sur 15, et elles sont bien plus nombreuses dans le Sud que dans le Nord.
l'allemagne contemporaine. i5.'{
que les parents par le travail quotidien, et pénétrés par leur
expérience, autant que [)ar l'action éducjitrice de leurs pro-
pres ancêtres, de l'excellence des pratiques séculaires de la
race. En second lieu, le régime successoral, basé sur la trans-
mission intégrale à un seul héritier (1), maintient indéfiniment
le domaine dans son intégrité. Si les choses allaient autrement,
si des partages successifs, des ventes partielles intervenaient
pour morceler ou diminuer le domaine, celui-ci deviendrait
insuffisant pour entretenir une famille, et la race, déracinée,
dispersée, perdant toute stabilité, incapable de vivre sur ce sol
ingrat où aucun fermier ne pourrait arriver à payer son pro-
priétaire, se verrait obligée de laisser en friche ses terres mor-
celées. En d'autres termes, le domaine plein, le Hof^ forme ici
un organisme agricole admirablement approprié à la nature du mi-
lieu, et sans lui la région ne serait qu'un désert de landes incultes
nourrissant à grand'peine des chèvres et de mauvais moutons 2).
Mais si le domaine passe dans son intégrité à un seul héritier,
cela par la force d'une coutume que la loi écrite a dû reconnaître
et respecter, que deviennent les autres enfants? Les filles, pour-
vues d'une petite dot (fournie surtout en nature), se marient, se
placent au dehors, ou restent sur le domaine pour aider à sa mise
en valeur. Les fils vont chercher fortune dans les autres régions
de TAUemagne si les occasions les y appellent ; souvent ils
émigrent au delà des mers, aux États-Unis surtout, où ils vont
porter les fortes qualités, la préparation supérieure de la race, et
où ils deviennent dès la seconde génération de parfaits Yankees.
La famille particulariste germanique contribue ainsi à recruter
le groupe anglo-saxon d'Amérique, après avoir constitué celui de
la Grande-Bretagne.
Ces paysans ont pratiqué de tout temps, pour le recrutement
de la main-d'œuvre auxiliaire, une combinaison qui, généralisée
• (1) C'est VAnerbereclit, si aveuglément décrié par les juristes, qui s'eflforcent de
le détruire. Nous reviendrons bientôt sur ce point.
(2) On trouve dans le pays même la dénionslralion de ce fait. Par suite de circons-
tances diverses, de rares parcelles ont été détachées et vendues à des bordiers (A>m-
baucrn, nouveaux paysans;, lesquels végètent, écrasés de dettes, dans une noire
misère. ^Blondel, Ktudcsur les popul. rurales de l'Allemayne, p. HO.)
b
254 LA SCIENCE SOCIALE.
à un moment donné par la colonisation franque, a opéré dans le
monde occidental une révolution en substituant le servage à l'escla-
vage. C'est le système connu aujourd'hui sous le nom de Heuer-
ling ; ce mot désigne spécialement les travaux de la fenaison. En
réalité, les Heuer lente sont fixés à demeure sur le domaine, où
ils ont la jouissance d'un champ et d'un logement, soit à titre
gratuit, soit moyennant un petit loyer. Dans tous les cas, ils
doivent au propriétaire un certain nombre de journées de travail
par an, journées pour lesquelles ils ne reçoivent qu'un salaire
réduit, ou plutôt encore une prestation en nature. Les domesti-
ques sont également payés pour une grande partie en nature.
Tout cela est combiné pour rendre l'emploi des espèces aussi res-
treint que possible ; on reste ainsi mieux à l'abri de toutes les
tluctuations et de toutes les crises du marché extérieur. Dans
cette région, certaines petites recettes ont certainement baissé
par l'effet de la crise agraire, mais certaines autres ont un peu
augmenté. Une des dépenses les plus notables, celle que nécessite
la partie des salaires acquittée en argent, est plus lourde qu'au-
trefois, à cause de la concurrence du travail industriel, mais en
travaillant davantage, on s'arrange pour se passer d'une servante
ou d'un valet, et ainsi les choses s'équilibrent. Le fait essentiel
est que, dans ces petits domaines, on se plaint moins que partout
ailleurs de la difficulté des temps.
11 serait bien intéressant aussi de montrer avec quelle fermeté
et quelle souplesse les paysans de cette contrée ont su constituer
parmi eux les organes de la vie communale. Mais ceci a été fait
dans le travail de M. Demolins déjà cité (1), et il serait inutile d'y
revenir ici. Bornons-nous à dire que, dans les relations publiques
comme dans les relations privées, ces gens savent merveilleuse-
ment combiner leurs associations de manière à donner satisfac-
tion aux besoins modestes de leur situation. On retrouve là, éta-
blie sur une échelle réduite, mais pourtant esquissée dans tous
ses traits essentiels, la physionomie si caractérisée, si puissante ,
du self-governme)it anglais.
(1) La Science sociale, 1887, 1, l». 585.
l'allemagne contemporaine. 253
Les économistes criti(|uent en général avec beaucoup de viva-
cité le mode d'existence de ces paysans. Ils trouvent que, dans
un tel milieu, la stagnation est trop complète, que la richesse
n'y circule pas assez, que les méthodes de travail y demeurent
trop arriérées ; de leur coté, les légistes en attaquent le régime suc-
cessoral, qui leur parait injuste. Toutes cescritiques ont une ajipa-
rence de raison, mais une apparence seulement. En effet, si les
gens de la plaine saxonne sont ainsi stagnants, c'est que leur
pays ne permet pas le progrès, il est trop pauvre. C'est déjà
merveille pour ces paysans d'avoir pu fonder, au milieu des sa-
bles et des tourbes, cette colonie ferme comme le roc, qui depuis
tant de siècles se maintient, toujours vivante et robuste, au milieu
de populations d'apparence plus prospère, mais soumises en
réalité à tant de fluctuations et à tant de crises douloureuses. Si
les paysans de l'Oldenbourg et du Lunebourg avaient eu l'impru-
dence de chercher à modifier leur organisation, à mobiliser leurs
domaines, depuis longtemps leur race aurait disparu, dispersée
aux quatre vents du ciel par la désagrégation et la misère. Leur
sol sablonneux ou tourbeux et leur climat rude leur imposaient
cette médiocrité persistante, dont ils ont su tirer d'ailleurs un
merveilleux parti, car si, dans leur patrie d'élection, ils sont res-
tés pauvres et simples, leurs innombrables rejetons, répandus
dans le monde entier, ont conquis pied à pied la moitié du monde
et amassé d'immenses richesses. Les paysans hanovriens sont là
comme une pépinière toujours jeune et toujours remplie de sujets
vigoureux, qui chaque année sont transplantés au loin pour de-
venir presque tous des arbres magnifiques lorsqu'ils rencontrent
un sol plus riche et plus étendu. Ainsi la médiocrité de la souche
n'indique nullement la faiblesse de la race. Chose singulièrement
frappante dans ces circonstances providentielles, si le Hanovre
est un des pays les plus pauvres de l'Allemagne, au moins dans sa
partie septentrionale, c'est justement celui qui fournit à la race
allemande ses recrues les mieux formées par l'éducation, les
mieux préparées pour le développement d'un grand peuple.
256 LA SCIENCE SOCIALE.
II. — POPULATIONS MELANGEES DU NORD-OUEST.
La vallée très basse formée par FEms et ses affluents est occu-
pée par des populations qui, à première vue, présentent des ca-
ractères sociaux assez analogues à ceux que nous venons de re-
lever dans les plaines du Hanovre septentrional. En réalité, les
différences sont importantes. Cela s'explique par la dissemblance
plus ou moins complète du milieu des origines et de l'histoire
de la race. C'est ce que nous allons voir par une description ra-
pide des lieux et des types.
L'Ems prend sa source dans le Teutoburgerwald, relativement
peu éloigné de la mer, et ne tarde pas à couler sur une plaine
formée par les relais de la mer du Nord, et si peu acccidentée
que les eaux s'y étalent en vastes marécages. De ces marais
émergent de larges et épais bancs de tourbe, et des sables appa-
raissent, partout où le relief du sol s'accuse un peu. De plus,
les riverains de la mer du Nord l'ont fait reculer au moyen d'en-
diguements successifs, faciles à établir sur ces plages qui se
prolongent au loin sous le flot, et où la moindre flèche de
sable, maintenue par des pieux, des claies et des nattes de
paille, ne tarde pas à s'exhausser par les apports de la mer elle-
même. Les espaces ainsi conquis , couverts dalluvions fertiles,
sont devenus de bonnes terres de labour et surtout d'excellentes
prairies.
Ce pays offre ainsi trois natures de milieu : les tourbières {Hoc/i-
moor), presque sans valeur agricole; les saldes {G€est)^eu. fer-
tiles ; enfin les alluvions riches [Marscheti). Le climat de la région
est assez rude, froid et humide, mais permet encore les cultures
usuelles, sauf celle de la vigne.
Au commencement de notre ère, la vallée de l'Ems n'était
guère habitable. Sa partie supérieure était encore plus maréca-
geuse qu'aujourd'hui, et sa partie inférieure était recouverte par
les eaux marines, soit continuellement, soit au moment des marées.
On s'explique ainsi pourquoi les Saxons n'ont pénétré que tard
L'ALLEMAGNE CONTEMMORAINK. 257
et en petit nombre dans cette région tout à lait inhospitalière.
Avec le temps, quelques pauvres colons, peut-être des fugitifs
(jui avaient de bonnes raisons pour éviter les lieux fréquentés,
vinrent bâtir quelques huttes au milieu des tourbières, vivant là
misérablement d'un peu de blé noir et des maigres ressources
de la cueillette, de la pêche et de la chasse. Plus tard encore,
des colonies ont été fondées dans ce triste pays par l'initiative
soit de sociétés particulières, soit de l'État. Enfin, des colons
venus de la Frise occidentale s'avancèrent vers l'Est, important
les procédés néerlandais pour la construction des digues et
l'aménagement des polders. Ces colons se sont multipliés et
maintenus dans cette province conquise en grande partie par
leurs laborieux eiforts, et ont constitué une population parmi la-
quelle se dessinent aujourd'hui trois types déterminés par la
nature du lieu. Ce sont les suivants :
1° Le typf' des toiirhihes, dans lequel on doit distinguer deux
classes. D'abord celle des gens établis en pleine tourbière, et
qui parviennent à obtenir quelques maigres récoltes par l'éco-
buage de la surface, c'est-à-dire en levant des mottes de tourbe
qui, une fois sèches, sont mises en tas et brûlées lentement; les
cendres répandues reroivent la semence de sarrasin et donnent
deux ou trois récoltes, après quoi il faut opérer ailleurs. Ces
pauvres cultivateurs habitent de misérables huttes, élevées au
moyen de cadres de bois et de claies qui supportent des mottes
de tourbe, sous un toit de chaume. Ils tirent quelques ressources
supplémentaires de la confection d'ouvrages en jonc et en osier,
et des travaux d'été qu'ils vont faire dans les régions voisines.
Ces familles n'ont aucun avenir tant qu'elles restent livrées à
elles-mêmes, car elles ne possèdent à aucun degré les ressources
nécessaires pour améliorer les conditions du sol. Mais parfois
ces ressources viennent du dehors : la situation change et elle
donne lieu à une seconde classe d'habitants. Lorsque des capita-
listes, — particuliers ou associations, — ou encore des services
publics, entreprennent la construction d'un canal à travers les
couches de tourbe, on obtient deux résultats importants. D'abord,
le sol s'assainit, se sèche; ensuite on peut utiliser le canal pour
258 LA SCIENCE SOCIALE.
transporter au loin la tourbe, employée dans toute la région
comme moyen de chauffage, et pour importer des engrais.
Alors des colons s'établissent sur les deux rives du canal, exploitent
la tourbe, font un peu d'argent, et en même temps découvrent
pied par pied le sol ferme et cultivable. Au bout d'un certain
temps, ils arrivent à constituer de véritables champs, de bons
prés, et deviennent de petits paysans dont l'existence parait fort
aisée, si on la compare à celle des précédents. Il est évident en
tous cas que ce petit groupe de population (1) ne saurait ni se
développer beaucoup, ni prospérer dans des proportions nota-
bles. 11 est condamné par le milieu à une médiocrité voisine de
la misère, quand elle n'est pas la misère elle-même. Il consti-
tue pourtant un type de gens laborieux, qui fournit à la ma-
rine allemande un nombre assez important de bons matelots et
aux exploitations avoisinantes des domestiques et des ouvriers
estimés.
2° Le type des sables. Au-dessous de la tourbe s'étend le sable,
qui forme le sol général de la contrée. Il apparaît au delà et
autour de la région des marécages, formant une zone cultivable
connue sous le nom de Geest. Le Geest confine ainsi d'une part
aux tourbières de l'intérieur, et de l'autre aux alluvions du rivage
maritime. C'est ce qui fait que la colonisation frisonne s'est em-
parée de bonne heure de cette zone, assez peu fertile, il est vrai,
par elle-même, mais propre cà établir une culture régulière à
cause de sa situation. Les alluvions marines, peu à peu agrandies
par les endiguements, ont en effet fourni aux exploitations les
prairies indispensables; le Hochmoar a donné de son côté des
pâtis d'abord communs, généralement partagés aujourd'hui, où
l'on pratique de temps en temps l'écobuage, et (jue l'on amé-
liore souvent aussi par l'extraction de la tourbe. Cet ensemble
permet de constituer des domaines complets. Le sol, étant en
moyenne assez pauvre, ne pouvait admettre la grande propriété,
c'est donc une population de paysans qui est restée maîtresse
du pays.
(1) Les colonies du Foc/i»Joor (tourbières), fondées une à une depuis environ trois
siècles, comi)tent à peu près 18.000 âmes.
L ALLEMAGNE CONTEMPORAINE. 251)
Cette population présente avec sa voisine, celle de la plaine
saxonne, des différences fort tranchées. D'abord, elle vit agglo-
mérée en villages et non pas dans des fermes placées au centre de
chaque domaine*. Ce fait tient à deux causes. D'abord, on avait
intérêt à s'établir dans les parties les plus basses et les plus hu-
mides, qui constituent des prairies où le bétail peut paitre à
portée des habitations. Ensuite, dans cette plaine à peine on-
dulée, où les vents du Nord soufflent avec une force terrible, on
sentait l'utilité de se rapprocher les uns des autres pour multi-
plier les hautes clôtures bordées d'arbres, qui rompent la force
du vent. D'autre part, la coutume du partage égal prédomine
parmi ces gens, si bien que le morcellement a pris chez eux,
avec le temps, un degré excessif. On y a obvié provisoirement
par une opération désignée sous le nom caractéristique de re-
membrement. Cette opération consiste en ceci : toutes les par-
celles devenues trop petites par l'effet des partages étant pour
ainsi dire remises en commun, on distribue à nouveau le terri-
toire ainsi formé, de manière à attribuer à chaque propriétaire
des champs aussi compacts que possible, et l'on s'arrange de
manière à réduire au minimum l'espace consacré aux chemins,
ainsi que les servitudes. C'est là, en effet, un expédient propre à
atténuer le mal quand il est devenu trop grand, mais ce n'est
qu'un expédient. Si la coutume reste la même au point de vue de
la transmission héréditaire, le morcellement se reproduira néces-
sairement après quelques générations, et il faudra recommencer
une opération délicate et coûteuse pour y remédier de nou-
veau.
Parmi cette population d'origine communautaire, on rencon-
tre un certain nombre de familles d'origine différente. Elles sont
venues soit de la plaine saxonne, soit directement de la Scandina-
vie, et elles ont introduit là les coutumes particularistes. Elles
forment comme une aristocratie de gros paysans, (jui maintien-
nent chez leurs enfants, par la seule force de l'éducation et en
dépit des exemples contraires qui se produisent incessamment
sous leurs yeux, le régime de la transmission intégrale. Pour-
tant leur situation n'est pas tout à fait la même que celle des
260 • LA SCIENCE SOCIALE.
paysans du même type dans la plaine saxonne, parce que le mi-
lieu n'est pas identique. Ici, l'étendue et la fécondité plus nota-
bles des prairies font que Ton peut se livrer à lindustrie de Té-
levage, surtout des veaux et des porcs, et à celle de la laiterie.
Chaque exploitation se livre donc forcément au commerce du
Leurre et des animaux qui procure de l'argent comptant, le-
quel permet de faire au dehors des dépenses plus importantes
que celles du paysan hanovrien. L'aisance parait ainsi plus
grande chez ce paysan frison, son intérieur est plus luxueux, sa
vie plus large. Néanmoins, comme les terres de culture exigent
des soins assidus en vue de produire ce qui est nécessaire pour
compléter le rendement des prairies, ces familles conservent des
habitudes de travail qui sont pour elles une sauvegarde contre la
démoralisation. Leurs relations avec leurs gens de service, venus
en général du Hochmoor, sont bonnes, et en même temps moins
familières que dans la plaine saxonne ; c'est que les familles des
tourbières d'où sortent ces serviteurs sont, elles aussi, formées
par une nécessité impérieuse à des habitudes de travail assidu.
Bien traités par des maîtres bienveillants qui partagent le même
labeur, ils se font remarquer par leur permanence et par leur
bonne conduite. Souvent ils sont attachés au domaine par un
lien foncier analogue à celui que nous avons signalé chez les
paysans hanovriens [Heuerling).
Le type de l'habitant des sables représente, par rapport au type
de l'habitant des tourbières, une classe supérieure, mais dont le
niveau moyen reste forcément stagnant dans une position mo-
deste. En etîet, le milieu ne permet guère de s'élever, à cause
dupeude fertilité des terres du Geest, et de l'étendue relativement
faible encore des sols propres aux prairies. La coutume de la
transmission intégrale a pour effet de restreindre aussi la quantité
des portions disponibles pour la vente, et dont le groupement
pourrait à la longue former des domaines importants. Pourtant
les partages pratiqués, comme nous l'avons dit, par une certaine
partie de la population, favorisent parfois la constitution de pro-
priétés assez étendues dans la partie la plus fertile du pays,
c'est-à-dire dans les alluvions [Marsc/i], et il en résulte la for-
L'ALLEMAGNE CONTEMF'ORAINE. 2G1
mation d'un troisième type, dont voici les traits caractéris-
tiques.
3° Le type du marscli. La région dumarsch est recouverte d'une
couclie de vase marine plus ou moins épaisse. Certaines parties
ont été conquises sur la mer par des endiguements anciens ; elles
sont exploitées depuis longtemps déjà et ont perdu une partie de
la fertilité naturelle qui permet de cultiver sans fumure les
terres plus récemment découvertes par les eaux. Pendant long-
temps, les colons frisons ou saxons établis là ont pratiqué dans
ces alluvions la culture des céréales, du colza, du lin. Le sol est
divisé en domaines de 30, 40 et même 50 hectares, possédés par
des paysans fort aisés. Dans le Sud et l'Ouest de la région, les
fermes sont groupées en villages bâtis sur des ondulations de
terrain qui, primitivement, dominaient ou affleuraient le niveau
de la mer, et avaient servi de point d'appui aux premiers endi-
guements. Depuis deux ou trois siècles, on a procédé à ces endi-
guements par des mesures plus étendues, qui ont donné d'un
seul coup des résultats plus considérables. Les colons se sont
alors installés au milieu de leurs domaines nouvellement créés, et
ont évité l'agglomération en villages, imposée à leurs prédéces-
seurs par l'état de choses précédent.
Ces exploitations diffèrent profondément de celles dont il a été
parlé plus haut, et cela par l'effet d'une circonstance essentielle,
la fertilité du terrain. Elles exigent sans doute un travail assez
assidu, à cause de la brièveté de la saison d'été dans ce climat
rude, aux longs hivers; mais du moins l'abondance de la produc-
tion récompense largement les efforts du paysan. La concur-
rence extérieure est venue porter à cette situation, depuis
quinze ans, un changement capital. En effet, produisant bien
au delà de leurs besoins, les cultivateurs du marscli étaient ame-
nés à écouler dans le commerce une grande partie de leurs ré-
coltes. La baisse des prix, conséquence des importations de
Russie et de Hongrie, a fait disparaître leurs bénéfices, ils se sont
alors rejetés vers la production herbage re et vers l'élevage. Cela
leur était aisé avec des terres basses, fraîches et arrosées par des
pluies assez abondantes. A l'heure actuelle, sans délaisser tout à
T. XXV. ly
262 LA SCIENCE SOCIALE.
fait la culture des céréales, ils font surtout du bétail, du beurre
et du fromage, dont ils trouvent Técoulement sur les places ma-
ritimes du voisinage et dans les grands centres industriels de la
Westphalie.
Cette situation particulière a produit aussi des résultats so-
ciaux différents de ceux que nous avons constatés jusqu'ici. Les
profits que les paysans du marsch réalisent par la vente de leurs
produits sont assez considérables pour leur apporter une large
aisance, et parfois même presque la richesse. On s'en aperçoit
au confort de leurs habitations, au luxe déployé dans le costume
féminin, à la recherche de l'alimentation, aux allures bourgeoi-
ses de ces paysans. Autrefois, la culture des céréales, et surtout
des plantes sarclées, leur imposait, au moins en été, un travail
assez assidu et pénible; aujourd'hui, l'élevage, qui n'est que l'art
pastoral pratiqué d'une manière intensive, leur crée des loisirs.
Mais, faute • d'une élite intellectuelle, ces loisirs tournent en
partie au détriment de ces gens. En effet^ quand on a du temps à
soi, il faut bien l'employer à quelque chose, spécialement à se
procurer des distractions, qui ne sont pas toujoure honnêtes;
la vigueur des mœurs se relâche et la race s'atfaiblit peu à peu
sous les apparences de la prospérité économique. Les relations
avec le personnel ouvrier deviennent moins directes, moins sim-
ples et moins cordiales. Le maitre, devenu dépensier, cherche à
rogner le plus possible sur les salaires ; le domestique et l'ouvrier
travaillent à contre-cœur, deviennent néghgents, mécontents et
instables, tout en haussant leurs exigences. La région du marsch
est une de celles où on entend les plaintes les plus v\\os contre
les gens de service et de journée, et où ceux-ci récriminent aussi
le plus amèrement contre leurs employeurs. En fait, la désorga-
nisation des ouvriers est pour une très grande partie le résultat
de la décadence des patrons. Ce résultat n'a rien qui puisse éton-
ner; il se produit à coup sûr partout où la classe patronale tend
à prendre des habitudes d'oisiveté et de gaspillage. Le paysan
du Lunebourg hanovrieu, celui de la Frise centrale ont de bons
serviteurs, dont ils ne se plaignent point, sauf exception, parce
qu'ils se donnent la peine de les former, de les diriger dans le
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAIN FC. 263
travail, parce qu'ils vivent avec eux ou prôs deux d une exis-
tence qui ne peut guère exciter leur envie. On voit donc bien ici
comment cette question se pose; elle ne dépend point d'une
seule des parties intéressées, mais bien de toutes les deux, et
principalement de la classe patronale. Nous aurons encore plus
d'une occasion, au cours de ce travail, de vérifier l'exactitude de
cette observation.
Cette décadence des mœurs amènerait aussi, certainement,
l'abandon de la coutume de la transmission intégrale, si la na-
ture du lieu ne s'y opposait dans une mesure assez forte. Voici
comment. Pour qu'un domaine d'élevage soit suffisamment pro-
ductif, il faut qu'il ait une certaine dimension, sinon l'exploita-
tion ne donne plus ({u'un revenu très médiocre. Dès lors, le par-
tage des domaines du marsch, quidépassent rarement 50 hectares,
obligerait à coup sûr les héritiers partageants à abandonner
l'exploitation, et à vendre ou à louer leurs parcelles, ou encore
à reconstituer eux-mêmes par l'achat ou la location un domaine
suffisant. Cette difticulté doit enrayer la tendance au partage;
elle ne suffira pas pour la comprimer longtemps, car la cou-
tume de la transmission intégrale ne peut subsister que lors-
qu'elle est appuyée sur la base de l'éducation. Or cette base
ne peut exister longtemps chez des familles qui se laissent gâter
par les jouissances matérielles. Il est donc probable que les
terres du marsch passeront peu à peu, par Telfet du démembre-
ment et de la vente, aux mains de quehjues familles plus résis-
tantes, ou de capitalistes venus du dehors, et que l'on verra la
grande propriété se constituer là aux dépens des biens des pay-
sans. C'est là en définitive une conséquence naturelle de l'art
pastoral.
Si, partant de l'un des paisibles Uurfr de la plaine saxonne,
nous nous mettons en route [)our parcourir les autres parties de
l'Allemagne, nous aurons à choisir [)lusieurs chemins. Le plus
propre à nous faire bien voir et bien comprendre les diverses
variétés de la race est celui qui, traversant d'abord les plaines
du Nord et de l'Kst, nous conduira jusqu'au pied des hauteurs
264 LA SCIENCE SOCIALE.
des Alpes Sudètes ; après cela , nous gravirons les pentes du
plateau alpin pour gagner les hautes plaines bavaroises; enfin
nous parcourrons les forêts immenses et les vallées tempérées
et fertiles de l'Allemagne centrale. Mais, avant de nous mettre
en route, il convient de rappeler à noire mémoire quelques
autres souvenirs historiques qui serviront à expliquer certains
faits actuels.
III. l'évolution Dl DROIT CIVIL E> ALLEMAGNE.
Au début de cet article, nous avons indiqué comment les an-
cêtres des paysans du Lunebourg hanovrien avaient fourni aux
chefs militaires du type mérovingien ces soldats et colons incom-
parables qu'étaient les Francs. Le particularisme saxon, importé
par eux dans une grande partie de l'Europe occidentale, avait
étendu largement, dans des contrées vastes et fertiles, le régime
foncier si fort et si durable dont nous venons d'esquisser les traits
principaux. Ce régime, nous le remarquions tout à l'heure, avait
amené dans la société, formée sous l'influence romaine, une révo-
lution radicale. Dans cette société, les rapports sociaux étaient
fondés principalement sur le lien personnel, dérivé soit du sang
(filiation), soit du contrat (location, vente, etc.), soit de la force
(esclavage). Sans méconnaître la valeur de certains liens person-
nelS) le système franc les subordonnait pourtant d'une façon gé-
nérale au lien foncier, c'est-à-dire à celui qui résulte de la pos-
session du sol. Il est aisé de saisir immédiatement la différence
des deux principes. Le premier, qui dérive directement des pra-
tiques communautaires, attache l'homme àlhomme, c'est-à-dire
à quelque chose de mobile et de changeant. Le second principe
lie l'homme à la terre, c'est-à-dire à une base fixe, assurant aux
relations de droit entre les individus une stabilité et une sécurité
que tous les artifices des plus subtils jurisconsultes latins n'avaient
pu réaliser.
Ce changement si profond de la coutume fondamentale avait
l'aLLKMAGNK CONïEMI'ORAFNK. 20'i
produit des résultats immenses. Sous la direction des propriétaires
francs, la culture s'était étendue et perfectionnée d'une manière
remarquable. La classe inférieure se rachetait rapidement du
servage, c'est-à-dire de ses corvées de travail, ne gardant à sa
chartje que des redevances dont le poids allait en s'allégeant de
plus en plus, pour se rapprocher de la complète liberté, d'ailleurs
souvent atteinte. La prospérité des campagnes avait amené le
développement de l'industrie et la croissance des villes. Les pou-
voirs publics, dont l'action était réduite au minimum par le par-
ticularisme des propriétaires, ne jouaient la plupart du temps
qu'un rôle fort effacé. Lorsqu'un homme de génie, comme Frédé-
ric II de llohenstaufen , par exemple, arrivait aux affaires, son
activité ne trouvait que peu d'occasions de s'exercer au dedans
du pays, et il fallait chercher au dehors les chances de gloire et
de conquête. Telle est la raison principale de ces longues guerres
d'Italie, de ces conflits prolongés avec la papauté, qui absorbèrent
si inutilement l'attention des chefs les plus célèbres du Saint-Em-
pire.
Pendant que les Empereurs gaspillaient ainsi leur temps et
leurs forces, les grands propriétaires de tradition franque se
transformaient peu à peu en souverains politi(jues. Cette évolu-
tion était d'ailleurs inévitable en Allemagne aussi bien qu'en
France. Par la conquête, les mariages, les héritages, les dona-
tions ou inféodations volontaires, les libéralités royales, certaines
familles avaient constitué à la longue d'immenses domaines, qui
représentaient des provinces et parfois même de petits royaumes.
Les propriétaires de ces domaines y conservaient avec soin la
coutume particulariste saxonne, qui tendait essentiellement à
rendre chacun maître absolu chez lui. Tant que cette coutume
ne s'applique qu'à de petits domaines occupés par une seule
famille, elle n'empêche nullement l'État de s'organiser; elle lui
donne même une base extrêmement solide, tout en maintenant
son action dans des limites raisonnables. Mais lorsqu'un domaine
contient des centaines et même des milliers de familles, les choses
ne vont plus ainsi. Le propriétaire, muni des droits supérieui*s
du gouvernement, de la justice et de la défense commune, c'est-
266 LA SCIENCE SOCIALE.
à-dire des attributions principales de la souveraineté, devient un
véritable chef d'État. Il est du reste lié lui-même par la coutume
vis-à-vis de ses vassaux, et l'autonomie de leur tenure doit être
par lui respectée, comme celle de son domaine devenu seigneu-
rial ou princier doit être respectée par le roi.
Si les choses étaient restées orientées dans ce sens, l'évolution
du peuple allemand se fût accomplie dans des conditions très
difiérentes de ce qu'elle a été. Le vieux droit se fût peu à peu
transformé, modernisé, mis au courant des nécessités nouvelles
de la vie privée et publique; mais son esprit aurait subsisté et
aurait animé de son souffle vigoureux les institutions nouvelles,
en leur imprimant un caractère favorable au développement de
la liberté individuelle et de l'initiative privée, comme cela s'est
fait en Angleterre après la conquête et l'occupation du pays par
les Anglo-Saxons. Du reste, le vieux droit germanique, fondé sur
la coutume parliculariste, n"a pas complètement disparu, et nous
aurons tout à Theure l'occasion de constater les effets qu'il pro-
duit encore. Mais à partit' du douzième siècle, on voit apparaître
en Allemagne^ d'abord à la cour des Empereurs, les légistes ita-
liens pénétrés des principes et des formules du droit romain,
dans lequel toutes les relations sociales sont basées sur le lien
personnel, c^est-à-dire sur un fondement essentiellement instable.
De plus, ils apportaient avec les théories de droit civil une con-
ception politique non moins diflerente du système féodal et par-
ticularistc. De même que, pour eux, les relations privées devaient
s'établir uniquement d'homme à homme, les relations politiques
ne pouvaient se concevoir que sous la forme du pouvoir person-
nel et absolu du souverain, représentant de la communauté na-
tionale, c'est-à-dire de l'État. Les Empereurs ne manquèrent pas
d'accueillir avec faveur des théories (jui leur promettaient l'ex-
tension et la consolidation de leurs pouvoirs, alors si précaires,
et ils s'attachèrent à les répandre, aidés en cela par l'influence
de la Papauté, qui professait au temporel les mêmes doctrines et
comptait sur leur extension pour élargir le domaine de son auto-
rité spirituelle, avec l'aide des souverains devenus tout-puis-
sants.
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAINE. 267
Pendant un certain temps, les princes, qui avaient à redouter
la puissance impériale, représentée alors par des hommes comme
Barberousse et comme Frédéric H, conservèrent avec soin les
coutumes qui étaient la sauvegarde de leurs droits de propriété
autant que de leur autorité politique. C'est l'époque des grandes
codifications : le Miroir de Sa./c^ le Miroir de Souabe^ le Miroir
des Allerufinds^ qu'on opposait fièrement aux Jnstittiles ainsi
qu'aux artifices raffinés des glossateurs italiens. Mais bientôt l'au-
torité impériale se trouva représentée par une série d'hommes
sans valeur personnelle, sans crédit, sans force; on vit môme la
couronne du Saint- Empire vaquer durant de longues années. Le
particularisme triomphait avec éclat au profit des princes, des
comtes, des margraves, d'une foule de petits seigneurs pourvus
de fiefs immédiats; bientôt ils perdirent totalement de vue leur
véritable rôle , celui de propriétaires fonciers et de patrons du tra-
vail, pour pencher de plus en plus vers la fonction exclusive de
chefs politiques. Et comme le droit germanique devenait alors un
obstacle à leurs vues, ils lui préférèrent à leur tour le droit
romain, qui leur permettait d'enlever à leurs vassaux et à leurs
serfs les garanties du droit saxon, et de les réduire à une condi-
tion très voisine de la dépendance personnelle et de l'esclavage.
Ils purent alors aggraver les charges, augmenter les redevances,
élargir l'obligation du service militaire en vue des expéditions
de conquête. C'est ainsi que s'opéra en Allemagne, comme en
France, quoique d'une manière moins générale, un mouvement
de réaction que rien ne put empêcher. A diverses reprises, les
paysans surchargés et exaspérés se révoltèrent contre cette ex-
tension abusive de leurs obligations envers le prince, c'est-à-dire
envers l'État, contre cette contiscation de leurs libertés et de leurs
garanties. Mais ce fut en vain. Mal dirigés par des chefs improvi-
sés, presque sans armes, ils furent écrasés, massacrés par milliers,
et le joug fut encore alourdi.
Cette évolution fut facilitée dans une grande partie de lAl-
lemagne par deux grands faits : la réforme religieuse, et la con-
quête du pays entre l'Oder et la Vistule. Personne n'ignore que
de grands fiefs ecclésiastiques existaient en Allemagne avant la
268 LA SCIENCE SOCIALE.
séparation luthérienne; quelques-uns d'entre eux subsistèrent
même encore dans la suite. Les princes-évèques n'avaient pas été
les derniers à vulgariser les applications du droit romain dans
leurs domaines; de plus, le faste et la corruption qui s'étaient
introduits et répandus parmi le clergé contribuaient largement
à le rendre impopulaire. Lorsque Luther prêcha la réforme, s'at-
taquant d'abord à la discipline et aux exigences romaines, puis
aux dogmes eux-mêmes, il trouva un grand écho parmi les po-
pulations qui avaient eu à souffrir des excès des grands , prêtres
ou laïques. De nouvelles révoltes éclatèrent. Luther se hâta, du
reste, de désavouer ces paysans qui osaient secouer le joug du
pouvoir oppresseur des princes; il se rangea résolument du côté
du plus fort. Il trouvait parmi les seigneurs des partisans très
convaincus de ses idées, et cela pour une raison simple. De quoi
s'agissait-il, en effet? De mettre un terme à l'influence politique
de l'Église en Allemagne. Or il y avait pour cela un bon moyen :
expulser tous les bénéficiaires ecclésiastiques de leurs possessions
territoriales, et s'approprier ces dernières. C'est ce que les princes,
les comtes et les margraves firent à l'envi, prenant tout ce qui
était à leur portée. Quant aux paysans, ce fut pour eux, presque
partout, le coup de grâce. A la faveur des longs désordres qui
suivirent la Réforme, leur condition fut rendue précaire et miséra-
ble, au profit de l'arbitraire seigneurial. C'est ainsi que la féodalité
évolua du particularisme le plus accentué vers le pouvoir per-
sonnel le plus absolu. Et pourtant rAllemagne ne fut pas unifiée
dès cette époque de manière à former une grande monarchie,
parce que personne alors n'était capable, parmi les princes qui
possédaient les plus belles provinces, d'imposer son hégémonie â
la coalition des autres seigneurs territoriaux, aidée par des in-
fluences extérieures. Puis, pendant un temps, les ambitions des
plus puissants d'entre eux se portèrent surtout vers l'Est, du côté
des Slaves.
En fait, la colonisation allemande n'avait jamais cessé de mar-
cher dans cette direction depuis le moment où les Saxons, ayant
rempli la plaine entre le Uhin et l'Elbe, eurent besoin de terres
nouvelles pour caser le trop-plein de leur race. D'abord indivi-
l'allema(;ne contemi'Oraine. 2G9
ducllo, cette colonisation prit ensuite le caractère de l'invasion, ou
plutôt d'invasions successives, dès que la société franque fut ins-
tallée solidement sur les deux rives du Hhiii. Les ducs de Saxe
furent, après Charlcmagne, les premiers artisans de la recon-
quête; ils poussèrent leurs avant-postes jusque sur la Vistule in-
férieure. Au douzième siècle, la maison ascanienne de Brande-
bourg, puis plus tard celle de llohenzollern, qui lui succéda, firent
de rudes eiforts pour s'avancer jusqu'à l'Oder, que les Slaves
avaient de nouveau dépassé. C'est en 1232 seulement que l'on
reprit d'une manière définitive le lieu où est maintenant assise la
ville de Herlin. Deux ordres de chevalerie, les Teutoniques et les
Porte-Glaives, fondus en un seul en 1238, contribuèrent large-
ment à l'extension de la domination allemande en reprenant sur
les Slaves la Prusse et les provinces qui bordaient la rive Sud de
la Baltique, jusqu'au delà de l'embouchure du Niémen.
Les territoires ainsi conquis recevaient une organisation toute
spéciale. La population slave se trouvait décimée par les impi-
toyables luttes qu'elle avait soutenues jusqu'à ce qu'elle fût ré-
duite à la complète impuissance. Pour occuper les places vides,
on appelait des paysans germains, notamment des Saxons ou des
Frisons, auxquels on assurait d'abord des privilèges et des liber-
tés, tandis que les Slaves étaient réduits à l'esclavage ; mais dans
la suite, les privilèges des colons allemands disparurent en grande
partie, noyés pour ainsi dire dans la condition commune des Slaves
plus nombreux; les dialectes germaniques devinrent, il est vrai,
prédominants, — c'était la langue des plus civilisés, — mais la
population rurale finit par s'unifier plus ou moins complètement
dans le sens du type slave. Les Saxons n'avaient pas eu là, comme
dans leurs plus solides colonies, l'avantage de s'établir en pays
vacant. Une grande partie de l'Est de l'Allemagne est occupée
par une population très mélangée, dans lacjuelle les familles d'o-
rigine slave tiennent une très large place.
Malgré tous leurs efforts, les légistes de l'école italienne n'ont
pu réussir à faire appli(juer d'une manière uniforme, dans toute
l'Allemagne, les règles du droit romain. Les principes du droit
T. XXV. 20
270 LA SCIENCE SOCIALE.
public impérial ont sans cloute prévalu clans tous les États* qui
composaient l'Empire, États dont le nombre est allé en dimi-
nuant par suite de l'absorption graduelle des plus petits par les
plus grands. Mais, dans le droit privé, les vieilles coutumes, dites
germanic|ues , ont subsisté partout où les colons saxons ont pé-
nétré. Dans le foyer môme de cette colonisation, en Hanovre, le
droit local a toujours gardé la première place; ailleurs, le droit
nouveau se superposait à l'ancien et lui disputait la place sans
parvenir à l'évincer. C'est qu'en effet, au moment où le dévelop-
pement ininterrompu de la puissance seigneuriale aurait du as-
surer le triomphé du droit romain, des circonstances capitales
vinrent entraver son expansion. C'est ainsi que les longues et ter-
ribles guerres du dix-septième et du dix-huitième siècle ayant dé-
peuplé des contrées entières, dans l'Ouest, le Centre et le Sud du
pays, les anciens habitants furent en partie remplacés par des
colons du Lunebourg, de TOldenbourg et de la Frise, qui ne
consentaient à s'installer qu'à la condition de garder leur liberté
et leurs institutions traditionnelles. De là une bigarrure singu-
lière, dans laquelle le régime de liberté dont jouissaient les famil-
les immigrées faisait ressortir avec plus de netteté la condition
misérable des paysans de race germanique ou slave astreints sous
le nom de serfs à un esclavage odieux.
Les choses demeurèrent en cet état jusqu'en 1807. A cette épo-
que, la Prusse cherchait par tous les moyens à se relever de la
situation où les bassesses de sa politique, plus encore que les vio-
lences de Napoléon, l'avaient réduite. Ses hommes d'État com-
prirent que, pour réhabiliter la nation, le meilleur moyen con-
sistait à relever cVabord les individus, en les dégageant d'une
servitude ennemie de tout progrès. Il est juste de reconnaître
que l'exemple avait été donné par Frédéric II, qui en 1783, ins-
piré par des vues politiques plus cjue par un sentiment d'huma-
nité, avait ordonné par édit ratlranchissement des serfs sur les
domaines de FÉtat. Mais les grands propriétaires s'étaient bien
gardés d'en faire autant. Fn 1807, ce ne fut pas un simple exemple
qu'on leur donna, mais un ordre. L'édit du 9 octobre libéra en
bloc tous les individus attachés A la glèbe. Les droits du paysan
l'allemag.ne co.ntemior.m.m:. '21 \
sur le sol lurent ensuite réglés par les édits de septembre 1811, de
manière à lui faciliter l'accession à la propriété. La résistance des
seigneurs fut très vive; ils réussirent même à obtenir, en 1816,
un commencement de réaction: mais, en fait, il était impossible
désormais de revenir bien loin en arrière, et la révolution de
de 18i8 vint bientôt porter au système le dernier coup, l'ne loi
de 1850 trancha rudement les derniers liens féodaux, organisa le
rachat à bas prix des redevances et corvées, et fit des anciens te-
nanciers de pleins propriétaires, qui s'élevaient soudainement au
rang de colons libres, au moins quant au droit.
Depuis lors, d'autres lois sont encore intervenues, non plus pour
libérer le paysan, mais pour permettre ou pour faciliter la circu-
lation et par conséquent le démembrement des biens nobles, d'a-
bord, puis, plus tard encore, des biens paysans eux-mêmes (1).
Ceci indique précisément l'esprit de cette législation; elle tend, au
fond, à continuer l'œuvre commencée par les légistes du quator-
zième siècle, en faisant disparaître, au profit du pouvoir central,
tous les éléments d'indépendance, de particularisme qui peuvent
subsister.
L'exemple donné par la Prusse fut nécessairement suivi par les
autres États allemands, qui sans cela auraient vu leurs sujets se
tourner vers les rois prussiens comme vers des libérateurs. La se-
cousse de 18i8 fit tomber les dernières hésitations, et, depuis la
formation de l'Empire allemand, un code civil complet a été pré-
paré en vue d'achever la réforme, en unifiant tous les rapports
de droit ainsi que la condition de la propriété. Ce code, qui mé-
nagera nécessairement une période transitoire, n*est pas encore
terminé. Il est directement inspiré par le droit romain remanié
par les glossateurs et il aura par conséquent bien des analogies
avec le droit français, sorti de la même source. En attendant , la
propriété demeure régie par des dispositions très diverses et par-
fois très opposées : droit féodal, droit canonique, droit coutumier,
(1) Loi de 187i, 2 juin, sur les Hoferollen, complétée de 1880 à 1896 par diverses
ordonnances. La transmission intégrale, contraire au droit civil impérial, est rendue
facultative. On a spéculé sur la néj;lij;enre, 1 i^noraiic»' ou l'Iiésitation des paysans
pour en amener un certain nombre à abandonner la coutume préservatrice de I .-1-
nerberecht.
272 LA SCIENCE SOCIALE.
droit commun allemand, droit particulier de chaque État, le tout
entremêlé et combiné selon les cas. On conçoit que les légistes
trouvent ce mélange gênant par sa complication. Il leur serait
beaucoup plus facile de n'avoir à consulter qu'un droit et qu'une
loi. C'est pour cela qu'ils mettent tous leurs soins à faire préva-
loir des principes tirés d'une formation sociale dont ils ne com-
prennent guère la portée. Nous verrons bientôt par les faits ce
qui est sorti déjà de cette évolution et les conséquences qu'elle
peut entraîner dans la suite.
Léon PoixsARD.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demoltns.
TYPOGRAPUIE FIRMIN-DIDOT ET C'*. — PAUIS.
QUESTIONS DU JOUR
L'OUVUIER AMÉRICAIN
ET
L'EVOLUTION INDUSTRIELLE
Il n'est g'uère possible de donner une idée complète des deux
volumes que M. Levasseur vient de consacrer à l'étude de l'ou-
vrier américain (1). La masse considérable de faits et de docu-
ments assemblés par l'éminent économiste, l'exposé qu'il présente
et les appréciations qu'il donne de toutes les théories ayant cours
aux États-Unis sur les questions économiques et ouvrières, cons-
tituent un précieux répertoire qui facilitera singulièrement les
recherches sur la vie et sur le travail de l'ouvrier américain,
sur les problèmes divers qui l'intéressent et sur la manière dont
employeurs et employés les envisagent.
Dans cette mine très riche nous nous bornerons à l'examen
de quelques filons. L'ouvrier américain est d'autant plus curieux
à étudier pour nous autres Européens qu'il se trouve à un degré
de l'évolution industrielle plus avancé que nous sur beaucoup
de points. Il parcourt une voie où nous nous engageons. Nous
(l) L'Ouvrier américain, par E. Levasseur, membre de rinslilut, professeur au
Collège de France et au Conservatoire des Arts et Métiers; 2 vol. in-8\ librairie La-
rose; Paris, 1808.
T. XXV. 21
27 4 LA SCIENCE SOCIALE.
avons donc porté notre attention sur deux faits importants qui
caractérisent nettement une évolution avancée : la concentration
industrielle et le taux élevé des salaires.
I. — L OUVRIER ET LA CONCENTRATION INDUSTRIELLE
AUX ÉTATS-UNIS.
La concentration de l'industrie est partout aujourd'hui le phé-
nomène dominant de son évolution, mais ce phénomène sWfirme
en Amérique avec une intensité particulière.
Les données statistiques fournissent les éléments de compa-
raisons qui mesurent le progrès accompli depuis quelques an-
nées aux États-Unis dans le sens de la concentration et montrent la
rapidité du mouvement. Dans Tindustrie du fer, au lieu de
1.005 établissements en 1880, nous n'en trouvons plus que 615 en
1890, et cependant la production a augmenté pendant cette pé-
riode dans une proportion considérable. Elle était de 69 mil-
lions 1/2 de dollars en 1880 et de 431 millions en 1890 (1). Ajou-
tez que l'écart de ces chiffres ne mesure pas exactement, loin de
là, l'augmentation de la production, car le prix du fer et de
l'acier a baissé d'une façon notable aux États-Unis entre 1880
et 1890. Ainsi, diminutio^ du nombre des usines, progression
générale de l'industrie, abaissement des prix de vente, tels sont
les trois caractères bien accusés que présentent le fer et l'acier
pendant ces dix ans.
Depuis lors, ces caractères se sont encore accentués. Tout ré-
cemment, à la fin de 1896, la colossale combinaison Carnegie-
Rockefeller a rendu la concurrence impossible à beaucoup d'u-
sines; les prix des rails d'acier ont baissé de moitié en (juelques
jours (30 à 15 dollars la tonne) et cet abaissement de prix per-
met aujourd'hui aux Américains de vendre de l'acier sur le
raarcli^mème de Londres : on citait dernièrement un tunnel cons-
(1)T. I,p. GI el 62.
L OUVRIER AMÉRICAIN ET L ÉVOLUTION INDUSTRIELLE. 275
truit en Angleterre avec des fers provenant des États-Unis. En
attendant que les statistiques nous donnent les chillres exacts,
nous pouvons donc constater que la même évolution se poursuit
dans le même sens: les usines diminuent en nombre; leur im-
portance augmente, puisqu'elles arrivent maintenant à exporter;
le prix du produit s'abaisse.
La concentration est accompagnée, par conséquent, de résultats
qui l'aliermissent. Elle marche de pair avec le développement de
l'industrie qui satisfait le producteur, avec rabaissement du prix
qui satisfait le consommateur et tend à élargir constamment la
clientèle. Elle peut être favorisée par des circonstances artifi-
cielles, accélérée par des manœuvres coupables d'une effica-
cité temporaire, mais elle répond aux conditions actuelles du
travail. Elle grandit avec lui et en grandissant elle le rend plus
productif.
L'exemple du fer et de l'acier n'est pas, d'ailleurs, un exemple
isolé. M. Levasseur passe en revue plusieurs autres industries
dans lesquelles le phénomène de la concentration , pour être
moins accusé, s'affirme cependant d'une façon très nette. Telles
sont celles de la laine, du coton, de la meunerie, des produits
chimiques, de la briqueterie, etc. (1).
Et Fauteur écrit à la fin de son second volume que « les mêmes
nécessités de concentration s'imposent à toutes les grandes na-
tions manufacturières qui veulent soutenir la concurrence et con-
server ou élargir leur place sur les marchés du monde (-2) ».
C'est qu'en effet la concentration industrielle n'est pas un
phénomène spécial à l'Amérique. L'étude delà question ouvrière
en Angleterre nous a conduit nous-même à reconnaître le rôle
considérable qu'elle joue dans le problème du travail anglais (3).
Un jeune savant allemand d'une perspicacité très aiguisée, le
D"" von Schultze-Gœvernitz, montrait dernièrement comment, à
l'extrémité orientale de l'Europe, sur cette terre de lUissie encore
si pénétrée de traditionnalisme, la concentration industrielle com-
(1) T. I, p. G?, et «)3.
(2) T. H, p. 409.
(3) V. La Question ouvrière en Angleterre.
276 LA SCIENCE SOCIALE.
mençait à se manifester (1). Ainsi d'un bout de l'Europe à l'autre,
dans le pays le plus développé industriellement comme dans celui
qui naît au travail moderne, le même phénomène se retrouve à
des degrés divers.
En réalité, les difficultés que rencontrent aujourd'hui les pa-
trons et les ouvriers se rattachent toutes à la concentration ; c'est
elle qui domine les conflits. Les forces économiques agissent en
sa faveur avec une puissance telle que tout ce qui l'entrave est
ébranlé, menacé, et finit par disparaître. Le petit industriel , l'a-
telier familial, le travail à la maison perdent tous les jours du
terrain au profit du grand fabricant, de l'usine et des machines.
Il ne peut pas être question d'arrêter ce mouvement, mais il faut
trouver le moyen de s'y plier et de le mettre à profit. Tout le
monde n'y est pas également apte ; personne ne résout le pro-
blème du premier coup et sans secousse ; enfin, la concentration
progressant sans cesse, le problème se renouvelle constamment,
se posant tout à coup d'une façon pressante dans une branche
de travail longtemps respectée par lui , s'accentuant dans une
autre, variant à tous moments dans ses détails.
Ajoutez à cela que l'évolution de l'industrie vers la concentra-
tion a pris dans notre siècle une allure rapide bien diflerente
de la marche lente qu'on lui connaissait précédemment. Le
phénomène n'est pas remarquable seulement par son intensité ,
mais aussi par sa soudaineté.
Dès lors, une grave question se pose : comment s'opérera l'évo-
lution sociale correspondant à cette évolution économique pro-
fonde et rapide? Comment les conditions sociales fourniront-elles
ce que réclament les circonstances économiques ?
C'est là le grand problème qui agite le monde industriel.
Du côté des patrons, ceux qui ne sont pas de taille à suivre le
mouvement sont condamnés à végéter ou à disparaître. Ils res-
tent patrons médiocres, ou cessent tout à fait d'être patrons.
Du côté des ouvriers, les transformations de l'industrie ten-
dent à diminuer momentanément la main-d'iruvrc en augmen-
(1) V. la circulaire du Miisée social n'^ VI série A.
l'ouvrier américain et l'évolution industrielle. 277
tant le rôle de la machine. Elles mettent par conséquent des ou-
vriers sur le pavé, à la recherche d'un emploi nouveau. Ceux-ci
restent forcément ouvriers, en ce sens qu'ils dépendent de leur
travail journalier pour subsister, mais ils deviennent ouvriers
sans travail, par conséquent sans subsistance. Et cette situation
produit une crise sociale presque ininterrompue. La question des
« sans-travail » est constamment à l'ordre du jour.
L'ouvrier américain, comme son camarade d'Europe, est très
frappé de ces résultats qui le touchent de près, et cruellement
parfois. M. Levasseur rapporte avec soin les plaintes qu'il fait
entendre, les reproches qu'il adresse au machinisme. Quelques-
uns sont puérils; celui-ci, par exemple : que le développement
de l'industrie mécanique « tend à réduire le nombre des per-
sonnes employées moyennant salaire et d'être ainsi directe-
ment nuisible à toute la catégorie des salariés ». L'auteur n'a
pas de peine à prouver à Tencontre de cette affirmation (( que
le nombre total des ouvriers a toujours augmenté aux États-
Unis, que le salaire moyen a augmenté également , et enfin que
la diminution du prix des marchandises, résultat du machi-
nisme, est avantageux aux consommateurs au nombre desquels
sont les salariés (1) ».
Mais, parmi ces reproches, il en est deux qui méritent un
plus sérieux examen. La machine, disent les ouvriei's, permet
d'employer de simples manœuvres et dépossède ainsi ceux qui
avaient conquis par un long apprentissage l'habileté technicjue
autrefois nécessaire. En second lieu, chaque fois qu'une invention
nouvelle modifie 'le travail de l'atelier, un certain nombre
d'ouvriers se trouvent, momentanément du moins, privés de
leurs moyens d'existence, parce que la machine diminue la
main-d'œuvre de suite, et n'amène qu'au bout de quelque temps
une augmentation de consommation et, par suite, de production.
Ici, les faits qui servent de base aux doléances ouvrières sont
parfaitement exacts. Tout progrès du machinisme dépossède dé-
finitivement l'artisan du type ancien du privilège que lui as-
(1) P. 128.
278 LA SCIENCE SOCIALE.
siirait sa valeur de spécialiste ; et il dépossède momentanément
un certain nombre d'ouvriers de leur emploi.
Seulement, c'est là un phénomène général qui s'applique au
commerce, à l'agriculture, comme à l'industrie proprement dite.
Toute branche de l'activité humaine y est soumise. « Ceci tuera
cela » ,- sans qu'on puisse opposer à la force naissante aucune
barrière efficace. Et c'est à ce prix que le progrès s'opère pour
le plus grand bien de tous. Les transports rapides et les com-
munications faciles tuent une série d'intermédiaires commer-
ciaux; le blé bon marché fait gémir le paysan français; la
grande usine tue le petit atelier; la concentration s'affirme dans
le commerce par la prédominance des grands magasins, dans les
transports par l'existence des grandes compagnies de chemins
de fer et de navigation, dans l'agriculture par la nécessité d'ex-
ploiter des grandes surfaces pour employer les machines à
travail rapide et diminuer la main-d'œuvre, dans l'industrie par
la décroissance du nombre des usines et l'augmentation de la
production. Cette évolution ne s'accomplit pas sans faire des
victimes. Ce ne sont pas seulement les ouvriers de l'industrie qui
en souffrent; les petits commerçants, les petits entrepreneurs de
transports, les agriculteurs demeurés fidèles aux méthodes an-
ciennes, les petits patrons sont atteints, eux aussi.
Est-ce à dire que ces considérations générales doivent nous con-
soler des souffrances individuelles? Pas le moins du monde. Mais
elles doivent éclairer ceux qui souffrent et leur montrer la voie du
salut.
Il est évidemment inutile de chercher le remède en dehors des
conditions qui régissent le travail moderne, mais il faut s'appli-
quer à trouver la meilleure adaptation possible à ces conditions
mêmes. « Il n'est ni avantageux ni encourageant d'apprendre lon-
guement un métier, disait en 1898 M. Powderly, alors grand-
maitre des chevaliers du Travail (1), quand l'ouvrier a la chance
de voir, un matin en s'éveillant, une machine occuper sa place et
faire le travail qu'il faisait lui-même la veille. » Fort bien; nous
(1) Cité par M. Levasseur, t. I, p. 123.
à
l'ouvrier américain et l'évolution industrielle. 279
en concluons logiquement que l'ouvrier ne doit pas s'attacher aux
métiers exigeant de lonirs apprentissages, qu'il est dangereux pour
lui de se spécialiser étroitement, M. Powderly conclut, lui, que
l'insécurité de l'atelier pousse les jeunes gens à abandonner le
travail manuel pour les professions libérales (1) ; mais ces profes-
sions, pour échapper aux conséquences du machinisme, sont-elles
donc exemptes d'encombrement? M. Powderly ne connait-il pas
aux États-Unis d'avocats sans cause, de médecins sans clients, de
journalistes sans emploi?
11 ne s'agit pas de fuir d'une spécialité dans une autre, encore
moins d'abandonner les travaux usuels, les travaux producteurs,
pour les professions parasitaires. Quitter l'atelier pour se réfugier
dans les cultures intellectulles, ce n'est pas trouver un remède
au manque d'équilibre entre employeurs et employés; c'est pro-
voquer un autre manque d'équilibre.
Ce qui fait défaut en réalité, même aux États-Unis, même dans
ce pays de constante invention et d'acti\dté fébrile, ce sont des
créateurs d'emplois, des gens capables de diriger et de donner de
l'ouvrage à la masse de ceux qui ne peuvent pas en trouver par
eux-mêmes.
Cela semble un paradoxe au premier abord, et pourtant cela
est vrai. Les États-Unis sont plus avancés que l'Europe dans les
voies du machinisme et de la concentration industrielle; l'ou-
vrage de M. Levasseur ne laisse aucun doute à ce sujet. Les ou-
vriers y sont donc remplacés par les machines avec plus de rapi-
dité qu'ailleurs (*2). Pour compenser l'effet de ce mouvement, il
faudrait que de nouvelles industries se créassent avec une rapidité
équivalente, et cela n'a pas toujours lieu.
Sans doute des raisons secondaires ou temporaires nuisent par-
fois à ces créations. Le système protecteur restreint le marché des
États-Unis; des crises se produisent qui arrêtent l'essor de l'in-
dustrie, — telle celle qui vient de sévir pendant trois ans, et qui
ne parait pas encore terminée. — Mais il existe un autre obs-
(l) L'Ouvrier américain, t. I. p. 124.
('2) Voir lacilation empruntée à S. Gorapers, président deVAmerican Fédération of
Labor, par M. Levasseur. t. I, p. 125.
280 LA SCIENCE SOCIALE.
tacle primordial et persistant, c'est l'invasion des États-Unis par
ceux qui grossissent démesurément le nombres des gens à em-
ployer.
L'Amérique possède encore beaucoup de richesses inexploi-
tées : elle offre une foule d'occasions de s'élever [opportunities)
à ceux qui ont en eux le ressort nécessaire, mais elle n'a pas le
don de transformer en hommes d'initiative le troupeau des im-
migrants passifs.
Et ceux-ci abondent ; ils sont attirés par les salaires élevés et
aussi par des illusions, — non sur le pays mais sur eux-mêmes;
— ils débarquent dans le premier port venu de l'Atlantique,
souvent sans ressources pour aller plus loin, et ont besoin de
trouver du travail de suite.
L'Amérique ne peut pas toujours payer ces lettres de change
que l'Europe tire constamment sur elle et qu'elle n'a pas sous-
crites. Elle a dû son développement à la présence sur son terri-
toire d'une race toute prête à tirer parti des conditions modernes
du travail, d'une race essentiellement active et entreprenante qui
lui a fourni une véritable pépinière de chefs d'industrie. Le flot
d'immigrants qui s'est précipité sur elle depuis cinquante ans lui
a fourni la main-d'œuvre nécessaire, et de temps à autre aussi
quelques employeurs-nés, mais il semble aujourd'hui que ce
flot l'effraie, qu'elle demande du répit; les lois nouvelles sur
l'immigration en sont la preuve.
La masse des « sans travail » se recrute donc de deux façons
aux États-Unis, par l'effet momentané de la concentration indus-
trielle plus intense là que dans nos pays d'Europe, et par l'ap-
port ininterrompu de main-d'œuvre étrangère.
En présence de cette troupe d'employés, la poignée des em-
ployeurs ne suffit pas, quelque développés que soient l'initia-
tive et l'esprit d'entreprise chez les Américains. Tel est le fait.
Mais les Américains paraissent avoir attaqué l'obstacle par le
bon côté. Les plus éclairés d'entre eux ont une préoccupation
qui se manifeste à tout propos, celle à^ élever leurs concitoyens,
d'en faire des hommes d'activité indépendante. Ils se rendent un
compte très exact du problème ; ils comprennent que tout em-
l'ouvrier américain et l'évolution industriklli:. 28 1
ployeur qui émerge le résout pour un nombre considérahie
d'employés et qu'il fait surgir autour de lui une série d'initia-
tives secondaires, préparant ainsi de loin d'autres solutions par-
tielles. Le vrai remède est bien là, remède trop lent au gré des
esprits inquiets, mais plus prompt que ne le croient les esprits
superficiels.
C'est le seul, en eliét, qui s'adapte aux conditions de Tindustrie
mo,derne. On fait souvent à la concentration le reproche d'étouf-
fer les initiatives. En réalité, elle les excite en leur fermant les
issues traditionnelles pour les rejeter violemment vers les emplois
encore négligés, parfois ignorés, de l'activité humaine. Sous
l'impulsion de ce coup de fouet douloureux mais salutaire , l'es-
prit d'invention s'aiguise et se met en quête de découvertes
nouvelles.
Et ce ne sont pas seulement les employeurs qui gagnent ainsi,
en fin de compte, et à la concentration et aux découvertes qu'elle
provoque. Les employés, eux aussi, se trouvent haussés à un état
supérieur, débarrassés par le machinisme des tâches purement
matérielles, conservant seulement dans le travail cette part qui
relève du discernement et que l'homme seul peut accomplir.
Considérée à ce point de vue, toute invention nouvelle est un
appel adressé à l'humanité vers une vocation supérieure. Elle ne
produit de discordes que parce que l'humanité n'est pas toujours
prête à profiter de cet appel. Elle en produira de moins en moins
à mesure que l'humanité se rendra mieux compte de la néces-
sité d'y répondre, à mesure qu elle sera plus efficacement
élevée à la hauteur du devoir que les conditions modernes du
travail exigent d'elle impérieusement.
Ce besoin pressant d'éducation générale, si visible partout où
l'évolution industrielle est avancée et qui est à la veille de se ma-
nifester partout ailleurs, se complique aux États-Unis d'une diffi-
culté spéciale , celle de l'assimilation des Américains d'origine
étrangère. Il ne s'agit pas seulement d'élever la race américaine;
il faut élever en même temps les éléments fournis par rimmigra-
tion, sous peine d'un grave danger. Il faut que les fils de ceux
qui n'ont apporté que leurs bras sachent faire usage de leur
:282 LA SCIENCE SOCIALE.
tète et de leurs bras, qu'ils ne restent pas des employés à perpé-
tuité, mais qu'ils recrutent et grossissent l'élite toujours trop peu
nombreuse des employeurs, des créateurs, de ceux qui donnent
la vie.
« Considérez-vous votre Exposition comme un succès, disais-je,
il y a quelques mois, à un ami de Chicago? — Oui, me répondit-
il, l'Exposition a été un succès au point de vue éducatif . » Et il
m'expliquait que des fermiers de l'Ouest, rudes et grossiers,
avaient eu là la perception d'un monde nouveau pour eux, qu'ils
avaient vu un reflet de l'Europe civilisée, et il pensait que ces ré-
sultats payaient le gros elfort accompli. C'est là un exemple un
peu extrême peut-être: je le donne comme une marque de ce
tour d'esprit si curieux et si louable qui subordonne tout à la
préoccupation d'élever et d'éclairer le plus de gens possible.
A tout moment, dans la conversation , cette préoccupation se fait
jour, et les Américains, qui sont moins scrupuleux que nous sur
l'emploi des clichéSy ne prononcent guère de discours sans qu'une
de leurs phrases ne débute par cette formule : <v Froîn an éduca-
tive stand point. ^. » (Au point de vue éducatif...) Cette bonne
volonté si généralement répandue, si simplement exposée, est
un des traits les plus honorables, les plus efficaces et les plus
sympathiques du caractère américain.
Et c'est, je le répète, le meilleur remède aux résultats premiers
de la concentration industrielle, parce qu'il s'agit aujourd'hui,
pour la meilleure solution de la question ouraère, non pas de
former l'ouvrier, mais de former l'homme.
II. LES HAUTS SALAIRES AMERICAINS.
La question des salaires élevés se lie étroitement à la précé-
dente. C'est parce que le travail se paie cher aux États-Unis que
les émigrants d'Europe sont attirés de ce côté. C'est pour cela,
par conséquent, que le problème des u sans-travail » produit là-
bas une crise si particulièrement aiguë et persistante. Et c'est aussi
une des raisons qui provoquent l'essor du machinisme et l'in-
l'ouvrier américain et l'évolution industrielle. 2H:j
tensitr de hi concentration. L'employeur américain a un plus
grand intérêt que l'employeur européen à diminuer la main-
d'œuvre dans son usine, précisément parce ([uc cette main-
d'œuvre est plus coûteuse .
L'élévation des salaires exerce donc une influence considé-
rable sur le peuplement de l'Amérique et sur l'évolution de
l'industrie américaine. De plus, c'est un élément capital dans la
vie de l'ouvrier; son action indirecte sur l'élévation intellec-
tuelle et morale de celui-ci est notable; son action sur l'essor
général de la production par l'augmentation de la consomma-
tion est très énergique; bref, c'est un fait d'une haute impor-
tance économique et sociale.
Il est d'autant plus intéressant d'en déterminer la cause avec
précision.
M. Levassseur s'est appliqué à cette tâche avec la compétence
toute spéciale qu'il possède. Il discute les théories principales
qui ont cours en Amérique à ce sujet et propose une explication
à la fois moins ambitieuse et plus exacte.
La première de ces théories rattache le taux des salaires au
degré de la productivité du travail : Le salaire est d'autant
plus élevé que le travail est plus productif, telle serait la loi
du salaire d'après le général Walker, Jacob Shœnhof, Atkinson,
etc. Elle compte beaucoup de partisans aux États-Unis : « L'amour-
propre des Américains est flatté, dit M. Levasseur, d'ériger en
principe que le salaire est la mesure de la productivité, afin de
déduire de ce principe que leurs ouvriers sont plus habiles que
ceux des autres nations et que les États-Unis sont le premier
pays du monde sous le rapport de la production de la richesse,
puisque le salaire est plus élevé en Améri(|ue que partout ail-
leurs (1).
En fait, la productivité est un des éléments déterminants dos
salaires. Depuis que les machines ont augmenté dans une large
mesure la productivité industrielle, les salaires industriels ont
considérablement haussé; d'autre part, il est facile de com-
(1) T. I, p. 604.
28 i LA SCIENCE SOCIALE.
prendre qu'un employeur ne peut pas payer des salaires élevés
cl des employés fournissant un travail peu productif.
Mais on peut citer des cas où le salaire et la productivité ne
suivent pas la même progression : « Dans certaines industries,
dit M. Levasseur, on remplace les hommes par des femmes qui
rendent le même ser^-ice, mais qu'on paie moins cher (1). Ici le
salaire baisse sans que la productivité soit modifiée. Souvent
même le salaire baisse en même temps que la productivité aug-
mente. C'est toujours le cas, au moins au début, quand une
machine nouvelle permet d'employer un manœuvre à faire
rapidement ce que faisait jadis lentement un artisan habile. Un
cordonnier gagne plus et produit moins qu'un ouvrier de fa-
brique de chaussures. Inversement , le salaire peut très bien
monter sans que la productivité augmente; il est plus élevé dans
le Far-West américain que dans la Nouvelle-Angleterre pour le
même indi^•idu faisant la même chose (2). Enfin, le salaire peut
monter même en présence d'une baisse de la productivité. Le
prix des produits de la ferme a sensiblement baissé aux États-
Unis depuis 1879, M. Levasseur en fournit les preuves (3), et
pourtant les salaires agricoles de l'Ouest sont en progression 1 16.
i2 dollars par mois en 1879 contre 18.60 en 1892.) La producti-
vité n'est donc pas la mesure du taux des salaires, mais seule-
ment une des causes qui agissent sur lui, probablement même
la principale.
M. George Gunton propose une autre « loi du salaire ». D'après
lui, ce n'est pas la productivité qui détermine le salaire, mais le
standard of living des ouvriers, c'est-à-dire l'état dévie, la somme
de jouissances que se procure moyennement une famille ouvrière
moyenne. Si les Américains sont payés plus que les Allemands,
et les Allemands plus que les Hindous ou les Japonais, c'est, dit
M. Gunton, que les Américains vivent avec un plus grand bien-
être que les Allemands, et les Allemands avec un [)lus grand
bien-être que les Hindous ou les Japonais. A ce compte-là il suf-
(1) T. I, p. 608-609.
(2) V. 1. 1, p. 323 et suivantes.
(3) T. I, p. 609.
l'ouvrier américain et l'évolution industrielle. 285
firait de se montrer exigeant pour obtenir de liants salaires.
Il y a une chose vraie pourtant "dans la théorie de M. (iunton,
c'est qu'une population accoutumée h un certain degré de dé-
cence et de comfort n'accepte pas et ne peut pas accepter des sa-
laires manifestement insuffisants pour la lui assurer; mais elle
ne persiste utilement dans ses prétentions que lorsque la pro-
ductivité est à une hauteur suffisante pour que Temployeur puisse
y faire droit. Que les Hindous chez eux s'imaginent de ne plus
travailler que moyennant des salaires américains, ils ne trouve-
ront pas d'emplois. Mais que le régime industriel moderne s'é-
tablisse dans l'Hindoustan, on verra peu à peu les salaires et le
standard of living s'élever parallèlement, et au bout d'une géné-
ration, il ne sera plus possible de faire travailler les ouvriers hin-
dous aux prix actuels.
C'est pourquoi iM. Levasseur enseigne avec juste raison que le
niveau de l'existence influe sur le salaire plus pour le maintenir
que pour V élever. « Mais, ajoute-t-il, ce niveau n'est pas établi
arbitrairement par la volonté des bénéficiaires ; il est effet avant
d'être cause et il reste plutôt effet que cause » (1).
On pourrait en dire autant de l'organisation des syndicats ou-
vriers. Il n'est pas douteux qu'en défendant les intérêts ouvriers
ils tendent à l'élévation des salaires, mais il ne font jamais don-
ner aux employeurs que ce que ceux-ci peuvent donner, c'est-à-
dire ce que la productivité leur permet de donner. Us ne haus-
sent pas les salaires arbitrairement. Ce sont des moyens de défense.
Le niveau du bien-être ne me parait pas agir autrement. Des
ouvriers habitués à gagner et à dépenser deux dollars par jour
refusent en masse de travailler pour un dollar. Le changement
d'habitudes qu'implique cette réduction leur parait un sacrifice
au-dessus de tous les autres. Us lui préfèrent le chômage. Autre-
ment dit, ils font grève par un accord tacite comme les syndicats
professionnels organisent la grève par un accord positif en présence
d'une diminution de salaire. L'issue de la grève dépend acces-
soirement de la manière dont elle sera conduite par les ouvriers
(1) T. I, p. 610.
286 LA SCIENCE SOCIALE.
et dont les patrons y résisteront, mais elle dépend principalement
de l'état de l'industrie. Les employeurs ne peuvent jamais être
obligés à faire marcher une fabrication dans des conditions
ruineuses pour eux. Et s'ils se ruinent à fabriquer, ils perdront
leur situation d'employeurs et fermeront leurs usines faute d'ar-
gent, ce qui ne résout pas la question pour les ouvriers.
Ainsi, ni la productivité, ni le niveau du bien-être, ni Torgani-
sation ouvrière ne suffisent isolément à déterminer les salaires. La
concurrence, dans laquelle on a voulu trouver aussi son régula-
teur unique, ne peut pas non plus remplir ce rôle. Elle est, comme
la productivité et le standard of living, un des éléments du pro-
blème. Que beaucoup d'ouvriers demandent de l'emploi, c'est là
une condition qui tend à faire baisser le salaire; que beaucoup
d'employeurs demandent des ouvriers, c'est une condition qui
tend à le faire hausser ; mais, pour revenir à un exemple déjà cité,
les ouvriers américains reçoivent cependant de plus hauts salaires
pendant une crise de chômage que les ouvriers hindous pendant
une période de grande activité.
Il faut donc renoncer à ces théories absolues, mais étroites, qui
voudraient faire dépendre le taux des salaires d'une seule cause.
M.Levasseur propose la formule suivante, plus compréhensible et
plus sage : « Le salaire est régi par des causes complexes qui,
agissant diversement sur l'offre et la demande, déterminent le
taux particulier à chaque industrie et particulier à chaque indi-
vidu (1). »
C'est en effet à l'offre et à la demande qu'il faut aboutir en fin
de compte, parce qu'aucun élément de détermination de salaire
ne peut agir que s'il y a rencontre d'une offre et d'une demande
de travail. Pour l'ouvrier qui chôme, les causes principales de
productivité, de niveau du bien-être, etc., restent vaines, parce
que cette rencontre, cet accord de l'offre et de la demande fait
défaut pour lui.
En ce qui concerne spécialement les Ktats-l'nis, il semble qu'un
des faits qui ont le plus influé à l'origine sur le taux élevé des
(1) T. I,|). 020.
l'ouvrier américain et l'évolution industrielle. i87
salaires soit l'abondance des terres libres, jointe à l'aptitude des
premiers émigrants à s'établir sur ces terres.
Les États-Unis étaient purement agricoles, ou peu s'en fallait,
au début de ce siècle. Quand Findustrie a commencé à y naître,
elle a dû payer de suite des salaires élevés, parce que les salaires
agricoles étaient élevés ; et ceux-ci devaient leur élévation à l'abon-
dance des terres libres. On ne travaillait pour les autres qu'à baut
prix, parce qu'on pouvait aisément travailler pour soi.
Dès le début, l'industrie américaine s'est trouvée ainsi sollici-
tée vers le machinisme par le coût de la main-d'œuvre. A son
tour, le machinisme a développé la productivité et permis l'élé-
vation progressive des salaires. Aujourd'hui les salaires indus-
triels dépassent les salaires agricoles, mais ils ont été, au début,
poussés par eux.
Il semble que ce soit là, d'ailleurs, le phénomène des pays peu
peuplés et nouvellement ouverts à la colonisation. On le retrouve
en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Cap. L'abondance des em-
plois indépendants fournis par les terres libres agit énergique-
ment pour raréfier l'offre de travail. Quand l'industrie se crée et
que la demande se produit, la balance penche fortement en fa-
veur de la main-d'œuvre.
Les Américains se sont trouvés dans ce cas quand leur essor
industriel a commencé. Mais si les salaires sont restés chez eux
plus élevés qu'en Europe, c'est que la productivité de leur outil-
lage a été dans son ensemble supérieure à celle des vieux pays,
que le niveau du bien-être s'est aussi établi plus haut, bref, que
les causes agissant sur le salaire se sont réunies pour le faire
monter.
Quant au moyen artificiel des tarifs douaniers dans lequel
beaucoup d'Américains voient la raison de leurs salaires élevés,
M. Levasseur en fait bonne justice et montre d'une façon très
péremptoire combien son action réelle est loin de celle qu'on lui
attribue généralement (1).
Ce n'est donc pas la politique protectionniste des Ktats-riiis
(1) ï. II, p. 250 el 251.
288 LA SCIENCE SOCIALE.
qui maintient les hauts salaires, mais leur avancement parallèle
dans l'évolution industrielle et dans l'évolution sociale.
C'est un résultat de révolution industrielle que la productivité
aille toujours croissant et dépasse celle de l'Europe.
C'est un résultat de la productivité d'une part, mais aussi de
l'évolution sociale générale des États-Unis, que l'ensemble des
ouvriers y vive à un niveau de bien-être supérieur.
Et c'est aussi un résultat de l'évolution sociale que, malgré la
masse d'immigrants sans initiative qui se précipitent sur les
États-Unis, malgré la pesée qu'ils exercent sur l'offre de travail,
la demande se produise à un degré suffisant pour permettre le
maintien des hauts salaires.
Si cette demande venait à baisser notablement, si l'Amérique
ne se trouvait plus capable d'employer la main-d'œuvre qui se
dirige vers elle, ses progrès dans l'industrie se verraieni aussitôt
menacés, car la baisse des salaires enlèverait aux employeurs le
stimulant qui les a le plus efficacement poussés au développe-
ment du machinisme.
Jusqu'ici les dépressions de la demande de travail n'ont pas
eu ce résultat, elles ont seulement, comme nous l'avons vu plus
haut, amené une crise presque permanente de chômage. C'est
déjà un fait grave. Peut-être agira-t-il dans le sens d'une modé-
ration de l'immigration ; ce serait à souhaiter. L'Amérique a
encore besoin de beaucoup de colons, de beaucoup d'industriels,
de beaucoup d'éléments actifs, mais elle est saturée d'éléments
passifs d'une part par les nègres, d'autre part par les immigrants
incapables. Le grand problème pour elle est celui de l'assimila-
tion, de la formation d'une race socialement homogène malgré
la diversité des origines. C'est celui qu'on retrouve invariable-
ment au fond de toutes les questions américaines.
Paul DE KOISIERS.
LA CRISE MORALE
DES TEMPS NOUVEAUX
-o-e-oc-tr-o-
IV
Nous avons vu, dans un précédent article (1), comment les re-
présentants autorisés de la loi morale, en préconisant une forme
surannée de vertu, avaient inconsciemment préparé à leui*s ad-
versaires des recrues faciles; nous avons dit aussi comment ils
avaient jeté le discrédit sur la cause du bien.
En face d'eux se groupait, chaque jour plus puissante, une
innombrable armée dans les rangs de laquelle se fondaient tous
ceux qui, pour des raisons diverses, ne voulaient pas se soumettre
à la pratique des vertus qu'on leur recommandait. Les uds
niaient catégoriquement l'existence de la loi morale, et décla-
raient avec sérénité qu'on pouvait faire tous les actes qu'elle dé-
fendait : c'était d'un seul coup légitimer toutes les passions
et tous les appétits : de ceux-là nous ne dirons rien, car il n'y a
pas à discuter la théorie d'hommes qui n'ont d'autre maxime que
celle-ci : « S'amuser le plus possible et par tous les moyens. »
A quehjue distance en arrière de ces joyeux compagnons, mar-
chait un groupe, nombreux aussi, et plus digne d'intérêt : né-
(1) Voir le précédent arlicle, dans la Science sociale, livraison de janvier 1898, p. il».
T. XXV. 22
290 LA SCIENCE SOCIALE.
gociants aisés, industriels capables, financiers clairvoyants, agri-
culteurs progressistes, ouvriers d'art et contremaîtres d'usines,
savants de tous ordres, artistes et hommes de lettres, diplomates
et économistes, en un mot^ — il ne faut pas reculer devant un
aveu pénible, — la très grande majorité des hommes doués d'un
esprit vigoureux et d'une particulière puissance de travail, avaient
bien vite reconnu le malavisé des conseils moraux qui leur étaient
donnés : on leur avait prêché la restriction de l'être , la dimi-
nution volontaire de ses facultés, de ses énergies, et voilà qu'au
premier contact qu'ils avaient pris avec la vie, tout attestait la
nécessité d'une activité sans cesse en éveil , d'une capacité de
produire toujours plus grande : dans la famille comme à l'ate-
lier, dans la vie publique comme dans la science , il fallait sur-
tout faire preuve de personnalité et de vigueur, et, dans tous les
domaines de l'activité humaine, la victoire était réservée aux
hommes dont le tempérament physique et intellectuel était le
plus robuste : entre les prescriptions morales qu'on leur ensei-
gnait et les exigences certaines de la vie, ils n'étaient pas gens à
hésiter : le succès était d'un côté, la défaite était de l'autre,
on le voyait, on le touchait du doigt; le choix pour eux était
facile.
Ces hommes, mêlés aux rudes batailles de la concurrence,
étaient d'ordinaire peu portés à réfléchir sur les principes de la
morale transcendante; ils s'inquiétèrent peu d'établir des distinc-
tions entre la loi morale, considérée en elle-même, et les appli-
cations concrètes qu'on leur demandait d'eu faire, ils condam-
nèrent le tout en bloc, et tandis que, parmi eux, un certain nombre
allaient jusqu'à déclarer nettement que la loi morale n'existait pas,
la plupart se contentèrent de ne pas avoir d'opinion très pré-
cise sur la question, qu'ils traitaient plutôt par voie de préten-
tion.
Ces négations ou cette indillérence n'avaient pas pour consé-
quence, il faut le remarquer, de conduire leui's partisans à pro-
clamer que l'homme pourrait désormais se livrer à son aise aux
actes taxés jusqu'alors d'immoraux ; leur pensée était toute dif-
férente : ils estimaient (jue le règne de la loi morale avait
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. 291
pris fin avec la fonction qu'elle avait à remplir : très proba-
blement ce gouvernement de la morale avait été bienfaisant
clans le passé et il était utile encore pour les enfants et les
femmes, — le mouvement féministe était alors ignoré, — mais
désormais l'organisation scientifique des sociétés humaines per-
mettrait de résoudre sans le concours de ces préceptes catégo-
riques les multiples problèmes que soulèvent les relations entre
les hommes. Le développement scientifique, nous l'avons dit,
devait avoir un double effet : d'une part il devait faire dispa-
raître la plupart des tentations mauvaises auxquelles l'homme
était autrefois exposé : ainsi la dispensation à tous d'une ali-
mentation plus saine et d'une habitation plus confortable sup-
primerait l'ivrognerie; la meilleure répartition des biens ren-
drait inutiles à la fois le vol et la charité, l'extension du droit
de suffrage permettrait de se passer de vertu pour respecter l'au-
torité publique qu'on aurait choisie; d'un autre coté, quant aux
tentations qui subsisteraient encore, l'intérêt bien entendu suf-
firait pour empêcher l'homme d'y succomber, celui qui ne résis-
terait pas serait facilement battu par ses rivaux plus clairvoyants,
car la compétition est un puissant moyen de préservation : ainsi,
comme l'écrivait textuellement, il y a quelques mois, un des
défenseurs les plus qualifiés de cette doctrine, « la morale, c'est
la concurrence ».
On le voit, les actes jusque-là jugés immoraux ne devien-
dront pas désormais des actes licites ou recommandés ; seule-
ment, d'autres principes, les exigences de la science, la no-
tion de l'intérêt, conduiront à les é^dter.
Quel a été, en fait, le résultat de cette doctrine sur la conduite des
hommes qui l'ont professée? A-t-elle augmenté ou diminué le
nombre des actes qu'une vieille coutume appelait immoraux et
que cette école nouvelle appelle des actes insensés, nuisibles
ou antiscientifîques?
On a l'habitude, dans les milieux (jue nous désignons sous le
nom de milieux vertueux, de considérer que cette entreprise a
totalement échoué et qu'elle n'a réussi qu'à multiplier par un
coefficient qui s'élève tous les jours le nombre des actions mal-
292 . LA SCIENCE SOCIALE.
faisantes qui compromettent le hon fonctionnement de nos so-
ciétés.
Ce point de vue n'est pas tout à fait exact et le résultat final a
été singulièrement plus complexe. Il faut le reconnaître sans
détour, les hommes qui, dans le cours de ce siècle, se sont efforcés
d'organiser la société en faisant abstraction du concept de mo-
ralité, ont remporté quelcjues succès partiels; d'une part, ils ont,
dans un certain nombre d'hypothèses, résolu des problèmes qui
ne recevaient auparavant leur solution qu'en faisant appel à la
vertu de l'homme ; d'autre part, ils ont contribué directement à
la pratique de certaines vertus. Il convient d'insister sur ces deux
pensées.
Pour développer la première, nous demandons la permission
de recourir à un apologue.
« Il y avait autrefois , dans une gorge des Alpes , un passage
très dangereux; le chemin était escarpé et étroit et le voya-
geur risquait de glisser dans les précipices ou de se laisser
entraîner par les terribles avalanches qui descendaient de la
montagne. Cette route était pourtant la seule : aussi les
paysans la prenaient pour leurs affaires et les touristes pour
leur plaisir. A un détour du chemin, un saint rehgieux s'était
établi pour secourir les victimes; sa vie était pauvre et son dé-
vouement sans limites ; il ensevelissait les morts et soignait les
blessés qu'il exhortait à la patience.
« Un jour, un ingénieur suisse vint à passer; il se dit qu'il était
possible de construire dans cette gorge un pont métallique: l'en-
treprise était difficile, mais la science et l'expérience triom-
phèrent des difficultés. Le pont fut construit, l'ingénieur gagna
quelque argent et le saint religieux se retira, car son dévoue-
ment était devenu sans objet. »
Arrêtons ici provisoirement cet apologue dont on verra plus loin
la suite; il peut nous servir à faire mieux saisir une vérité cons-
iatce et éprouvée^ à savoir qu'une meilleure organisation sociale
peut, indépendamment de toute conception de moralité, con-
courir efficacement à l'amélioration de la destinée humaine et
LA CUISE MOHALE DES TEMPS NOUVEAUX. 203
dispenser riiomme de pratiquer, dans certaines hypothèses dé-
terminées, certaines vertus auparavant nécessaires. Qui dira le
nombre des familles ouvrières auxquelles la fondation de syn-
dicats, de sociétés coopératives de consommation, de sociétés
de secours mutuels contre le chômaîz-e, la maladie ou la vieil-
lesse, d'associations pour le développement de la petite pro-
priété ouvrière a procuré un accroissement de bien-être, sous
la forme d'un supplément de recettes ou d'un meilleur emploi
de l'argent dépensé? Sans ces utiles institutions, on eût dû, plus
souvent encore que cela n'a été nécessaire, exhorter les pauvres
à la résignalion, les riches à la charité.
De même la diffusion de Finstruction a procuré à beaucoup
d'hommes des moyens d'élévation sans lesquels ils fussent restés
dans leur modeste condition première; la surveillance exercée
par la presse sur les actes des gouvernants a pu rendre plus
difficiles et plus rares certains abus de pouvoir ; les chemins de
fer ont fait disparaître la famine, la science a lutté souvent
avec succès contre la maladie, et dans bien des cas elle a sup-
primé la douleur; or ces trois tléaux, famine, maladie, douleur,
ont souvent fait peser un impôt écrasant sur la provision de
vertu, toujours insuffisante, de l'humanité.
Dans un autre ordre d'idées, des combinaisons ingénieuses
permettent tous les jours de recueillir des sommes importantes
en faveur d'oeuvres charitables, sans (ju'on ait besoin de faire
appel aux sentiments de charité ou de dévouement des dona-
teurs. Un sinistre épouvantable a, l'année dernière, fait con-
naître à tous que le Bazar de la Charité recueillait chacjue année
à Paris plus d'un million en faveur des pauvres, et il y a aux
Etats-Unis bien des églises qui n'ont pu être construites que
grâce à l'emploi de moyens analogues. Tant que ces moyens
échappent en eux-mêmes à toute critique, personne n'a le droit
do juger avec sévérité ces collectes sous prétexte que les de-
niers recueillis n'ont pas été donnés sous la seule inspiration de
la charité.
Il faut donc reconnaître loyalement les succès partiels
remportés par ceux qui ont aftirmé que les sociétés modernes
294 LA SCIENCE SOCIALE.
n'avaient plus à connaître le devoir moral. Il convient encore de
leur faire crédit d'une seconde réussite : en effet à tous ces
hommes d'affaires, engagés dans la vie pratique, il apparut
bientôt que la fidélité à la parole donnée, l'absence de sous-
entendus dans le langage ou dans récriture étaient des condi-
tions sans lesquelles des relations sérieuses d'intérêts ne pou-
vaient s'établir : ainsi se développèrent certaines qualités qu'on
ne retrouvait pas toujoui^ aussi saillantes chez des hommes plus
vertueux. Le Père Hecker, dont le regard était si clairvoyant, avait
bien aperçu la nécessité, pour les chrétiens mêmes qu'il ap-
pelait à une vertu plus haute, de pratiquer ces vertus natu-
relles et de donner cette assise première à l'édifice de leur mora-
lité.
Voici maintenant le compte passif de cette doctrine. Lorsqu'on
prétend remplacer le concept de la loi morale par la notion de
l'intérêt ou de la concurrence, il faut se tenir prêt à endosser
la responsabilité des deux conséquences suivantes : d'abord,
la concurrence est, par définition, une lutte dans laquelle les
rivaux ne tiennent compte que de leurs intérêts individuels.
Au nom de la concurrence, personne ne sera jamais qualifié
pour demander à un autre homme d'accomplir un acte qui in-
téresse le prochain ou la société. Et, de fait, on a vu s'établir
dans la conduite des hommes un principe de distinction étrange
entre les actes licites ou tolérés et ceux qui ne le sont pas : ainsi
la règle des mœurs, la fidélité conjugale, les devoirs envers les
enfants, n'ayant pas directement pour eli'et de mieux assurer
la prospérité temporelle de ceux qui les observent, ont été
négligés ou méconnus, et cette méconnaissance ne s'est arrêtée
qu'à la limite extrême où sa répercussion sur l'état physique ou
intellectuel de l'individu serait pour lui une cause de faiblesse
dans la grande lutte pour la vie. Or, qui donc soutiendra que
la mesure de l'intérêt temporel de l'individu est aussi la me-
sure de l'intérêt de la société, et que celle-ci ne puisse souf-
frir gravement d'un acte qui est profitable à tel individu déter-
miné? De même, tel négociant qui remplit toujours loyalement
ses obligations ne se fera pas faute de répandre de faux bruits
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. 295
pour influencer en sa faveur les fluctuations de la bourse, et
on a connu des diplomates qui falsifiaient les dépèches de l'État.
Croit-on que la concurrence réprime ces divers actes? Et ne
peut-on pas dire aussi qu'elle peut y pousser des hommes
dont le caractère n'est pas assez trempé?
La concurrence conduit en effet à cette seconde conséquence :
de même qu'elle implique pour l'individu le droit de ne consi-
dérer que son intérêt, elle suppose aussi par essence, — dh qiCon
fait abstraction de toute idée morale préalable, et c'est là l'hypo-
thèse, — le choix des moyens à employer. S'il est vrai que les
hommes qui ont réussi et qui ont été parmi les vainqueurs de
la lutte, se laissent trop facilement entraîner aux actes les plus
fâcheux pour le bien social, que dire de ceux qui ont été les
vaincus? Ils employeront tous les moyens imaginables pour pro-
mouvoir une organisation sociale à rebours, qui leur soit favo-
rable. On répond que cette tentative sera nécessairement vaine,
parce que la constitution d'une société échappe à l'arbitraire de
rhomme et est fixée par des lois précises. Il serait étrange que
nous contestions ici l'exactitude de cette observation, mais en-
core convient-il de remarquer que cet effort impuissant à édifier
ne le sera pas à démolir : ainsi tel ouvrier qui professe une opi-
nion collectiviste a la certitude de ne jamais parvenir à faire pré-
valoir son système dans la pratique : sa doctrine ne l'engagera
pas moins à se comporter d'une manière nuisible à l'intérêt so-
cial.
Il ne sied pas d'insister davantage sur ces considérations : les
statistiques et les annales judiciaires, les journaux et les revues
attestent d'une manière péremptoire Teflroyable multiplication
dans notre pays des actes qui compromettent la prospérité et
l'existence même de notre société. La fidélité entre époux est
moins bien observée, le devoir d'éducation des enfants est moins
bien rempli, et, comme conséquence, le nombre des poursuites cri-
minelles dirigées contre des adolescents a considérablement
augmenté; l'ivrognerie et la licence des mœurs ne cessent do
s'accroître, les publications licencieuses se multiplient, les di-
vorces et les suicides sont plus fréquents; tous ces faits, que ninis
296 LA SCIENCE SOCIALE.
nous contentons de citer, parce qu'ils sont plus notoires, n'at-
testent-ils pas c|ue les progrès techniques ne peuvent dispenser
l'homme de reconnaître une loi morale?
Tel est le témoignage du fait, et ce témoignage est plus écrasant
encore, lorsqu'on observe les milieux dont r évolution économique
est le plus avancée.
Où est donc l'erreur primordiale commise par les partisans de
cette théorie qui , nous l'avons dit, a séduit la plupart des intel-
ligences les plus actives et les plus puissantes de ce siècle?
Elle consiste dans la méconnaissance de cette idée essentielle,
à savoir, que les organismes sociaux, pris abstractivement, n'ont
point par eux seuls une vertu spécifique absolue ; leur action est
essentiellement liée aux aptitudes qu'y apportent les hommes qui
s'en servent.
Ici réparait une fois de plus la grande cjuestion du plan
providentiel , dont ceux d'entre nous qui ont eu plus sou-
vent occasion de converser avec le penseur qui inspire et
dirige les travaux de cette Revue ont maintes fois entendu
la magnifique description. Aucune chose n'est absolument
bonne en dehors de l'usage que l'homme sait en faire , et,
à l'inverse, l'homme capable sait trouver des organismes aptes
à le servir et à collaborer avec lui : en toutes choses, la va-
leur, la formation personnelle de l'homme est essentielle.
Aussi pourrions-nous reprendre à ce point de vue l'énuméra-
tion, donnée quelques pages plus haut, des diverses institutions
qui devaient résoudre automaticjuement les problèmes de la
vie : les syndicats, les sociétés de secours mutuels, les
associations pour le développement de la petite propriété ou-
vrière, etc., n'ontpas, dans tous les milieux, produit des résultats
semblables et on constate que ces groupements ont été utiles ici,
impuissants ou nuisibles là.
Les syndicats ouvriers, par exemple, ont contribué certaine-
ment, en Angleterre et aux États-Unis, à la hausse des salaires
et à la diminution de la durée du travail quotidien ; trop sou-
vent, en France, ils n'ont servi qu'à mener contre le patronat une
guerre enfantine et également funeste aux deux parties engagées
LA CKISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. 21)7
dans la lutte. De même, les sociétés de secours mutuels, quelque
développées qu'elles soient en Ang-leterre, par exemple, ne sont
utilisées que par les ouvriers qui ont l'aptitude à se livrer à un
travail régulier et qui savent se soustraire à la tentation du
cabaret ou du pari aux courses. Les chemins de fer, qui ont sup-
primé les famines, permettent aussi à des jeunes gens, retenus
loin des villes par leur travail, de se rendre, le soir, à des réu-
nions licencieuses et propagent dans les campagnes la corrup-
tion des villes.
Mais voici la fin de l'apologue du religieux et du pont :
« Ce pont olfrait aux voyageurs un passage si commode et si
sur que le nombre des touristes qui fréquentèrent ces parages
s'accrut rapidement; bientôt des auberges, puis de somptueux
hôtels furent construits sur les flancs de la montagne, au mi-
lieu de ce paysage d'une si puissante beauté : malheureuse-
ment cet afflux d'étrangers fut peu favorable au développement
de la moralité dans ce pays : les jeunes gens ne venaient pas
dans la seule idée de respirer Tair pur de la montagae et les
paysans qui habitaient aux alentours subirent un peu la conta-
gion des déplorables exemples qui leur étaient donnés. Aussi le
saint religieux qui avait autrefois secouru les voyageurs blessés
vint reprendre ses quartiers dans sa modeste demeure d'antan :
il prêcha la pureté des mœurs, la fidélité conjugale, l'attache-
ment au travail, la nécessité de contrôler ses passions, et son
ministère ne fut pas moins utile qu'autrefois ; la forme de son
dévouement avait seule changé avec les besoins que les circons-
tances avaient fait naître chez ses fidèles. »
Ainsi en est-il de toutes les transformations qui se sont pro-
duites dans le cours de ce siècle : qu'on prenne tour à tour les
différents éléments organiques dont notre société est composée,
la forme nouvelle des relations de l'amille et de travail, la liberté
de la presse et le suffrage universel, les chemins de fer et les
grandes usines, l'émancipation de la femme et les progrès de la
science, partout et toujours on constate le même phénomène : l'é-
volution de la société a sans doute dispensé l'humanité de rem-
298 LA SCIENCE SOCIALE.
plir certains des devoirs cju'elle devait autrefois observer, mais
riiomme n a rien gagné à cette dispense, si tant est que la dis-
parition d'un devoir sans remplacement pût être un gain ; un
devoir a été substitué à un autre, une vertu à une autre, mais la
nécessité pour l'homme de se soumettre volontairement à une
contrainte morale demeure la même, bien que les formes de cette
contrainte soient dissemblables. Les nouvelles obligations ne sont
pas moins lourdes que les anciennes et elles sont aussi essentiel-
les au maintien et à la prospérité du corps social : il n'est donc
pas plus facile pour nous d'y faire honneur; et il n'est pas
plus possible à la société de se développer si nous les violons.
Il importe peu que cette constatation soit conforme à nos désirs
ou les contrarie : le bon sens et la science s'accordent à proclamer
qu'il suffît qu'elle soit certaine; or sur ce point le doute n'est
pas possible.
A ce point de notre étude, il nous semble qu'une conclusion se
dégage avec netteté, c'est qu'il ne faut pas s'étonner des progrès
de la démoralisation dans notre société et qu'il est plutôt surpre-
nant que cette démoralisation n'ait pas été plus grande et plus
profonde encore. En effet, tandis que la conception morale des
gens vertueux frappait leur enseignement de stérilité et jetait
le discrédit sur le devoir, d'autres hommes essayaient de faire abs-
traction de la notion de moralité et pensaient que le régime des
temps nouveaux suffirait à préserver la société des actes nuisi-
bles que la loi morale prohibait seule autrefois.
Dans de telles conditions, le nombre des actes immoraux n'a
pu que s'accroître. Nous voudrions pourtant montrer en quel-
ques lignes que la vitesse de ce mouvement doit s'accélérer encore
dans un avenir prochain, si notre pays reste soumis à la seule
action des deux partis dont la doctrine vient d'être exposée.
Pour le moraliste qui étudie la responsabilité individuelle, la
moralité, vertu interne, est un état personnel et subjectif : la
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. dUU
lumière fournie par la conscience est la mesure du mérite ou
du démérite de chacun.
Le sociologue juge d'une manière diirérente et, r/i un rertain
sens, les dispositions internes de l'individu le laissent indillérent,
du moins aussi longtemps qu'il a la certitude que des forces
externes auront une énergie suffisante pour pousser l'homme à ac-
complir les actes sans lesquels le groupement qu'il étudie ne
pourrait se maintenir. Pour lui, les dispositions internes de l'indi-
vidu n'ont d'intérêt qu'en tant qu'elles engendrent des actes
externes et il range cette force à côté d'autres, telle que la cou-
tume, la pression de l'opinion puhlique, la contrainte de l'auto-
rité, la nécessité du pain quotidien.
Ceci posé, on comprend quelle est l'importance, en Science so-
ciale, des forces externes à l'homme qui l'empêchent de faire le
mal ou le portent à faire le bien. Or il n'est pas permis de douter
que notre siècle et plus spécialement ce dernier quart de siècle
n'aient assisté à la décadence, avant-courrière d'une disparition
prochaine, de toute une série de ces forces externes.
Quand on essaie d'analyser les causes qui, en dehors de toute
idée de soumission à la loi du devoir, ont, dans le passé, invité
l'homme às'abstenir desactes socialement mauvais^ ilsemble qu'on
puisse répartir ces causes en quatre catégories : la pression des
autorités sociales, famille ou patron; le contrôle du voisinage;
la contrainte de la loi ; la concurrence, ou comme nous l'appelons
plus volontiers, la nécessité du pain quotidien. Nous nous som-
mes déjà expliqué sur la première cause ; les deux suivantes mé-
I riteraient chacune une étude détaillée; nous nous bornerons
ici à une très brève indication. Quant à la concurrence, bien
qu'elle soit plus puissante de nos jours qu'elle ne l'était dans les
siècles passés, nous avons vu comment par sa nature même elle
laisse en dehors de son influence bienfaisante un grand nombre
d'actions qui intéressent vivement la société.
Disons donc quelque chose du contrôle du voisinage et de la
contrainte de la loi.
Onsait quel incessant contrôle le voisinage exerce dans les petites
villes et les villages sur la conduite privée de chacun : chaque
300 LA SCIENCE SOCIALE.
action est épiée, commentée et appréciée, et le célèbre mur de la
vie privée est remplacé par une vitre transparente. Aussi, que
de mauvaises actions évitées par des hommes que le soin de res-
pecter la loi morale n'arrête guère et que retient seule la crainte
du jugement du voisin I Sans doute cette raison de se bien conduire
est très fragile, car il suffît à un homme de changer de milieu
pour devenir un malhonnête homme; mais, tant qu'il existe, ce
contrôle est très puissant et il agit même sur les actions les plus
cachées. Le lecteur trouvera sans difficulté des exemples concrets
à l'appui de cette assertion. Citons seulement ce trait : des person-
nes très dignes de foi nous ont affirmé récemment que, dans une
petite ville de France, l'établissement d'une compagnie de fiacres
avait eu pour effet de concourir à la dépravation des mœurs :
ces petites voitures favorisaient des rendez-vous déshonnètes aux-
quels on ne pouvait se rendre aussi facilement auparavant, puis-
qu'on eût été obligé de s'y rendre à pied ou dans sa voiture
particulière.
N'est-il pas vrai que ce trait, dont l'authenticité ne nous parait
pas douteuse, jette une lumière assez vive sur ce qu'on est con-
venu d'appeler la moralité d'un grand nombre d'hommes? Leur
vertu est singulièrement fragile et les causes qui peuvent les
faire rouler dans le précipice peuvent être aussi faibles qu'im-
prévues. Que de gens aussi dont la vertu, semblable à ces plantes
de serre chaude, cultivées pour être vendues et qui meurent dès
que le client les achète, ne peut supporter l'épreuve de la vie en
vue de laquelle les parents ou les maîtres croyaient pourtant
l'avoir développée chez l'adolescent !
On sait ce que devient ce contrôle du voisinage dans les
grandes villes modernes : rentassement des hommes dans un
même lieu a eu cet effet singulier de rendre ces agglomérations
assez semblables aux déserts du Sahara : vivre au milieu d'hommes
qu'on ne connaît pas équivaut à vivre dans la solitude.
Que dire maintenant de la contrainte de la loi? A part cer-
tains sujets réservés, comme le paiement de l'impôt, la soumis-
sion au service militaire, le respect de la propriété et de la vio
d'autrui, cette contrainte a faibli sur tous les points. Or qui
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. iiOl
donc soutiendra quo le respect du devoir sur ces sujets réser-
vés suffit à nos sociétés modernes? Elles ne sont pas moins inté-
ressées que les sociétés anciennes au maintien de la famille, à
l'entretien par leurs parents des enfants légitimes ou naturels,
au paiement ponctuel des dettes privées, à la non-publication
d'écrits licencieux ou destructeurs de l'ordre social, au respect de
l'honorabilité des citoyens, etc.
Or, sur tous ces points, Faction répressive de la loi, par le
fait de causes diverses, a considérablement fléchi ou même tota-
lement disparu.
Prenons seulement deux exemples : le mariage et le paiement
des dettes.
Jusqu'à la Révolution française, le mariage fut, dans notre pays,
indissoluble. La Restauration réussit à supprimer le divorce, in-
troduit à l'époque révolutionnaire, mais la loi de 188V a défait
l'œuvre de 1816 : on connaît depuis quatorze ans l'accroisse-
ment du nombre des divorces, accroissement rendu plus sen-
sible encore par la diminution du nombre des mariages : au-
jourd'hui on peut dire sans exagération que le mariage civil
n'est plus pour les hommes ou les femmes bien renseignés et ha-
biles, — et le nombre de ces personnes s'accroit incessam-
ment^ — qu'une formalité vaine, n'engageant à aucune obligation
sérieuse : il n'y a pas aujourd'hui en France un époux, un
conjoint, comme dit la loi, qui ne puisse très facilement et très
rapidement obtenir le divorce, s'il le veut sérieusement (1).
Nul ne conteste que la société ne soit intéressée au paiement
ponctuel des dettes par ceux qui les ont contractées. Or la loi,
collaborant avec les transformations économiques qui ont mo-
difié la composition des patrimoines, donne aujourd'hui toute li-
berté au débiteur de ne pas acquitter ses dettes, l'ne personne
quelconque peut vivre à Paris avec quarante mille francs de
rente, dans un appartement conforlablement meublé et ne pas
payer un centime à ses nombreux créanciers, auxquels elle doit
peut-être plusieurs centaines de mille francs. Pour cela, il n'est pas
\\) La théorie juridique qui suppose que l'époux victime des torts de sou conjoini
peut seul obleuir le divorce, n'est guère respectée en praticjue.
302 LA SCIEx\CE SOaALE.
même nécessaire de recourir au subterfuge du débiteur romain
ou de l'ancien débiteur anglais qui ne sortaient pas de leur de-
meure, fraudulose latitat, ou n'en sortaient qu'après le coucber
du soleil; on peut aujourd'hui se promener à Taise au beau so-
leil dont la vue réjouit les cœurs purs : il suffit de placer son pa-
trimoine en valeurs au porteur, que l'on dépose chez un ami
sûr, et de louer un appartement garni. ïl n'est vraiment personne
qui ne puisse prendre ces deux précautions. A ceux qui protes-
teraient et qui, dans un bon mouvement d'indignation, lance-
raient quelques épithètespeu élogieuses à l'adresse du législateur,
nous rappellerions avec sérénité que les valeurs au porteur sont
une institution nécessaire au fonctionnement économique de notre
société et qu'il est impossible en pratique de revenir sur l'abolition
de la contrainte par corps : l'extension de ce mouvement législatif
à tous les pays civilisés atteste cette vérité.
Nous devons ajouter à ces observations une remarque impor-
tante : s'il est vrai que le déclin des diverses forces que nous avons
signalées comme pouvant empêcher l'homme de faire des actes
nuisibles à la société et le pousser à en faire de favorables soit déjà
un fait accompli, il est non moins vrai que les conséquences
sociales de ce fait ne font que commencer à apparaître ; et si les
choses restent en l'état, ces conséquences se développeront dans
un avenir prochain avec une intensité bien plus grande. En effet,
la coutume et Tignorance de ce que quekjues personnes appellent
les procédés modernes maintiennent encore aujourd'hui un grand
nombre d'individus dans un certain respect de leurs obligations
morales. Que de gens dont on peut dire encore : « Un tel est trop
naïf pour savoir faire cette mauvaise action » î Mais la coutume
et l'ignorance ne conserveront plus longtemps leur fonction
protectrice, la diffusion de l'instruction et des publications
quotidiennes, le développement des chemins de fer et le se^^'ice
militaire diminuent chaque jour l'infUience de ces agents, et cer-
tes la naïveté ne sera pas le défaut des générations du vingtième
siècle. Alors on verra quel vide immense sera laissé par les forces
dont nous signalons le déclin, et on saura quelle place elles te-
naient dans les actions qu'on croyait pouvoir attribuer à la mo-
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. .'jO.'i
ralitë interne de l'individu : le jour où Thonime sera complète-
ment dégagé de la coutume et où, connaissant les moyens de
faire le mai, il ne sera plus retenu que par la concurrence, on
verra ce qu'il vaut quand il n'a plus aucune croyance en la loi
morale : et en vérité ce spectacle sera ell'rayant.
VI
Il faut espérer que ce jour ne luira jamais pour notre pays,
parce qu'on n'attendra plus très longtemps avant de se décider
à appliquer le véritable remède.
Quel est donc ce remède? Comme on peut s'y attendre, les
recettes proposées sont nombreuses.
Quelques-uns disent : Puisque la société moderne ne se peut
accommoder de la pratique des vertus qui ont assuré la prospé-
rité des générations antérieures à la nôtre, il y a là un signe que
cette société est mauvaise ; il faut la changer et restaurer les
grands principes d'autorité et d'obéissance. On sait ce qu'on
doit penser de cette proposition : les fleuves ne remontent pas
à leur source et les forces qui nous entraînent défient dans leur
puissance les vaines rébellions de l'homme.
Quels sont ceux qui seront choisis pour commander et ceux
qui auront mission d'obéir? Personne ne le dit et chacun sup-
pose en sourdine que ses amis seront chargés de commander.
Et puis n'entend-on pas chaque jour ces partisans de l'autorité
et de l'obéissance déplorer la facilité avec laquelle d'honnêtes
ouvriers suivent le mot d'ordre de chefs peu qualifiés pour les
commander, et de braves électeurs suivent la consigne du comité
local? Sans doute on établit en théorie des distinctions entre
Toliéissance et l'abaissement du caractère ; mais n'osl-il pas
évident aux yeux de ceux qui veulent saisir les réalités palpables
de la pratique, que le jour où celui qui obéit doit discerner
entre les personnes qu'il doit suivre, c'en est fait de l'obéis-
sance et ce terme ne peut plus être employé sans jeu de mots?
304 LA SCIENCE SOCIALE.
Qu'on demande aux militaires si robéissance suppose Tapprécia-
tion personnelle du soldat!
Sans doute, disent d'autres docteurs, la société moderne, telle
qu'elle est organisée, ne peut se développer sans la notion du
devoir et de la loi morale, mais cette impossibilité n'a d'autre
cause que Forganisation défectueuse dans laquelle nous vivons
et qui contrarie continuellement les inclinations de notre na-
ture... Le Fouriérisme, le Saint-Simonisme, le collectivisme et le
socialisme se sont successivement inspirés de cette pensée et ont
tenté de constituer une société qui donnât à chacune de nos in-
clinations une satisfaction si adéquate que l'homme ne sentit
plus jamais la nécessité de se contraindre. Plusieurs pages de
notre étude réfutent implicitement cette théorie et, si les hommes
qui ont le mieux compris la plupart des mouvements de la
société contemporaine, n'ont pas réussi à rendre la loi morale
inutile, quels échecs n'attendent pas ceux qui se mettent direc-
tement en contradiction avec ces mouvements! On connaît
Fhistoire des Harmoniens de Fourier.
Enfin un troisième groupe de docteurs, reconnaissant que nos
sociétés modernes ne sauraient, plus que leurs devancières, se
se passer d'une idée supérieure aux intérêts matériels, mais
refusant de croire que les principes de la morale puissent en-
core être proposés à nos contemporains incrédules, a imaginé
de donner comme idéal à notre démocratie le Progrès indélini
derhumanité; c'est la grande théorie évolutionniste, deuxième
manière, théorie dans laquelle Dieu ne serait plus au commen-
cement de l'humanité, mais à la fin, et où par suite l'homme ne
devrait accomplir aucune action mauvaise afln de ne pas com-
promettre le perpétuel devenir de l'humanité et de collaborer
au grand œuvre de la génération de Dieu.
Quelques intellectuels, que la lassitude du connu a disposés
aux abstractions les plus extraordinaires, ont pu se laisser sé-
duire par de pareilles chimères, mais leur naïveté a dû être
grande s'ils ont pensé que leurs contemporains accepteraient pour
si peu d'engager contre leurs propres inclinations les rudes ba-
tailles dont la conscience est le théâtre.
LA CRISE MORALE DES TE.MI'S NOL'VEALX. 305
Ces trois remôdes auxquels on peut rattacher la plupart des
autres sont donc sans valeur. Essayons de dégager par le mé-
thode d'observation le seul qui puisse être apj)liqué, et que les
pages qui précèdent ont déjà fait pressentir. Puisque la société
moderne est un fait et puisque, d'autre part, l'observation de la
loi morale est une nécessité sociale, scientifiquement constatée,
il faut concilier cette loi morale avec la société moderne. Cette
conciliation est-elle possible? « Oui certainement, répond l'ob-
servation, puisqu'elle existe. »
Ce fut au mois de septembre 1896 que cette solution, déjà
plusieurs fois entrevue au cours d'un voyage aux États-Unis et de
plusieurs séjours en Angleterre, se dégagea pour nous dans sa
lumineuse clarté : nous assistions alors à un congrès des Trade-
Unions britanniques qui se tenait à Edimbourg et nous eûmes
l'occasion de converser à maintes reprises avec plusieurs leaders
ouvriers. Efforçons-nous de nous instruire à Texemple de ces
hommes qui, aux États-Unis ou en Angleterre, ont manifestement
trouvé la solution cherchée.
D'abord ces hommes, par le fait môme qu'ils vivent en chair
et en os, qu'on peut voir leur visage, entendre leur voix, serrer
leur main, convainquent d'erreur ceux qui, à droite ou à gauche,
prétendent que la société moderne ne peut se concilier avec la
loi antique et qui concluent à la nécessité de modifier la première
ou d'abandonner la seconde. Ces hommes sont, à n'en pas douter,
les représentants qualifiés de cette société moderiiÉ qui les proclame
les meilleurs de ses enfants. Ils sont aussi, d'une manière non moins
certaine, les représentants de la loi morale. On a bien cherché, au
temps où les premiers apparurent, à exclure de l'aristocratique
association des gens vertueux ces collègues qui comprenaient si
mal la résignation, l'obéissance et le respect de la hiérarchie so-
ciale; mais un ange tutélaire et malin semblait arrêter toujours
sur l'extrême limite du précipice ces confrères dont les actes
et les paroles déplaisaient si souvent, et leur orthodoxie morale
restait inattaquable au moment même où leurs surveillants ja-
loux croyaient déjà tenir la preuve de leur hérésie. D'autre part,
leur influence moralisatrice sur leurs concitoyens oublieux de
T. XXV. 23
306 LA SCIENCE SOCIALE.
la vertu était si manifeste, elle contrastait si nettement avec
l'impuissance de tant d'autres moralistes réputés plus orthodoxes,
qu'il a bien fallu renoncer à une excommunication dont le coup
eût été si rude à ceux qui l'eussent prononcée.
Gomment donc ces hommes nouveaux sont-ils parvenus à
nouer cette alliance entre deux forces réputées inconciliables?
Profondément convaincus, par le contact avec la \ie pratique
et par la clairvoyance naturelle de leur esprit, de la double
nécessité de ^ivre conformément aux exigences de la société
moderne et aux prescriptions de la loi morale , ils considèrent
comme des prémisses d'une certitude rayonnante les vérités pé-
niblement exposées dans ces pages; puis, sans s'inquiéter de
savoir si leur attitude est ou n'est pas conforme à celle de leurs
devanciers, ils s'avancent dans la vie. préférant les actes à des
critiques ou à des lamentations et prenant pour guide leur
double loyalisme aux institutions nouvelles et à la loi du devoir.
Ils sont bien résolus à ne faire aucun acte qui ne soit simultané-
ment e\ parfaitement conforme aux exigences actuelles de la ^ie
et aux prescriptions de la morale. Or il s'est trouvé que l'obser-
vation simple et naturelle de ce double loyalisme a été facile
et exempte de luttes, et ces hommes ont constaté à maintes re-
prises qu'une meilleure adaptation à la vie moderne les poussait
à une moralité plus haute et qu'une moralité plus élevée les portait
à se mieux adapter aux exigences de leur temps.
Sans doute ils* ne pratiquent plus au sens ancien du mot
l'obéissance, la résignation, la mortification, le détachement:
mais qui donc a pu jamais soutenir que l'humanité dût, jusqu'à
la fin des temps, pratiquer, en quelque sorte à tort à travers,
ces vertus dans le seul but de les pratiquer? S'ils sont membres
d'une association politique, religieuse ou de travail, ils luttent avec
vaillance pour faire prévaloir dans la direction du groupe au-
quel ils appartiennent les idées qu'ils croient les meilleures, et,
s'ils ne réussissent pas, ils reconnaissent leur défaite et se
soumettent, jusqu à la prochaine occasion, de recommencer une
lutte loyale; s'ils sont dans l'adversité, ils ramassent toutes les
énergies de leur robuste nature afin de s'y soustraire, et, s'ils n y
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. .'^07
peuvent parvenir complètement, ils acceptent avec Vciillance
les difficultc'S qu'ils ne désespèrent pas de surmonter; enfin,
ayant confiance en Dieu et en eux-mêmes, ils ne craignent
pas d'accepter la charge d'une nombreuse famille, d'accep-
ter de lourdes responsabilités et d'exposer toujours à de nou-
veaux hasards la fortune amassée. Ne sont-ce pas là d'admi-
rables manières de pratiquer à notre époque l'obéissance, la
résignation et le détachement?
^Puisque les circonstances présentes exigent pour le succès tem-
porel l'activité dans le travail, l'énergie de la volonté, la pro-
bité de rintelligence toujours prête à discerner le vrai, le respect
du prochain, la maîtrise exercée sur soi-même, il importe d'uti-
liser dans le domaine de la moralité ces qualités, qui, loin d'être
contradictoires avec la vertu, en sont d'indispensables auxi-
liaires.
En quoi cette conception de la vertu est-elle inférieure à l'an-
cienne?
Si Ton a pu trouver beau qu'un homme doué de force phy-
sique et dont les mains agiles eussent pu accomplir les travaux
les plus divers, consentit, dans un but élevé, à ne conserver que
l'indispensable de la vie physique, à baisser les yeux, à mettre un
bandeau sur ses oreilles et à laisser ses mains inertes, pourquoi
nierait-on qu'il est beau aussi de développer toujours davan-
tage sa force physique, la puissance de sa vue, la finesse de ses
oreilles, la souplesse et la vigueur de ses mains, afin que toutes
ces énergies soient plus agissantes et mieux assurées de faire
le bien?
Si des religieux ont pu, par amour de Dieu, se retirer dans le
désert et se soumettre aux austérités les plus sévères, un évêque
américain peut aussi, par amour de Dieu, installer au centre de
Saint-Paul, de Chicago ou de New- York un bureau conforta-
blement installé, où toutes les ressources de la civilisation mo-
derne serviront à une diffusion plus rapide et plus large de
la parole de vie.
Oui certes, elle a pu paraître élevée et grande cette conception
politique en vertu de laquelle un être humain, croyant tenir
308 LA SCIENCE SOCIALE.
directement de Dieu par l'effet d'une mystérieuse élection le droit
de commander à tout un peuple, et assez vaillant pour pouvoir
envisager sans en être écrasé la responsabilité qui pesait sur ses
épaules, devait user de son pouvoir suprême pour le bien de la na-
tion ; les sujets de leur côté devaient obéir comme on obéit à un
père qui ne peut vouloir que le bien de ses enfants; mais on peut
ne pas trouver moins belle l'organisation moderne de nos démo-
craties se gouvernant elles-mêmes et trouvant dans la sagesse et
l'indépendance de leurs citoyens le contrepoids nécessaire à tout
gouveruement.
Ce sont là deux genres de beauté : l'un et l'autre s'équivalent
et on peut sans audace avertir ceux qui persisteraient à préférer
le premier, que leurs contemporains optent manifestement en fa-
veur du second. Arrière donc ceux qui voudraient enchaîner
l'humanité à une forme déterminée de vertu ! l'humanité, toujours
en marche vers le mieux, n'est pas près d'avoir épuisé la série
des applications dont la loi morale est susceptible : tels les grands
artistes de tous les temps traduisent en des formes sans cesse re-
nouvelées l'unique Beauté Incréée.
Encore faisons-nous une concession injuste aux esprits timo-
rés en disant que nos sociétés modernes sont, autant que les an-
ciennes, favorables au respect de la loi morale : en réalité elles le
sont davantage, et voici pourquoi.
La moralité est par essence un fait personnel, et plus se restrei-
gnent le nombre et la puissance des forces extérieures qui peuvent
pousser un homme à faire un acte bon ou le détourner d'un acte
mauvais, plus aussi nous avons l'assurance que le seul sentiment
du bien et du mal peut guider la conscience : or c'est précisé-
ment, nous l'avons vu, le grand phénomène en train de s'accom-
plir : les cadres extérieurs disparaissent et bientôt les sociétés, ne
pouvant plus guère compter sur aucun auxiliaire extérieur, seront
mises en demeure, sous peine de périr, de cultiver dans le for in-
térieur de chacun de leurs membres la disposition persévérante
à se conformer en tout aux prescriptions de la loi morale. Alors
on ne verra plus la moralité baisser dans une ville parce qu'un
homme y aura installé quelques fiacres, et l'apparition d'une loco-
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. 300
motive apportant quelques feuilles licencieuses n ébranlera plus
la vertu d'une population.
Telle est précisément une des raisons pour lesquelles ces hom-
mes nouveaux, qui ne veulent retrancher aucune des lois de la
morale, aiment si passionnément le temps dans lequel ils vivent.
Ils y voient aussi une adaptation plus juste de la forme exté-
rieure de la société humaine aux enseignements moraux : depuis
plus de dix-huit siècles on enseigne que les hommes sont
égaux en dignité et les enfants d'un même Dieu, appelés à une
même destinée éternelle : qui n'aperçoit les difficultés que ren-
contrait la diffusion de cette doctrine, si on voulait qu'elle fût
autre chose qu'une théorie abstraite, tant que la société était hié-
rarchisée en classes et que le prince et le seigneur étaient si
manifestement supérieurs au manant et au serf?
De même depuis plus de dix-huit siècles, on enseigne que la
responsabilité est individuelle et que nous serons jugés sur nos
actes personnels et non pas sur ceux de nos parents ou de nos su-
périeurs : n'est-il pas bon que la société reflète autant que possi-
ble ces traits essentiels de la vie morale et que la disparition des
privilèges de noms, de classe, deprofession paternelle, voiremême
de fortune, prépare les âmes à mieux comprendre cette grande
doctrine morale?
Ces hommes nouveaux voient toutes ces choses, et parce qu'ils
les voient ils se passionnent autant et plus que les autres pour
toutes les grandes pensées qui remuent leurs contemporains,
la liberté et la démocratie, la science et l'amélioration du sort
des petits par une meilleure répartition des richesses. Ils aiment
la société moderne comme toute force aime le milieu plus favo-
rable à son expansion, comme l'aigle aime les hauts sommets
d'où il s'élance plus impétueusement dans l'espace, et d'où son œil
puissant contemple de plus larges horizons.
Knfin nous devons, pour être complet, relever un dernier trait
dans la psychologie morale de ces hommes : ils croient presque
tous à la Divinité de Jésus-Christ. Ils considèrent ce do^me
comme l'assise nécessaire de la moralité : ils constatent que la
fidélité à l'enseignement du Christ élève et grandit l'homme, et
310 LA SCIENCE SOCIALE.
qu'au contraire la créature baisse et décline lorsqu'elle rejette cet
enseignement : cette raison de croire, qui est, on le sait, la grande
raison anglo-saxonne, leur suffit, et ils croient.
Tels sont ces hommes nouveaux. Faut-il dire que tous ne
vivent pas de l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique et
qu'il y a dans notre pays de petits groupes de Français qui s'ef-
forcent de suivre leur exemple? Ces Français nouveaux ont encore
l'enviable privilège de s'entendre qualifier d'hommes dangereux
ou immoraux par le parti des gens vertueux, et de sacristains ou
de rétrogrades par le parti adverse : mais la vérité triomphera
certainement des préjugés ou de la malveillance. Aussi leur
nombre ne peut-il manquer de s'accroître. Nous voudrions seu-
lement, en terminant, leur donner un avertissement, afin qu'ils ne
s'attristent pas éventuellement sans motif et que leurs adver-
saires ne s'abandonnent pas à la joie d'un triomphe apparent.
Ces Français entreprennent une œuvre nécessaire, mais sin-
gulièrement difficile : aussi doivent-ils s'attendre à des mé-
comptes et à des trahisons. Ce serait un doux rêve que celui
dans lequel on contemplerait une grande nation passant sans
secousse du régime politique de Louis XIV ou de Napoléon I" au
régime d'une démocratie sage et pondérée; mais ce n'est qu'un
rêve et la réalité est moins belle; tel jeune homme, qui n'a plus
à obéir à son père comme on obéissait autrefois, en profitera pour
s'abandonner aux caprices de ses passions, et l'ouvrier à qui le
patron ne commande plus se croira autorisé à formuler les reven-
dications les plus excessives. C'est ce que nous appellerons le
règne passager de la gaminerie.
On ne manquera pas de mettre ces sottises au compte do ceux
qui auront prêché à leurs concitoyens l'initiative, le sentiment
de la dignité humaine, l'amour de la science et du progrès ma-
tériel. 11 faut être préparé à ces reproches immérités, et surtout
ne jamais céder à la tentation de revenir à la solution, en appa-
rence si simple, de l'autoritarisme. Malheur à ceux qui succom-
beraient à cette tentation : ils perdraient le bénéfice des résul-
tats obtenus et ouvriraient la porte à tous les excès, car rien nest
phi s funeste que la reHauration de t autorité dans des organismes
LA CRISE MORALE DES TEMPS NOUVEAUX. 311
que ri'clame le bien public et aux fonctions desquels elle est, par
nature, incapable de pourvoir. Encore une fois, l'œuvre est dif-
ficile : mais le serait-elle mille fois davantage, qu'il faudrait
encore ne pas hésiter à l'entreprendre, car elle est nécessaire.
■f-f-f
ESSAI
D UNE CRITIQUE SOCIALE DE LA CRITIOUE
II
LES TATONNEMENTS DE LA SCIENCE APPLIQUÉE
A LA LITTÉRATURE
Nous avons vu (1) qu'on peut concevoir la critique littéraire sous
plusieurs aspects, tous légitimes, et qu'on peut lui faire jouer
divers rôles, selon le besoin particulier que l'on se propose de
satisfaire chez les lecteurs. Beaucoup de critiques ne cherchent
qu'à « juger », et pour cela, qu'ils le veuillent ou non, s'appuient
sur des « principes » plus ou moins philosophiques. C'est leur
droit évidemment, mais nous n'avons pas à nous en occuper ici.
Ce qui nous a intéressé, c'est l'orientation de toute une nom-
breuse classe d'esprits vers une forme plus scientifique de la
critique. Les siècles précédents n'ont guère connu que le cri-
tique qui apprécie les résultats. Le critique le plus goûté, de nos
jours, c'est le critique qiii explique les causes. Même dans le
domaine des choses littéraires, le public manifeste un désir de
plus en plus vif de comprendre. Ce désir existant, des hommes
se sont ollérts à le satisfaire. De quelle façon, jusqu'à ce jour,
l'ont-ils satisfait?
(1) Voir la livraison précédente.
ESSAI d'une CKITIQUE SOCIALE DE LA CRITIQUE. 'M'-i
I. — LIDEE DE SAINTE-HKUVE KT LE SYSTEME DE TAI.NE.
Le premier effort dans ce sens parait avoir été tenté par Sainte-
Beuve. Si l'auteur des << Lundis » s'est taillé la renommée que
l'on sait dans la première moitié de notre siècle, il le doit à cette
innovation dans la méthode, innovation qu'il a eu d'ailleurs le
bon goût de ne pas réduire officiellement en système, car si
elle constituait un progrès relatif, elle ne contenait encore, en
réalité, que les germes confus d'uue vérital)le méthode scienti-
fique.
Sainte-Beuve s'est expliqué toutefois, en manière de digression
rapide, au cours d'une de ses causeries. Selon lui, ce qui doit
intéresser dans un écrivain, c'est moins le poète ou le prosateur
que l'homme môme. Ses écrits n'ont de valeur que comme u si-
gnes ». Us sont la représentation d'un certain état psychologique,
et, s'ils ne nous suffisent pas pour reconstituer cet état, il convient
de nous aider de toutes les ressources que peut nous procurer
l'anecdote. Cherchons à voir les grands hommes en déshabillé,
afin de les comprendre aussi complètement que possible.
« Tant qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur, dit-il, un cer-
tain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, ne fut-ce
que pour soi seul et tout bas, on n'est pas sûr de le tenir tout
entier, quand même ces questions sembleraient le plus étran-
gères à la nature de ses écrits : Que pensait-il on religion ? —
Comment était-il affecté du spectacle de la nature? — Comment
se comportait-il sur l'article des femmes? sur l'article de l'argent?
— Était-il riche? était-il pauvre? — Quel était son régime, quelle
était sa manière journalière de vivre? etc. — Enfin quel était son
vice ou son faible ? Tout homme en a un. — Aucune des réponses
à ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre
et le livre lui-même, si ce livre n'est pas un traité de géométrie
pure, si c'est surtout un ouvrage littéraire, c'est-à-dire où il
entre de tout (1) ».
{i)Noui\ lundis, t. III, 28.
31 i LA SCIENCE SOCIALE.
Sainte-Beuve, — remarquons-le bien, — n'aspire ici qu'à une
connaissance plus parfaite de l'individu; mais il est déjà sur la
pente au bout de laquelle apparaît le point de vue social. Cher-
cher à savoir comment se comportait un auteur dans sa vie
privée, c'est faire une enquête, plus ou moins régulière ou fan-
taisiste, sur le « milieu social » qui l'a nécessairement influencé,
sur le genre de rapports qui le reliait à son entourage, c'est-à-
dire, en définitive, sur des phénomènes sociaux.
On peut observer que les auteurs de biographies, lorsqu'ils
prennent leur tâche au sérieux, sont portés généralement à
présenter la figure qu'ils étudient dans un cadre à la fois sobre
et vaste, qui donne une idée au moins sommaire, parfois intense
et pittoresque, de l'époque où le héros a vécu. Ainsi fait Tacite
dans la vie d'AeTicola, considérée comme le chef-d'œuvre du
genre. Pour mieux nous intéresser à son beau-père, l'historien
le replace artistement dans son milieu, et nous donne en rac-
courci, à propos du vainqueur de la Bretagne, le tableau du
monde romain sous Domitien, Nerva et Trajan. Nous voyons
comment Agricola se rattache à ce monde tant par les circons-
tances de sa vie privée que par les différentes fonctions qu'il est
appelé à remplir ; et certaines pages que les esprits légers ont
quelquefois traitées de hors-d'œuvre sont précisément celles qui
jettent le plus de clarté sur le personnage distingué dont on
veut nous détailler la carrière.
De même, en littérature, l'étude d'un état d'âme amène tout
naturellement à l'étude d'un état social. Dans ces conditions,
beaucoup de critiques ont fait de la Science sociale sans le sa-
voir ; car c'est le propre des sciences d'exister à l'état instinctif
et diffus avant de se cristalliser, pour ainsi dire, en un ensemble
ordonné et méthodique. L'alchimie tâtonnait depuis des siècles
lorsque est apparue la chimie.
11 ne faudrait donc pas s'étonner de rencontrer, chez tel au-
teur relativement ancien, des pages, des phrases, des mots pro-
fonds ou sagace.^ dignes de figurer dans une étude sociale
proprement dite; pas plus qu'il ne faut s'étonner de voir les
alchimistes du moyen âge en possession de certaines combinai-
ESSAI d'une critique SOCIALE DE LA CRITIQUE. 315
sons chimiques découvertes par hasard, au cours de manipula-
tions assidues. Ce sont là ce que l'on pourrait appeler, selon le
mot du poète latin, les membra disjecta de la science; mais la
science n'apparaît que lorsqu'on cesse d'errer à l'aventure pour
suivre le fil conducteur d'une méthode raisonnée.
Ce fil conducteur, on ne peut pas dire que Sainte-Beuve le
possède II l'effleure seulement de temps à autre. Il faut arriver
à Taine pour constater une tentative tout à fait sérieuse d'orien-
tation scientifique dans l'interprétation des ouvrag"es de l'esprit.
Sainte-Beuve allait du livre à l'homme. Taine prend à tâche de
raccorder l'homme lui-même au groupe qui l'a produit et de
montrer comment la littérature d'un peuple ou d'une époque
donnés correspond, d'une manière rigoureuse, aux particula-
rités sociales de cette époque ou de ce peuple. On sait comment
il a choisi, pour appliquer sa méthode, l'histoire de la littérature
anglaise, et comment, dans V Introduction de cet ouvrage célèbre,
il a exposé les principes qui l'avaient guidé.
Taine tient beaucoup, comme Sainte-Beuve, à connaître la vie
des auteurs dont il étudie les œuvres, mais c'est en vue de saisir
ce qu'ils ont de commun avec tout le groupe d'esprits qui lès en-
cadrait, les entraînait, et déterminait, par les mille influences de
la vie journalière, leur façon de s'exprimer dans leurs écrits. Il
cherche, dit-il « à lire par delà le blanc et le noir des pages, à
voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un texte, le
sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans le-
quel on l'écrivait. » Pour cela, il faut décomposer la résultante
qui a agi sur un écrivain en trois « forces primordiales » : la
race, le milieu, le moment.
Le mot « race » n'est pas pris par Taine dans le sens où le
prend aujourd'hui la Science sociale. La race, pour l'éminent
critique, c'est tout simplement \ hérédité. Chaque grande fa-
mille humaine a son « génie » particulier, un je ne sais quoi qui
<( est dans le sang ». Parce que l'on est né d'un père germain,
ou d'un père slave, ou d'un père arabe, on sera prédisposé, par
une sorte de ressort physiologique, à penser de telle ou telle fa-
çon. Le seul fait de la naissance, de la descendance, ne doter-
316 LA SCIENCE SOCIALE.
mine pas uniquement la couleur des yeux ou des cheveux, la
finesse ou la lourdeur des membres, la visueur ou la faiblesse
de l'organisme, mais encore les goûts, les inclinations que l'on
manifestera plus tard, et, par contre-coup, la façon dont on jouera
son rôle dans les divers groupements humains. C'est, en un mot,
la fameuse théorie de F « atavisme », si exploitée depuis lors par
les physiologistes, les romanciers, les criminalistes et les auteurs
dramatiques. Chose ironique : depuis la Révolution, le succès de
l'atavisme a fait pendant au discrédit de la noblesse. A peine
avait-on décrété que les ancêtres n'étaient rien pour l'homme,
qu'on découvrait qu'ils étaient tout pour lui.
La seconde force primordiale, selon Taine, c'est le « milieu ».
En quoi ce milieu consiste-t-il? Taine ne peut entendre par là,
évidemment, l'influence des autres hommes entant qu'il sont de
la même race, puisque la race a son influence à part. Cette der-
nière conserve d'ailleurs la prééminence et le « milieu » n'inter-
vient qu'à titre d'accident. « Sur le pli primitif et permanent
viennent s'étaler les plis accidentels et secondaires. » Quels sont
donc ces « plis secondaires », dont la réunion constitue le « mi-
lieu »? ïaine n'entre ici dans aucun exposé scientifique et se
contente d'une sorte d'énumération littéraire. Dans cette caté-
gorie du « milieu » rentre d'abord le « climat » ; puis viennent
les (( circonstances politiques, et, encore distinctes de celles-ci, —
les « circonstances sociales ». Que faut-il entendre par « circons-
tances sociales »? Taine n'en cite sommairement que deux exem-
ples : le christianisme et le bouddhisme. Ces divers genres de
causes, et d'autres sans doute qu'il n'a pas le loisir d'énumérer.
forment ce que l'on peut appeler les « circonstances envelop-
pantes », et impriment à une race donnée une série de modifi-
cations qui changent quelque chose à son génie primitif, atavique,
sans pourtant le détruire complètement.
La troisième force primordiale, c'est le « moment ». La com-
binaison de la race et du milieu ne donne pas, à toutes les épo-
ques, le môme produit. Une génération est influencée par la gé-
nération précédente par cela seul qu'elle en a été précédée :
(( Outre l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vi-
ESSAI d'une CRITIOLE SOCIALE DE LA CHITIQUE. .'i I 7
tesse acquise >k Taiiie veut dire, en un mot, fju'uno même race,
considérée dans un mémo lieu à des époques dillerentes, se pré-
sente sous des aspects différents.
Voilà le premier essai, — inconscient encore, — d'une applica-
tion de la Science sociale à la critique. Nous disons « inconscient »,
car la Science sociale n'existe chez Taine qu'à l'état chaotique.
L'auteur de V Histoire de la Littérature anrjlaise est un précur-
seur, un intuitif, qui a le pressentiment de la méthode future,
mais qui n'en aperçoit que les linéaments fondamentaux, confus
encore et mal débrouillés. Son éducation de philosophe le ra-
mène incessamment vers le point de vue psychologique et le
porte à mêler certaines idées préconçues à l'observation des faits.
l^e positivisme, malgré son nom, était un véritable corps de doc-
trines spéculatives. Il combattait les principes à priori, au moyen
d'autres principes à priori. En niant tout principe spirituel dans
le monde et dans l'homme, il condamnait d'avance les connais-
sances religieuses, il méconnaissait le rôle de la liberté humaine,
dont la vraie Science sociale doit tenir compte comme de tout
autre fait « positif, » tout en la ramenant à sa juste valeur. La
phrase si souvent citée : « Le vice et la vertu sont des produits
comme le vitriol et le sucre, » donne une idée typique de cette
tendance, qui comporte l'exagération d'une idée juste. Si Taine
avait dit : « Un homme est vertueux ou vicieux dans la forme des
lois sociales engendrées par son milieu », la maxime n'eût plus
scandalisé personne, et eût perdu son odeur de philosophie ma-
térialiste pour devenir l'énoncé d'une loi sociale dont la médi-
tation se recommande à tous les prédicateurs.
Mais avant de montrer ce qu'on peut tirer de bon de la tenta-
tive de Taine, il convient de voir comment d'autres ont déjà
essayé de l'amender.
11. AMENDEMENTS IMPARFAITS A IXE THÉORIE IMPARFAITE.
L'œuvre de Taine n'est pas mal caractérisée par M. Brunetiêre :
« Avec M. Taine, dit-il, si la critique ne devient pas une science,
elle aspire à le devenir; et en tout cas, elle cherche un supplé-
318 LA SCIENCE SOCIALE.
ment à ses moyens d'information dans les moyens, si je puis
ainsi dire, dans les méthodes, et dans les procédés de l'histoire
naturelle (1). »
Mais, cet hommage une fois rendu, l'auteur de Y Évolution des
genres se sépare nettement de son prédécesseur, et une allusion
du Manuel fait clairement le procès du système que nous venons
d'exposer :
« Il ne faut pas multiplier inutilement les causes, ni, sous
prétexte que la littérature est l'expression de la société , con-
fondre l'histoire de la littérature avec celle des mœurs. Elles
sont bien deux (2). »
A quelle cause faut-il donc s'adresser lorsqu'on entreprend
d'expliquer les ouvrages de l'esprit? — A d'autres ouvrages de
l'esprit. « De toutes les influences qui s'exercent dans l'histoire
d'une littérature, la principale est celle des œuvres sur les œu-
vres. )) Et l'on aurait tort de s'inscrire complètement en faux
contre cette assertion. De même qu'un enfant, lorsqu'il ap-
prend à parler, parle tout naturellement la langue des per-
sonnes qui l'entourent, de même un auteur, lorscju'il com-
mence à écrire, imite consciemment ou inconsciemment les
livres qui lui tombent sous la main. Mais, tout en imitant, il
a le désir de faire mieux, et de servir au public quelque chose
qui pique suffisamment sa curiosité. De là une autre loi que
M. Brunetière formule ainsi : « Nous voulons faire autrement
que ceux qui nous ont précédés dans l'histoire : voilà l'origine
et le principe agissant des changements du goût comme des
révolutions littéraires ».
Quant à la théorie des miUeux, M. Brunetière, en divers en-
droits de ses œuvres, la poursuit d'une sorte d'ironie. Il exerce
(juelque part sa verve à propos de ceux qui ne peuvent parler
de Chateaubriand sans rattacher la nature de son eénie aux
landes, aux grèves, aux flots et aux brumes de Saint-Malo. Il
constate impitoyablement que Saint-Malo a aussi donné nais-
sance à Maupertuis, un savant, un géomètre, chez qui on se-
(1) Évolution des genres, t. I, p. 17.
(2) Mamicl, Avertissement, III.
ESSAI d'une critique SOCIALE DE LA CRITIQUE. .'UD
rait bien en peine de relever rinfkience de tout ce décor ar-
moricain. Et la critique porte juste, tant qu'elle vise les critiques
sentimentaux et pittoresques qui interprètent maladroitement
rincontestable influence du lieu d'origine. Souvent ces inter-
prétations ne sont fondées que sur des jeux de mots. Tel est
le cas de Duruy, expliquant la finesse et la lucidité du carac-
tère athénien par la transparence de l'atmosphère de l'Attique
et les contours déliés de ses montagnes. Gomme si la pureté
de l'air et le dessin des collines n'étaient pas les mômes dans
la Laconie, où a fleuri cependant le type Spartiate!
Cependant, lorsqu'il étudie les « modificateurs des genres »,
M. Brunetière se trouve amené à énoncer un système qui s'é-
carte assez peu de celui de Taine. Les modificateurs des genres
sont de trois espèces : il y a d'abord f hérédité ou la race,
puis les milieux, subdivisés en conditions géographiques ou cli-
matologiques, conditions sociales et conditions historiques ; enfin
r « individualité » des auteurs. C'est donc surtout ce dernier
point qui le sépare de Taine. Par exemple, il met sur le compte
du « génie personnel » de Victor Hugo le fait d'avoir inter-
rompu, par la publication des Châtiments^ le courant qui se
dessinait en faveur de la littérature impersonnelle.
Nous trouvons dans un ouvrage curieux, la Critique scien-
tifique, de M. Hennequin, des déclarations non moins nettes
contre la théorie des milieux. M. Brunetière sourit de voir
naître à Saint-Malo le géomètre Maupertuis et le rêveur Cha-
teaubriand. M. Hennequin s'offusque d'apercevoir, dans l'his-
toire, Euripide à côté d'Aristophane, Lucrèce à côté de Cicéron,
Lope de Véga à côté de Cervantes.
« Les diverses périodes littéraires d'une môme nation pré-
sentent constamment des génies différents et opposables. En
d'autres termes, quelle que soit l'influence d'un milieu, (ju'elle
existe ou qu'elle n'existe pas, à toute épocjue^ un écrivain no-
table au moins sur deux, ne l'a pas subi. Car une môme cause
ne peut produire des effets opposés (l) ».
(1) Cril. scientifique, p. 127.
320 LA SCIENCE SOCIALE.
On pourrait répondre, d'uQ mot, qu'il est très étonnant
aussi de trouver parfois dans une même rue un }3oucher et
un boulanger, deux liommes qui exercent des professions dif-
férentes. L'un des deux au moins, à ce compte, ne doit pas ré-
pondre aux besoins de cette rue. Mais nos observations trouve-
ront place un peu plus loin.
M. Hennequin dit encore :
« D'une part, cette influence (celle du « milieu ») n'existe pas
pour la plupart des suprêmes sénies comme Eschyle, Michel-
Ange, Rembrandt, Balzac, Beethoven; d'autre part, cette in-
fluence cesse à peu près d'exister dans les communautés extrê-
mement civilisées, telles que l'Athènes des sophistes, la Rome
des empereurs, l'Italie de la Renaissance, la France et l'Angle-
terre modernes » (1 .
Encore une exception pour les « suprêmes génies », qui, —
il faut le croire, — diffèrent donc essentiellement du commun
des hommes et sont formés d'une autre pâte que les simples
mortels. D'autre part, voilà les « communautés extrêmement
civilisées », comme Athènes, dépouillées delà faculté d'influen-
cer les génies, même inférieurs, qu'elles voient naître. Les
sophistes athéniens ne sont pas un produit athénien. Si Gorgias
et Protagoras avaient vécu chez les Caraïbes, ils auraient sans
doute orienté leur existence comme ils l'ont orientée au milieu
des compatriotes de Périclès !
Malgré tout, M. Hennequin admet une corrélation entre l'é-
crivain et la société. C'est même pour l'établir aussi rigoureu-
sement que possible qu'il essaye de fonder 1' <( esthopsycho-
logie », c'est-à-dire « un ordre de recherches où les œuvres
d'art sont considérées comme les indices de l'àme des artistesetde
l'Ame clos peuples ». Plus clairement encore : « L'esthopsycho-
logie est une science qui permet de remonter de certaines ma-
nifestations particulières des intelligences à ces intelligences
mêmes et au groupe d'intelligences qu'elles représentent ['2),
Remarquons ce mot « groupe ». Il indique, dans la théorie
(1) Crif. scientifique, p. llfi.
(2) Ihid., p. 20.
ESSAI d'une CRITIOIE SOCIALH DE LA CRITIOLE. 321
de M. Ilennequin, la persistance du point de vue social, puisqu'il
n'y a de Science sociale (jue là où l'on peut établir entre les
hommes des rapports sociaux. Un écrivain correspond donc à
un groupe^ et comment cela? Par son génie. En créant son ou-
vrage, il crée en môme temps un cercle d'esprits qui l'admi-
rent. Au lieu d'être produit par un milieu, il produit lui-même
une sorte de milieu plus ou moins dillus, un milieu intellectuel
formé en réalité d'éléments épars, et qui consacre son succès
définitif en conservant son culte.
« Une littérature , un art national comprennent une suite
d'oeuvres, signes à la fois de l'organisation mentale générale
des masses qui les ont admirées , signes de l'organisation men-
tale particulière des hommes qui les ont faites. L'histoire litté-
raire et artistique d'un peuple, pourvu qu'on ait soin d'en éli-
miner les œuvres dont le succès fut nul et cl' y considérer chaque
auteur dans la mesure de sa célébrité, présente la série des
organisations mentales types d'une nation, c'est-à-dire des évolu-
tions psychologiques de celles-ci (l^i. »
Ceci posé, comment doit procéder la nouvelle science?
« D'un livre on déduit l'état d'àme d'un groupe. Mais ce groupe
a réellement existé dans le temps ou dans l'espace; il existe
parfois encore; il forme ou a formé un milieu particulier^ sur
lequel le plus souvent l'histoire ou le journal ajoutent des ren-
seignements... C'est ce r/roupe, ses principaux représentants,
sa formation, sa durée, sa condition, ses mœurs, que la synthèse
sociologique devra retrouver... groupe d'individus que l'on aura
appris à considérer, non plus comme les producteurs premiers
ni de l'œuvre qui les rallie, ni des œuvres de leur temps, mais
au contraire comme des êtres faiblement semblables à l'au-
teur de ce qui les émeut, et fixés dans cette similitude par cette
émotion même (-2). »
Comme Sainte-Beuve, comme ïaine, M. Hennequin est obsédé
par l'idée de reconstituer la « psychologie » des écrivains, leur
état mental, le mécanisme intellectuel qui a opéré dans leur
1) Crituiue scientifique, lôU.
(•>) Ibid., 180-181.
T. XXV. 24
322 LA SCIENCE SOCIALE.
cerveau rélaboration d'un ouvrage. L'idée d'évoquer le groupf
ne vient qu'après. On conçoit que M. Brunetière ait beau jeu
contre cette prétention. « Que M. Hennequin, dit-il, déduise donc
de V Odyssée la « psychologie » d'Homère, lequel peut-être
n'a jamais existé; ou bien encore, de la Chanson de Roland ,
qu'il déduise, pourvoir, celle du trouvère qui l'a composée 1 1). »
Voilà, en définitive, un beau conflit d'opinions entre les
hommes compétents. Nous venons de résumer trois systèmes,
qui ont des points de contact et toutefois se contredisent. Taine
pose des principes absolus, dont il ne distingue pas très bien
la portée. Brunetière et Hennequin réagissent contre des exagé-
rations qu'ils devinent sans pouvoir les mesurer exactement.
Tous deux s'entendent à rendre une grande part, dans l'élabo-
ration d'une œuvre littéraire, à l'individualité de l'auteur. Mais
tous deux sentent aussi le besoin de rattacher ces écrivains et
ces écrits à la société qui les supporte, et à introduire des for-
mules scientifiques là où régnaient jadis, exclusivement, l'appré-
ciation des qualités et des défauts esthétiques.
Somme toute, ce sont trois pas en avant.
En l'état actuel de la Science sociale, peut-on tenter une mise
au point de ces théories si analogues sous leurs divergences?
Peut-être bien ; et si, en tout cas, notre rectification est fautive,
de plus avancés que nous dans l'observation sociale nous recti-
fieront nous-même plus tard.
m. PKUT-OX KCLAIRCIR LA THEORIE DES MILIEUX.'
Reprenons, si vous voulez bien, les trois « forces primordiales »
de Taine : la race, le milieu, le moment. Nous verrons tout
d'abord que le rôle de la première est insignifiant, et que l'in-
tervention de la troisième est absolument illusoire.
Le fait de descendre de certains aïeux est un phénomène
purement physique, lequel ne produit lui-même que des consé-
[i)' Questions de critique {La critique scientifique).
ESSAI IJ'U.NE CRITIQUE SOCIALE DE LA CRITIQL'E. 323
quences physiques. Si certaines races conservent des mœurs
caractéristiques, ce n'est pas à cause de l'influence du « sang » ;
c'est, — ne perdons jamais de vue cette vérité, — parce que la
plupart des individus, après leur naissance, reçoivent à des
foyers analog^ues des éducations analogues. Prenez un Espagnol
au berceau, et faites-le élever chez des Russes. Prenez un tout
petit Américain, et faites-le élever chez des Chinois. Ce « déra-
ciné », une fois grandi, pourra présenter, dans la couleur de
son visage et sa structure corporelle, des particularités qui le
distingueront de son entourage ; mais il y a toutes les chances
du monde pour que sa façon de concevoir l'existence soit sem -
blable de tous points à celle qui règne communément autour de
lui.
On ne peut dire, sans doute, que le rôle de l'hérédité soit
absolument nul. C'est ainsi qu'un nègre aura beau être élevé
dans une famille blanche, ses éducateurs ne pourront le débar-
rasser de ce tein^ révélateur qui en fait d'avance la victime de
certains préjugés sociaux. Et alors ce malheureux, par réaction,
pourra concevoir des idées et des passions fort différents de
ceux de son entourage, mais fort différents aussi de ce qu'il
aurait éprouvé s'il était né au centre de l'Afrique . 11 y aura
une espèce de « choc en retour », exception qui se rattache
étroitement à la règle. En outre, l'hérédité peut agir indirec-
tement sur la moralité, par l'intermédiaire de certaines disposi-
tions maladives , que la liberté humaine a d'ailleurs le pouvoir
de neutraliser. En dehors de ces cas exceptionnels, nous ne
voyons pas en quoi la « voix du sang » peut concourir à l'éla-
boration d'un état d'àme. Ceux qui croient voir d'autres in-
fluences sont tout simplement les jouets d'une poétique fan-
taisie.
Prise au sens physiologique, la « race » ne mérite donc pas le
grand honneur que lui fait Taine. Maintenant, parlons un peu du
« moment ».
Là encore, nous craignons fort que Téminent écrivain n'ait
été victime d'un mirage. Un événement quelconque, social ou
non, se passe toujours dans le temps. Mais le temps, qui sert à
324 LA SCIENCE SOCIALE.
« ordonner » les événements entre eux, n'engendre rien par lui-
même. Si la physionomie d'une société prise au seizième siècle,
par exemple, diffère de la physionomie de cette même société
prise au dix-neuvième, cela ne tient pas au « moment », ou du
moins cela ne tient au moment que par métaphore. Gela tient en
réalité, à ce que le « milieu » que l'on peut observer de nos jours
diffère du « milieu » qui existait au seizième siècle. Les différences
relevées proviennent du milieu et non du moment, et c'est sous
cette dernière rubrique qu'il convient de les classer.
Le « milieu » reste donc seul, et l'on objectera à bon droit
que c'est bien peu d'une seule catégorie d'influences sociales
pour analyser les faits sociaux. L^objection est grave si l'on s'en
tient, en effet, au système de Taine, qui a entrevu le rôle des
miUeux sans essayer une décomposition méthodique, un dénom-
brement complet de ces milieux.
Le grand ennemi de la science, c'est le vague. Or, il est évident
que, sur cent auteurs qui écrivent ce mot « miljeu », il y en a au
moins quatre-vingt-dix-neuf qui se représentent surtout par là
le « lieu » où vivait un auteur, puis, confusément, tout autour de
celui-ci, quelques-uns des personnages avec lesquels il a eu des
relations notoires. Cherchez bien, et presque toujours, vous ne
trouverez pas autre chose sous le concept du milieu. Voilà pour-
quoi on en vient à s'étonner que le milieu de Saint- Malo ne pro-
duise pas exclusivement des hommes semblables à (Uiateau-
briand, comme si le fait d'avoir vu des vagues identiques se
briser sur les mêmes rochers par un ciel également gris devait
obliger deux Bretons nés dans la même rue à écrire tous les deux
le Génie du christianisme.
Le « milieu », ce n'est pas cela. Ou tout au moins, ce n'est pas
que cela.
Les lecteurs de la Science sociale savent que le milieu d'un
écrivain, c'est-à-dire Tensemble des faits sociaux qui sont de
nature à marquer leur empreinte sur son talent, peut se subdi-
viser en vingt-cinq catégories suJ)ordonnées les unes aux autres.
Le talent préexiste évidemment à cette influence des faits so-
ciaux, puisque influencer n est pas créer. Les intelligences sont
ESSAI d'une critique SOCIALE DE LA CRITIQUE. 325
inégales dès la naissance; mais les plus IjoUcs ne sont que des
forces neutres, dont roricntation sera due aux circonstances, aux
occasions, en d'autres termes, à l'action combinée de tous les
rouages sociaux dont la classification nous a été donnée par
M. Henri de Tourvillc.
Taine n'a pas été sans soupçonner la possibilité d'une classifi-
cation de cette nature, et semble en avoir entrevu, comme dans
un brouillard, les premiers linéaments. Après avoir énuméré ses
trois forces primordiales, il sent vaguement que cela ne suffit
pas, et, pour marquer le domaine dans lequel ces forces doivent
agir, il a recours à une métaphore, celle des « provinces » : « Si
l'on dresse, dit-il, la carte psychologique des événements et des
sentiments d'une civilisation humaine, on trouve d'abord cinq
ou six provinces bien tranchées : la religion, l'art, la philoso-
phie, l'État, la famille, les hidustries... (1) ».
Voilà malheureusement des « provinces » bien improvisées.
Pourquoi ne sait-on pas au juste si elles sont cinq ou si elles sont
six? Pourquoi les classe-t-on comme « provinces » au lieu de les
classer comme « forces »? On ne sait trop; et Ton ne sait pas non
plus pourquoi l'auteur place la rehgion au commencement et
« les industries » à la fin, en passant par la philosophie et l'État
qui sont rangés côte à côte. Avouons que cette « carte psycholo-
gique » satisferait malaisément un géographe amoureux de la
clarté.
Lorsqu'on veut se rendre compte des causes qui ont pu orienter
en telle ou telle direction le génie d'un grand homme, il ne su/fit
donc pas de se demander s'il est né à Saint-Malo ou ailleurs,
quoique ce soit, bien entendu, Ib. première question à se poser.
Il faut encore faire porter son enquête sur la question du travail
auquel lui et les siens ont pu se livrer, sur la propriété qu'ils ont
pu détenir, sur les particularités que pouvaient présenter les
biens mobiliers, le salaire, l'épargne dans ce petit groupe fami-
lial, sur l'organisation intime de ce dernier, son mode d'exis-
tence, les phases ou crises qu'il a pu traverser. Il est particuliè-
(1) Introd. à l'Hist. de la Ut(. anglaise, p. \\\iv.
326 LA SCIENCE SOCIALE.
rement nécessaire de rechercher l'influence du patronage, puisque
aucun talent littéraire ne parvient à se révéler sans lui. Viennent
ensuite le voisinage, les associations libres dont le grand homme
a pu faire partie, la prise cju'ont eue sur lui les divers pouvoirs
publics, l'action de sa race sur l'étranger et de l'étranger sur sa
race, l'origine de cette dernière. Chaque « catégorie » elle-même
ouvre le champ à diverses séries de questions. Voilà de quoi
différencier bien des hommes, fussent-ils nés dans la même
ville, comme Chateaubriand et Maupertuis, et alors même que
l'équilibre différent de leurs facultés naturelles ne les aurait
pas suffisamment différenciés.
Nous avons parlé du « patronage » nécessaire aux écrivains.
Ces derniers en ressentent fortement les effets : mais les trois classes
de faits sociaux que la Science sociale range sous la rubrique
d' « auxiliaires du patronage » fournissent en général de quoi
expliquer bien des choses dans la vie et les idées des hommes de
lettres, des artistes ou des savants. Ces trois classes de faits
sociaux : le commerce, les cultures intellectuelles, la religion,
tiennent une grande place dans l'élaboration des ouvrages de
l'esprit, et c'est en remarquant l'importance de la seconde que
M. Brunetière a été amené à proclamer si hautement « rinfluence
des œuvres sur les œuvres ». La littérature existante constitue
une partie du milieu qui agit sur les nouveaux littérateurs entrant
en scène. Seulement, ce n'en est qu'une partie. On écrit toujours
d'après les livres que Ton a lus, mais, ces livres posés, on peut
s'en inspirer de mille façons différentes. Il faut donc que d'autres
causes déterminent, étant donnée la littérature ambiante, la
façon particulière dont le nouveau venu la modifiera.
Tout cela semble un peu aride. Ce n'est, au fond, que l'appli-
cation stricte et sommaire des règles bien connues de toute
méthode d'observation. Les lois sociales sont très compliquées,
mais elles existent. Sophocle n'eût pas été Sophocle s'il fût né
chez les Iroquois. Kaphael n'eût jamais manié le pinceau s'il fût
né dans un donjou du moyen Age. Corneille et Racine n'auraient
pas fait les vers qu'ils ont faits s'ils avaient été les contemporains
de Victor Hugo. Quelles que soient les qualités naturelles appor-
ESSAI d'une critique SOCIALE DE LA CRITIOUE. '121
tées par les grands écrivains, il y a, dans les mille attaches qui
les relient au monde environnant, une force à la(]uelle leur génie
ne peut pas plus se soustraire qu'un [)etit Anglais ne peut se
soustraire, par exemple, à la nécessite de parler français, s'il
est élevé dans une famille française.
M. Brunetière dit encore que le grand principe agissant des
révolutions littéraires, c'est le désir que nous avons de faire
(( autrement » que ceux qui nous ont précédés. Voilà une re-
marque intéressante, mais qui fait rentrer le cas de la littéra-
ture dans celui de toutes les choses qui dépendent de la mode.
Or la mode est un phénomène social. On peut le classer dans la
catégorie du mode d'existence ; et l'observation démontre que ce
phénomène ne se produit pas avec la même intensité dans toutes
les sociétés humaines. Il en est où l'on aime à changer de litté-
rature comme d'habits. Il en est où l'on reste plus fidèles aux
types anciens. Comment ? Pourquoi ? Dans quelle mesure ? Autant
de questions que la Science sociale peut essayer de résoudre.
Sans doute ce qui est purement individuel échappe forcément
à ses investigations. Elle ne prétend expliquer que ce qui lui est
explicable. Elle ne peut entrer, à propos d'une œuvre de poésie,
dans Finfiniment petit des détails, sauf lorsqu'ils attestent une
influence caractéristique. Tout homme, littérateur ou non, porte
le cachet de son milieu; mais, ce cachet, il faut aller le chercher
où il se trouve réellement, et non ailleurs. S'il s'agit d'un ma-
thématicien, on n'aura pas à éplucher ses théorèmes de mathé-
matiques. Un problème bien résolu par un géomètre de Saint-
Malo ne diffère en rien du même proJ)lème bien résolu par un
géomètre de Pékin. De même, il est tel passage, dans l'œuvre
d'un littérateur ou d'un poète, qui, pour une raison ou pour
une autre, ne porte pas l'empreinte du milieu. Ce serait faire
preuve d'esprit de système que de s'obstiner à l'y chercher. La
méthode d'observation prescrit, en Science sociale comme ailleurs,
un choix parmi les traits, d'importance inégale, que l'on étudie
dans un sujet. 11 n'y a lieu de retenir que les traits u typiques ».
Ces traits typiques nous apparaîtront, tantôt ici, tantùt là, tantôt
dans les choses dites par l'auteur, tantôt dans la manière
328 LA SCIENCE SOCIALE.
dont il les dit, tantôt dans les préoccupations dont elles té-
moignent, tantôt dans les circonstances qui ont environné leur
jîublication. Ainsi comprise, Tobservation peut saisir le savant
comme le poète et démêler dans Chateaubriand et dans Mauper-
tuis, puisque nous avons pris ces deux exemples, les quelques
analogies que leur origine malouine a pu établir entre eux . Il
ne s'agit pas de se demander pourquoi Maupertuis n'a pas été
poète comme Cliateaubriand, ou pourquoi Chateaubriand n'a
pas été géomètre comme Maupertuis. Il s'agit de savoir si tous
deux n'ont pas été poète et géomètre comme des Malouins, c'est-
à-dire en conservant, de leur commun berceau, le goût commun
des aventures^ des voyages, de la lutte plus ou moins atténuée
ou transformée. Mousquetaire, puis capitaine de dragons, Mau-
pertuis quitte l'armée pour aller mesurer un méridien au cercle
polaire. Il court en traîneau les steppes glacées. Il « aimait assez,
dit la biographie de Michaud, les entreprises extraordinaires ».
Nous le voyons se transporter à Londres, à Bâle, à Berlin, guer-
royer en Silésie dans les troupes du roi de Prusse, se livrer à une
guerre de pamphlets (de corsah'e, eût dit Boileau), avec Voltaire,
courir ensuite à Saint-Malo, à Bordeaux, à Toulouse, à Neufchà-
tel, et mourir finalement à Baie. Parmi ses ouvrages se trouve
une Astronomie nautique, imprimée pour être envoyée dans
tous les ports. Chateaubriand, lui aussi, entre dans l'armée,
part pour l'Amérique afin de tenter le fameux passage du Nord-
Ouest, revient en France d'où il ressort pour faire le coup de
feu avec les émigrés, passe d'Allemagne en Angleterre, lance
son Génie du Christianisme, un livre de combat, choisit
comme carrière la diplomatie, qui fait voir du pays, fronde le
Premier Consul comme il a frondé les encyclopédistes, et comme
il frondera plus tard la royauté qu'il défend. Il parcourt la Grèce,
la Palestine, l'Espagne. En 18H, il lance un célèbre pamphlet
contre Bonaparte, écrit de véhéments articles dans les journaux,
bataille au congrès de Vérone pour procurer à la France l'hon-
neur de batailler en Espagne. Il est dans l'aventure de la du-
chesse de Berry; il fait le voyage de Prague pour voir Charles \
à un moment où ce voyage constitue une équipée difficile. Bref
ESSAI 1)1 NE CRITIQIE SOCIALE DE LA CRITIOIE. 320
ne saisit-on pas l'air de famille ? et cet air de famille n'apparait-
il pas plus lumineusement encore si, au lieu de comparer entre
eux Chateaubriand et Maupertuis, on les compare tous les deux
à quelque autre Malouin tout à fait typique, — par exemple, au
grand corsaire Duguay-Trouin?
Duguay-Trouin, c'est l'aventurier proprement dit, amoureux
de la course dans les deux sens du mot, c'est le produit naturel
et comme classique de ce « milieu » d'armateurs belliqueux,
tournés dès leur enfance vers la perspective des expéditions plus
ou moins lointaines et des campagnes capricieuses, hasardeuses,
contre les vaisseaux ennemis. Evidemment, tous les habitants
de Saint-Malo ne pouvaient être des corsaires. Quelques-uns
d'entre eux ont pu être de bonnes gens bien placides, craignant
la mer et cultivant leur jardin. Mais il n'en est pas moins vrai
que cette population renfermait une forte propoi^tion de familles
où le culte des aventures faisait partie de Féducation, et que
les idées aventureuses pouvaient y germer dans les cerveaux
plus facilement qu'ailleurs. A ce point de vue, Duguay-Trouin,
Maupertuis, Chateaubriand sont bien des hommes de leur cité,
et Lamennais, si l'on veut, en est un quatrième. Encore, dans
cet aperçu rapide, ne pouvons-nous relever tous les traits de res-
semblance qu'une étude plus approfondie permettrait sûrement
de saisir.
Nous avons insisté sur cet exemple, pour ne pas trop glisser
dans l'abstraction. Terminons par une remarque importante : les
quelques Malouins que nous venons de citer ont cela de parti-
culier qu'ils sont devenus célèbres. Comment cela? Que signifie,
au point de vue social, la célébrité? C'est ici que nous retrouvons
M. Hennequin. Tout génie, nous dit-il, rallie à lui un groupe
d'esprits qui lui sont sympathiques. L'écrivain n'est pas le pro-
duit d'un milieu, mais il produit lui-même un milieu, grâce à
l'admiration qu'il inspire. Nous pensons qu'il n'est pas difficile
de dissiper ce malentendu. Il est parfaitement vrai que les grands
écrivains se (( créent » un cercle plus ou moins large d'admira-
teurs ; mais, pour que l'admiration aille vers eux, il faut de toute
nécessité qu'il existe préalablement une conformité particulière
330 LA SCIENCE SOCIALE.
entre l'état d'âme du futur groupe et celui de l'écrivain qu'il
doit adopter. En d'autres termes, l'écrivain se trouve satisfairr
les besoins intellectuels d'une certaine fraction de la société, et
c'est la seule cause de sa gloire. Un poète qui, par impossible,
eût rimé au dix-septième siècle comme Victor Hugo, fût mort dès
le premier jour dans le ridicule. // n'pût pas existé. Quelqu'un
qui s'aviserait de publier aujourd'hui un poème en vers grecs ne
serait pas lu, eût-il reçu du ciel le génie d'Homère. Pourquoi?
Parce que ce besoin intellectuel, lire des vers grecs, n'existe plus
de nos jours. D'où il résulte qu'un Malouin qui naîtrait aujour-
d'hui avec des dispositions naturelles identiques à celle de Duguay-
Trouin devrait renoncer à l'espoir d'acquérir une illustration sem-
blable. L'inexorable milieu ne s'y prête plus.
Somme toute, la conception de M. Hennequin, relativement à
ces groupes d'esprits qui font cortège à un grand homme, con-
tient une forte part de vérité. 11 pousse des boulangers dans les
agglomérations qui ont besoin de pain. Il pousse des bouchers
dans les agglomérations qui ont besoin de \iande. Il pousse des
chefs militaires dans les agglomérations qui se trouvent con-
traintes à lutter. Il pousse des médecins là oii il y a des ma-
lades, et des avocats là où il y a des plaideurs. De même, il
pousse des savants, des artistes, des poètes, là où un nombre
suffisant de personnes instruites éprouvent le besoin d'être ap-
provisionnées de science^ d'art ou de poésie. Et de même que
ceux-là seuls réussissent, parmi les boutiquiers, qui savent con-
tenter le goût du public, de même ceux-là seuls, parmi les écri-
vains ou « intellectuels » arrivent à ce que l'on appelle la gloire,
qui ont su toucher la fibre voulue dans l'àme de leurs contem-
porains.
Qu'on ne se scandalise pas du prosaïsme de notre comparaison.
La littérature, la science et l'art peuvent être des choses nobles
et éthérées, tant que l'on voudra, mais la réussite des littéra-
teurs, des savants, des artistes, constitue au plus haut degré un
phénomène social, justiciable des lois qui régissent toutes les re-
lations humaines. Cette réussite est un effet, et il faut que cet
ellét ait des causes. Cet eliet est, — nous le voyons, — un groupe-
ESSAI d'une CRITIQl E SOCIALE DE LA CRITIOL'E. 'J'M
ment, et il doit s'expliquer par les causes qui e\[)liqucnt tous les
groupements, de quelque espèce qu'ils soient. Or la Science so-
ciale a déjà déterminé, et classé en vingt-cinq catégories, les
groupes de faits auxquels on doit s'adresser, dans un ordre re-
commandé par l'expérience, pour avoir l'explication des relations
si compliquées et si variées qui peuvent s'établir entre les hom-
mes, en vue de n'importe quel besoin. C'est donc à cette méthode
qu'il faut avoir recours pour comprendre l'avènement des répu-
tations, littéraires ou autres. La Science sociale n'a rien à voir
sans doute, nous l'avons dit, dans l'appréciation des qualités et
des défauts, qui relève de l'esthétique ou de l'opinion person-
nelle; mais tout un coté de la critique lui appartient : le côté
social, par lequel on rattache à l'évolution des mœurs les diverses
manifestations du mouvement littéraire; et c'est, on en con-
viendra, le coté qui intéresse le plus aujourd'hui.
G. d'Azambua.
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAINE
-C»«n3>»0-
II
LES POPULATIONS RURALES DU NORD ET DE L'EST
Dans un premier article (l). nous avons étudié la population
agricole des landes du Nord-Ouest, et signalé les caractères très
spéciaux des groupes cantonnés dans le Lunebourg, TOldenbourg
et la Frise. Nous avons rappelé les origines et les migrations des
Germains de la Plaine saxonne, la formation qu'ils ont reçue de
ces origines ainsi que les causes locales de leur extraordinaire
stabilité, de leur résistance aux crises contemporaines, de leur
force d'expansion. Nous avons vu aussi comment le milieu agit
sur les paysans frisons, et fait d'eux des défricheurs sobres et
infatigables, ou des éleveurs de bétail indolents et jouisseurs,
selon le cas. Aujourd'hui nous allons parcourir une région assez
semblal)le à la précédente dans son aspect général, ditférente
pourtant dans le détail au point de donner naissance à des phé-
nomènes sociaux bien distincts. L'organisation du travail n'étant
plus la même, à cause de la nature différente du lieu, l'organi-
sation des familles patronales et ouvrières doit aussi dilférer,
nécessairement. C'est là une loi naturelle dont nous allons véri-
Qer une fois de plus la rigueur inflexible.
(0 V. la Science sociale, nràvs 1898, page 145.
l' ALLEMAGNE CONTEMPORALNE. 333
Les plaines du Nord et de TEst appartiennent au même ancien
fonds marin que celles du Nord-Ouest. Elles présentent aux regards
des espaces assez analogues pour l'œil qui les examine dans Tem-
semble, avec leurs molles ondulations, les vallées longues et
étroites qui les sillonnent, leurs bois de pins à l'horizon, leurs
cultures coupées de pâtures et de bruyères, leur ciel souvent
plombé, leurs étangs, leurs lacs, leurs marais et leurs brouillards.
Le climat aussi est à peu près le même. Mais une étude plus
attentive des lieux révèle des dillérences très notables entre ces
deux zones. La région du Nord-Est renferme dans ses limites
beaucoup de terres fertiles, notamment le long des côtes, sur le
versant méridional des chaînes de collines basses qui ont retenu
les anciennes alluvions marines, et au fond des vallées où se
dépose l'apport des cours d'eau. De plus, les bancs de calcaire et
de marne qui affleurent çà et là forment dans les sables comme
des îles où la végétation rencontre un milieu favorable.
Celui-ci trouvait cependant presque partout des obstacles
assez graves. Le climat de ces pays est rude. L'hiver, long et
froid, est suivi, après une courte transition printanière, par un
été très chaud, mais assez court. Les pluies sont relativement
rares, car les nuages, poussés par les vents du Nord, se portent
promptement vers les montagnes alpestres, sans se condenser
sur la plaine. Le sol est arrosé surtout par les rapides fontes de
neige du printemps, auxquelles succède bientôt le brûlant soleil
de l'été. C'est proprement le climat des steppes. Aussi ce pays
est-il resté bien longtemps un simple et ultime prolongement
du royaume des herbes, qui couvrait alors la plus grande partie
de l'Asie et près des deux tiers de l'Europe. Les plantes ligneu-
ses ne poussent point sans soins spéciaux dans de tels climats;
les bois et les forêts de faible étendue, que l'on rencontre aujour-
d'hui entre la Balti(jue et le pied des plateaux, ont presque tous
334 LA SCIENCE SOCIALE.
été plantés par la main de l'homme. Ajoutons que les minéraux
industriels sont rares dans ces plaines; l'argile et la chaux sont
seuls un peu répandus.
Nous savons déjà comment cette région mélangée de prairies,
de landes, d'eaux stagnantes et de tourbières, coupée de grands
fleuves, fut occupée successivement par les Germains et par les
Slaves (Wendes), et comment aussi les Germains en reconqui-
rent la plus grande partie après le neuvième siècle de notre ère.
Gontinuant leurs efforts jusqu'à l'époque contemporaine, ils ont
repoussé, détruit, annexé ou absorbé les Wendes jusque bien
au delà de la Vistule. Quelques détails sur ce long drame ne
seront pas inutiles pour la bonne compréhension des faits actuels.
La reconquête a été menée par des éléments très différents,
qu'il importe grandement de distinguer tout d'abord, car leur
action n'a pas été la même, tant s'en faut. Ce sont : 1° les immi-
grants individuels ; 2° les conquérants militaires féodaux ; 3° les
Ordres de chevalerie; k" l'État moderne. Certaines de ces caté-
gories ont agi à peu près de même en ce qui concerne la reprise
du pays, mais elles ont opéré tout autrement pour l'organiser.
Les immigrants individuels sortaient le plus souvent de la
race saxonne, dont le foisonnement toujours actif la faisait
déborder sur toutes les frontières de ce type extraordinaire. Ils
avançaient peu à peu, un à un, obtenant ici une concession de
terre, occupant là-bas une bande aride, une tourbière déserte,
gagnant du terrain de proche en proche, avec une obstination
silencieuse, parmi les Slaves qui méprisaient leur aptitude et
leur application au travail des champs. Toutefois un obstacle
grave s'opposait à leur multiplication trop intense : les Wendes,
mauvais paysans, conservaient des troupeaux aussi nombreux
que possible et n'admettaient pas que la charrue entamât trop
profondément le pâturage commun. De là des persécutions
périodiques qui arrêtaient pour un temps l'immigration saxonne.
Plus tard, après le triomphe de Charlemagne en Germanie, et
la fondation des grands fiefs féodaux au delà du Rhin et du We-
ser, on organisa la guerre contre les clans turbulents et pillards
de l'Est. Charlemagne lui-même la dirigea d'abord, et conquit
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAINE. '{35
des provinces entières sur la rive gauciie de l'Elbe. On passa en-
suite sur la rive droite et les Slaves reculèrent vers l'Oder. En
fait, la lutte fut continuelle entre les deux races durant des siècles.
Dans les temps modernes, après la constitution du royaume de
Pologne, elle devint intermittente, mais ne cessa qu'après le par-
tage de cet Etat slave. L'émigration individuelle reprit alors toute
son activité, et les Slaves russes durent prendre les mesures les
plus énergiques pour la contrarier, craignant qu'elle ne réussit à
préparer et à provoquer un jour la reprise des opérations armées.
Les deux races demeurent ainsi en état de concurrence constante,
si marquée et en quelque sorte si nécessaire, qu'on les voit au-
jourd'hui près de se retrouver et de s'aborder à l'autre bout du
continent d'Asie, dans les mers de Chine.
La conquête armée a donné des résultats sociaux très particu-
liers, voici comment. D'abord, la conquête opérée par les bandes
germaniques n'avait pas pour effet de vider le pays de ses occu-
pants slaves ; il en restait beaucoup , qui formaient le fond de la
population. A côté de ces Slaves, quelques colons saxons, venaient
s'établir çà et là. Enfin les conquérants proprement dits, saxons
ou francs, se superposaient à l'ensemble des habitants, se taillaient
des domaines et constituaient la féodalité, mais une féodalité dif-
férente de celle des pays de l'Ouest. En effet, à l'Est, entre l'Elbe
et l'Oder, on était constamment menacé par les retours offensifs
et par les pilleries des voisins slaves, car on confinait au grand
réservoir de la race, si bien qu'elle pouvait indéfiniment se re-
cruter. Les Germains de l'Est prirent donc une physionomie bien
différente de celles de leurs congénères occidentaux. Ils restèrent
militarisés, batailleurs et conquérants. On connaît le type du
markgraf^ ou comte de la frontière, toujours à cheval et l'épée
à la main, ne songeant qu'à une chose : repousser le Slave pillard
et païen, entrer chez lui, le piller à son tour et finalement le
soumettre. Tel était le métier proprement dit de la noblesse de
l'Est; c'est lui qui a formé, façonné, ces princes ambitieux et ces
hobereaux avides, fondateurs des États orientaux de l'Allemagne
d'abord , du royaume de Prusse ensuite. Absorbés par leurs
préoccupations guerrières et politiques, ils ne pouvaient s'occuper
336 LA SCIENCE SOCIALE.
de la direction du travail agricole ou industriel. Sans doute, ils
constituèrent des domaines, mais sans y attacher l'intérêt person-
nel qui animait ailleurs le pur Saxon. En fait, la terre ne fut sé-
rieusement occupée que par les paysans de l'Ouest immigrés,
spontanément ou sur l'appel des seigneurs, et par l'État, c'est-à-
dire parles princes, qui s'emparèrent de vastes domaines confisqués
ou tout à fait vacants. Sans doute, il se constitua ainsi une assez
forte classe de paysans libres, qui prospéra sous la protection de
la noblesse militaire. Mais ce patronage incomplet ne tarda pas à
devenir un grave danger pour la classe rurale. En effet, lorsque
les Polonais eurent embrassé le christianisme et formé un État
particulier, on fut obligé de les admettre dans la famille des
peuples occidentaux, et il fallut en même temps cesser de leur
courir sus. Les guerres devenant moins fréquentes, moins aisées
et moins profitables, la noblesse chercha de nouveaux moyens
d^existence. Elle vit alors à côté d'elle des paysans qui vivaient
dans l'aisance par le travail agricole, des bourgs qui commen-
çaient à s'enrichir par le travail industriel. Aussitôt les nobles
aperçurent le parti qu'on pouvait tirer de cette population de pe-
tites gens , de ces terres souvent fertiles, et retoml)èrent de tout
leur poids sur la classe rurale. Au premier abord, il pouvait pa-
raître inique de déposséder et d'écraser de charges des compa-
triotes et coreligionnaires, mais nous avons vu déjà comment les
juristes de l'école italienne s'étaient chargés de dissiper ces scru-
pules. Au quinzième et au seizième siècle, les seigneurs reprirent
aux paysans les terres qu'ils occupaient à titre d'hommes libres ou
de tenanciers perpétuels, et les leur rendirent à titre de colons
temporaires soumis aux plus rudes exigences. L'industrie et le
commerce se virent en même temps accablés d'impôts, de péages,
d'exactions. La Réforme accentue encore ce mouvement rétro-
grade en renforçant le pouvoir des nobles, en laïcisant les biens
d'Église, en supprimant Tinfluence généralement modératrice
du clergé. C'est ainsi que les seigneurs s'improvisèrent patrons
agricoles, et mauvais patrons, car, bientôt repris par les grandes
guerres du seizième et du dix-septième siècle, par l'administra-
tion pul)lique ou par le service des cours priucières, ils ne s'oc-
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAINE. 337
cupèrent guère de leurs domaines, rég-is par des intendants, sauf
pour en tirer le plus d'argent possible. Telle est, à grands traits,
l'histoire de l'évolution sociale dans cette région, et c'est assez
pour expliquer la différence sociale profonde qui a toujours
existé entre les Germains de l'Ouest et ceux de l'Est.
Pendant que les ducs et les margraves s'arrêtaient devant la
Pologne catholique, un groupe de forme très spéciale continuait
pour son compte le mouvement de conquête vers l'Est. Il s'agit
des Ordres célèbres connus sous les noms de chevaliers Teutoni-
ques et Porte-Glaives. La côte Sud-Est de la Baltique était encore
occupée par des Slaves attachés au paganisme ; l'idée se présen-
tait naturellement de les aborder dans l'intérêt de l'expansion
religieuse, et dans celui des Ordres que les princes séculiers n'ai-
maient pas trop à voir chez eux. La conquête fut rude et lente,
mais ne s'en étendit pas moins jusqu'à l'extrémité orientale de la
mer Baltique, où elle se heurta à des populations suédoises. Vers le
Sud, elle fut arrêtée par les forêts impénétrables de la Litluianie
et par le royaume de Pologne. Les chevaliers tenaient là quel-
ques belles provinces; voyons comment ils surent les organiser.
Les Ordres de chevalerie formaient, cela va de soi, des groupes
absolument artificiels. Unis dans un but religieux, soumis à l'au-
torité supérieure et lointaine de la Papauté, voués au célibat,
ils ne pquvaient fournir aux populations conquises les cadres
d'une organisation naturelle. La tendance de leur régime demi-
monastique et demi-guerrier, les besoins du gouvernement et
de la défense du pays conquis, les amenaient à se réunir dans les
centres urbains fortifiés, où ils formaient une caste adminis-
trative et militaire. Ce n'était là, presque à aucun degré, des
conducteurs du travail, mais plutôt des chefs politiques et ad-
ministratifs, leur unique préoccupation étant de maintenir le
pays en paix, afin d'en retirer par l'impôt et par la location des
terres domaniales un revenu commun aussi élevé que possible.
Sous ce régime, les Slaves soumis et les paysans allemands im-
migrés pouvaient jouir d'une liberté personnelle assez étendue,
et prospérer dans une certaine mesure ; ils restaient privés de
T. XXV. 25
338 LA SCIENCE SOCIALE.
l'exemple et de l'appui du patronat. Quoi qu'il en soit, lorsque
le protestantisme eut désorganisé les Ordres et transformé les
chevaliers en seigneurs terriens, ils agirent vis-à-vis de leurs
paysans comme les nobles poméraniens, brandebourgeois et
mecklembourgeois l'avaient fait vis-à-vis des leurs; devenus de
simples hobereaux, ils asservirent durement le peuple des cam-
pagnes, sans distinction d'origine.
Ainsi, à l'époque moderne, c'est-à-dire au moment où se sont
constituées définitivement les monarchies européennes, et aussi
les principaux États allemands, royaume de Prusse, électorats
de Bavière, de Hanovre, de Saxe, etc., la plaine du Nord-Est se
trouva placée sous un régime social presque uniforme. En haut,
la noblesse, absorbée par les préoccupations politiques et mili-
taires, avide, turbulente, besoigneuse; en bas, des paysans sans
avenir, sans liberté, sans propriété, accablés de redevances. Tel
était l'aspect général des choses, sauf çà et là de rares excep-
tions. C'est alors que l'État, sous sa forme moderne, commença
d'exercer une action que nous devons analyser à son tour pour
bien comprendre la situation actuelle.
L'action de l'État a pris dans la plaine Nord-Orientale une
double forme : celle de la colonisation, et celle de la protection.
Voici comment. Après les grandes guerres des seizième et dix-
septième siècles, beaucoup de districts se trouvèrent presque dé-
peuplés ; d'autre part, le domaine public avait été augmenté par
des confiscations nombreuses, faites au détriment du clergé ou
des propriétaires restés fidèles au catholicisme. Pour combler
les vides et occuper les terres domaniales, les souverains appe-
lèrent des colons. Il en vint de la vallée du Rhin, du Hanovre,
de la Frise, des Pays-Bas, et on leur donna des terres en pro-
priété, en location perpétuelle ou temporaire, selon le cas, avec
certaines garanties et franchises. Beaucoup do petits princes et
de simples seigneurs firent de même, pour retrouver la main-
d'œuvre dont la guerre les avait privés. Mais l'État ne se montra
pas meilleur patron, à cette époque, que les grands proprié-
taires. Après un siècle environ, garanties et franchises avaient
partout disparu, les paysans se trouvaient uniformément placés
(
l'aLLEMAGNK CO.NÏEMPORAINK. 339
SOUS la lourde pression d'un quasi-esclavage. Moins pesant peut-
être sur les terres du domaine public, ce joug suffisait cependant
pour arrêter tout progrès, pour maintenir dans la misère et le
découragement une nombreuse population rurale, qui essaya
d'échapper à cette dure existence par l'émigration, dès que l'A-
mérique lui fut ouverte.
Sur ces entrefaites, l'Allemagne fut de nouveau désolée, au
dix-huitième siècle, par de terribles invasions. Les armées fran-
çaises, autrichiennes et russes la parcoururent dans tous les
sens, laissant derrière elles des provinces entièrement ravagées.
Les provinces de l'Est reçurent surtout la visite des Mosco-
vites, dont le passage fut marqué par de grands dégâts. Lorsque
Frédéric II eut réussi à calmer ou à repousser ses adversaires,
l'œuvre de colonisation était à refaire, et ce grand fondateur
de la puissance prussienne y donna tous ses soins. A ce mo-
ment, d'ailleurs, les idées avaient marché. Les penseurs et les
publicistes français avaient répandu en Europe leurs théories,
fausses sur beaucoup de points, mais justes parfois, et toujours
généreuses. La cause de la liberté individuelle, si longtemps
sacrifiée, trouvait des avocats de génie, et certains princes
voyaient pour eux-mêmes un intérêt direct à soutenir les petites
gens contre les nobles qui opprimaient ceux-ci avec un égoïsme
si aveugle, si maladroit et si odieux. Frédéric 11 fut parmi les
souverains un des premiers à le comprendre, et il commença
l'œuvre d'affranchissement, ouvrant ainsi la période de protec-
tion, tout en continuant l'œuvre de colonisation. Après lui, les
circonstances agirent tantôt pour ralentir et tantôt pour activer
le mouvement, qui ne put s'achever, nous l'avons vu, que vers
le milieu de notre siècle.
Mais si les Allemands de la plaine ont été libérés du servage,
ils n'ont pu recouvrer par là leurs qualités d'autrefois. Ce mé-
lange de Slaves, de Saxons, de Frisons, de Franconiens, de Ba-
varois, s'est unifié peu à peu sous la pression de ses médiocres
patrons, en revêtant le type le plus faible, le plus dépourvu
d'énergie et d'initiative. De son côté, la classe supérieure est
demeurée maîtresse presque exclusive du sol, mais elle n'en
340 LA SCIENCE SOCIALE.
a tiré qu'un médiocre parti, parce qu'elle n'a jamais été formée,
par une tradition régulière et forte, à la conduite directe, cons-
tante, du travail agricole. C'est ce qui nous reste à prouver par
l'exposé des faits contemporains.
II
La partie de la plaine allemande dont nous nous occupons
est subdivisée en plusieurs provinces : les deux Mecklembourgs,
la Poméranie, les deux Prusses, Posen et la basse Silésie, le
Brandebourg, la Saxe prussienne. A quelques nuances près,
l'organisation sociale est la même dans toutes ces provinces, et
résulte directement des faits historiques énumérés tout à l'heure.
C'est ainsi qu'ils ont donné naissance à la grande propriété, à
ces vastes biens nobles dont beaucoup couvrent des milliers
d'hectares. On estime que dans ces provinces les latifundia ab-
sorbent :
En Poméranie, pkis de 60 % de la surface cultivable;
Dans les deux Prusses, environ \^ %\
Dans la province de Posen, plus de 45 ^ ;
Dans la Silésie, plus de 50 %\ mais une partie de cette
province appartient aux hautes terres, où le sol est plus divisé ;
cette moyenne est donc trop faible pour la partie basse; même
observation pour la Saxe prussienne, où le chifiPre moyen tombe
à 30 ^, ce qui est loin de donner une idée juste des choses
pour la plaine.
Dans le Brandebourg, près de 60 ^.
Le surplus de la superficie cultivable est absorbé par la
propriété moyenne (15 à 100 hectares), par les petits biens
de paysans (6 à 15 hectares), entin par les innombrables par-
celles bâties ou en jardins qui constituent le territoire des
villes, bourgs et villages^ et de leur banlieue immédiate.
Le retour de la noblesse vers la propriété terrienne, dont
nous avons signalé les causes, a produit au point de vue de
cette classe des eftets intéressants. D'abord, elle s'est habituée
l'allemagne contemporaine. 341
à considérer la propriété foncière comme la hase essentielle de
toute grande situation nobiliaire, ce en quoi elle a raison en
principe. Partant de là, elle mit une ardeur d'autant plus
grande à accaparer le sol en évinçant les tenanciers perpétuels,
les petits propriétaires et les communes. Elle prit ainsi tout ce
qui était à sa portée : terres arables, prairies et landes. De celles-
ci, elle fit souvent des forets de pins, chose excellente que de
grands propriétaires pouvaient seuls entreprendre. Sur ces en-
trefaites, les villes de commerce se développèrent en Allemagne,
la consommation s'accrut et la culture donna des résultats fruc-
tueux, dont la noblesse profita; cela l'attacha davantage en-
core à ses domaines. La valeur de ceux-ci crut d'année en an-
née dans une proportion considérable. Un auteur nous apprend
qu'un domaine acheté en 1706 au prix de 6.900 thalers,
(26.000 francs), valait déjà en 1779 la somme de 17.813 tha-
lers. A la fm du dix-huitième siècle, il fut estimé 3*2.300 tha-
lers; en 1896, en pleine crise agricole, il valait encore plus
de i*2.o00 thalers (150.000 francs) (1). Sans doute, le thaler
ne vaut plus aujourd'hui, relativement, autant qu'il y a deux
cents ans, mais il n'en est pas moins certain que l'augmenta-
tion a été régulière et considérable. Le dernier chiffre cité se-
rait du reste plus élevé, si les conditions actuelles de l'agri-
culture étaient meilleures.
En second lieu, pour assurer à leurs descendants le bénéfice
d'une stabilité indéfinie, les familles nobles ont donné à leurs
propriétés le caractère de fidéicommis, inaliénables sans l'au-
torisation du souverain. Ainsi la propriété s'est trouvée non
seulement condensée, mais encore immobilisée dans un petit
nombre de mains. Lorsque par l'effet, rare d'ailleurs, de l'extinc-
tion complète d'une famille noble, une terre se trouvait dis-
ponible, elle était aussitôt incorporée au domaine du prince
ou de l'État, inaliénable et insaisissable plus encore que les
domaines particuliers. Dans ces conditions, la moyenne et la
petite propriété se trouvaient réduites à la portion congrue. Il
(1) Blondel, ouv. cité.
342 LA SCIENCE SOCIALE.
y a vingt-cinq ans, les domaines au-dessus de quinze hectares
ne prenaient guère plus de 10 % de la superficie cultivée;
ceux de 15 à 75 hectares en absorbaient de 15 à 25 9^, se-
lon les provinces. Aujourd'hui cette proportion a peut-être
augmenté un peu pour les petits domaines, mais elle est encore
très faible.
En troisième lieu, la grande propriété, ainsi organisée par
une classe non agricole, n'a pas donné tous les bons résultats
techniques qu'on pouvait en attendre. Cela s'explique par les
faits suivants. De tout temps, beaucoup de nobles ont été attirés
par les services publics, et ont vécu surtout dans les villes de
garnison, ou dans les nombreuses cours princières de rAllema-
gne, souvent même à l'étranger. Aujourd'hui encore les cadets
n'ont pas d'autre débouché, et les aînés eux-mêmes, successeurs-
nés du chef de famille, se considèrent comme tenus de passer
une bonne partie de leur jeunesse d'abord à l'université, puis
dans les écoles militaires et au régiment, dans la diplomatie ou
l'administra tion. Ils reviennent au manoir quand leur père est
trop fatigué pour surveiller le domaine, ou décédé, et s'impro-
visent alors patrons agricoles. Il est aisé de prévoir que, dans
ces conditions, ils ne peuvent être que de médiocres agriculteurs,
sans connaissances pratiques, sans goût pour un état qui les
oblige à rompre avec la vie urbaine. Ils sont à la merci de leurs
intendants, de leurs domestiques et de leurs ouvriers. Tous les
observateurs sont d'accord pofur constater ce fait très général,
confirmé par quelques exceptions honorables qui surprennent.
Voici d'ailleurs comment sont organisés en général les biens
nobles. Les plus petits, quand ils sont d'un seul tenant, forment
une exploitation unique. Les plus grands sont subdivisés en ex-
ploitations distinctes, dont les résultats sont centralisés par un
bureau établi dans la résidence du propriétaire. Chaque centre
est dirigé par un intendant, et cultivé par un personnel complexe
que nous étudierons bientôt. Autrefois, on faisait surtout, dans
ces terres de qualité très inégale, des céréales et du bétail, sur-
tout du mouton, qui trouvait presque partout d'immenses pA-
tures de lande, et dont la laine, assez grossière, se vendait ce-
l'allemagne contemporaine. 343
pendant sans peine. C'est donc le mouton qui a rendu avantageux
pour les nobles l'accaparement des nappes de sables qui enve-
loppaient les ilôts fertiles. Sans lui, ils se fussent peu souciés de
ces terres si pauvres, auxquelles il eût fallu donner un tra-
vail acharné et de longues jachères pour en tirer un peu de
seigle, d'avoine et de sarrasin. Le bétail, qui trouvait un dé-
bouché dans les grandes villes de commerce placées sur les
fleuves ou sur les côtes, a demandé d'autres herbages encore,
qu'on lui a fournis en desséchant des marais au moyen de ca-
naux.
Aujourd'hui, la situation n'est plus tout à fait la même. La
laine aussi bien que les céréales se vend mal; le développement
des villes industrielles a, par contre, activé la consommation de
la viande. Mais le mouton de lande ne donne qu'une chair peu
abondante et de médiocre qualité, repoussée par les marchés
urbains. 11 en résulte que les terres infertiles n'ont presque plus
de valeur pour la grande propriété, qui les plante maintenant
en conifères le plus qu'elle peut. D'autre part, elle pratique les
cultures industrielles : betterave, colza, tabac; les céréales mêmes
sont portées à la distillerie. On a fondé des fabriques de sucre,
d'huile, d'alcool, d'amidon; quelques-unes appartiennent à un
seul domaine, d'autre sont coopératives, ou tout à fait indépen-
dantes. Pendant un temps, ce mode d'utilisation des produits a
donné de grands résultats. La vente était aisée, le profit considé-
rable; on étendait les cultures, on améliorait parfois les pro-
cédés et les semences. Mais cette prospérité n'a pas duré bien
longtemps. La concurrence intérieure et extérieure n'a guère
tardé à avilir les prix, et pour se soutenir, la culture industrielle a
dû faire de grands sacrifices, tout en recueillant des bénéfices de
plus en plus restreints. C'est ainsi que la crise a pris les vastes
proportions qu'elle affecte aujourd'hui, et dont les grands pro-
priétaires nobles se plaignent avec une violente amertume. Nous
verrons tout à l'heure les remèdes qu'ils proposent pour y mettre
fin; mais, avant, nous devons rechercher si elle sévit avec la
même violence sur les autres classes de la population agricole.
344 LA SCIENCE SOCIALE.
IIÎ
En dehors de la noblesse, la classe rurale comprend encore
les moyens propriétaires, les paysans, les fermiers, les bordiers,
les domestiques et les ouvriers agricoles. Dans tout le Nord-Est de
r Allemagne, cette classe représente de 50 à 60 ^o de la popula-
tion totale, c'est-à-dire presque toujours plus de la moitié, l'in-
dustrie étant peu développée hors des villes.
Les moyens propriétaires, ceux qui possèdent entre 15 et
75 hectares, ou environ, ont à souffrir aussi de la crise agraire,
surtout parce qu'ils sont obligés d'entrer en relations avec le
commerce pour tirer parti de l'excédent de leurs produits, et de
subir par conséquent le contre-coup de l'avilissement des prix.
Us souffrent cependant moins, peut-être, parce que leurs habi-
tudes sont plus modestes, leurs charges moins lourdes. Peu
nombreux d'ailleurs, ils imitent en général leurs voisins nobles
et profitent des facilités accordées par la loi pour consolider leurs
domaines et en éviter le partage périodique. Cette catégorie de
patrons est moyennement plus habile que la précédente au point
de vue technique, parce qu'elle fait toute sa carrière dans le mé-
tier. Mais elle manque souvent de capitaux lorsqu'il s'agit de
mettre son expérience et son savoir en œuvre; elle est obligée
d'agir chichement à Tégard de sa terre, de son personnel ou-
vrier, et d'elle-même. Il en résulte que les plus grands parmi ces
moyens propriétaires perdent de l'argent à peu près chaque
année et se trouvent acculés à la déconfiture pendant que les
autres s'en tirent à force de travail et d'économie. Cela revient à
dire qu'ils sont tous condamnés ou à la ruine, ou à la plus étroite
médiocrité.
C'est surtout la seconde de ces éventualités qui échoit aux
petits paysans propriétaires. Leurs domaines, placés le plus sou-
vent dans les zones peu fertiles, les font vivre péniblement an
prix d'un travail acharné. Leur propriété n'est guère extensible,
puisque les grands et les moyens domaines, maintenus par le
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAINE. 345
fidéicommis, ou par la loi de 1880 sur la transmission hérédi-
taire, couvrent de 80 à 90 7o de la superficie cultivahle. Ces gens
gagnent peu, puisqu'ils n'ont pas grand'chosc à vendre, et par
conséquent ils ne peuvent pas faire beaucoup d'économies ; et
si, par hasard, leur bourse se remplit, il est rare qu'ils trouvent
l'occasion de s'agrandir. Les voilà donc claquemurés dans leur
condition, ou obligés d'émigrer dans l'industrie voisine ou dans
les pays étrangers. En fait, ils vivent très serrés, pratiquant
l'échange le moins possible, consommant d'une façon presque
exclusive leurs propres produits, payant même en nature leurs
rares domestiques, autant que faire se peut, évitant en somme
l'emploi des espèces dans toute la mesure du possible. C'est
l'indigence dans une vie rude et laborieuse. Il faut noter pour-
tant parmi eux quelques exceptions, fournies par les maraîchers
de la banlieue des villes, qui tirent de cette situation particulière
des avantages importants. Ces maraîchers se rangent du reste
plutôt dans la catégorie des artisans urbains que dans celle des
paysans. Ajoutons enfin que ceux-ci n'ont même pas l'avantage
de tirer de leur vie simple une formation sociale forte, comme
leurs voisins de la plaine saxonne. Sortis de la souche commu-
nautaire slave, ou affaiblis par la longue pression d'un servage
abusif, ils ne savent pas donner à leurs enfants l'éducation éner-
gique du paysan hanovrien. Ils sont pour la plupart indolents,
irréligieux, de mœurs relâchées, peu prévoyants et ivrognes.
Ce ne sont pas là de bonnes conditions pour réussir à surmonter
les difficultés contemporaines.
Pour achever notre classification au point de vue de la pro-
priété, nous devrions placer ici les bordiers, ou paysans dont le
domaine est trop exigu pour suffire aux besoins d'une famille.
Mais il sera préférable, pour la clarté de l'exposition, de les
classer avec les ouvriers ruraux, et de parler immédiatement
de la classe des fermiers.
Cette classe est relativement nombreuse dans le Nord-Est de
l'Allemagne, et se subdivise en deux catégories très distinctes :
celle des fermiers à temps, et celle des fermiers ou locataires perpé-
tuels. Un certain nombre de terres nobles et de biens domaniaux,
346 LA SCIENCE SOaALE.
appartenant à l'État, aux princes apanages, au clergé, aux villes,
sont affermés à des entrepreneurs, qui signent en général des
baux de dix-huit ans pour des exploitations de 100 à 500 hec-
tares, parfois davantage. Le cas ne se rencontre naturellement
que dans les bonnes terres, capables de payer quand on les
traite d'une manière rationnelle. Or les agriculteurs instruits ne
manquent pas en Allemagne. Des écoles théoriques et pratiques
de grande valeur ont été fondées en diverses provinces, et elles
fournissent un personnel de choix qui va le plus souvent servir
dans les grands domaines à titre d'intendants. Ceux-ci, lorsqu'ils
arrivent à posséder un capital disponible, se transforment sans
peine en grands fermiers qui exploitent par les procédés les plus
perfectionnés. Certains d'entre eux réussissent, à force d'habileté
technique et commerciale, à gagner un peu d'argent (1). Mais
Tàpreté de la concurrence rend la chose bien difficile, quoique
le loyer des terres soit, en moyenne, assez modique.
Dans la plupart des cas, il faut travailler beaucoup, ^ivre avec
économie, et compter très juste pour joindre les deux bouts.
Néanmoins, cette catégorie de ruraux ioue dans l'affriculture
allemande un rôle important ; c'est elle qui possède au plus haut
degré la science agricole appuyée sur une base pratique. Leurs
expériences, leur exemple, les résultats qu'ils obtiennent pour-
raient exercer une influence heureuse sur leur milieu, si elle
n'était pas contrebalancée par les causes déprimantes que nous
avons signalées.
D'autre part, leur rôle comme patrons n'est pas aussi favo-
rable. Talonnés par les difficultés de la situation, ils sont amenés
à se montrer à la fois exigeants quant au travail, et peu coulants
quant aux salaires ; ils ne se sentent pas liés, d'ailleurs, par les
obligations du patronat comme des propriétaires établis à de-
meure et de père en fils. Ce sont avant tout des spéculateurs
pressés de tirer parti de leui's soins et de leui^s capitaux.
Il est évident que les conditions actuelles de l'agriculture ne
sont pas favorables à ces entrepreneurs. Le loyer constitue pour
(1) V. un exemple curieux dans Blondel. ouv. cité, p. 162 et s.
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAINE. 347
eux une première et lourde charge; l'instabilité du marché in-
ternational les place dans la position fausse du spéculateur tou-
jours exposé aux coups du hasard ; la main-d'œuvre ne s'offre
pas toujours à eux d'une manière avantageuse, nous verrons
bientôt pourquoi; la culture scientifique exige des capitaux très
importants, soit pour l'amélioration du fonds, soit pour l'exploi-
tation. Or les premiers doivent être fournis surtout par le pro-
priétaire, qui se soucie rarement de faire de telles avances; en
tous cas, il faut les rémunérer par une surcharge du loyer. Voilà
bien des points faibles, sur lesquels la crise agraire fait sentir
son action, en décourageant les grands fermiers et en les reje-
tant vers le service de simple intendant, ou même vers d'autres
carrières ou d'autres pays. Quant aux petits fermiers, ils sont là,
comme presque partout en Europe, de petites gens qui vivent
avec peine et ne paient pas très régulièrement la rente, parce
qu'ils subissent plus durement encore que les précédents les
difficultés de la situation, étant moins riches, moins instruits,
moins capables et moins outillés.
Nous avons indiqué tout à l'heure qu'il se trouvait dans les
provinces du Nord-Est une classe de locataires perpétuels. C'est
là un type curieux, qui non seulement survit à un régime ancien,
maintenant disparu, mais qui encore se renouvelle. Ce type de
tenure était fréquent dans le droit féodal; il aboutissait bien
souvent, avec les générations et les circonstances, à la pleine
propriété. Il est donc tout à fait antipathique à la propriété noble
sortie de l'évolution que nous avons caractérisée plus haut ; aussi
n'est-ce point sur les domaines de la noblesse qu'on le rencontre,
mais bien sur ceux de TÉtat ou des villes. Les pouvoirs publics
l'ont repris, précisément dans un but de protection, en faveur
de la classe prolétaire formée par les accaparements des siècles
passés. Un assez grand nombre de familles rurales ont été casées
sur des domaines d'étendue variable, mais qui dépassent rare-
ment 2*2 à 23 hectares. Le locataire perpétuel est muni d'un
contrat écrit, qui lui attribue sur la terre un droit réel indéfini,
transmissible par héritage, mais non par vente, l'État demeurant
propriétaire du fonds. De la sorte, le tenancier peut délaisser
348 LA SCIENCE SOCIALE.
sa ferme, mais non pas la mettre dans le commerce, en entier ou
par parcelles; il peut toutefois hypothéquer et céder son droit,
moyennant l'autorisation administrative. On Tadmet à rembourser
le capital représenté par sa redevance annuelle, et à devenir ainsi
plein propriétaire.
Ce dernier trait indique nettement le but de cette combinaison.
On veut pousser à la reconstitution de la classe des paysans pro-
priétaires, au moyen des terres dont l'État dispose et qui me-
surent des centaines de milliers d'hectares. La tentative est inté-
ressante, mais présente-t-elle de grandes chances de succès? Il
est permis d'en douter. Du reste, même si tous les biens doma-
niaux étaient ainsi allotis, il en résulterait seulement la forma-
tion de groupes isolés de petits propriétaires. Partout ailleurs la
grande propriété resterait énormément prédominante ; en fait,
chaque localité rurale offre assez uniformément Taspect que voici :
un grand domaine noble, inaliénable; une dizaine de domaines
moyens ; une trentaine de petits. L'unique grand domaine est au
moins aussi étendu, à lui tout seul, que les autres ensemble,
souvent même il l'emporte sur eux par ses dimensions et surtout
parla qualité moyenne du sol. Dans ces conditions, l'établissement
de quelques centaines ou même de quelques milliers de paysans
ne saurait avoir une grande importance. La chose n'est pas d'ail-
leurs si facile à réaliser. Il faut, ou bien donner la terre au
paysan, ou bien la lui rendre. Dans le premier cas, il accède à
la propriété sans ressources acquises, sans préparation préalable,
et ne tarde pas à succomber sous le poids des charges qu'il
contracte par nécessité ou par imprévoyance; dans le second, il
lui faut économiser pour acquitter le prix d'achat^ et la chose
n'est pas facile par le temps qui court; si le paysan réussit enfin
à s'acquitter, il reste sans avances pour exploiter et tombe encore
à la merci du banquier ou de l'usurier. On voit combien l'élé-
vation des familles ouvrières rurales rencontre de difficultés lors-
qu'on a recours à ces moyens artificiels, les seuls dont l'État dis-
pose. Nous constaterons tout à l'heure que le remède à cette si-
tuation malaisée n'est pas dans la main des pouvoirs publics.
Nous avons maintenant à parler des ouvriers qui fournissent
L'ALLEMAGNE CONTEMPORAINE. 341)
la main-d'œuvre rurale aux propriétaires et aux fermiers. Ces
ouvriers se subdivisent, eux aussi, en plusieurs catégories, qu'il
convient d'étudier séparément. Nous les énumcrerons en com-
mençant par ceux qui sont le moins fortement liés à Texploita-
tion, c'est-à-dire par les ouvriers nomades.
Ceux-ci proviennent surtout des provinces de TKst. Ils arrivent
par bandes, au moment des moissons, sous la direction d'un en-
trepreneur spécial. On les loge tant bien que mal et pêle-mêle,
là où se rencontre une place à l'abri; on les nourrit de pommes
de terre, et on les paie à raison de 1 mark 1/2 à 2 marks par jour
(1 fr. 90 à 2 fr. 50). Après la récolte, ces pauvres gens retournent
dans leurs villages avec de petites économies, qui allègent pour
leurs familles le' fardeau d'une constante misère. Le reste de
l'année, ils trouvent un peu de travail, très mal payé, sur les do-
maines du voisinage. Parfois ils ont la jouissance d'un petit
lopin de terre concédé par la commune, et peuvent faire pâturer
une vache dans la lande ou la forêt. Autrefois, ces ouvriers étaient
placés sous la dépendance exclusive du seigneur, qui les em-
ployait à volonté sur son domaine, et leur devait en échange
les moyens de vivre : cabane champ, subventions en nature.
Aujourd'hui ils sont libres^ mais le seigneur ne leur doit plus
rien, du moins au point de vue légal. Il pourrait cependant
faire beaucoup pour eux au point de vue social, s'il était meilleur
patron, mais nous savons pourquoi le propriétaire noble du Nord-
Est est, en règle, peu capable de bien remplir les hautes fonc-
tions du patronage. Quant aux ouvriers eux-mêmes, ils sont
moins aptes encore à s'élever par leur propre effort. Ce sont, ou
bien des Slaves que nulle influence n'a tirés de leur antique for-
mation patriarcale, ou bien des Germains désorganisés par l'op-
pression séculaire de la caste noble, et qui se sont pour ainsi dire
slavisés. Ces familles sont par là condamnées à la stagnation,
à un triste état d'apathie, de misère et de démoralisation. Les
exceptions sont rares. On en rencontre parmi les bordiers ou tout
petits propriétaires, qui cherchent dans le travail salarié un com-
plément de ressources, et font effort pour conserver un champ
qui ne peut guère s'agrandir. Encore doit-on remarquer que si
350 LA SCIENCE SOCIALE.
leur activité et leur prévoyance sont en progrès relatif, elles ne
suffisent pas toujours pour les défendre contre les entreprises du
cabaretier, usurier juif.
Les domestiques attachés aux exploitations sortent presque
tous des familles dont nous venons de parler. C'est dire qu'ils
sont peu actifs, peu débrouillards. Ils n'en sont pas moins assez
exigeants, parce que la grande industrie des hautes terres ou des
ports leur offre un débouché toujours plus ouvert. Il faut donc
les payer plus, les loger et les nourrir mieux, et cela au moment
même où le métier rend moins. Dans ces conditions, on doit
s'attendre à recueillir des plaintes de part et d'autre. Le maître
voudrait pouvoir économiser sur la main-d'œuvre. Bien souvent
il lésine pour réduire les frais. De son côté et tout au contraire
le serviteur réclame davantage. Aussi devient-il malaisé de s'en-
tendre, et les engagements sont peu durables, au détriment final
de toutes les parties en cause : le travail est moins bien exécuté,
et le rendement en souffre ; le domestique nomade prend de mau-
vaises habitudes, gaspille son temps et son argent, reste misérable,
et tombe en fin de compte à la charge de la charité publique. En
somme, le plus souvent, les torts sont réciproques, l'insuffisance
du patron accentuant celle du ser\iteur.
On trouve encore sur les domaines du Nord-Est une catégorie
de travailleurs liés par un contrat tout spécial. Ce sont les Insl-
leute ; ces gens sont des ouvriers attachés au domaine par un lien
tout spécial, variété affaiblie, abâtardie, du contrat féodal. Le
maître leur concède l'usage d'une cabane, d'un jardin et d'un
champ, avec des droits de pâture et d'usage, s'il y a lieu. En
échange de ces importantes subventions, YInstmann doit au
propriétaire son travail et celui de sa famille, parfois même en-
core celui d'un ouvrier, pendant un temps déterminé et moyen-
nant un salaire réduit. Le contrat est de courte durée; généra-
lement une seule année. Le lecteur sera amené de lui-même à
comparer ce régime avec celui du Hcuerling, dont nous avons
parlé â propos des paysans hanovriens. Le principe est en effet le
même, mais l'application est bien différente. Dans le Luxembourg,
le Hcucrmann vit auprès du paysan sur un pied de quasi-égalité ;
L ALLEMAGNE CONTEMPORAINE. 351
lés rapports sont faciles, affectueux et durahlos; Touvrier n'é-
prouve vis-à-vis du patron ni jalousie ni rancune ; il se sent de
même race et trouve toujours auprès de lui accès, aide et sou-
tien en cas de besoin. D'ailleurs il est lui-même fortement éduqué,
de bonnes mœurs et de vie régulière. Dans le Nord-Est, Yhisf-
mann est placé bien loin au-dessous du seigneur ; il se plaint de
sa triste hutte, de la mauvaise qualité de son champ, des lési-
neries sur son salaire, des exigences de travail qu'on manifeste à
son égard. 11 est du reste mou, paresseux, trop souvent ivroerne.
Son avenir est borné , car l'accès de la propriété lui est fermé ;
d'ailleurs avec quoi pourrait-il acheter du bien, puisque ses éco-
nomies sont nulles? Donc, ici encore, le mécontentement et les
plaintes sont réciproques, et les torts le sont aussi. Le système,
appliqué avec intelligence et avec suite, pourrait à la longue
donner d'excellents résultats, élever de nombreuses familles à la
situation de propriétaire, améliorer la main-d'œuvre, faciliter
les rapports entre patrons et ouvriers. iMais tel qu'il est pra-
tiqué, ce n'est qu'un pauvre procédé employé pour débourser
moins en frais de main-d'œuvre. En fm de compte, le proprié-
taire ne reçoit que proportionnellement à ce qu'il donne, ou
plutôt il perd au change, car en pareil cas c'est toujours l'ouvrier
qui, par sa force d'inertie, conserve l'avantage, et cela à son
propre détriment autant qu'à celui de son maître.
Quelles sont les conséquences générales de cet état social com-
pliqué et maladif?
IV
C'est un fait bien connu qu'une crise agraire intense sévit sur
FAUemagne, mais elle est plus aiguë dans le Nord-Est que partout
ailleurs. Ceci n'est pas difficile à expliquer après ce que nous ve-
nons d'exposer. Un sol plutôt pauvre, en moyenne; un régime de
propriété trop étroit, trop exclusif; des patrons généralement
peu capables, ruraux par nécessité plutôt que par goût; une
population ouvrière appauvrie, désorganisée, llottante, voilà
352 LA SCIENCE SOCIALE.
bien des causes d'insuccès. Une agriculture ainsi montée peut
bien donner des profits temporaires à la faveur de circonstances
exceptionnellement bonnes, mais il lui est impossible de se main-
tenir en présence d'une compétition sérieuse. Or cette compéti-
tion est devenue formidable depuis vingt-cinq ans. La réduction
des frets par mer et par terre a inondé l'Allemagne de produits
étrangers, récoltés dans les pays plus fertiles : la Hongrie, la
Russie, les États-Unis, d'autres encore. L'effet de cette concur-
rence a été terrible. Ces propriétaires et ces paysans qui, jusque-
là, vivaient sans grands soucis ni lourdes peines . peu actifs , peu
ambitieux, tranquilles pourtant parce que les pays du Zollverein
avaient besoin de leurs céréales, de leurs fourrages, de leurs
graines oléagineuses, de leurs pommes de terre, de leur tabac, de
leur chanvre, ces gens ont vu les prix baisser rapidement au
point de faire disparaître souvent tout profit. On leur a dit alors
qu'il fallait davantage labourer, irriguer, drainer, fumer: ils
l'ont fait le plus possible, bien souvent sans expérience et sans
discernement. Pour tout cela, beaucoup d'argent comptant était
nécessaire et, comme les réserves étaient rares chez ces nobles
dépensiers, chargés parfois de dots ou d'arriérés à payer, il fallut
recourir au crédit. Médiocres hommes d'afi'aires, ils empruntèrent
avec un empressement plein d'imprudence. Jusqu'au début de ce
siècle, la législation opposait à ces entraînements des obstacles
assez sérieux. Le taux de l'intérêt était limité ; les biens en tidéi-
commis ne pouvaient être hypothéqués sans autorisation ; très
peu de biens fonciers étaient négociables. Aujourd'hui, les lois
sont beaucoup plus larges, et permettent plus aisément l'em-
prunt et la vente. On en a largement profité, et l'Allemagne est
devenue la patrie d'élection du crédit rural sous toutes ses formes
et à tousses degrés. D'innombrables établissements ont été fondés
pour recueillir l'argent disponible et pour le prêter aux agricul-
teurs : caisses d'épargne, caisses de prêts personnels, banques
d'avances foncières, banques hypothécaires, banques de crédit
foncier, banques d'amortissement, en tout plus de 10.000 gui-
chets ouverts aux emprunteurs I Ce mouvement formidable, cette
organisation souvent remarquable par son ingéniosité et sa son-
t/.\LLEMA(;NR CONTKMPOIIAINE. 35.^
plesse, ont abouti à quoi? A porter jusqu'à un chilVre fantastique
la dette de l'agriculture. En dix ans, de 188G à 1895, et dans le
seul royaume de Prusse, qui couvre toute TAllemagne du Nord
et de l'Est , la dette hypothécaire a élé portée de 507 milhons
de marks (709 milhons de francs) , à 997 millions de marks
(1.2i7 millions de francs), et ce n'est là qu'une partie du passif
rural. On pense que dans l'Est le passif total approche de 70 0/0
de la valeur des propriétés foncières ! Tout le monde a pu s'en-
detter, depuis le petit paysan, client des caisses Raiffeisen, jus-
qu'au grand propriétaire inscrit sur les rôles de la Landscliaft do
son cercle. Ajoutons à cela l'action d'innombrables usuriers ré-
pandus un peu partout, surtout dans les provinces de l'Est, contre
lesquels le paysan, alourdi par une longue servitude, ne sait pas
résister, même avec l'appui des associations mutualistes créées i\
son intention. Nous aurons ainsi une idée de l'expansion extraor-
dinaire du crédit réalisée dans ce pays. Mais le crédit a-t-il au
moins écarté la crise agraire? Point du tout , nous l'avons vu , et
cela devrait inspirer quelques inquiétudes aux partisans fanati-
ques du crédit rural. La vérité est qu'il ne suffit pas d'offrir de
l'argent aux cultivateurs pour les faire prospérer ; il faut d'a-
bord leur apprendre à s'en servir utilement, prudemment. Au-
jourd'hui les propriétaires prussiens de toute taille sont endettés à
fond, et leurs affaires n'en vont pas mieux pour cela, au contraire.
Ils crient plus fort que jamais et réclament de nouveaux remèdes.
Lesquels ? Le crédit les a acculés à la vente forcée ; l'associa-
tion leur a donné peu de résultats, parce qu'avec de pareilles
gens, qui dit association dit simplement occasion de compter
sur autrui, de se dégager de la rosponsabihté et de l'effort per-
sonnel. Maintenant, c'est le secours de l'État qu'ils implorent. Us
lui demandent de prendre des mesures pour les défendre contre
la spéculation et contre l'usure; d'élever les droits de douane,
d'abaisser les tarifs de chemins de fer à leur protît et de les
hausser pour leurs concurrents; do leur faciliter encore les em-
prunts; d'instruire mieux leurs enfants, on un mot de faire pour
eux beaucoup de dépenses, tout en réduisant les impôts! Mieux
encore, ils voudraient que l'État se fit l'unique acheteur et dis-
T. XXV. ICi
354 LA SCIENCE SOCIALE.
pensateur des denrées agricoles I Quel triste aveu d'impuissance,
quelle lamentable aspiration vers la tutelle administrative, vers
le rétablissement de la communauté sur une échelle formidable I
Est-ce à dire, du reste, que l'État n'a pas essayé de favoriser
l'agriculture? Non certes. Il a essayé, au contraire, beaucoup de
mesures qui ont donné de maigres résultats. L'enseignement
agricole a été largement doté depuis le début du siècle ; on trouve
en Allemagne de nombreuses écoles théoriques et pratiques, des
instituts supérieurs, des cours fixes ou ambulants, des stations
d'essais. iMalgré cela, on constate que beaucoup de propriétaires,
petits et grands, sont fort arriérés. Les associations agricoles sont
contrôlées et subventionnées par l'administration. Une loi de 1895,
a fondé une caisse centrale de prêts qui avance de l'argent aux
associations de crédit, au taux de 3 7o, et reçoit leurs dépôts à
2 7-2. Les droits de douane sur les produits agricoles ont été for-
tement relevés depuis 1882. L'État prussien fait de grands efforts
pour élargir le champ de la petite propriété. Depuis longtemps
il détache des terres de son domaine ou en achète en Pologne
pour les céder à des ouvriers ruraux, contre paiement par an-
nuités; près de 90.000 hectares ont été ainsi distribués à des gens
qui restent indéfiniment endettés et miséreux, faute d'éducation
préalable et de bons patrons pour les former et aider à leur élé-
vation. Enfin l'État a constitué ses fameuses assurances ouvrières
obligatoires, qui font crier à la fois patrons et ouvriers. Les pre-
miers déclarent qu'ils paient trop, sans être pour cela à l'abri des
difficultés; leur personnel les obhge souvent à payer sa propre
part de cotisation, et soulève de nombreuses contestations. Les
seconds se plaignent de ce qu'on les veut faire payer, s'efforcent
de rejeter la charge sur le patron; ils se négligent et se font
blesser, simulent des maladies, ont peine à se faire indemniser à
cause des formalités à remplir, et demeurent mécontents.
L'insuffisance sociale des patrons agricoles et l'impuissance vé-
rifiée de l'État laissent beau jeu aux agitateurs socialistes, qui
ont prise très facilement sur ces populations à tendance commu-
nautaire, sans aptitude au progrès individuel, sans cadres natu-
rels pour les maintenir, les diriger et les dresser à l'initiative.
l'allemagne contemporaine. 355
Les socialistes ne manquent pas d'arguments pour appuyer leur
action. Ils s'attaquent à la grande propriété, dont nous connais-
sons les origines abusives et l'organisation médiocre ; ils signalent
le faible taux des salaires, que les propriétaires payaient autrefois
en nature, selon des coutumes étal)lics, et qu'ils préfèrent aujour-
d'hui régler en argent, sans voir que les ouvriers sont mis par
là mieux à même d'en apprécier la médiocrité et d'en revendiquer
la hausse. Cette propagande réussit d'autant mieux que, sur
beaucoup de points, desouvriers d'industrie à formation urbaine
sont mêlés aux ouvriers agricoles; c'est le cas des districts où
existent des sucreries^ des distilleries, des amidonneries, des
brasseries. Ces socialistes sont au fond des révolutionnaires, en
même temps que des communautaires; toutefois ils rêvent de
s'emparer de l'État par la voie pacifique du suffrage plutôt que
par la violence. Mais, comme il est facile de le prévoit*, les
classes dirigeantes actuelles ne se laisseront pas déposséder sans
résistance, et c'est alors que le recours aux armes pourra s'im-
poser pour achever l'œuvre de conquête. Nous reviendrons sur
ce sujet quand nous aurons à parler du socialisme urbain.
Nous devons clore ici cette étude, nécessairement rapide, et
nous hâter de conclure. De tout ce que nous venons d'observer, il
ressort que, dans le Nord-Est de l'Allemagne, c'est-à-dire dans la
plus grande partie du royaume de Prusse, les circonstances lo-
cales et historiques ont produit : une mauvaise organisation de la
propriété et du travail ; la stagnation des classes ; le maintien du
type communautaire ; une aptitude médiocre au progrès chez les
patrons aussi bien que chez les ouvriers; une intervention à la
fois étendue et peu efficace de l'État; le recours exagéré au crédit
et aux associations de toute nature; enfin une faiblesse générale
très marquée en présence de phénomènes économiques nouveaux
et intenses. Dans de telles conditions, une crise était inévitable,
et elle s'est manifestée sous une forme d'autant plus aigué que les
moyens de résistance étaient moins nombreux parmi la popula-
tion. Tout cela est clair, logique, naturel, et permet de compren-
dre tout d'abord que le remède ne peut raisonnablement se
350 LA SCIENCE SOCIALE.
trouver dans des combinaisons qui, en augmentant les fonctions
et l'influence de TÉtat, affaibliraient encore Faction et l'initia-
tive des individus. Beaucoup de gens s'imaginent, quand ils sont
malades, que le médecin pourra les guérir soudain en leur ad-
ministrant une potion violente ; il leur faut au contraire un ré-
gime étudié et prolongé, seul capable de leur rendre peu à peu
une santé vigoureuse. 11 en est exactement de même pour les
peuples. Tant que la noblesse terrienne gardera ses habitudes de
dépense fastueuse, ses goûts urbains, son insuffisance technique,
son ignorance des devoirs du patronage; tant que le paysan et
l'ouvrier resteront apathiques, sans aspirations progressives, la
crise subsistera. Et les propriétaires ne concevront pas d'autre
ressource que celle de restreindre leurs dépenses utiles et de vé-
géter dans la médiocrité; les ouvriers continueront à émigrer,
en masse misérable, vers des pays plus actifs, et à prêter l'o-
reille aux tentations du socialisme.
Nous consacrerons un prochain article à Tétude des populations
agricoles des plateaux alpestres, qui couvrent tout le centre et
le Sud de l'Allemagne.
^^4 suivre,)
Léon POÎNSARD.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
TYPOGR.VPUIE FIRMIN-DIDOT ET C". — PvnK
QUESTIONS DU JOUR
LES FRANÇAIS D'AUOLRD'lIll
LES TYPES SOCIAUX DU MIDI ET DU CENTRE
Sous ce titre, M. Edmond Demolins vient de réunir en vo-
lume (1), après les avoir revisées et complétées, les études sur la
Géographie sociale de la France, précédemment publiées dans la
Revue. Ce volume comprend les types sociaux du Midi et du
Centre.
L'auteur a fait suivre l'ouvrage de plusieurs Appendices et du
tableau de la Nomenclature, ou Classification des faits sociaux, de
M. Henri de Tourville. Ces additions ont pour but de donner une
direction commune aux travailleurs qui seraient disposés à en-
treprendre l'étude sociale de leur région.
Nous reproduisons la Préface et le second de ces Appendices
intitulé : Appel aux collaborateurs locaux.
1. — PREFACE.
J'entreprends d'expliquer les divers iypes sociaux dont l'en-
semble forme la société française.
(l) \j\\ vol. in-I2 de 4G5 pages, illustré de cartes et plans, librairie Finnin-Didot:
3 fr. 50; pour les membres de la Société de Science sociale, 2 fr. 65; franco, 3fr. 10.
T. XXV. 27
358 LA SCIENCE SOCIALE.
Je voudrais faire comprendre comment, — de science cer-
taine, — se fabriquent, par exemple, un Auvergnat ou un Nor-
mand, un Provençal ou un Lorrain, un Limousin ou un Cham-
penois, un Tourangeau ou un Corse, etc., etc. : comment et
pourquoi ils diffèrent.
On verra qu'ils sont le produit de causes positives qu'il est pos-
sible d'analyser exactement et dont la principale, la plus pro-
fondément agissante, est la nature du Lieu et du Travail. Je ne
dis pas que ce soient là les seuls facteurs ; il y en a bien d'autres,
mais ils sont tous foncièrement influencés par ceux-là, non pas
parce qu'ils ont moins de valeur en eux-mêmes, mais parce qu'il
y a dans Forganisme animal une loi de subordination des or-
ganes : ce n est pas toujours le plus noble qui a sur le tempé-
rament général l'action la plus décisive.
Ainsi on arrivera à constater qu'il y a un type social dérivé de
l'Art pastoral; un autre, de l'exploitation des Productions frui-
tières arborescentes, — parmi lesquelles le châtaignier, le noyer,
l'olivier, la vigne, etc., déterminent autant de modalités du
type : — un autre dérivé de la Petite Culture et un autre de la
Grande Culture; un autre, des Transports et du Commerce.
L'analyse permet de noter des nuances encore plus délicates :
on voit apparaître des variétés différentes et des sous-variétés
dans chacune de ces catégories, dès qu'il se produit une modifi-
cation assez notable dans la nature d'un même Lieu, ou d'un
même Travail.
Par exemple, que le Lieu, ou le Travail de l'Art pastoral soient,
modifiés en certains points, et aussitôt, au lieu du Pasteur Pyré-
néen, vous avez le Pasteur du Causse, ou bien vous avez le Pas-
teur Auvergnat. Et ces variétés d'un même type social dill'èrent
entre elles dans la mesure exacte des modifications du Lieu et du
Travail.
Ainsi de suite pour toutes les autres catégories sociales.
Ces Analyses, ces Comparaisons, ces Classifications constituent,
en somme, la Science sociale, caria science n'est pas autre chose
que la mise en ordre des phénomènes observables.
Au point où elle est aujourd'hui arrivée, il est aussi impossible
LES FRANÇAIS d'aLJOIRd'iILI. 359
de nier la Science sociale qu'il le serait de nier les Sciences natu-
relles.
Si la Science sociale s'est constituée après les autres, c'est
qu'elle avait à observer et à mettre en ordre des phénomènes in-
finiment plus complexes, soit par leur nature, soit par le fait de
la liberté humaine.
Cependant la liberté humaine n'est pas absolue, — sans cela
il n'y aurait pas de Science sociale ; — elle est subordonnée aux
lois sociales, comme elle est subordonnée aux lois physiques.
Mais, par la connaissance scientifique de ces lois, l'homme
peut arriver à les dominer, comme il arrive, par les sciences
naturelles, à dominer les forces les plus redoutables de la na-
ture. Pour l'ignorant, l'électricité est une force qui tue; le savant
en a fait une force qui éclaire.
En d'autres termes, la science n'affranchit pas 1" homme des
lois sociales, pas plus que des lois naturelles, mais elle l'alfran-
chit de leurs dangers et lui permet de tourner leurs forces à son
avantage, en lui donnant de ces lois une connaissance certaine.
Voilà en quoi l'homme est libre et en quoi aussi il ne l'est
pas.
Ce livre a pour but de faire connaître quelques-unes de ces
lois sociales et de montrer, en même temps, comment l'homme
peut s'en servir pour améliorer sa condition morale et maté-
rielle.
Pour amener la Science sociale à l'état où elle est actuelle-
ment, il a fallu plus d'un demi-siècle de travaux collectifs, pour-
suivis sans interruption d'après une méthode commune et sans
cesse perfectionnée, loin des Académies et du grand public.
J'ai dédié ce volume à mes deux maîtres, comme un faible
hommage de notre reconnaissance à tous.
Le premier, Frédéric Le Play, — qui m'a accueilli à mes dé-
buts il y a vingt-quatre ans, — a jeté, d'une main ferme, les fon-
dements de la Science sociale. C'est lui qui m'a confié la glorieuse
mission de diriger la Revue que nous avons fondée ensemble et
qui devait continuer son œuvre scientifique.
360 LA SCIENCE SOCIALE.
Le second, Henri de Tourville, — qui n'est pas inférieur à Le
Play, — a rectifié, précisé et complété la Méthode, par ses ma-
gnifiques travaux sur la Classification sociale (1). Depuis vingt-
quatre ans, il a dirigé et soutenu l'Enseignement social avec un
dévouement et un esprit scientifique incomparable (2).
C'est par cet enseignement que s'est formée, c'est autour de
cette Revue que s'est groupée peu à peu une phalange de colla-
borateurs qui assure la continuation et les progrès de la Science
sociale dans l'avenir.
Je souhaite que cet ouvrage, malgré ses nombreuses lacunes et
ses graves imperfections, donne du moins au lecteur l'impression
qu'il y a une Science sociale et qu'il importe extrêmement de
l'étudier.
Je lui demande seulement de considérer que cet exposé n'est
qu'une première ébauche, une sorte de canevas, de la carte so-
ciale de la France. Pas plus que la carte géologique, elle ne pou-
vait être établie du premier coup et par un seul homme.
Un pareil travail exige, pour être mis au point, de nombreux
collaborateurs locaux.
Le principal objet de cette publication est précisément de les
susciter, en leur apportant un premier tableau d'ensemble et
une méthode éprouvée.
Je viens de signaler les lacunes forcées de cet ouvrage; aussi
m'excusera-t-on d'invoquer, en faveur de sa publication, certains
témoignages bienveillants. Je voudrais tant intéresser le public,
je ne dis pas à mon œuvre en particulier, mais à la Science sociale
en général!
Ces études sur la France, après avoir fait l'objet de mon Cours
pendant ces deux dernières années, furent publiées dans la
Science sociale^ sous le titre : Géographie sociale de la France.
Cette publication provoqua un certain nombre d'appréciations
parmi lesquelles je demande la permission de citer les suivantes :
(1) Voir lepromicr Appendice à la (in du volume.
(2) Cet enseignement se donne dans l'IIotel de la Société de Géographie, 18 i. bou-
levard Saint-Germain.
LES FRANÇAIS D'aUJOLRD'iICI .'j()1
Après la reproduction des quatre premiers articles, M. Elisée
Reclus, le célèbre géographe, voulut bien m'écrire :
« J'ai lu les quatre dernières livvdihons de la Se ie?ice sociale.
L'intérêt que j'y ai trouvé n'a pas faibli un instant et certaines
descriptions, notamment celle de l'Auvergnat marchand de
bœufs, m'ont paru de véritables chefs-d'œuvre. (Le lecteur fera la
part de la bienveillance excessive de mon honorable correspon-
dant. )
« Il me semble que le plan d'étude suivi par vous est, au point
de vue d'une géographie sociale, le meilleur qu'il soit possible
de se tracer, « l'ordre de la complication sociale croissante ».
Mais combien difficile sera-t-il de s'y conformer toujours, vu le
prodigieux enchevêtrement des industries et des conditions so-
ciales! Pour ne pas quitter votre sujet, il vous faudra le don de
l'omni-présence. Votre travail très ardu en sera d'autant plus
beau, quand vous l'aurez achevé... »
C'est précisément pour acquérir ce don de « Fomni-présenca »
qui me manque, que je fais appel à des collaborateurs locaux.
Dans un article d'appréciation sur mon livre, A quoi tient la
supériorité des Anglo- Saxons, M. Maurice Barrés s'exprimait ainsi
dans le Journal :
«... Dès maintenant je voudrais signaler l'œuvre que, depuis
une année, poursuit M. Demolins, parallèlement à ses études sur
la puissance britannique.
« Dans sa Revue, la Science sociale, et, sous le titre de Géofjra-
phie sociale de la France, il a entrepris de classer, de lier, d'ex-
pliquer les faits utiles à la connaissance de notre pays. Il nous
mène sur toutes les parties du territoire et recherche les causes
des formes sociales qu'il trouve. Des hommes attentifs et compé-
tents, avant Demolins, avaient décrit la France, mais lui, il pré-
tend ne pas se borner à constater des faits ; il se préoccupe d'en
montrer l'enchainement et d'en dégager des lois. C'est sa mé-
thode qui fait la nouveauté et la puissance de cette œuvre, qu'on
peut dès maintenant juger...
« Cette Géographie sociale, supérieure, selon moi, à la Supé-
riorité des Anglo-Saxons, qui vient d'avoir ce grand succès, est
362 LA SCIENCE SOCIALE.
un l^el ell'ort pour découvrir les causes des diverses formes so-
ciales dont l'ensemble compose la société française... »
D'une lettre de M. René Bazin j'extrais l'appréciation suivante :
(c ... Jai interrompu mon travail accoutumé pour lire votre
Géographie sociale de la France et je ne l'ai pas regretté. Vous
serez aussi combattu pour ce livre et vous serez plus loué encore
que pour le premier... je passe ici cjuelques éloges trop person-
nelsi. Les critiques qu'on vous fera, vous les connaissez : sys-
tème a priori, contrainte des faits que vous obligez à se plier à
vos théories, impossibilité de ramener à des lois un état de cho-
ses où entrent comme élément la liberté humaine, l'atavisme
prodigieusement multiplié et dès lors confus, l'éducation qui
contrarie les autres influences ou les accentue. Vous avez répondu
à ces objections dans les notes sur les articles que la presse
vous a consacrés. Je ne les crois pas invincibles. La complexité
des faits n'empêche pas que certains d'entre eux obéissent à des
lois et^ parce que tout n'est pas expliqué, il ne s'ensuit pas que
rien ne soit explicable ainsi... »
Les critiques que M. René Bazin pressent tomberont, je l'es-
père, à mesure que l'on avancera dans la lecture de cet ouvrage.
On verra en même temps que la liberté humaine s'accorde avec
les lois sociales exactement comme avec les lois physiques.
On sait avec quelle clarté de vision et avec quel art consommé
Alphonse Daudet a réussi à décrire le type du Méridional. Bien
qu'il se préoccupât plus de le faire \ivre que de l'expliquer, son
esprit si compréhensif était ouvert à toute tentative d'explication
scientifique.
.le n'avais pas l'honneur de le connaître, lorsque je reçus un
mot de lui : « Quand vous reviendrez à Paris, me disait-il, je
serai bien heureux de causer avec vous... » En même temps, il
m'envoyait son dernier volume, Le Trésor d'Arlatan, avec cette
dédicace très flatteuse :
<f A E. Demolins j'offre ce coin de Camargue avec ma vive sym-
pathie littéraire. Sa nouvelle Géographie de la France me trans-
porte. »
Le grand écrivain mourut quelques jours après; un de mes
LES FRANÇAIS d'aUJOURd'hUI. 36'}
regrets les plus vifs est de n'avoir pu le connaître et causer avec
lui\
Ces diverses appréciations sur Tœuvre que je présente aujour-
d'hui au public me décident à ne pas en différer plus longtemps
la publication.
Et il me sem])le qu'en faisant connaître ces jugements, j'in-
cline le lecteur à avoir plus d'indulgence pour l'auteur et pour
l'ouvrage.
II. — APPEL AUX COLLABORATEURS LOCAUX.
Les études publiées dans ce volume nous ont permis de déga-
ger et de classer un certain nombre de faits utiles à la connais-
sance des principales variétés du type français.
Bien que ce ne soient là qu'une analyse et une classification
très générales, cet essai peut déjà offrir un point de départ et une
orientation pour entreprendre des études, soit individuelles soit
collectives, d'après une méthode commune.
Je m'adresse donc à tous les hommes d'étude, particulièrement
à ceux qui forment le personnel des Sociétés historiques, littéraires,
archéologiques, géographiques, économiques, scientiflques de
province. Us ^'intéressent à leur région; ils dépensent, pour
l'étudier, beaucoup de temps, sans que leurs travaux soient coor-
donnés par une méthode commune et éprouvée, par un plan
d'ensemble, sans qu'ils aboutissent à formuler des idées générales,
à rattacher les causes aux conséquences, à dégager la loi des
phénomènes. Leurs travaux trop souvent ne dépassent pas l'étroit
horizon de leur locahté; ils compilent simplement des faits et
travaillent, pour ainsi dire, au fond d'un puits.
La Science sociale, au point où elle est maintenant arrivée, leur
fournit le moyen de sortir de ce puits et de s'associer à un tra-
vail d'ensemble pour une œuvre nouvelle, qui doit livrer la
connaissance de plus en plus claire et complète de l'homme et
de la société. Ils ont intérêt à venir à elle.
Et chacun peut utiliser les connaissances spéciales qu'il pos-
364 LA SCIENCE SOCIALE.
sède, en étudiant d'une façon plus particulière tel élément
social ou tel autre.
En effet, l'étude sociale d'une région se décompose en un
grand nomlDre de questions : la géographie, la géologie, la
météorologie, la botanique, la zoologie, qui constituent les élé-
ments du Lieu; les innombrables formes et natures des Travaux,
la Propriété, la Famille, les Cultures intellectuelles (littérature,
arts, sciences), le Culte, les Corporations d'intérêt commun et de
bienfaisance, les organismes des Pouvoirs publics, l'Émigration
et la Colonisation, l'Histoire et rArchéologie. Chacun peut choi-
sir, entre ces questions, celle qui l'intéresse plus particulière-
ment et qu'il rattache ensuite, par le lien d'ime commune science,
aux autres questions étudiées par les autres collaborateurs de
sa région. Ces études séparées forment un ensemble qui se tient
et qui vient se classer lui-même dans la série des études entre-
prises sur les autres régions de la France et de l'étranger, car
dans la science tout s'enchaine.
Ainsi, sans sortir de sa spécialité, mais au contraire en renou-
velant ses procédés et ses connaissances, chacun peut défricher
un coin de la Science sociale : géographes, géologues, météoro-
logistes, botanistes, zoologues, agriculteurs, industriels, com-
merçants, juristes, lettrés, artistes, savants, ecclésiasticpies ,
membres des sociétés de bienfaisance ou d'assistance, adminis-
trateurs et politiques, historiens, archéologues, etc., car la con-
naissance sociale d'une région résulte de Fétude préalable de
ces divers éléments.
Quel relief prendrait, par exemple, le type Auvergnat, ou le
type Breton, si, au lieu de la simple et sommaire esquisse que j'en
donne, il avait été ainsi étudié, dans tous ses éléments, par une
série de collaborateurs î Ces analyses permettront de déterminer
et de classer les diverses variétés d'une région, comme j'ai tenté
de le faire pour les diverses régions de la France.
Nous classons entre elles les diverses régions de la France sui-
vant la nature du travail qui y domine d'après l'ordre de la
complication croissante.
Il s'agirait de subdiviser et de classer dans le même ordre les
LES FRANÇAIS d'aUJOURD'uLI. 365
différentes variétés de chaque région, en commençant par celle
où domine le travail le plus simple, l'art pastoral et en conti-
nuant suivant la progression indiquée, dans la Nomenclature,
au tableau du Travail.
Ce que nous disons pour la France s'applique naturellement
aux pays étrangers. La classification des diverses régions du
globe est d'ailleurs ébauchée par les études qui ont été publiées,
depuis douze ans, dans la Science sociale.
Quelque objet que l'on poursuive, soit l'étude d'un des éléments
que nous avons énumérés plus haut, soit l'étude entière d'une
région, le procédé de travail est le même : il s'agit de se servir
de la Nomenclature comme d'un instrument d'analyse et de clas-
sification.
On présente successivement, soit le phénomène, soit la région
que l'on entreprend d'analyser, à toutes les divisions de la No-
menclature, depuis la première jusqu'à la dernière, en recher-
chant en quoi chacune de ces divisions a pu influencer ce phé-
nomène ou cette région. Ainsi, on recherche quelle influence
a eue le Lieu, le Travail, la Propriété, la Famille, la Religion,
l'État, etc., etc.; en quoi ils ont agi, soit comme cause, soit
comme conséquence.
En d'autres termes, la Nomenclature est un crible ou plutôt
une sorte d'opérateur anatomique, au moyeu duquel on sépare
un élément composé en ses diverses parties simples, afin de saisir
une à une toutes les influences qui ont pu agir sur chacune de
ces parties, et toutes les influences que ces diverses parties ont
pu avoir entre elles.
On arrive ainsi à déterminer les relations de cause à elïet qui
expliquent le type que l'on étudie.
Mais à mesure que la science avance et qu'un plus grand
nombre de types sont décrits, l'analyse révèle une quantité crois-
sante de phénomènes, de relations de cause à effet, déjà connus.
On serait donc exposé à d'inutiles répétitions qui ne seraient
que des confirmations superflues, car ce qui a été une fois acquis
à la science reste acquis jusqu'à preuve du contraire. Nous con-
366 LA SCIENCE SOCIALE.
naissons, par exemple, un certain nomJ3re de causes ou d'effets
de telles formes du Lieu, da Travail, de la Propriété, de la Fa-
mille, du Patronage, des Cultures intellectuelles, de la Religion,
de l'Etat, etc. Il suffit donc de constater qu'elles se vérifient, mais
sans insister. Ce qu'il est intéressant de déterminer, ce ne sont
pas les ressemblances avec les types déjà connus, mais les diffé-
rences. La question que l'observateur doit se poser sans cesse est
celle-ci : En quoi et idourquoi le type que j'étudie diffère-t-il des
types du même groupe, qui ont été précédemment étudiés? Sous
l'empire de cette préoccupation, et en poussant toujours plus
à fond son analyse, il arrivera à apercevoir des différences là où,
au premier abord, il ne voyait que des ressemblances, car il
n'y a pas deux types sociaux, quelque rapprochés qu'ils soient,
qui se trouvent exactement semblables.
Ces différences une fois reconnues, l'observateur doit s'attacher
à les décrire avec le plus grand soin et exclusivement.
Le type ainsi analysé, puis comparé avec les types analogues
pour en saisir les différences, puis classé, il reste à l'exposer au
public.
La méthode cl exposition consiste à présenter les éléments du
type dans l'ordre où ils s'enchaînent et s'engendrent les uns les
autres, en commençant par le phénomène le plus simple, et le plus
facilement constatable. C'est cet enchaînement qui donne à l'ex-
position un caractère rigoureux et scientifique et qui met en
lumière la loi de chaque phénomène.
C'est aussi par cet enchaînement que le savant se distingue
nettement de l'érudit.
Il est nécessaire de s'expliquer à ce sujet.
Depuis 1870, férudition allemande a fait chez nous beaucoup
d'adeptes. Compilateurs, collectionneurs de textes, les Allemands
estiment la valeur d'une œuvre, surtout d'après la quantité de
faits inédits mis au jour; jamais l'art d'accumuler les faits et les
citations de sources n'a été poussé plus loin. Les Universités alle-
mandes sont sans rivales à ce point de vue. Un livre allemand
qui se respecte connaît tout ce qui a été écrit précédemment
sur le même sujet, et a bien soin d'en donner la bibliogra-
LES FRANÇAIS D'aUJOLRD'iIUI. *i07
phie complote. On n'est un ériidit qu'à cette condition-là.
Il faut le dire hautement : Térudition ne doit pas être con-
fondue avec la science, elle ne la constitue pas et souvent même
elle rétouffe. 11 y a là un préjugé dont il serait temps de se dé-
barrasser.
Comment procède l'érudit? Il accumule, sur un sujet donné,
le plus de documents, le plus de textes possible ; la palme appar-
tient à celui qui a pu en réunir le plus grand nombre. Au fond,
ce n'est pas là un travail compliqué, ni qui exige beaucoup
d'effort intellectuel : de la patience, beaucoup de patience y
suffit. C'est même, en somme, un travail attrayant, comme tout
travail de collectionneur, comme la chasse. On collectionne des
fiches, on va à la chasse des faits. Chaque soir, on constate avec
satisfaction que le tas des fiches a augmenté, que le nombre des
faits accumulés s'est accru. Ainsi on est encouragé à recommencer
le lendemain ce travail de compilation, car on se donne à soi-
même la preuve matérielle que le travail avance, puisque le tas
de fiches s'accroit.
En réalité, le travail n'avance pas, car un sujet n'est pas connu
par le fait qu'on a réuni tous les documents publiés sur la ques-
tion, toutes les citations qui s'y rapportent. Souvent même il
recule en proportion des documents qu'on a amassés; ou, plus
exactement, sous lesquels on est submergé. Un érudit allemand
me disait un jour à propos d'une étude qu'il poursuivait : « .le
n'y vois plus rien; j'ai trop de faits. » Il avait raison et j'ai connu
moi-même pendant longtemps la cruelle situation d'un auteur
enlizé au milieu des faits qu'il a accumulés. J'ai entre autres un
certain carton que j'avais fait faire exprès, il y a une vingtaine
d'années, et qui contient peut-être dix mille fiches. Je voyais le
tas croître avec une satisfaction juvénile, mais lorsque enfin j'ai
voulu classer cet entassement de matériaux pour lui donner une
tournure d'ouvrage, je me suis senti submergé par le document
et impuissant à mettre de l'ordre dans ce chaos : les arbres m'em-
pêchaient de voir la forêt. Aujourd'hui, le carton est fermé et je
ne le rouvrirai jamais, si ce n'est pour en jeter le contenu aux
vieux papiers.
368 LA SCIENCE SOCIALE.
En général, Téruclit ainsi submergé ne se résout pas à ce parti
extrême et pénible. Il ne veut pas que tant de notes amoncelées
soient perdues, et, en désespoir de cause, il se décide à publier,
sous forme d'ouvrage, une vaste compilation à la façon allemande.
En réalité, il n'a fait que vider ses tiroirs, en se bornant à disposer
à peu près ses notes par catégories de sujets, — ce sont les cha-
pitres, — sans se préoccuper de saisir Fenchainement des causes
et des effets et de dégager les lois.
Saisir rencbainement des causes et des effets et, par là, arriver
à dégager la loi des phénomènes, voilà bien, je le répète, ce
qui distingue la science de l'érudition.
On peut ramener à trois les méthodes de travail dont se sert
l'esprit humain :
1° La méthode des théoriciens : ils dédaignent les faits et cons-
truisent des théories et des systèmes par raisonnement pur.
2° La méthode des énidits; ils dédaignent le raisonnnement
théorique et procèdent par accumulation de faits.
3° La méthode des savants; ils ne procèdent ni par système
«yjno?7 comme les premiers, ni par accumulation de faits, comme
les seconds. Leur procédé peut se résumer dans la formule sui-
vante : Raisonner a fond sur un petit nombre de faits jusqu à ce
qu'on en ait saisi U enchaînement et déterminé la classification.
Chaque progrès de la science a été le résultat de la connaissance
plus complète de quelques faits complètement analysés. Ainsi
Galilée rectifiant le système du monde par la seule inspection
des taches du soleil ; ainsi Pasteur bouleversant la médecine par
Fétude patiente d'un infiniment petit ; ainsi Le Play jetant les
fondements de Fétude scientifique des sociétés humaines par Fa-
nalyse méthodique et approfondie de quelques familles.
Raisonner à fond sur quelques faits, en saisir Fenchainement,
exige cent fois plus de travail personnel, d'effort de réllexion et
de comparaison que d'entasser des liasses de fiches, par un tra-
vail qui est, en somme, plus machinal qu'intellectuel. Je puis
citer à l'appui de cette affirmation l'exemple des jeunes gens qui
suivent notre Enseignement. Quand on leur donne une question
sociale à étudier, ils sont toujours portés à accumuler des notes,
LES FRANÇAIS D'aUJOURD'hUI. 369
à compiler des faits; ils se documentent, comme on dit, et ils
font cela sans aucune difficulté; le premier venu y réussit.
Mais où la difficulté commence pour eux, où cela ne va plus,
c'est quand il s'agit de mettre tous ces faits en ordre, de voir
par où ils se tiennent et s'enchaînent les uns aux autres, en un
mot, quand il s'agit de rattacher les faits aux causes. Or, c'est en
cela que réside tout la science et c'est précisément en cela que
les trois quarts échouent. Voilà pourquoi il est plus facile de fa-
briquer cent érudits qu'un seul savant... et nous en savons quel-
que chose.
C'est précisément pour aplanir cette difficulté, pour fournir à
de futurs collaborateurs un spécimen et une direction, que je me
suis décidé à publier ce volume.
Edmond Demolins.
LES PHASES
DE L ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR
AUX ÉTATS-UMS
D'APRÈS THE AMERICAN COLLEGE ES AMERICAN LIFE
Par Charles Franklin THWING
La grande importance des questions d'éducation vient de la
trace profonde que laissent dans l'homme les habitudes prises
dans les vingt premières années de sa vie. Les facultés actives de
l'enfant ne trouvent d'abord à s'exercer que dans l'énorme tra-
vail d'apprentissage qu'il doit accomplir, et les aptitudes qui le
soumettent à l'intluence du monde extérieur sont par suite celles
qui se développent le mieux en lui. Plus tard, ces dispositions du
premier âge s'aifaiblissent ou se transforment dans le jeune
homme, pour laisser place au développement des qualités qui
assurent son individualité. Comme l'enfant, le jeune homme ob-
servera, mais avec moins de curiosité et plus de rétlexion ; il aura
moins de docilité et plus de confiance en lui-même ; il n'imitera
les autres qu'après les avoir jugés ; sa mémoire sera moins puis-
sante, parce que sa raison le sera davantage; et il contractera
moins facilement des habitudes, parce qu'en sentant plus forte-
ment l'obligation morale, il aura acquis le pouvoir de contrôler
ses actes. Cette transformation se fait peu à peu pendant les an-
nées de l'enfance et de l'adolescence, elle doit être surveillée par
l'éducation, car c'est de la manière plus ou moins heureuse, ])lus
LES PHASES DE l'e\SEIGx\P:MENT SUI'ÉRIEUR AUX ÉTATS-UNIS- 371
OU moins complète dont elle se produira que dépendra l'énergie
et la valeur morale de l'homme.
Dans la famille patriarcale, l'éducation était simple et réduite :
elle consistait à inspirer à l'enfant l'amour des traditions et le
respect des ancêtres; cette règle se présentait à l'enfant comme
une loi immuable, supérieure, qui ne devait faiblir devant aucun
intérêt personnel : les ancêtres avaient fait preuve de sagesse, lui
devait faire preuve de docilité. Le but de l'éducation était donc
de maintenir dans l'homme les qualités qui caractérisent le jeune
âge, de faire des sujets imitateurs, soumis, confiants, conscients
de leur faiblesse individuelle et reconnaissants envers la commu-
nauté de l'appui matériel et moral qu'elle leur prêtait. Les so-
ciétés à formation communautaire, quel que soit leur degré de
complication, ont conservé le même esprit : elles cherchent par
l'éducation à entraver le développement de l'individu de telle
sorte que l'homme fait n'ait, autant que possible, que les qualités
propres à l'enfance ; en même temps elles s'efforcent de lui faire
sentir la supériorité de la loi et la nécessité d'une règle invaria-
ble qui puisse servir de guide à sa conduite et unir étroitement
les divers membres du groupe social.
La France, parmi les nations à formation communautaire, pré-
sente une particularité remarquable, elle a rompu avec son passé :
mais si elle a pu rejeter la loi ancienne et ses traditions, il lui
était impossible de changer l'esprit et les tendances qui lui ve-
naient de ce passé dont elle était sortie. La société française, trou-
blée et désorientée après la Révolution, manifestait ses origines
communautaires en cherchant aussitôt à rétablir un lien social
immuable. Les traditions n'existant plus, on résolut de constituer
de toutes pièces une sagesse absolue, rationnelle, supérieure à
celle des ancêtres, et de l'imposer uniformément à tous les ci-
toyens par la logique ou par la force. Ce fut l'époque de la ré-
daction des Droits de r homme et de la législation a priori. Ces
principes ont passé ou se sont modifiés parce que l'expérience ne
leur fut pas favorable et que noire pays devait compter avec les
nations voisines : mais les Français ont conservé le besoin de voir
la France centralisée et unie ; certains d'entre eux ont cru trouver
372 LA SCIENCE SOCIALE.
dans la connaissance commune des sciences un lien social irré-
prochable, capable de satisfaire par essence à toutes les exigences
d'une commune entente : cette idée n'a pas été sans influence sur
le développement de l'instruction et sur l'esprit de l'enseigne-
ment.
Par un enseienement abstrait où le travail de laboratoire
n'existe pas, où les faits n'intéressent que lorsqu'ils servent à l'in-
duction d'un principe, on cherche à donner aux jeunes gens le
plus grand nombre d'idées générales et à leur apprendre le plus
de lois théoriques. Cet idéal d'éducation a fourni les résultats
que l'on pouvait attendre : les Français instruits ont un talent re-
marquable d'exposition, ils excellent à présenter clairement une
théorie, à grouper les faits et à dégager l'idée maîtresse qui leur
sert de lien : mais ils ne se préoccupent de la pratique que lors-
qu'ils y sont matériellement forcés.
Dans le type particulariste , au contraire, l'éducation tend à
pousser jusqu'à son extrême limite le développement de l'homme,
puisque l'individu n'a plus à compter sur son entourage, mais
sur lui seul. Dès lors, on ne lui demande pas seulement de faire
preuve de soumission et d'intelligence, mais encore d'acquérir
la confiance en soi et la volonté. L'éducation n'est plus essentiel-
lement fondée sur la contrainte , ou sur la théorie, elle doit être,
en fait, aussi profitable que possible en toutes choses. Ce n'est plus
l'homme qui doit se soumettre à un ordre de société préétabli, c'est
la société et l'éducation qui ont à s'adapter à ses vrais besoins et
doivent satisfaire ses légitimes aspirations. L'individu apparte-
nant à une société particulariste est naturellement porté vers l'ac-
tion, il se fixe lui-même son but, s'efforce de l'atteindre par ses
propres ressources, et, relativement indifférent aux suffrages de
ceux qui l'entourent, il cherche sa récompense dans les avantages
personnels qu'il se procure et dans l'estime qu'il a de lui-même :
l'éducation qui lui convient aura donc pour traits caractéristi-
ques d'exalter la puissance individuelle et de donner la connais-
sance pratique des faits, car le but de cette éducation est d'agir
par soi-même.
Tels sont les caractères qui distinguent l'éducation communau-
LES IMIASES DK l'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR AUX ÉTATS-UNIS. 373
taire et réducation particulariste : cette dernière, par cela même
qu'elle développe l'homme, lui imprime un caractère ineffa<;al)le :
elle met l'individu à même de produire le maximum d'eil'et utile.
Les avantages qui résulteraient pour la France de l'adoption des
idées et de l'éducalion particularistes ont été exposés par M. De-
molins d'une façon qui dispense d'y revenir; on peut dire toute-
fois que le développement de cette éducation doit forcément
précéder dans notre pays toute action gouvernementale utile :
ainsi, par exemple, toute tentative sérieuse de décentralisation
est aujourd'hui entravée par notre esprit de clan et par le des-
potisme dont sont imbues nos autorités locales.
Il n'y a pas lieu de nous arrêter aux objections, elles ont été
déjà réfutées. On reproche à l'éducation particulariste de déve-
lopper l'égoïsme et de tendre à faire de nous des Anglais; mais
les Norvégiens, les Américains, certaines populations de l'Alle-
magne ont des traits nationaux fortement accentués et ne sont
pas Anglais pour être particularistes ; d'un autre côté, M. Paul
de Rousiers (1), en exposant l'œuvre généreuse de ces Américains
qui ont consacré des sommes énormes à doter leur patrie des
organismes sociaux intellectuels qui lui manquaient, et M. Demo-
lins (2), en démontrant que le Français cherche dans la commu-
nauté un appui et non des occasions de dévouement, font voir
que l'égoïsme est au moins aussi développé dans notre société
que chez les Anglo-Saxons.
L'intérêt que peut présenter pour nous l'histoire de l'enseigne-
ment supérieur en Amérique vient de ce qu'il a précisément ef-
fectué l'évolution dont il s'agit. Communautaire au début, tant
qu'il fut sous l'inlluence des vieilles universités anglaises où do-
minait l'esprit normand, cet enseignement, comme cela a eu lieu
également en Angleterre, a modifié son esprit et ses tendances
(1) Science sociale, t. XII, p. 457.
(2) Demolins, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons, p. 334.
T. XXV. 28
374 LA SCIENCE SOCIALE.
SOUS la pression de Topinion publique et se trouve aujourd'hui
franchement particulariste. Cette évolution se distingue facile-
ment dans 1 œuvre de M. Thwing, président de la ]]'ester?i Re-
sei've University, et du Collège Adelbert. Cet auteur a décrit dans
plusieurs ouvrages l'organisation des collèges et la -vie des étu-
diants américains : son dernier livre a pour but de discuter les
perfectionnements qui pourraient mettre les collèges en har-
monie phis complète et en relation étroite avec la vie améri-
caine : il renferme dans sa première partie un historique détaillé
de renseignement supérieur en Amérique, c'est cet exposé que
nous allons examiner.
D'après M. Thwing. histoire de l'enseignement supérieur en
Amérique comprend trois périodes : la première commence à la
fondation du collège d'Harvard, en 1636. et se termine à la
guerre de l'Indépendance en 1773 : c'est la période anglaise ou
ecclésiastique; la seconde s'étend de la fin de cette guerre jusque
vers 1830 : c'est la période française ou politique; enfin la troi-
sième se prolonge jusqu'à notre époque : l'auteur l'appelle al-
lemande et humaine pour caractériser l'origine de Tintluence
qui s'est alors exercée sur les collèges et le but éminemment pra-
tique de l'enseignement.
^rc Pf^piofjç — Pendant toute la durée de la domination an-
glaise, l'esprit et les tendances de l'enseignement supérieur en
Amérique ne le distinguent en rien de celui de la métropole : dans
presque toute cette période^ il n'exista en Amérique que trois
collèges : Har\vard, AVilliam et Mary, et Yale: et. tant qu'elle
dura, on ne fonda que neuf de ces établissements. Le collège,
gouverné par des ecclésiastiques, avait surtout pour but de pour-
voir au recrutement du clergé : c'est ainsi que, dans le dix-sep-
tième siècle, 5*2 pour cent des gradués d'Harvard prirent l'état
ecclésiastique ; de même, sur les 33 premiers gradués qui sorti-
rent du collège d'Yale, de 1702 à 1710, on compte 25 ministres
du culte.
En Angleterre, Oxford avait été créé sur le modèle de l'Univer-
sité de Paris et les statuts de ses divers collèges montrent qu'on
LES PHASES DE LENSEIGNEMK.NT SUI'ÉRIELH AIX ÉTATS-L'NIS. 373
avait cherché surtout à former les jeunes i^ens pour les fonctions
religieuses et à leur apprendre la théologie et le droit canon.
Richard Fox, évêque de Winchester, fondateur du collège du
Corpus Christi, indique le but de cet établissement en le compa-
rant cl une ruche sainte, à une échelle qui permettra aux hommes
de monter aux cieux. Ce caractère ecclésiastique n'était pas d'ail-
leurs particulier à Oxford, et l'on peut dire qu'à cette époque
toutes les Universités du Nord de l'Europe préparaient leurs étu -
diants à Faction religieuse et réservaient à l'Église le monopole
de l'enseignement : dans les Universités du Sud de l'Europe,
au contraire , c'était l'étude du droit qui occupait une place
prépondérante.
Les collèges américains tenaient aussi leur esprit clérical de
leurs origines : Harvard fut fondé sur le plan des universités an-
glaises par des hommes qui sortaient tous de Cambridge et
môme, pour la plupart, du collège Emmanuel. Les programmes
étaient moins étendus et moins variés que ceux des collèges an-
glais, mais ils leur ressemblaient sur beaucoup de points et avaient
le même esprit.
En résumé, pendant la domination anglaise, les collèges amé-
ricains prétendaient plutôt satisfaire à la loi divine que d'être
spécialement utiles au pays. Ils avaient été fondés à l'imitation
des établissements analogues de la métropole pour répondre à
une fonction sociale particulière , pour donner un enseignement
religieux officiel. Ils étaient peu nombreux, et leurs élèves se
destinaient d'avance au service du culte , à la magistrature et
aux autres carrières qui sont regardées , dans de telles sociétés ,
comme donnant une situation privilégiée et constituant une sorte
de sacerdoce.
2" Période. — Après la guerre de l'Indépendance, l'attachement
que certains Américains avaient gardé pour les coutumes anglo-
normandes diminua rapidement et ceux qui avaient lutté pour
leur liberté n'éprouvaient que peu de sympathie pour les tradi-
tions de l'ancienne métropole en matière d'éducation. Se voyant-
en face d'une situation difficile et de problèmes nouveaux, ils sen
370 LA SCIENCE SOCIALE.
tirent le besoin de prendre une orientation nouvelle : c'est ainsi
que l'amour du progrès et la reconnaissance qu'ils avaient pour
les Français leur firent embrasser avec ferveur l'idéal pédago-
gique et les tliéories éducatives de leurs anciens alliés. L'énorme
influence que la France exerça sur la nouvelle République, dans
les premières années de son existence, s'explique donc par des
raisons à la fois sociales et politiques.
Quesnay, petit-lils de Fr. Quesnay médecin ordinaire de
Louis XY, fut un des principaux promoteurs de linfluence fran-
çaise aux États-Unis. Il se rendit en Amérique pour se battre contre
les Anglais et servit comme capitaine en A'irginie : sa santé l'ayant
forcé à abandonner la vie militaire, il voyagea et conçut alors
le projet d'introduire dans ce pays neuf la culture des arts et la
civilisation française ; il pensait ainsi faire une œuvre utile et res-
serrer les liens de sympathie qui unissaient la France à la jeune
nation. L'Académie française des Arts et des Sciences devait
avoir son siège à Richmond et ses succursales à Baltimore, Phila-
delphie, New-York : elle devait être nationale et présenter en
même temps un caractère mternational par son affiliation avec les
institutions européennes du même ordre. Son programme d'en-
seignement était large, il comprenait les langues, les sciences ma-
thématiques physiques et naturelles, l'architecture civile et mi-
litaire et les beaux-arts. On réunit, tant en France qu'en Amé-
rique, 60.000 francs de souscriptions et l'on put posera Richmond,
en 1786, la première pierre du nouvel établissement. Cette entre-
prise, si heureusement commencée, n'eut pas de suite; elle fut
abandonnée à l'époque des troubles précurseurs delà Révolution,
lorsque notre pays dut se désintéresser des événements de la poli-
tique étrangère : dans de telles conditions, il n'est pas étonnant
qu'un établissement français, dirigé par un Français, soutenu par
l'aide morale et matérielle delà France, n'ait pu survivre à la brus-
que cessation de toute influence extérieure.
L'influence française cependant ncfutpas diminuéeparl'échecde
Quesnay, elle s'étendait d'ailleurs aux États du Nord de l'Amérique
aussi bien qu'à ceux du Sud : ainsi l'on voit dans les documents
de l'époque que le roi de France ofl'rit à la corporation d'Harvard
LES PHASES I)i: l'enseignement SLTKHIEIR AUX ÉTATS-UNIS. 377
de fournir pour le jardin botanique du collècre toutes les plantes
et semences que l'on demanderait à son Jardin Koyal: deux ans
plus tôt un Français, Albert Gallatin, avait rcru le privilège d'en-
seigner sa langue maternelle dans le même collège. L'influence
française était donc encore vivace et s'étendait sur tout le terri-
toire des États-Unis, mais elle n'était plus soutenue par Faction
du dehors qui lui donnait en quelque sorte une vigueur factice.
Au fond, l'extension qu'avaient prise les idées et les principes
français était plutôt due aux circonstances particulières de l'é-
poque et n'était pas de nature à satisfaire les couches profondes
du peuple américain. La guerre, en centralisant les forces sociales,
avait été favorable à l'action politique et avait précisément permis
à ceux que leur formation sociale portait à ambitionner les si-
tuations publiques de se mettre en avant et d'exposer des théories
que l'expérience n'avait pas encore contredites. Les Français étaient
considérés comme des libérateurs et les idées qu'ils proposaient
avaient des côtés séduisants : elles s'accordaient avec l'opi-
nion en étant libérales et égalitaires, elles légitimaient au nom de
la nature certains vices et certaines passions humaines, et, profi-
tant comme en France des critiques formulées contre l'ancien ré-
gime, elles pouvaient passer auprès de certains esprits comme fa-
vorables à l'action personnelle. C'est ainsi que l'inlluence française
s'est maintenue aux États-Unis pendant les premières années de
ce siècle : elle disparut ensuite, moins par un effet de l'abstention
du gouvernement français que parce qu'elle n'avait jamais péné-
tré profondément dans le peuple américain. Certains milieux
composés d'agriculteurs laborieux, à mœurs austères, profondé-
ment attachés à leur religion, lui faisaient une guerre acharnée : en
particulier, le mouvement presbytérien, dont le collège de Prince-
ton était le centre, fut le principal agent de sa ruine ; son dernier
effort fut la création de l'Université de Virginie.
Ce fut Jelferson (1), Américain de naissance, mais Français par
les qualités et les défauts de son caractère, qui fonda cet établis-
sement. L'esprit de centralisation qui y régnait représentait les
(1) Voir sur l'esprit et le rôle de Jefferson : P. de Rousiers, Colonisation et prospérité
coloniale (Sc/ence sociale, t. II, p. 465).
378 LA SCIENCE SOCIALE.
principes que Napoléon introduisit dans renseignement, l'indif-
férence en matière de religion était un écho des idées françaises
et le grand nombre de professeurs français montre encore da-
vantage l'esprit qui animait cette institution.
Voici en quels termes M. Thwing juge les effets de l'influence
française sur les collèges américains : « Jamais ce que nous ap-
pelons communément les principes et les vices français n'ont
eu autant d'action sur les étudiants. L'esprit d'insubordination
était à la mode dans presque tous les collèges. On sait qu'à
cette époque les étudiants de Yale se désignaient entre eux par
les noms des plus célèbres libre-penseurs français. A Williams
Collège, le flot des idées françaises sur la philosophie et la li-
berté avait tout submergé et semblait avoir ôté le goût des
préoccupations sérieuses. A Dartmouth, l'état des esprits était le
même qu'à Williams et à Yale. Des représentations dramati-
ques obscènes, des explosions de révolte brutales et tapageuses,
un déploiement d'éloquence ampoulée jetant le ridicule et le
mépris sur la religion chrétienne faisaient l'ordinaire de la
vie. Pour un temps, un flot d'immoralité et d'irréligion inon-
dait tous les collèges. »
Quant à la valeur de l'enseignement, on peut la juger par les
impressions de voyage de l'Anglais Weld, qui visita les collèges
américains à la fin du siècle dernier; il dit au sujet de Prince-
ton : « C'est un grand collège, très estimé des États voisins, qui
contient plus de 70 étudiants. D'après l'allure des élèves et les
programmes des études, il méritait plutôt le nom d'école de gram-
maire que celui de collège; cette remarque s'applique d'ailleurs à
presque tous les établissements de ce genre que j'ai visités en
Amérique. La bibliothèque que l'on nous montra était miséra-
ble et consistait pour la plus grande partie en vieux livres de
théologie disposés sans ordre ; une sphère planétaire de M. Rit-
tenhouse était placée au bout de la salle, mais elle était en mau-
vais état aussi bien que quelques pièces détachées d'un appareil
de physique qui se trouvaient dans la même vitrine. A l'autre
extrémité de la salle se trouvait le musée, représenté par deux
petits meubles contenant quelques crocodiles empaillés et quel-
LES PUASES DE l'e.NSEIGNEMENT SUPÉRIEUR AUX ÉTATS-UNIS. 371)
qucs spécimens de poissons rares, le tout dans un état déplo-
rable de conservation. »
Un carnet ayant appartenu au Président Stiles du collège de
Yale, et daté du 9 novembre 1779, renferme une liste des livres
de classe. En première année, on expliquait aux élèves Virgile,
Cicéron, le Nouveau Testament en grec et Tarit limétique : les
trois années suivantes se ressentaient naturellement du niveau
inférieur des études de la première. D'une manière générale, les
documents que Ton possède sur l'enseignement supérieur de la
fin du siècle dernier prouvent que l'état des programmes était
resté stationnaire et font penser en outre que les élèves n'avaient
pas grand goût pour leurs études et ne montraient que très ex-
ceptionnellement le zèle que l'on rencontre aujourd'hui dans les
bonnes classes des collèges.
Everett, professeur de grec à Harvard, avait été envoyé en Al-
lemagne aux frais du collège pour compléter son instruction : il
écrivait, en septembre 1817, une lettre datée de Goettingue, dans
laquelle on lit le passage suivant: « L'autre jour, je rougis jus-
qu'aux oreilles quand un de mes amis mit la main sur un journal
contenant le texte et la traduction de la pétition adressée à
M. Monroë par les étudiants à Baltimore. Peu m'importait que
la traduction fût en mauvais anglais, mon ami ne pouvait s'en
apercevoir : c'était le latin de l'original que j'aurais voulu cacher.
J'ai d'abord essayé de faire passer ce morceau pour du Kickapoo
ou Pottawattamy, malheureusement il avait juste assez l'air de
mauvais latin pour que cela fût impossible. Mon ami l'Allemand
persista à dire que l'auteur avait eu l'intention d'écrire en latin ;
quant à moi, je souhaitais que les jeunes gens de Baltimore se
fussent bornés à imiter leurs pères en malmenant les Fédéralistes
et qu'ils aient renoncé à traiter aussi durement cette pauvre
vieille langue. »
Ces remarques s'appliquent à la fin du siècle dernier et aux
premières années de celui-ci; dans les années suivantes, au con-
traire, les progrès furent sensibles. A ce point de vue, la seconde
période sert de transition à la troisième: c'estalorsque les langues
vivantes et les sciences furent introduites dans les programmes.
380 LA SCIENCE SOCIALE.
* Des chaires de français et cVespagnol furent créées à Harvard
en 1815 : toutefois, dès Tannée 1780, les étudiants qui désiraient
apprendre la première de ces langues pouvaient suivre les le-
çons d'Albert Gallatin. L'histoire n'était l'objet d'aucun enseigne-
ment régulier. En 180*1^, Benj. Silliman fut nommé à Yale pro-
fesseur de Chimie et de Physique, et enseignait aussi la Géologie
en 1818, la chaire de Chimie du Collège Médical de l'Université
de Pensylvanie fut attribuée à Robert Hare : ni l'un ni l'autre de
ces savants n'admettaient des élèves dans leurs laboratoires.
Les sciences économiques furent cultivées de bonne heure à
l'Université de Pensvlvanie; on trouve en effet dans ses ar-
chives un plan d'études, daté de 1756, contenant les prescrip-
tions suivantes : « Après avoir exercé son raisonnement sur la
logique et la métaphysique, l'étudiant s'instruit de ses devoirs
d'homme et de citoyen en suivant un programme qui eml)rasse
la morale, le droit civil et naturel; l'histoire est une introduction
au commerce international et privé. » En 1799 , le Collège William
et Mary institua une chaire de Législation comparée. Des cours
d'Économie politique furent ouverts à Hafvard en 1820 , à Yale
en 182i, à Columbiaen 1827, à Dartmouth en 1828, à Princeton
en 1830, à Williams en 1835. Nous touchons à l'extrême limite
de cette seconde période; les causes qui, à partir de 1820, révo-
lutionnèrent l'industrie et amenèrent le changement des habi-
tudes sociales et des méthodes d'enseignement, se faisaient
fortement sentir et c'est à elles que l'on doit rapporter cette in-
troduction presque simultanée de l'Économie politique dans les
programmes des divers collèges. Ces causes sont nombreuses, on
peut citer parmi les principales, l'expansion commerciale et la
prospérité qui suivirent la chute de Napoléon, les découvertes
récentes telles que celles d'Arkwright pour la filature du coton
et de Fulton pour la navigation à vapeur, les besoins particu-
liers de ces industries naissantes, enfin l'accroissement de la
population et le roulement des capitaux.
En résumé, cette période, à laquelle M. Thwing donne la qua-
lification de française, est plutôt une période de transition :
tout au plus l'influence française servit-elle à former des ci-
LES rUASES DE l'eNSEIGNEMENT SUPÉRIEUR AUX ÉTATS-UNIS. .'iSl
toyens et à accentuer le lien fédéral en élargissant pour les Amé-
ricains l'idée de patrie ; encore cela est-il fort douteux, il est
vraisembLable que ce résultat aurait été atteint plus judicieuse-
ment et à moins de frais uniquement par la nécessité de l'ac-
tion commune et de la lutte contre les intérêts anglais. On doit
remarquer dans cette période le travail lent et continu du
peuple ; après avoir fait justice des idées centralisatrices et ré-
volutionnaires qui s'étaient répandues dans les classes instruites
et soi-disant dirigeantes, et qui^ soutenues par des hommes ac-
tifs et puissants et par l'influence et les capitaux d'une nation
amie, semblaient devoir être irrésistibles, le peuple américain
constitua son industrie et transforma peu à peu l'esprit de la
nation ainsi que ses organismes sociaux de la manière la plus
conforme à ses aspirations et la plus favorable à ses besoins.
C'est ainsi que s'opéra la transition à la période suivante, dans
laquelle les tendances particularistes acquirent une importance
définitive.
II
3^ Période. — La troisième période de l'histoire des Univer-
sités en Amérique commence vers 1830 et dure encore de nos
jours; pour la distinguer nettement des deux précédentes,
M. Thwing l'appelle allemande et humaine : on constate, en ef-
fet, qu'à partir de son origine, les méthodes d'enseignement su-
bissent largement l'influence de l'Allemagne, et que le but
poursuivi, de plus en plus élevé et précis, est de donner aux étu-
diants la meilleure culture générale possible : aussi les jeunes
gens qui entrent au collège, n'y viennent pas tant pour se
rendre aptes à exercer un profession que pour élargir et com-
pléter leurs qualités d'hommes.
En 1860, lors de sa nomination à la présidence d'Harvard,
Cornélius C. Felton s'exprime ainsi : « Par renseignement
qu'elle donne , l'Université poursuit un double but : développer
dans un sens pratique les qualités intellectuelles des jeunes
382 LA SCIENCE SOCIALE.
gens et élever au plus haut degré de culture leurs facultés mo-
rales et religieuses. Nous devons fournir à nos élèves une édu-
cation libérale^ c'est-à-dire les guider dans les hautes études,
les pousser à la réflexion personnelle, affiner leur goût, exercer
leur jugement et adoucir leurs mœurs au moyen des arts. »
Dwight, président du collège d'Yale, dit de même, lors de son
installation : (( L'éducation fait pour l'esprit ce que la religion
fait pour le cœur, elle lélève et l'élargit. Le jeune homme, après
avoir accompli son œuvre intérieure, pourra se servir de sa
force partout où le monde en aura besoin, et il se rendra utile
s'il est animé des nobles mobiles que suggère une bonne éduca-
tion... C'est le privilège d'un professeur de collège de développer
les jeunes gens qui l'entourent, de les rendre plus généreux^
plus francs, plus préparés à la vie et à ses combats, plus dignes
d'amour et de respect. »
M. Thwing a récemment posé aux élèves de l'une des classes
d'un collège les questions suivantes : « Dans quel but êtes-vous
entré au collège? Y avez-vous trouvé les moyens d'atteindre ce
but et, dans ce cas, quels sont ces moyens? » Voici trois de ces
réponses que 3L Thwing dit avoir été prises presque au hasard :
1° « Mon but en venant au collège était vague et mal défini.
J'avais, d'une manière générale, l'idée que l'éducation que l'on
y donnait serait pour moi une excellente acquisition. Je sentais de
plus le besoin d'entreprendre des études qui me feraient con-
naître la carrière qui me convenait le mieux. J'estime que le col-
lège a eu sur moi une bonne influence, il me semble que je
commence à avoir une notion exacte de ce que j'aurai à faire
dans le monde et que mes études ainsi que la fréquentation de
mes camarades m'ont été très précieuses. »
*2'' « Je suis entré au collège pour acquérir, par un pro-
gramme d'études systématiques et dirigées par des hommes
compétents, une éducation et des habitudes morales qui, jointes
à un certain fonds de connaissances, me permettront de jouir de
la vie et même d'ctre utile aux autres. Je suis, il me semble, dans
d'excellentes conditions pour atteindre mon but, tant au point
de vue de l'instruction qu'au point de vue de la discipline in-
LES PHASES DE L" ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR AUX ETATS-UNIS. 3WiJ
tellectuelle et morale, car l'éducation consiste à exercer son es-
prit dans diverses branches d'études, ce qui permet l'acquisition
graduelle des connaissances. »
S'^ « Je suis entré au collège pour me préparer par une édu-
cation large à la carrière que je dois exercer, et en même temps
pour me développer aux points de vue intellectuel, moral et
physique. Je pense que le collège donne toutes les facilités pour
arriver à ce résultat et j'espère l'atteindre par mes études ainsi
que par les contacts de la vie commune avec mes professeurs et
mes camarades , ce dernier moyen ayant autant d'importance ,
sinon plus, que la science que l'on puise dans les livres. »
* En d'autres termes, les jeunes Américains vont au collège
pour se préparer à la vie. Si l'on imagine, ce qui est facile, la
réponse que feraient aux questions J3récédentes les jeunes Fran-
çais de dix-sept à dix-huit ans qui suivent renseignement univer-
sitaire, on peut juger, au moins par comparaison, que le but
des collèges américains mérite bien la qualilication que lui donne
M. Thwing, car il est certainement plus humain de se préparer
à la vie que de se préparer au Baccalauréat.
Il n'est pas dans le caractère des Américains de s'isoler du
monde : leur orgueil les porte à faire de grandes œuvres et non
à se renfermer dans leurs frontières en proclamant que leur vie
nationale est seule digne d'intérêt. Leur attention ayant été ap-
pelée en premier lieu sur leurs besoins matériels, ils développè-
rent leur agriculture et se tournèrent vers l'industrie dès qu'ils
eurent secoué le joug de l'Angleterre et les lois restrictives qui
leur étaient imposées. Ce peuple ne pouvait s'enorgueillir d'un
passé avec lequel il avait rompu, ni de sa culture forcément pri-
mitive, mais il était fier de son énergie et de son activité, et de-
manda sans fausse honte à l'étranger les connaissances et la
civilisation qui lui manquaient.
Après s'être autrefois adressés à la France, les États-Unis se sont
alors tournés vers rAllemagne, et, dans les conditions où ils se
trouvaient, ils ne pouvaient faire un autre choix; pour bien com-
prendre ce point important, il est nécessaire de passer rapide-
38 i LA SCIENCE SOCIALE. .
ment en revue le développement de l'enseignement supérieur
dans cette partie de l'Europe.
Les Universités allemandes, fondées par FÉglise et par les di-
vers souverains, s'occupèrent d'abord de sciences religieuses;
elles donnaient alors la première place à leur faculté de théo-
logie ; cet état de choses subsista jusqu'à la fin du dix-septième
siècle. A partir de cette époque, la philosophie et l'étude du droit
prirent une importance de plus en plus considérable, les théories
rationnalistes prévalurent et les partisans de la libre pensée
exercèrent leur influence en sociologie et dans les questions re-
ligieuses. Après la chute de Napoléon, on observe une nouvelle
phase : les vieilles Universités prirent en main la cause du peuple
et s'efforcèrent de restaurer la patrie et d'en augmenter la puis-
sance : pour atteindre ce but, elles se servirent du respect qu'ins-
piraient leurs institutions, des talents de leurs professeurs, en
même temps qu'elles adaptaient l'esprit et la forme de leur en-
seignement au rôle qu'elles voulaient jouer. La fondation de l'U-
niversité de Berlin date des premières années de ce mouvement.
Ce rapide exposé montre que, dans l'évolution de son ensei-
gnement supérieur, l'Allemagne précéda les États-Unis, et que,
dans ces deux pays, cette évolution passa par trois phases presque
identiques au point de vue des tendances qui les caractérisent.
Lorsque les Américains, réagissant contre l'influence française et
pressés de développer leurs industries nationales, durent faire
appel aux lumières de l'étranger, ils trouvèrent dans l'Allema-
gne un pays dont ils approuvaient, sous les rapports que je
viens de dire, les idées et partageaient les tendances, et qui pou-
vait leur prêter un secours efficace, puisque ses universités cul-
tivaient déjà, dans un esprit pratique, les sciences et les arts
capables d'augmenter les richesses de la patrie.
On peut donner comme exemple de l'influence allemande,
l'extension que prit l'enseignement de la chimie dans la troi-
sième période de l'histoire des collèges américains.
Liebig avait fondé à (iiessen un laboratoire d'études dans
lequel ses élèves recevaient des leçons de chimie, en même temps
qu'ils s'exerçaient à la pratique de cette science : c'était une
LES l'UASES DE l'eNSEIGNEMENï ïrUl'ÉRIElR AUX ÉTATS-LNIS. 3Ho
innovation, et, pour en profiter, plusieurs jeunes Américains se
rendirent Allemagne. Silliman enseignait alors la chimie à Yale,
mais ses le(;ons étaient purement théoriques : il n'admit même
son fils dans son laboratoire que lorsque celui-ci devint son
assistant, en 1837. Cinq ans plus tard, Silliman fils succéda à son
père comme professeur titulaire et prit alors quelques élèves
dans son laboratoire. L'un d'eux, J.-P. Norton, alla ensuite à
Edimbourg et à Utrecht, puis revint en 18i7 fonder avec son
ancien maître une école de chimie appliquée : parmi les pre-
miers élèves qui se présentèrent, étaient Brust, Brewer et John-
son, qui furent ensuite les premiers professeurs de l'École scien-
tifique de Shefficld.
Un ancien élève de Liebig, N. Horsford, organisa en 18'^7 le
le laboratoire de l'École scientifique de Lawrence sur le modèle
de celui de Giessen; au collège d'Harvard, en 1851, Cooke ouvrit
à ses frais, d'après les mêmes principes, un laboratoire d'études :
cette création fut officiellement reconnue en 1858.
L'influence allemande fut puissante et féconde : elle s'étendit
d'une manière générale aux diverses manifestations de la vie
américaine. M. Thwing partage son histoire en trois périodes.
Dans la première, parmi les jeunes gens qui allèrent en Alle-
magne, Everett, Bancroft, Cogswell, Ticknor, Longfellow furent
étudiants à l'Université de Gœttingue. Les pas.sages suivants sont
extraits d'une lettre écrite par Cogswell pendant son séjour à
l'étranger :
a GœUingue, 8 mars 1817.
«■ Il faut que je vous parle un peu de notre colonie de Gœttingue
avant de passer à d'autres sujets, car vous ne vous souciez proba-
blement de cette Université qu'au point de vue de nos rapports
avec elle. Dans toute cette partie de l'Allemagne on connaît et
on apprécie le professeur (Everett) et le D' Ticknor, comme on
les appelle ici. Pour la première fois, je suis lier d'être Améri-
cain de ce côté de f Atlantique, car jamais pays ne fut plus heu-
reux dans sa représentation à l'étranger : mes compagnons nous
seront môme plus utiles à cet égard que par les trésors d'iiis-
38G LA SCIENCE SOCIALE.
triictioii qu'ils rapporteront en Amérique... Ne croyez pas que
j'exagère si je dis que les idées de lettrés d'Europe sur notre
patrie seront totalement changées par la présence de T. et de E.
Ticknor et Everett) sur le contine nt : on estimait notre peuple
brave, riche et entreprenant, mais qu'il dût se trouver parmi
nous un savant ou même un homme ayant le désir de l'être,
personne n'y avait probablement pensé... Le système d'éducation
est ici l'inverse du nôtre : nous élevons les enfants en toute liberté,
puis nous les enchaînons quand ils arrivent au collège ; en Alle-
magne, les jeunes garçons commencent par être cloitrés et sur-
veillés, trop même, à mon avis, pour qu'ils puissent apprendre
à se conduire; devenus grands, ils sont complètement livrés à
eux-mêmes dans les Universités ».
Cogswell, né en 1T86, gradué à Harward en 1806, entra
d'abord dans le commerce r fatigué de voyager, il fut nommé
répétiteur à Harvard en 1814, puis envoyé à l'Université de Gœt-
tingue. A son retour, il prit les fonctions de bibliothécaire du
Collège, de 1821 à 1823 : ne pouvant s'entendre avec ses supé-
rieurs, il quitta Harvard pour FÉcole de Round Hill et organisa
enfin la bibliothèque Astor. Ticknor naquit en 1701 et fut gra-
dué à Darmouth en 1807; il alla en Allemagne en 1815 et fut
nommé à son retour, en 1817, professeur de langues modernes à
Harvard. Everett, né en 1794, fut gradué en 1811, puis nommé
professeur de grec en 1815 à Harvard : il partit aussitôt pour
l'Europe aux frais du Collège et fut le premier Américain qui
reçut le titre de docteur d'une université allemande : il succéda
enfin à Quincy dans la présidence d'Harvard. Bancroft fut égale-
ment envoyé en Allemagne, mais sa carrière fut un désappoin-
tement : il ne rendit, à son retour, aucun service au Collège.
En somme, ces hommes remarquables ne procurèrent pas au
Collège tous les avantages qu'on avait espérés : leur influence fut
cependant énorme sur l'éducation, ils rompirent avec cette sté-
rilité intellectuelle qui s'était développée en Amérique à la faveur
de l'isolement et d'une vie purement coloniale : leur action fut
générale, ils préparèrent le pays au mouvement d'extension que
LES IMIASES DE l'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUH AUX KTATS-L'MS. .'J87
les collèges, les écoles et les bibliothèques allaient recevoir et
servirent indirectement à cette renaissance des lettres qu'illus-
trèrent Irving-, Cooper, Bryant et la Norlh American Hevieiv.
Dans la deuxième période, (ioodwin, Child, Wliitney, Gould
l'astronome, Gildersleeve allèrent en xVllemagne compléter leur
instruction. Cette génération servit plus directement que la pré-
cédente au progrès de renseignement. La deuxième période de
l'intluence allemande se confond d'ailleurs insensiblement avec
la période actuelle caractérisée d'abord par le mouvement de
reprise qui se produisit immédiatement après la guerre civile.
Depuis cette époque, une foule de jeunes gens ont été en Alle-
magne et ont puissamment contribué à leur retour au perfection-
nement des diverses branches de l'enseignement : ils font partie
actuellement du personnel des meilleurs collèges.
L'année dernière, Harvard eut à regretter la perte de deux de
ses professeurs et de son bibliothécaire. Ces trois hommes avaient
été compléter leurs études en Allemagne. G. -M. Lane, né en 1823,
gradué à Harvard en 18V6, alla ensuite à Goettingue et y fut
reçu docteur en 1851 ; de retour au Collège, il exerça les fonc-
tions de professeur de latin jusqu'en 189i et mourut le 30 juin 1897.
— F.-D. Allen, né en i8iV, gradué à Oberlin en 1863, alla en Al-
lemagne et passa son doctorat à Leipzig en 18G6; de retour dans
son pays, il fut successivement professeur à l'Université du Ten-
nessee, à l'Université de Cincinnati, puis à Yale; il entra en 1873
à Harvard comme répétiteur et fut nommé en 1880 professeur
de Philologie classique : il mourut le i août 1897. — .1. Winsor, né
en 1831, élève d'Harvard en 1853, partit pour l'Europe avant ses
examens de graduation et alla étudier à Heidelberg: il fut bi-
bliothécaire à Harvard depuis 18^7 jusqu'à sa mort, le 22 oc-
tobre 1897.
L'influence allemande n'a pas cessé de s'accentuer depuis le
commencement de ce siècle; en 1835, il y avait 4 étudiants
américains dans les Universités de l'Allemagne: en 1891, leur
nombre s'élevait à ii6; aujourd'hui, on en compte 600. Ces
jeunes gens reviennent ensuite dans leur pays après avoir jugé
à leur point de vue la civilisation et les idées allemandes : ils
388 LA SCIENCE SOCIALE.
emportent avec eux un idéal plus complet de culture littéraire,
une instruction scientifique développée, des habitudes de re
cherches patientes et des méthodes pratiques qui leur permettront,
de retour en Amérique, de mieux diriger leurs eliorts et d'at-
teindre un but plus élevé. En somme, ces jeunes gens vont
chercher et trouvent en Allemagne un complément de l'éduca-
tion particulière qu'ils ont reçue, c'est-à-dire un accroissement
de leur valeur personnelle et de leur puissance individuelle.
Tout en s'adressant à l'étranger, les Américains ont voulu se
procurer par eux-mêmes une civilisation raffinée : naturellement
enclins à l'action, ils ont compris cependant que le travail exa-
géré porterait préjudice à leur culture et au goût national, c'est
pour obvier à cet inconvénient qu'ils s'efforcent de donner à
leurs collèges une organisation si bien adaptée à la nature de
l'homme qu'aucune faculté de leurs enfants ne reste désormais
sans développement ni sans culture. Ils tiennent à être des
hommes complets et ils sont par suite disposés à faire tous les
efforts nécessaires pour n'être dépassés par aucun peuple dans
aucune branche de l'activité humaine.
III
On a vu que les Américains s'étaient d'abord tournés vei's la
France et qu'ils ont ensuite réagi énergiquement contre l'in-
fluence française : il est intéressant de voir s'ils persistent dans
ce sentiment ou s'ils ne commencent pas plutôt à se rapprocher
de notre pays.
Sans discuter l'exactitude de l'expression de M. Thwing, on
peut dire au point de vue social que les tendances auxquelles
cet auteur fait allusion en les nommant principes et vices fran-
çais, ne feront jamais de progrès dans le oeuple des États-Unis.
Aujourd'hui comme autrefois, cette société a horreur de la cen-
tralisation et de la perte de forces vives qu'elle entraîne, des
administrations compliquées qui ont pour effet d'éloigner l'homme
LES PHASES DE l'eXSEIGNEME.NT SUl'ÉRIErR AUX ÉTATS-UNIS. 380
de la contemplation directe du fait et de lui enlever initiative et
responsabilité, de rindifférence religieuse et de rahsence de di-
gnité personnelle qu'elle implique; mais en même temps, beau-
coup d'Américains instruits savent qu'à d'autres égards la France
peut leur donner des enseignements précieux. Au fond, ce qu'il
nous reprochent le plus, c'est notre goût pour les principes abs-
traits et pour la législation a priori, car ils sont persuadés qu'on
ne peut arriver à un résultat satisfaisant que par une observa-
tion attentive des faits, en suivant les conseils du bon sens et
les leçons de l'expérience. Ils admirent trop les grandes œuvres
pour ne pas nous rendre justice à l'occasion, mais ils trouvent
en général dans nos succès eux-mêmes une justification de leurs
tendances, en constatant qu'ils sont dus plutôt aux leçons de
l'expérience qu'à l'excellence de nos principes et de notre cons-
titution administrative. Le journal américain The Harvard Gra-
duâtes Magazine, dans son numéro de décembre 1897, contient
un article élogieux sur les Universités françaises; l'auteur, M. Ces-
tre, fait ressortir les progrès récents du matériel et de l'ensei-
gnement, il montre que le décret de juillet 1896 a ouvert aux
Universités un avenir plein de promesses et il termine ainsi : « L'é-
tat présent des Universités en France est le dernier résultat d'une
évolution graduelle de l'enseignement supérieur; les promoteurs
de ce mouvement étaient inspirés par leur dévouement pour un
idéal scientifique et par la notion exacte de l'unité de la science,
et ce sont ces sentiments qui ont assuré le succès de l'œuvre en-
treprise. Pour une fois, dans le pays de la législation a* priori, une
mesure a été prise que le temps a mûrie et que les circonstances
ont rendue opportune. Par des voies directement opposées à celles
de la Révolution, un des projets de la Révolution a été réalisé,
plus de cent ans après le vote de la Convention. La troisième
République s'est ainsi conformée à l'esprit de la première, tout
en prolitantdes leçons de l'expérience. »
En résumé, l'influence allemande est prépondérante aux États-
Unis et grandit tous les jours; cependant, le nombre croissant
des étudiants américains dans nos Facultés et les progrès remar-
quables de notre enseignement supérieur doivent faire regarder
T. IXV. ^g
390 LA SCIENCE SOCIALE.
comme probable un rapprochement plus intime entre la France
et les États-Unis sur le terrain scientifique.
Les trois périodes du développement de renseignement supé-
rieur en Amérique ne sont pas aussi tranchées qu'on pourrait
le croire parce qui précède. Pendant la période ecclésiastique,
les collèges fondés par TÉtat avaient avec lui de nombreux
rapports : les plus anciens de ces établissements eux-mêmes
n'auraient pu vivre sans l'aide protectrice des pouvoirs publics;
en outre, beaucoup d'étudiants se destinaient à la carrière poli-
tique et plusieurs d'entre eux jouèrent même un rôle considé-
rable au commencement de l'histoire des États-Unis. Sibley dit
à ce sujet : « Les gradués d'Harvard créèrent et firent progresser
les principes sur lesquels repose notre gouvernement et qui,
dans leur expansion, agitent aujourd'hui le monde et tendent
à améliorer la situation de l'humanité. La vie de ces hommes
est tellement liée à la politique de leur époque qu'il est néces-
saire de connaître leurs biographies pour bien comprendre
r histoire de notre pays. Sortis indistinctement des diverses
classes de la société, mais élevés sous la même influence, les
gradués d'Harvard ont donné un exemple unique par l'impor-
tance de leur œuvre politique, morale et religieuse et leur action
sur les destinées du monde. » Ces expressions sont peut-être un
peu exagérées, mais cette citation montre néanmoins que, vers
la fin de la période anglaise, l'éducation donnée par les collèges
était propre à développer les sentiments patrioti([ues des jeunes
gens et qu'il n'y a pas eu de transition brusque entre cette
période et la suivante, dans laquelle ces établissements avaient
pour but la formation des citoyens.
En revanche, l'influence du clergé n'a pas cessé de se faire
sentir dans la seconde et dans la troisième période, car on peut
dire que la plupart des collèges des nouveaux États ont été
fondés dans un but de propagande par les partisans d'une secte
religieuse.
Enfin, les idées de civisme et de centralisation que l'on observe
dans la période française, caractérisent des mœurs communau-
LES P11ASK5 DE l'eNSEIGNEME.XT SUPÉRIELR ALX ÉTATS-UNIS. 301
taires qui se traduisent clans la période actuelle par le grand
développement donné aux Universités d'État. Ces étahlissements
ont une importance prépondérante à TOuest du Mississlpi, ainsi
que dans le Michigan, le Wisconsin et les autres États situés
sur la rive Est de ce fleuve. Entre le Mississipi et les monts
Allcghanys, les Universités d'État et les collèges privés se valent
comme importance ; mais ce sont décidément ces derniers qui
l'emportent dans les États de l'Atlantique. En somme, dans la
plus grande partie des États-Unis, les Universités sont à la tête
de l'enseignement; leurs finances sont garanties par l'État, leurs
programmes très larges comprennent les études littéraires et
scientifiques; elles donnent de plus, dans des écoles annexes,
l'instruction technique et pratique relative à diverses professions,'
même dans des branches étroitement spécialisées, telles que
l'art dentaire et l'art vétérinaire. Elles sont pourvues, en un
mot, de tous les éléments nécessaires pour fournir aux étudiants
un enseignement complet.
Dans la période actuelle, de nombreuses écoles ont été éga-
lement fondées, en dehors des collèges et des universités, pour
donner aux jeunes gens les connaissances et l'habileté que récla-
ment certaines professions : les unes enseignent la chimie
industrielle, d'autres l'architecture, l'art de l'ingénieur, etc. —
Ces écoles sont très utiles, mais elles n'ont pas la prétention de
développer l'esprit des élèves par une culture générale : leur but
est de fournir à la société des travailleurs bien préparés à la
carrière qu'ils doivent suivre.
L'importance croissante des collèges en Amérique est claire-
ment démontrée par l'augmentation du nombre des étudiants.
Pendant le dix-huitième siècle les habitants des États-Unis n'ont
pas été l'objet de statistiques régulières; aussi, pour réduire
la question à des limites précises, M. Thwing compare la popu-
lation des collèges en 1830-31 et en 1890-91.
En 1830, on compte, 12.8G6.000 habitants et i() collèges;
le nombre des étudiants était A peu près de i.OOO, il v avait
donc un étudiant pour 3.210 habitants.
392 LA SCIENCE SOCIALE.
On applique un peu abusivement, en Amérique, la dénomi-
nation de collège à des établissements d'instruction de genres
divers, et. suivant qu'on donne à ce mot un sens plus ou
moins étendu, on trouve une population scolaire plus ou moins
nombreuse: mais, en ne considérant que les collèges qui
adressent un rapport au Bureau d'Éducation, on compte i6.iTi
étudiants en 1890; d'autre part, d'après le dernier recense-
ment, les États-Unis renferment 62.622.250 habitants : il y
avait donc, en 1890^ un étudiant pour 1.3i7 habitants.
En résumé, en 1890. la population était quatre fois et demie
plus nombreuse qu'en 1830, et dans cet intervalle le nombre
des étudiants a décuplé.
Il est intéressant de comparer le nombre des étudiants des
divers États : à ce point de vue. la Nouvelle-Angleterre l'em-
porte sur le reste de l'Amérique, ce qui s'explique par l'an-
cienneté relative de sa civilisation. Le tableau suivant est re-
latif aux six États de cette région et à l'État de Xew-York.
Nombre d'habitants pour un étudiant :
En 1830 En 1890
Maine. 2.330 1.294
^'e^v-Hamp^hi^e 1 .7o6 1 .034
Vermont 1 .696 1 .433
Massachusetts 89:) 501
Rhode-Island 2.442 857
Connecticut 1 .340 421
NeM -York 2.496 1.149
En groupant les États par régions on obtient les résultats
suivants :
yombre d'nabitants pour un étudiant :
183031 1890 91
Nouvelle-Angleterre 1.231 Nouvelle-Angleterre 1.001
4 Étals du Centre 3.465 4 Etats du Centre, le Delaware
6 Etats du Sud ly compris le excepté) 1.001
district de Columbia 7.252 Division Atlantique Sud l.S:4
8 Étals de l'Ouest 6.060 Division Centrale Sud 1 .908
Division Centrale Nord 1 .333
Division Ouest 1 .640
LES PHASES DE l'eNSEIGNEMENT SUPÉRIEUR AUX ÉTATS-UNIS. 393
Le développement de renseignement supérieur a donc été
considérable, surtout dans les États de l'Ouest et du Centre :
sans doute, il y a quelques réserves à faire sur la valeur de
certains collèges de ces régions, mais dans la Nouvelle-An-
gleterre, où cette objection ne s'applique pas, la proportion
du nombre des étudiants au montant total de la population pa-
rait plus forte que chez les nations européennes : ainsi en Nor-
vège, pays où les universités sont relativement le plus fréquen-
tées, il y avait, en 188G-89, un étudiant pour 1.298 habitants.
En Europe, le nombre des jeunes gens qui suivent l'ensei-
gnement supérieur est à peu près stationnaire. Le professeur
Lexis, en parlant de l'Angleterre, dit que les étudiants sont
plus ou moins nombreux suivant Fétat de prospérité commer-
ciale de l'époque : une reprise des affaires diminue la popu-
lation universitaire; une crise, au contraire, l'augmente, en ren-
dant les professions libérales plus désirables.
La proportion des étudiants américains tend à s'accroître et
les personnes les plus compétentes n'y voient que des avantages.
En France, on est généralement d'avis que l'augmentation du
nombre des jeunes gens pourvus de grades et de diplômes
aurait pour unique résultat l'augmentation du nombre des dé-
classés, et l'expérience confirme cette manière de voir. En
Amérique, il en est autrement, parce qu'au sortir des collèges
les jeunes gens ne suivent pas exclusivement les professions
savantes : les gradués d'Harvard qui entrent dans le com-
merce représentent un peu plus du tiers de leur promotion.
Ils débutent à vingt-deux ans, c'est-à-dire quatre ans plus tard que
les autres, mais leur apprentissage est moins long et leur ha-
bileté plus grande, de sorte qu'à vingt-sept ans ils ont en
général dépassé leurs concurrents plus anciens dans le métier.
Ces jeunes gens préférant aux positions libérales des situations
actives et lucratives, les collèe-es ont dû se conformer à ce désir
et transformer leur enseignement en conséquence. Ces collèges
sont des entreprises privées et les Universités d'État n'ont aucune
prérogative spéciale : ces établissements sont donc intéressés à
satisfaire le mieux possible les besoins les plus intimes de la so-
394 LA SCIENCE SOCIALE.
ciété, c'est pour eux une condition d'existence. Il n'est donc pas
étonnant que les méthodes d'enseignement et les principes
d'éducation ne soient pas les mêmes qu'en France : ici, l'état
social est inflexible; là, c'est l'individu qui fait la loi.
Une dernière citation de M. TliAving fera bien comprendre
l'opinion d'un grand nombre d'Américains sur le développement
de l'instruction supérieure : « En Allemagne particulièrement,
on exprime souvent la crainte qu'il y ait trop de gens instruits :
mais, demanderons-nous, dans quel but ces personnes ont-elles
acquis leur instruction? Est-ce pour devenir avocats, magistrats,
hommes de lettres, ministres du culte? sans doute, il peut se
faire que ces carrières soient encombrées. Trouve-t-on les per-
sonnes instruites trop nombreuses parce que les gradués de
collège devront se faire mécaniciens ou fermiers? Et pourquoi ne
se feraient-ils pas mécaniciens ou fermiers? Est-ce que, dans ces
professions, l'éducation qu'ils ont reçue leur serait inutile? Tant
pis alors pour cette éducation et pour ces gradués. On dira peut-
être qu'une éducation soignée n'est pas faite pour ceux qui
prennent certains métiers. A cela nous répondrons que l'éduca-
tion que l'on donne au collège a pour but de faire des hommes :
sa mission est d'aider les jeunes gens à trouver et à rendre leur
vie intéressante. Non, il ne peut y avoir trop d'hommes instruits,
excès de bien ne nuit pas : on ne peut instruire trop de gens et
les instruire trop : les hommes ne deviendront jamais trop hon-
nêtes, trop capables, trop intelligents et trop raisonnables. »
Cette citation met les choses au point :
En France et en Allemagne, l'Enseignement détourne trop
souvent des professions usuelles, parce qu'il s'applique unique-
ment à cultiver l'esprit.
Aux États-Unis, il s'applique, en outre, à former l'homme ; il
développe, par conséquent, les aptitudes qui sont nécessaires
pour réussir dans toutes les professions.
Et voilà comment des états sociaux différents font sentir leur
différente influence sur l'enseisTnement comme sur tout le reste.
'G'
Tony Castagnol.
CE QUE COUTE
LA BIREALCRATIE FRANÇAISE
-0-C<X>-3-0-
La Science sociale a signalé a bien des reprises déjà, et avec
combien de raison, les inconvénients majeurs du régime bureau-
cratique dont nous « jouissons ». Ces inconvénients sont mul-
tiples, et on peut énumérer les principaux de la manière sui-
vante :
1° L'excès de la bureaucratie détruit l'activité particulière des
localités en exagérant celle de TÉtat, ce qui produit le despo-
tisme des bureaux ministériels.
2° La concentration des pouvoirs éloigne démesurément l'au-
torité délibérante de l'agent d'exécution, ce qui amène la lenteur
et l'inexactitude dans la décision, d'une part, l'incertitude, le
défaut de contrôle et le gaspillage dans l'application, d'autre
part.
3° Le développement du rôle de l'État l'oblige à multiplier ses
agents, ce qui crée une classe nombreuse de personnes vivant
de la communauté publique. Or il est surabondamment prouvé
que, dans ces conditions, le travail fourni coûte fort cher, et
produit peu.
k"" Les besoins du recrutement des fonctions publiques exercent
sur l'organisation de l'instruction moyenne et supérieure l'in-
fluence la plus fâcheuse, l'État étant naturellement porté à
considérer chaque lycéen, ou étudiant, comme un candidat pos-
sible à une place quelconque.
5° Le gaspillage des fonds et des matières augmente en pro-
portion de la quantité mise à la disposition des agents, et aucun
396 LA SCIENCE SOCIALE.
contrôle certain n'est possible quand ces agents se comptent par
centaines de milliers, les fonds par milliards, et les matières
par masses énormes.
6° La centralisation bm^eaucratiqne constitue un danger poli-
tique considérable et permanent, car les places deviennent un
objet d'envie pour les partis, en même temps que le système fa-
cilite les coups de main divers par lesquels on peut s'emparer du
pouvoir : crises ministérielles, pronunciamientos, révolutions.
7° L'abondance des places devient forcément un élément de
corruption, dont tout parti au pouvoir se sert pour assurer la
durée de son influence.
8** La centralisation entre les mains d'un personnel rétribué
très nombreux est, pour les finances du pays, un fardeau excessi-
vement lourd, et qui va sans cesse en croissant.
C'est surtout de ce dernier point que nous voudrions donner
aujourd'hui une démonstration rapide. Nous allons dans ce but
essayer de supputer le nombre de nos fonctionnaires publics, et
de calculer le prix de leurs services. Nous parlerons d'abord des
bureaux réunis à Paris, puis de ceux qui sont dispersés dans les
départements et aux colonies. Cette étude ne peut manquer d'être
instructive, mais elle présente des difficultés qui ne permettent
guère d'atteindre à une exactitude absolue. Nous essaierons du
moins de donner des indications aussi proches que possible de
la vérité.
1. LES SERVICES MINISTERIELS.
Le fait que toutes les affaires publiques, même les afl'aires lo-
cales de faillie importance, sont centralisées et examinées à
Paris donne naissance à une énorme paperasserie, dont on ne
peut avoir aucune idée quand on n'a pas tant soit peu fréquenté
les bureaux des administrations centrales. C'est par voitures que
lettres et dossiers arrivent chaque jour dans les ministères. Ces
lettres et ces dossiers traitent des sujets les plus divers et les
plus disparates, depuis les recherches de haute police, jusqu'aux
CE QVE COUTi: LA HUREALCRATIK FRANÇAISE. 397
différends de tel maire de campagne avec son curé ou son insti-
tuteur, et depuis les mouvements des armées en manœuvre, jus-
qu'à l'envoi d'un brosseur à un officier en service détaché. Pour
dépouiller tous ces papiers, pour traiter les affaires qui y sont
mentionnées, il faut toute une hiérarchie de fonctionnaires, fort
compliquée et fort nombreuse, qui remplit nos onze ministères
et leurs annexes. Nous ne nous trompons guère en affirmant que
les bureaux, les seuls bureaux ministériels, occupent régulière-
ment près de quatre mille employés et ouvriers, et de plus un
certain nombre d'auxiliaires qui ne figurent pas dans les an-
nuaires officiels. Les deux départements les plus remplis sont les
Finances et la Guerre, avec plus de 600 agents pour le premier
et environ 500 pour le second. Le ministère de l'Intérieur en
emploie de son côté plus de 300; on en trouve 250 à l'Instruction
publique, autant aux Travaux publics, plus de 160 aux Colonies;
150 employés prodiguent leurs soins à l'Agriculture; 130 sou-
tiennent le poids de nos intérêts Commerciaux ; il en faut à peu
près autant pour les Affaires étrangères et pour la Justice. Nous
ne détaillerons pas les services annexes, qui sont multiples et
parfois fort développés, comme la Légion d'honneur, l'Impri-
merie nationale et la Monnaie, par exemple, où les employés
et ouvriers se comptent par centaines. Attachons-nous plutôt à
calculer ce que coûte cette petite armée de fonctionnaires, qui
représentent pour la plupart l'aristocratie de la classe bureau-
cratique, et dont beaucoup reçoivent des traitements élevés [i).
Le personnel des différents ministères absorbe au total, cha-
que année et à titre de traitements ou de salaires, une somme
de plus de trente millions de francs, savoir : Finances, environ
sept millions; Guerre, près de cinq miUions; Marine, trois mil-
lions six cent mille francs; Industrie, près de trois millions (avec
les Postes et Télégraphes); Intérieur, plus de deux millions;
Travaux publics, tout près de deux millions; Instruction publi-
que, quinze cent mille francs; Colonies, Affaires étrangères et
Agriculture, chacun neuf cent mille francs; Justice et Cultes,
[i) Tels sont les directeurs généraux à *>5.000fr., les directeurs à 15.000, 18.000 et
20.000, les sous-directeurs à r>.000 et 15.000. etc., etc.
398 LA SCIENCE SOCIALE.
huit cent mille francs. Les services annexes demandent six à
huit millions.
Trente à trente-deux millions, c'est là déjà un joli denier^ mais
ce n'est pas tout encore. Les quatre mille employés dont nous
venons de parler ne sont pas seulement salariés pendant la durée
de leur service. Ils reçoivent encore après ce temps-là une pen-
sion de retraite plus ou moins élevée, selon le grade qu'ils ont
atteint, et cette pension viagère n'est pas autre chose qu'une
créance comprise dans le total de la Dette publique. Nous aurons
l'occasion d'en parler avec détails tout à l'heure, Déplus, ces
mêmes employés ont besoin, pour faire leur besogne, d'un maté-
riel considérable : meubles, papier, fournitures de bureau^ chauf-
fage, etc. ; ils font imprimer une quantité de travaux, de rapports,
de circulaires, de formules, et tout cela occasionne une dépense
qui se chiffre par millions. A lui seul, le ministère des Finances
dépense de ce chef plus de trois millions par an. En résumé, on
peut estimer à cinquante millions, ou environ, la somme totale
nécessaire pour entretenir le personnel des administrations grou-
pées à Paris (1). On peut affirmer que ce chiffre est au-dessous de
la réalité plutôt qu'au-dessus , il est d'ailleurs impossible de le
fixer d'une manière absolument exacte, à cause des diverses
combinaisons de services ou d'écritures qui dissimulent l'exacte
vérité.
Maintenant, il nous est permis de nous poser une question :
cette grosse dépense de cinquante millions est-elle justifiée par
l'importance du travail fourni? Évidemment non. Sans même
parler du vice général de ce système, qui ramène tout au centre,
et produit un tel déluge de paperasses, une telle surabondance
de relations inutiles, une complication si immense dans le travail
administratif, il y a des raisons de croire que l'effort déployé par
les agents des ministères n'estpas considérable en moyenne. Sans
doute, quelques chefs de service, chargés d'une responsabilité
directe vis-à-vis du ministre, quelques employés particulière-
ment consciencieux ou ambitieux, font beaucoup de besogne, car
(1) Et encore nous ne faisons pas entrer en ligne de compte l'entretien des bâti
ments, des logements concédés, et autres frais comptés à part.
CE QUE COUTE LA BLREAl CRATIE FRANÇAISE. 399
ils ont de nombreuses affaires à étudier ou à vérifier. Mais la plu-
part des agents subalternes sont peu occupés. Les heures de bu-
reau sont réduites pour chaque jour au minimum de six ou sept,
dont l'emploi n'est guère contrôlé. Nous avons connu des fonc^
tionnaires qui employaient une forte partie de la journée à des
occupations tout à fait étrangères à leur charge, et d'autres qui
trouvaient moyen de passer hors de leur bureau une bonne par-
tie du temps qu'ils devaient à l'État.
Ce sont là des exceptions, dira-t-on ; il est sûr, au moins, que
ces exceptions sont nombreuses, surtout dans certains services
où la besogne presse rarement, et où les fonctionnaires vivent
retirés dans une paix profonde et dans un état de liberté char-
mant.
On conçoit qu'il est fort difficile dédire à combien d'agents on
devrait réduire le personnel des administrations centrales, et à
quelle somme on devrait abaisser le crédit destiné aux traitements
et aux frais de matériel. Si le système de la centralisation bureau-
cratique était atténué, on pourrait certainement diminuer chacun
des deux chiffres de plus de cinquante pour cent, car la paperas-
serie diminuerait dans une proportion au moins égale. Dès main-
tenant on réaliserait aisément des économies en simplifiant les
méthodes et en exigeant du personnel un travail plus assidu. Cela
permettrait de réduire le nombre des agents en évinçant les purs
parasites, et en partageant leurs appointements entre leurs ca-
marades plus chargés et le Trésor. Cela a été dit déjà bien des
fois, et ne se fera pas, parce que les parlementaires, qui devraient
imposer des économies à l'administration, sont les premiers à de-
mander des créations d'emplois pour leurs protégés, leurs pa-
rents et leurs agents électoraux. D'ailleurs, chaque service se
défend avec énergie contre les amputations qui, à ses yeux, di-
minueraient son importance et, de plus, modifieraient ses habi-
tudes.
Le groupe de ministères dont nous venons de parler constitue
comme le noyau d'un corps administratif beaucoup plus consi-
dérable, répandu sur toute la surface du pays de manière à le
tenir et à le surveiller à la fois de tous les cotés. Cette bureau-
400 LA SCIENCE SOCIALE.
cratie immense, disciplinée, respectée et obéie, forme un filet
habilement lancé, qui réussit à enserrer toutes les manifestations
de la vie publique, et souvent celles de la vie privée. C'est là un
instrument de tyrannie merveilleusement formé et perfectionné
par trois siècles d'absolutisme gouvernemental. Étudions-le à son
tour et en détail.
II. LES SERVICES DEPARTEMENTAUX.
Dans toutes les circonstances de la vie sociale, la meilleure
manière de se rendre un compte exact des choses réside dans
la méthode monographique. Sans elle, on se perd dans des
ensembles qui ne permettent pas de bien voir les détails essen-
tiels des institutions. Pour éviter cet inconvénient, nous allons
essayer de déterminer les rouages administratifs qui fonctionnent
dans un seul département; nous comprendrons mieux, ensuite,
la portée des chiffres qui s'appliquent au territoire entier du
pays. Quel département prendrons-nous comme exemple? Le
hasard nous met sous les yeux un Annuaii^e des Deux-Sèvres,
qui décrit avec quelque détail l'organisation administrative de ce
département; prenons-le donc comme type en notant à l'occa-
sion les différences qu'il présente avec certaines autres di^isions
du même ordre.
Dès le premier coup d'oeil, nous voyons que l'organisation
administrative du département est calquée directement sur celle
du pays entier. Au chef-lieu, on trouve des offices centraux, qui
rappellent en petit les ministères parisiens, et qui sont en rela-
tions directes avec eux; dans les chefs-lieux d'arrondissement,
dans les chefs-lieux de canton, et dans les principales commu-
nes, des agents subalternes sont établis, à demeure pour la plu-
part; quelques-uns cependant sont ambulants. Enfin, jusque dans
la moindre commune, le gouvernement central est représenté,
presque toujours par plusieurs agents : maire, instituteur, com-
mis des contributions, etc. Ainsi, le réseau est complet et serré ;
CE QUE COUTE LA lîCHEAUCRATIE FRANÇAISE. 401
aucune partie du territoire n'échappe à son étreinte, rien ne se
passe hors de lu surveillance du pouvoir. On conçoit dès lors
quelle puissance il tire d'un pareil régime, quelle action pro-
fonde et incessante il peut exercer sur toutes les fractions et sur
toutes les classes de la population, jusque dans les coins les
plus reculés de la France.
On peut penser cjue cette organisation savante et compliquée
ne s'est pas constituée en un jour. Il a fallu des siècles pour la
compléter. Les éléments principaux ont été fondés par Colhert.
ce bureaucrate émérite, qui avait le génie de la centralisation.
La Révolution ayant renversé les derniers vestiges du particula-
risme provincial, et abattu toutes les influences locales, il fut
aisé à Napoléon d'établir dans la vie civile de la nation un ré-
gime visiblement imité de la vie militaire. Pour lui, il était tout
naturel que le pays fut entièrement discipliné et encadré, de
manière à marcher au premier signal comme un régiment.
Depuis le premier Empire, la machine administrative a été un
peu assouplie, mais elle est pourtant restée construite sur le même
plan et munie de tous ses organes essentiels, si bien que le ré-
sultat est toujours à peu près identique. Ce résultat, nous le
formulerons en ces termes concis : à Theure actuelle, les autorités
locales n'ont plus aucune action propre dans les affaires impor-
tantes, si ce n'est avec la tolérance ou grâce à l'apathie momen-
tanée du gouvernement central !
Procédons maintenant à la revue du personnel administratif
dans la subdivision que nous avons indiquée.
Le département des Deux-Sèvres est un des plus modestes de
France. Il renferme seulement 3i6.000 habitants, et Niort, son
chef-lieu, ne joue pas le rôle de capitale de province qui est
dévolu à un certain nombre d'autres villes. C'est Poitiers qui
occupe ce rang pour la région dont font partie les Deux-Sèvres.
Le pays est purement agricole, la grande industrie fait presque en-
tièrement défaut. Dans ces conditions, la vie publique ne saurait
avoir là une activité comparable à celle des régions où toutes
les formes du travail se développent avec vigueur, et où les
populations se pressent en foule. Dès loi's nous devons nous
402 LA SCIENCE SOCIALE. . '
attendre à ne trouver qu'an nombre minimum de fonctionnai-
res. Efforçons-nous de déterminer quel est ce nombre.
Nous remarquons tout d'abord que chacun des ministères,
sauf ceux de la Marine et des Affaires étrangères , est représenté
dans cette petite portion du territoire. Tous ont là des agents
plus ou moins nombreux, qui forment, sous la haute surveillance
du préfet et du général subdivisionnaire un petit corps d'occu-
pation qui tient tous les points importants et conduit A'isiblement
la population. Dans chaque arrondissement, on trouve un sous-
préfet, un commissaire de police, un officier de gendarmerie,
des juges, un receveur des finances, des contrôleurs des contri-
butions directes et indirectes: dans chaque canton, un juge de
paix, un ou plusieurs percepteurs, des commis, des gendarmes;
dans la commune même , le maire , sans être un véritable fonc-
tionnaire, est cependant considéré comme l'agent du pouvoir
central, et traité en conséquence: l'instituteur et l'institutrice
sont aussi des fonctionnaires de l'État. Dans tous les centres un
peu importants, une petite garnison est établie. Tel est le sys-
tème dans son aspect général. Rien n'échappe à son contrôle
et à sa surveillance : les actes de tous les conseils et de tous les
représentants élus sont vérifiés, re visés et souvent réformés par
ces fonctionnaires. Ils sont les agents exécutifs imposés des con-
seils locaux; rien ne se fait sans eux ni surtout malgré eux. La
police, l'impôt, l'école, la bienfaisance, les routes, tout est sou-
mis à leur influence directe ou indirecte, à tel point que la moin-
dre décision doit recevoir ou leur approbation préalable ou au
moins leur satisfecit ultérieur.
Il va de soi que, dans ces conditions, il faut encore beaucoup
de fonctionnaires pour remplir, même dans un petit départe-
ment, tant de charges diverses et surveiller tant de gens. Voici
quelques indications qui vont nous renseigner sur ce point. Il
faut se souvenir, en les lisant, qu'elles indiquent des minima,
car il est difficile de se procurer des chiffres exacts en ce qui
concerne les employés inférieurs. Malgré des recherches atten-
tives nous avons certainement laissé échapper quelques unités
dans certains services. Voici donc le résultat de nos calculs.
CE UUE CULTE LA 15UUEALCHATIE FHANÇAISE. 403
Parlons d'abord des services civils. Ils se subdivisent en plu-
sieurs catégories, savoir :
_.j
\dminislratioii générale (préfet, sous-préfets, conseillers, comniis 2
Police et gendarmerie 1 60
Finances recettes assietle des impôts, contr<'»le) 200
Instruction publique (lycée, collèges, écoles, inspection: 0«0
Travaux publics, mines et forêts (Ponts et Chaussées, forestiers; 50
Justice (tribunaux, juges de paix, commis) 100
Prisons (maison centrale, maisons d'arrêt) 80
Postes et télégraphes environ 300
Chemins de fer de l'État , au moins 200
Divers 12
L'administration militaire n'est représentée ici que par les
agents du ministère de la Guerre, qLii sont au nombre de 210 en-
viron (école de Saint-Maixent comprise) . Enfin nous ne comptons
pas les neuf sénateurs ou députés, non plus que les receveurs-
buralistes et bureaux de tabac, qui sont au nombre de plus de
200.
Tout compris, le nombre des agents de l'État, dans le dépar-
tement des Deux-Sèvres, est donc d'environ 2.300. Retenons que
ce chiffre est un minimum, car d'autres fonctionnaires encore
coopèrent à l'administration de cette petite région. Le départe-
ment des Deux-Sèvres fait partie avec pkisieurs autres d'un 7'es-
sort qui comporte toute une série d'organes spéciaux : cour
d'appel, académie, corps d'armée, divisions de contrôle civil,
financier, etc., etc. Tout cet enchainement d'oreanes exige aussi
7 7 <w »^
des agents, qui ne résident pas dans le département, mais qui
contribuent cependant pour leur part à le régir. Ils sont installés
soit à Poitiers, soit à Tours, soit à Nantes, soit même à Paris,
selon les spécialités.
Tel est l'état des choses : 2.300 fonctionnaires pour SVG.OOO
âmes, c'est-à-dire un pour 150 habitants, et encore il s'agit d'un
département qui compte parmi les moins bien pourvus à cet
égard! Le résultat aurait été bien plus marqué encore si nous
avions pris comme type un département maritime, où nous
aurions trouvé en outre la marine et la douane, sans parler de
divers autres services. Mais nous avons voulu rester ici dans la
404 LA SCIENCE SOCIALE.
note la plus modérée. Du reste nous allons retrouver tous ces ser-
vices en étudiant l'ensemble du personnel pour la France en-
tière, avec r Algérie et les colonies. C'est ici que les chiffres vont
devenir formidables, mais ils ne nous surprendront guère après
ce que nous venons de constater pour les Deux-Sèvres.
m. L ENSEMBLE DES SERVICES DEPARTEMENTAUX.
Par ce que nous venons d'observer dans un seul département,
on peut prévoir ce que représente l'ensemble du pays au point
de vue administratif. Essayons de grouper les chiffres, afin de
bien nous rendre compte de la situation.
Presque tous les départements ministériels ont des agents ,
plus ou moins nombreux, dans les villes de province ou dans les
campagnes. Il serait fort difficile d'en indiquer le nombre abso-
lument exact, car nous ne croyons pas qu'aucune statistique of-
ficielle et complète ait jamais été publiée sur ce sujet. Mais en
s' aidant de diverses données, on peut arriver à connaître ap-
proximativement le chiffre des individus, hommes ou femmes,
qui vivent des ressources' fournies par le budget. C'est ainsi que
des calculs assez complexes nous ont fourni les indications sui-
vantes.
Le nombre des agents utilisés par les services administratifs
varie dans des proportions énormes selon la nature de chacun
de ces services. Le plus chargé de tous est celui de Tlnstruction
publique, qui fait vivre à lui seul plus de cent mille personnes :
employés, professeurs, inspecteurs, instituteurs et institutrices.
Après lui vient la Guerre, qui occupe environ 80.000 hommes.
Nous faisons abstraction, bien entendu, des hommes de troupe,
qui sont là par force et dans des conditions toutes particulières;
nous ne faisons état pour ce département que des personnes
employées à titre volontaire et permanent, comme les officiers,
les sous-officiers rengagés, les commis et ouvriers divers. Il en
sera de même pour ce qui concerne la marine, dont nous par-
lerons plus loin.
CE QUI-: COUTE LA BLREAUCKATIE KRANÇAISE. iO-'i
Après rinstruction publique et la Guerre, ce sont les Finances
et les Postes et Télégraphes qui présentent les effectifs les plus
nombreux; les autres ministères sont beaucoup moins exigeants,
tout en occupant un contingent très respectable de bureaucrates.
Voici du reste un tableau qui traduit en chiffres ces indications :
il indique pour chaque ministère le nombre de personnes em-
ployées dans le service départemental, la Seine comprise :
Ministère de rinstruction publique, environ 100.000
— de la Guerre, (officiers, rengagés, commis, gendarmes,
ouvriers, etc.; 80.000
— des Finances fservice des contributions, des douanes, des
manufactures de l'État, etc. 60 . 000
— du Commerce, de l'Industrie, des Postes et Télégraphes. . 60.000
— des Colonies, en y comprenant l'Algérie 16.000
— de la Marine f officiers, rengagés, commis, et ouvriers, etc. 12.000
— de l'Intérieur non compris les polices de Paris et de Lyon,
qui reçoivent de fortes subventions, mais appartien-
nent au département) 10.000
— des Travaux publics 10.000
— de la Justice sans les Cultes) , 1 • 7 . oOO
— de l'Agriculture 4 . 000
— des Affaires étrangères i agents à l'extérieur 1 .000
L'ensemble forme le total respectable d'environ 360.000 agents
chargés de nous administrer, de nous garder, de nous juger, de
nous instruire, et surtout de nous faire payer; c'est en moyenne
un agent pour 105 habitants. En outre de ces personnes, dont la
vie est entièrement consacrée au service public, il faudrait comp-
ter encore bien d'autres milliers d'individus qui vivent d'une
manière plus ou moins complète, plus ou moins régulière, plus
ou moins permanente, aux dépens du trésor public. Tels sont les
auxiliaires pour travaux extraordinaires, les entrepreneurs de
travaux publics et leurs ouvriers, les médecins chargés de l'ins-
pection sanitaire dans les campagnes, etc., etc. Il est fort pro-
bable que [)lus de six cent mille personnes émargent ainsi au
(1) Le personnel des Cultes, qui comprend environ 40.000 prêtres, ne reçoit du bud-
get qu'une subvention, et ne peut être rangé dune manière absolue parmi la masse
des fonctionnaires.
T. XXV. 30
406 LA SCIENCE SOCIALE.
budget en leur qualité avérée ou tant soit peu déguisée de fonc-
tionnaires.
Tel est, à peu près, le nombre des employés de l'État, et en
l'énonçant nous croyons être au-dessous de la vérité plutôt qu'au-
dessus. Il nous reste à déterminer ce que coûte la rémunération
de cette immense armée de fonctionnaires.
Les éléments du calcul auquel nous allons nous livrer sont dis-
persés un peu partout dans les nombreuses cases du budget.
Pour les y découvrir, il faut se livrer à des investigations longues
et patientes, encore n'est-on pas sûr de ne pas passer, sans la voir,
à côté d'une dépense de personnel dissimulée sous une rubrique
plus ou moins vague. Voici le résultat de nos constatations.
De même que le nombre des fonctionnaires varie beaucoup
entre les différents ministères, le total des charges pour chacun
de ces mêmes ministères est fort différent. Le plus exigeant de
tous est, on doit s'y attendre, le ministère de la Guerre; mais ce-
lui de l'Instruction publique ne lui cède guère par l'importance de
ses crédits. Voici du reste un tableau qui indique les sommes
payées en traitements, indemnités et secours_, aux 360.000 fonc-
tionnaires énumérés plus haut :
Guerre (solde de la troupe non comprise) i90 millions de francs
Instruction publique 175 —
Finances 120 —
Commerce, Industrie, Postes et Télégraphes 112 —
Marine 95 —
Colonies 73 —
Intérieur 34 —
Justice (sans les Cultes) (1 ) 30 —
Travaux publics 25 —
Agriculture 10 —
Affaires étrangères 10 —
Algérie 25 —
Le total s'élève au chiffre imposant de 898 millions de francs.
Et maintenant, récapitulons. Nous avons constaté que les ad-
(1) Le personnel des cultes reçoit par an près de 40 millions prélevés sur le bud-
get, ce dont on s'autorise pour traiter les membres du clergé en simples fonction-
naires.
CE QUE COUTE LA BUREAUCRATIE FRANÇAISE. -407
ministrations centrales occupaient environ quatre mille em-
ployés et ouvriers, qui coûtent au budget à j)eu près 50 millions.
Les employés et ouvriers des départements, de l'Algérie et des
colonies exigent de leur côté environ 900 millions de salaires,
auxquels il convient d'ajouter au moins 50 millions de frais di-
vers : matériel, missions, voyages, etc. Le tout réuni représente
en chiffres ronds la jolie somme d'un milliard, qui se répartit
entre près de 460.000 personnes, non compris bien entendu les
fournisseurs, entrepreneurs et autres qui touchent à divers titres.
On conviendra que c'est là un beau denier, et qu'une telle situa-
tion valait la peine d'être mise en lumière. Il serait même fort
utile que le gouvernement fût mis en demeure de bien préciser
cette situation, en fournissant des états périodiques exacts du
nombre, de remplacement et du traitement de ses agents de
toute sorte. Nos constatations, qui ont exigé un travail long et
fastidieux, et qui restent forcément approximatives, seraient par
là rendues accessibles pour tous et prendraient un caractère de
précision et d'authenticité incontestables. X'est-il pas indispensa-
ble, en effet, que, payant si cher pour être servie, ou administrée,
si le terme parait plus noble, la nation sache au moins d'une fa-
çon exacte ce que cette administration lui coûte?
Donc, nous dépensons chaque année un milliard au moins
pour entretenir notre personnel administratif actif. Mais ce n'est
pas tout encore. A côté des agents actifs, faisant carrière, il y a
les vieux serviteurs de l'État, ceux qui se reposent de la fatigue
amenée parle travail et par l'âge. A ceux-ci le Trésor verse non
pas un traitement, mais une pension de retraite, c'est-à-dire une
rente viagère qui leur permet de terminer leur existence dans
un état d'aisance honorable, et qui se reverse en partie sur la
tête de la veuve et des orphelins mineurs, le cas échéant. Les
retraités sont nombreux chez nous^ d'abord parce que nous
avons beaucoup de fonctionnaires, ensuite parce qu'il est arrivé
bien souvent cju'on a mis à la retraite des hommes encore fort
capables de bien servir, mais dont on suspectait les opinions po-
litiques, ou dont on convoitait la place pour la donner à un ami.
On a calculé que l'âge moyen de la retraite était en ces dernières
408 LA SCIENCE SOCIALE.
années de 57 ans 11 mois, c'est-à-dire tout près de 58 ans. Or
il est bien des gens qui peuvent servir utilement jusqu'à 65 ans
au moins. D'autre part, la durée moyenne de la jouissance des
pensions est d'un peu plus de 14- ans. moyenne assurément trop
élevée, qui devrait s'abaisser à dix années au plus. Cela suffirait
pour alléger très sensiblememt le fardeau de la dette viagère.
Ce fardeau est devenu vraiment énorme dans le cours des trente
dernières années, et sans cesse on réclame des augmentations.
C'est qu'en effet les fonctionnaires ne sont pas seulement des
gens intéressants par leur mérite ou leurs qualités; ce sont en-
core des électeurs en général fort influents, dont le concours est
recherché par tous les parlementaires avec le soin le plus jaloux.
Sans cette circonstance, on n'aurait sûrement pas fait tant pour
eux aux dépens de l'ensemble des contribuables. Voici du reste
quelques chiffres qui donneront une idée bien nette de la situa-
tion. De 1854- à 1896, le total des charges réelles imposées au
budget par le service des pensions a suivi la progression sui-
vante :
1854 31.616.000 francs.
J869 67.759.000 —
1880 102.438.000 -
1890 179.879.000 —
1896 199.345.000 -
Nous le répétons, c'est là la charge réelle du budget, déduc-
tion faite du produit des retenues opérées sur les traitements, re-
tenues qui sont bien loin de suffire au service des pensions. Ces
retenues représentent à peine 40 millions sur un total de plus de
230 millions de francs payés annuellement à titre de pensions
de retraite. Ce dernier chiflre se subdivise ainsi :
Pensions civiles 69.000.000 francs.
Pensions militaires 114.784.000 —
Pensions de la marine 48. 181 .000 —
Quoi qu'il en soit, et sans nous arrêter à discuter le système
des pensions, qui n'est pas admis dans tous les pays, nous cons-
taterons (|u'en définitive, notre immense corps de fonctionnai-
CE QUE COUTE LA B( REAUCRATIE FRANÇAISE. 409
res nous coûte au total la somme fabuleuse de plus de un mil-
liard deux cents millions de francs par année. C'est plus du tiers
du budget annuel de la France, et environ 120 francs à payer
par famille, en moyenne. Ce chiffre colossal ne suflit-il pas
pour faire ressortir d'une manière évidente, éclatante, l'absur-
dité folle de notre régime de bureaucratie et de centralisation?
Ce système aboutit à deux résultats qui se complètent l'un par
l'autre. En premier lieu, il enlève à la vie active au moins cent
cinquante mille individus qui devraient lui rester, et dont la
vie s'écoule à noircir des paperasses inutiles, ou même nuisibles,
puisqu'elles compliquent les affaires à l'infini. En second lieu, ce
système fait que ces cent cinquante mille individus vivent aux
dépens du fonds commun et réduisent la richesse publique au
lieu de l'accroître; ils contribueraient pour leur part à augmen-
ter la prospérité générale ; comme bureaucrates, ils entravent à
la fois le développement de la production et l'expansion géné-
rale de la vie nationale. Sans doute il faut des fonctionnaires,
cela est évident; il en faut même un nombre assez considérable
dans un grand pays comme la France, où la \'ie publique ne
peut manquer d'être intense. Mais d'heureuses réformes pour-
raient réduire de près de moitié les chiffres que nous avons indi-
qués tout à l'heure. Si l'État avait 150.000 fonctionnaires ou
ouvriers de moins, les localités devraient en engager quelques
milliers de plus qu'elles n'en ont à l'heure actuelle, et beaucoup
de fonctions pourraient être remplies à titre gratuit, ou à peu
près, par des gens de bonne volonté, disposant d'un certain
temps. Combien de personnes donnent comme maires, adjoints,
conseillers municipaux, etc., une bonne partie de leur temps à
la chose publique, sans autre ambition que celle de jouer parmi
leurs concitoyens un rôle utile, honoré, en vue! La décentralisa-
tion au profit des corps municipaux et départementaux aurait
pour nous ce double résultat, de simplifier les affaires, et de
permettre de grosses économies au moyen desquelles nous
pourrions activer l'amortissement de notre dette, chose bien plus
essentielle pour notre sécurité future, que de faire porter le sac
à cinq cent mille jeunes gens à la fois. Tous les hommes animés
410 LA SCIENCE SOCIALE.
d'un vérital)le patriotisme, et doués de bon sens, devraient se
rendre bien compte de cela, et travailler avec la dernière éner-
sieà nous guérir de la bureaucratie et du militarisme, ces deux
plaies qui nous dévorent et qui nous conduiront infailliblement
à la ruine si nous ne parvenons pas à les fermer.
Noël Dasprom.
CONTRIBUTION A LA GÉOGKAIMIIi: SOCIALl-: Dt LA l'KANCK
LE CAISSE DE GliAMAT EN OLERCY
Je n'ai pas l'intention de décrire ici les caractères généraux
de la région des Causses qui ont été définis dans les études de
M. Demolins sur la Géographie sociale de la France (1). Je vou-
drais préciser ces caractères en présentant le tableau d'une des
variétés de cette région, celle du Causse de Gramat.
On sait que les Causses sont de g*rands plateaux calcaires,
séparés les uns des autres par des vallées profondes à parois
abruptes. C'est dans la Lozère et FAveyron que les Causses pré-
sentent, avec la plus grande altitude (environ six cents à sept cents
mètres) , les caractères physiques et sociaux les plus accusés.
Dans le Lot (Quercy), ils s'abaissent notablement et sont, par
conséquent, moins froids et moins stériles.
Néanmoins on y retrouve les mêmes caractères, mais sous
une forme plus réduite et plus atténuée.
Cette courte étude va mettre en relief ces ressemblances et
ces différences.
(1) Voir la livraison de juillet 1896, et le nouveau volume de M. Demolins, Les
Français d'aujourd'hui, liv. I, ch. ii.
412 LA SCIENCE SOCIALE.
Le Causse de Gramat, dans le Quercy,est formé d'un sol de même
nature que celui des Causses du Rouergue; il est très calcaire,
très pierreux, très sec, extrêmement perméable. Les rivières
coulent sous terre et sortent à la base de quelques collines
sur les limites du Causse. L'absence des sources rend général
l'usage des citernes.
L'altitude seule diffère : elle n'est ici que de trois cents mètres
environ.
Le sol est occupé par les bois de cbênes qui abondent (Quercy —
quei'cus)\ par de vastes étendues de terrain où pousse seulement
une herbe courte et rare au milieu de rochers à fleur de
terre; enfin par les champs cultivés. Les deux premières ca-
tégories occupent environ les trois quarts des domaines et la
troisième le quart restant^ ce qui suffit à accuser la faible fer-
tilité du sol.
Le climat, sans être aussi extrême que dans les Causses plus
élevés, n'est cependant pas tempéré : les étés sont brûlants et
les hivers rigoureux.
On trouve ici Tart pastoral et la culture avec une importance
à peu près égale. — Anciennement, l'art pastoral avait certai-
nement la première place et la culture n'était qu'un accessoire,
mais avec les progrès du défrichement la culture est passée au
premier rang. — Parmi les produits du sol, le blé seul est in-
tégralement vendu, les autres céréales sont éventuellement des-
tinées à la nourriture des animaux de la ferme ; on ne porte au
marché que ce qu'on n'a pas été obligé de leur donner.
On élève dans le Causse quatre espèces d'animaux : le mou-
ton, le cochon, le cheval et la chèvre. Le mouton tient de
beaucoup la première place, les autres ne sont que des produits
accessoires.
Le mouton est de petite taille, probablement à cause de la
LE f:AUSSE DE GllAMAT EN QUERCY. H .'{
pauvreté du sol, mais sa chair et sa laine ont des qualités re-
marquables. La laine fait l'objet d'un commerce considérable;
il n'existe cependant pas dans le Causse une seule fa])rique im-
portante de lainage. Je ne connais guère qu'une petite fabri-
que de bure établie à Gramat et qui a pour unique clientèle les
paysans des environs.
Pendant toute la belle saison, les moutons broutent l'herbe
menue et courte qui pousse dans les bois et dans les glèbes; cela
suffît à peu près à leur nourriture. Mais quand l'hiver est venu
et que l'herbe fait défaut, on ne peut plus compter pour leur
entretien que sur les produits de la culture, raves, baillarge (1 j,
avoine, etc. On leur donne à peu près tout ce qu'on récolte
sauf le blé. La grande préoccupation pour un cultivateur, c'est
de « sauver » son bétail pendant l'hiver; cette expression est
caractéristique : on ne dit pas « nourrir le bétail », mais le « sau-
ver ». En fait il n'est pas rare de voir les troupeaux décimés
par la faim. Pendant les mauvaises années, certains domaines
perdent ainsi presque toutes leurs bêtes à laine.
Il va sans dire que les autres animaux, bœufs, chevaux, etc.,
sont aussi réduits au minimum de ration compatible avec la vie!
Le porc est toujours vendu à l'âge de quelques mois; c'est un
produit accessoire parce qu'il donne un revenu très aléatoire.
L'aléa qu'il présente tient aux fluctuations des prix, qui va-
rient du simple au quintuple, et à la mortalité locale accidentelle
qui sévit sur les cochons de lait, beaucoup plus que sur les
autres animaux du pays. — Les fluctuations des prix peuvent
être attribuées à trois causes : 1« la grande fécondité des femel-
les qui amène à certains moments l'encombrement des mar-
ches; 2" la mortalité épidémique générale qui peut dégarnir
brusquement la région; 3° enfin l'absence de spéculation sur cet
animal. — Cette dernière raison se conçoit aisément; on peut
en efl'et spéculer sur une denrée facile à conserver et à garder,
comme le blé par exemple ; on peut même à la rigueur'spécu-
1er sur le mouton, et, en fait, cela a lieu. Mais il est impos-
(1) Nom vulgaire de l'orge à deux rangs, ou (Unique, variété Irùs rustique.
414 LA SCIENCE SOCIALE.
sihle de spéculer sur le cochon de lait, parce que cet animal est
très délicat et que de plus il est très encombrant : on ne mène
pas un troupeau de petits codions comme un troupeau de
moutons ; il faut porter ces petits animaux au marché dans une
charrette ou sous le bras; si on les lâche un instant, ils se sauvent
dans toutes les directions avec une prestesse qui rend leur pour-
suite très amusante pour le spectateur. On se rend compte de
la difficulté qu'aurait un homme à accaparer quatre ou cinq
cents tètes de ce bétail; généralement, on n'engraisse à la ferme
qu'un seul cochon, qui est partagé entre le métayer et le maître.
Les cinq ou six femelles qu'on garde pour la reproduction sont
lâchées en liberté dans les bois, où elles se nourrissent de
glands. On leur donne cependant une ration journalière de
pommes de terre.
Le cheval est aussi un produit accessoire, quoiqu'il donne par-
fois de beaux bénéfices. Les chevaux du Causse sont tous élevés
en vue de la cavalerie militaire. Lorsqu'ils sont acceptés, ils
sont payés 900 à 1.-200 francs, mais s'ils sont refusés on ne trouve
plus à les vendre dans le pays qu'à un prix bien inférieur : 300 ou
iOO francs à peine. Ce sont en effet de petits chevvaux de selle peu
propres à traîner la voiture et dont la w*acité et la sauvagerie
sont souvent à craindre. Le cheval présente donc le même in-
convénient que le porc au point de vue de l'incertitude du prix
de vente, et c'est à cela qu'il doit sans doute de ne pas occuper
une place plus importante parmi les produits de la ferme.
Ces chevaux paissent en liberté dans les bois pendant la plus
grande partie de la journée et même de la nuit: on ne leur
demande aucun travail. Pendant la belle saison, ils se suffisent
à peu près avec ce qu'ils trouvent: l'hiver venu, ils sont mis
au régime de privations, comme les autres animaux de la
ferme.
Les chevaux du Causse de Gramat sont très estimés dans l'ar-
mée à cause de leur sobriété et de leur résistance à la fatigue :
le seul défaut qu'on leur reproche est leur petite taille, qu'ils
doivent sans doute, ainsi que le mouton et les bœufs, à l'insuffi-
sance de nourriture. — On a dégarni tous les dépôts d'étalons
LE CAUSSE DE GRAMAT EN ULTRCY, 4Io
des environs pour augmenter celui de Gramat, qui a été succes-
sivement porté de 3 à 12 chevaux; des concours avec primes
sont organisés dans la région par l'administration préfec-
torale.
En somme, le ciieval parait être un produit un peu artificiel
de cette région, car, sans le débouché offert par l'armée, l'éle-
vage en serait peut-être abandonné.
Les domaines de quelque importance n'ont pas en général de
chèvres; les propriétaires interdisent presque toujours à leurs
métayers d'en posséder, parce que cet animal a la réputation
de causer beaucoup de dégAts dans les bois en broutant les
pousses de jeunes taillis.
Les gens pauvres qui, souvent, n'ont pas un pouce de terre au
soleil et qui, par conséquent, n'ont pas à craindre pour leurs bois,
possèdent au contraire presque tous quelques-uns de ces ani-
maux. Ils les nourrissent à peu près exclusivement avec des
feuilles de chêne volées dans les bois du voisinage. Le lait de
ces chèvres est excellent et sert à fabriquer des petits fromages
très estimés, connus sous le nom de (^ fromages de Rocama-
dour ».
En fait de cultures arbustives, il faut signaler la noix, la
truffe et la feuille de chêne.
La noix est un produit accessoire d'une faible importance
pécuniaire (2 ou 300 fr. pour un domaine d'un revenu de i.OOO
à 5.000 fr.). Autrefois l'huile de noix était consommée dans le
pays et était employée comme huile à manger et comme huile
à éclairer, mais aujourd'hui les propriétaires préfèrent se ser-
vir de pétrole et vendre leur huile de noix, ou même quelque-
fois leurs noix en nature. On constate que les noyers tendent à
disparaître.
L'opération du « denoizillage » est assez curieuse. Pendant
l'hiver, lorsque les travaux des champs sont en partie suspendus,
les gens du village se réunissent et se transportent en corps
chez les différents propriétaires qui ont des noix à faire casser.
Chacun arrive avec son maillet et toute la bande s'attable autour
d'une immense marmite pleine de cliAtaignes que le proprié-
410 LA SCIENCE SOCIALE.
taire est tenu, de par la tradition, d'oGFrir à ses hôtes. Les mail-
lets commencent alors leur office sur les massives tables de
chêne et, au milieu d'un vacarme épouvantable, on cause très
fort, on rit aux éclats, on mange pas mal de châtaignes et on
casse assez peu de noix.
Les truffes ne sont pas cultivées dans le Causse, elles viennent
spontanément dans les bois. On loue le droit de les récolter à
des truffeurs de profession, qui paient en général le propriétaire
en nature.
C'est dire que le produit des truffes est fort peu de chose.
Enfin, je crois qu'on peut classer les feuilles de chêne parmi
les productions spontanées ayant une influence certaine sur
les habitants du pays. Ces feuilles, en effet, contribuent à l'ali-
mentation de la population pauvre par l'intermédiaire de la
chèvre, et de plus elles produisent au plus haut point le résultat
signalé pour les autres productions spontanées, celui de pousser
à la maraude. La maraude des fagots de feuilles de chêne est
générale et contribue certainement à faire vivre une partie de
la population. Ces gens comprennent difficilement qu'un arbre
qui pousse tout seul ne soit pas à tout le monde, et tel qui se
ferait un scrupule de voler quelques pommes de terre à son
voisin n'hésitera pas à couper constamment des fagots dans les
bois d'autrui.
Les bois de chêne abondent dans le pays et donnent un revenu
important ; c'est peut-être le produit le plus net de beaucoup
de domaines. Ils sont vendus, suivant la grosseur des arbres,
comme bois de chauffage ou bois de mine. On exploite aussi
l'écorce des jeunes arbres qui sert au tannage des peaux.
Ces bois sont en général vendus sur pied à des marchands
du pays qui les débitent ensuite à leurs risques et périls. Quel-
ques propriétaires les exploitent eux-mêmes, mais ce fait est
rare, bien que cette façon de faire soit toujours plus profitable.
Ce commerce procure au pays un peu d'animation, car l'abat-
tage des arbres, le sciage et le transport des bois sont faits en
général par des gens venus des villages voisins, qui s'occupent
à ce travail pendant la mauvaise saison.
LE CAUSSE DE GRAMAT EN QlJERCY. 41/
Bien que les bois ne demandent aucun entretien, on veille
cependant à ce que le sol ne soit pas trop embarrassé de iirous-
sailles, à cause des brebis, qui circuleraient difficilement parmi
les ronces et y perdraient une partie de leur laine; on fait faire
ce travail par les habitants des villages voisins en leur donnant
en échange l'autorisation de couper leur provision de fagots
pour l'hiver.
11
Au point de vue de la culture, le pays parait se rattacher
nettement au type des plateaux sur lesquels est développée la
petite culture en grande propriété. Il présente les mêmes in-
convénients que tous les plateaux, mais exagérés en ce qui con-
cerne le manque d'eau. Les prairies font totalement défaut ;
les quelques propriétaires qui veulent avoir du foin sont obligés
de le récolter sur des prés situés à 18 ou 20 kilomètres de chez
eux, dans la vallée d'un petit cours d'eau qui coule sur les li-
mites du Causse.
A l'origine, le pays devait être entièrement couvert de bois de
chênes, sauf les parties les plus maigres qui étaient, de ce fait, re-
belles à toute autre production.
Le défrichement (1) a dû être commencé à une époque très
reculée, par des religieux qui ont donné lieu à la légende de Saint-
Amadour. Ce saint personnage serait venu s'installer au milieu
des bois et aurait fondé le pèlerinage de Rocamadour, encore
fréquenté et qui est un des plus anciens pèlerinages connus.
Ensuite vinrent les Templiers et leurs successeurs les Chevaliers
de Malte, dont le château n'a été détruit qu'en 18*20. Le domaine
attenant à ce château s'appelle domaine « de la Commauderie »,
et non loin de là se dresse encore la vieille « tour de la Dune ».
Le défrichement a été continué à une époque beaucoup plus
(1) Sur le défrichement des plateaux du Centre et du Midi, voir la Science sociale,
livr. do février 1897, p. 128 et suiv., ou Les Français d'aujourd'fiui, par M. Edmond
Demolins, livre IV, chap. i.
418 LA SCIENCE SOCIALE.
rapprochée de nous, par de grands propriétaires dont les châ-
teaux sont disséminés dans le pays non loin les uns des autres.
— On trouve dans un rayon de 15 kilomètres les châteaux de Lu-
negarde, qui date du seizième siècle environ, de Bonnecoste,
beaucoup plus ancien et en partie détruit mais encore habité,
de la Pannoiiie. de Rocamadour, possession du pèlerinage, de
Baniol, de La Comté, du Pech del Sol, de Pechaud, du Bastit,
construit en 1820, sur les ruines de l'ancien château des Tem-
pliers, de Mordenon, du Vigan, de Durbans, etc. Tous ces châ-
teaux sont indiqués sur la carte de l'état-major.
Le défrichement de ces plateaux par ces familles seigneuriales
devait nécessairement amener la création de la grande propriété.
— On constate, en ellet. que les domaines de i à 500 hectares
ne sont pas rares ; mais il est vrai de dire que les deux tiers ou
même les trois quarts de cette superficie sont en bois ou en ter-
rain de vaine pâture, le reste est seul cultivé. D'ailleurs, il est un
fait qui me parait prouver la fréquence des grandes exploita-
tions : c'est l'usage général de la machine à battre mue par la
vapeur. — La première machine de ce genre parut dans le pays
il y a une quinzaine d'années à peine; actuellement tout le
monde emploie ce mode de battage. — Or, ces machines peu-
vent dépiquer plusieurs centaines d'hectolitres de grain par jour,
et comme leur transport et leur installation sont long^s et péni-
bles, ce système n'est pas accessible à la petite propriété. Je
connais certaines régions, les emirons de Marmande par exem-
ple, qui sont incomparablement plus riches en productions que
les Causses du Quercy, mais où la petite propriété domine : la
batteuse à vapeur y est par là même inconnue.
Les propriétaires, bien que résidant assez souvent sur leurs
domaines, ne les font pas valoir en général eux-mêmes : ils ont
ordinairement des métayers. On trouve bien quelques fermiers,
mais ils sont rares, car le pays fournit peu de gens ayant des
ressources suffisantes pour cela.
11 y a quelque cinquante ans, le nombre des propriétaires qui
faisaient valoir eux-mêmes leurs terres était plus considérable
qu'aujourd'hui et, chose remarquable, on trouvait aussi bien plus
LE CAUSSE DE GRAMAT EN QUERCY. 419
facilement des fermiers. J'ai entendu des personnes âgées
déclarer qu'elles avaient jadis refusé des offres de fermage à des
prix très élevés de terres pour lesquelles elles ne trouvaient plus
preneur à l'heure actuelle.
Il n'y a pas de plante qui soit bien spéciale au pays. On ren-
contre à peu près toutes les cultures usitées en France. Le blé
vient en première ligne, c'est la céréale marchande par excel-
lence malgré son rendement dérisoire 8 à 10 hectolitres à
rhectare) ; ensuite on trouve le maïs, l'avoine, le seigle, l'orge,
le sarrasin, la pomme de terre, la betterave fourragère, les
vesces, le maïs fourrage, le baillarge, le trèfle, la luzerne, etc.
Sauf le blé, tous les produits de la culture sont destinés à être con-
sommés parles animaux : ce qui reste est seul vendu.
La culture du maïs, qui exige beaucoup de façons, est faite de
la manière suivante : le métayer laboure la terre et l'ensemence,
puis il fait faire les autres façons par des gens du village aux-
quels il donne un cinquième delà récolte. C'est bien là un procédé
de pays pauvre. On procède de même pour le sarrasin. Quand la
récolte de ce dernier est maigre on augmente souvent la part
proportionnelle des tâcherons qui sans cela ne seraient pas as-
sez payés de leur travail ; on leur donne un quart ou un tiers
du grain. Le sarrasin forme en partie l'alimentation des gens
pauvres.
La population présente les mêmes caractères généraux que
celle des Causses proprement dits, c'est-à-dire le manque d'ini-
tiative et d'énergie, le défaut d'aptitude pour le commerce, l'in-
dustrie et tout ce qui exige l'effort intense. La \'ie est en général
misérable : les habitations manquent absolument de confortable
et de propreté. Mais ces effets sont un peu atténués par les mo-
difications que subit ici le travail.
Le commerce du boisa produit le type du marchand de bois qui
nécessite une certaine initiative. En effet, la valeur des coupes
varie de 1.500 à 5.000 ou 6.000 francs; ce qui est une grosse
somme pour un paysan de ces contrées. De plus, les bois sont
achetés sur pied et débités par les marchands à leurs risques et
périls, ce qui présente un certain aléa.
420 LA SCIENCE SOCIALE.
En second lieu, la culture plus importante que dans les Causses
du Rouergue a du développer un peu plus l'aptitude au travail;
c'est bien ce qu'on constate en efi'et. La population en général
ne donne pas un travail soutenu, mais on trouve assez souvent
le type du travailleur énergique. Il est à noter du reste que cette
qualité est très appréciée. On entend quelquefois dire d'un
homme dans un sens très élogieux : « Ohl celui-là, c'est un vail-
lant )\ ce qui veut dire littéralement : « c'est un travailleur éner-
gique ».
Ici le travail, sans être très pénible à cause de la légèreté du
sol, n'est cependant pas facile comme en Anjou. La terre est
ingrate et demanderait beaucoup de travail et de capitaux pour
être transformée. La population est incapable de fournir les ca-
pitaux; quant au travail, je crois qu'on pourrait l'obtenir en
montrant aux gens l'espoir d'un gain considérable. Malheureu-
sement c'est le contraire qui a lieu, et la terre, par son infertilité,
décourage l'eiFort du cultivateur.
Ainsi que dans les Causses du Rouergue. on constate qu'il
n'existe pas ici de classe supérieure industrielle, commerciale ou
agricole: la grande majorité, on pourrait même dire la totalité
des jeunes gens de familles bourgeoises, se dirigent vers les
professions libérales ou administratives. Le clergé a, comme
dans les autres Causses, une grande influence: il se recrute en
général parmi le peuple, pour qui c'est à peu près le seul moyen
de s'élever.
Les habitudes de communauté se manifestent par beaucoup de
faits. L'usage de faire un aine chargé de conserver le bien de
famille était général autrefois et est encore très répandu ; mais
actuellement les cadets n'acceptent plus cela aussi facilement,
ils résistent autant que possible et réclament àprement leur part.
La communauté n'est cependant pas aussi développée qu'en
Anjou; ainsi, on ne rencontre jamais deux frères mariés demeu-
rant sous le même toit. On voyait souvent autrefois un ou plu-
sieurs frères célibataires demeurer avec leur aine marié; aujour-
d'hui la chose existe encore, mais avec tendance à disparaître.
La communauté est nettement en décroissance. J'entendais der-
LE CAUSSE DE CRAMAT EN QUERCY. 4'I\
nièrement un paysan déjà Agé dire ces paroles caractéristiques :
« Autrefois les vieux parents restaient au foyer et s'intéressaient
à la prospérité de la famille; ils guidaient les jeunes, les exhor-
taient au travail et à l'économie; aujourd'hui, ils se désinté-
ressent de tout cela; leur seule préoccupation est d'obtenir de
leurs enfants une pension alimentaire aussi grosse que pos-
sible. »
Autour de chacun des châteaux que nous avons énumérés
plus haut, se groupe en général un village plus ou moins con-
sidérable. Le châtelain est considéré par les villageois comme
leur protecteur naturel; c'est à lui qu'ils s'adressent en toutes
circonstances : il doit être médecin, avocat, conseiller pour toute
afiaire; c'est lui qui nourrit les pauvres de l'endroit et personne
n'hésite à venir lui demander du bois de construction, du bois
de chauffage, des fagots de feuillage, du grain, des médica-
ments, etc.
Ces choses paraissent si naturelles à tous ces gens-là qu'ils
n'en ont pas la moindre reconnaissance et n'hésitent pas à cher-
cher noise à leur bienfaiteur à la première occasion. On ne re-
trouve pas ici entre les classes cette mutuelle cordialité qu'on
rencontre en Vendée ou eu Bretagne.
Le groupement en village aide à entretenir dans la population
cet esprit d'opposition et de malveillance, dont ou a lieu de s'é-
tonner au premier abord. Mais il n'y a, à vrai dire, rien de très
extraordinaire, rien de très inexplicable dans ce contraste de
gens qui, en vertu d'une formation communautaire et parasi-
taire, tiennent énormément à avoir auprès d'eux un grand pro-
priétaire sur qui ils puissent s'appuyer et qui passent cepen-
dant une bonne partie de leur temps à lui créer toutes sortes
d'ennuis. Ils lui rendent la vie insupportable par leurs agaceries
continuelles, et pousseraient des cris de désespoir s'il parlait de
s'en aller. Cela tient assurément de l'esprit de mendicité, qui
est une suite directe de l'esprit communautaire. On veut être
aidé^ mais on ne se trouve pas aidé à son gré; en se communi-
quant de l'un à l'autre ses griefs, on les exagère et on se met
d'accord pour les faire sentir.
T. XXV. 31
4^i2 LA SCIENCE SOCIALE.
Ils joignent souvent à ce caractère malveillant certains dehors
hypocrites. Ils vous saluent facilement et très has, bien qu'ils
soient disposés à vous contrecarrer à la première occasion. Cette
disposition est exactement le contraire de celle des Frisons alle-
mands. (( Le Frison, dit quelque part M. de Sainte-Croix, est très
respectueux des autorités, mais il ne se presse pas de les saluer. »
Le paysan des Causses salue tout le monde, même les personnes
qu'il ne connaît pas, mais au fond il ne respecte pas grand'chose.
Il est beaucoup plus accessible à la crainte qu'à la reconnais-
sance.
La tendance au groupement est manifeste, mais les villages
agglomérés ne dépassent pas cinq ou six cents habitants ; cela
tient sans doute à la pauvreté du sol. Les communes se com-
posent presque toujours d'un noyau central et de petits hameaux
disséminés aux environs dans un rayon de quatre à cinq kilo-
mètres. La maison isolée est une exception ; cependant on la ren-
contre quelquefois. Il y a trois sortes de maisons isolées : celle de
très pauvre apparence , bâtie au coin d'un petit champ , seule
ressource de quelque malheureux cultivateur; celle du gros pro-
priétaire, bâtie sur son domaine; enfin la maison du métayer ou
du fermier, construite sur le domaine à l'exploitation duquel
elle sert.
La première s'est éloignée du village à cause de l'indigence
de son propriétaire, qui ne pouvait se procurer près du groupe
un emplacement plus recherché. La seconde, qui est toujours
peu éloignée de l'agglomération , — à quelques centaines de
mètres à peine, — a été élevée dans une situalion qui a paru
propice à une installation confortable; son éloignement, très
faible d'ailleurs comme on le voit, a peut-être eu aussi pour
objet d'éviter au propriétaire le contact trop direct de la popu-
lation pauvre. Enfin la maison du métayer a été bâtie là où sa
présence était nécessaire. De plus, j'ai remarqué que, si la mé-
tairie est assez éloignée du village, elle est en général le centre
d'un petit hameau de trois ou quatre maisons de pauvres
gens.
En résumé, les maisons semblent s'attirer entre elles et partout
LE CAUSSE DE GRAMAT EN QIERCY. 423
OÙ une force supérieure ne les a pas maintenues éloignées, elles
se sont rapprochées et adossées, pour ainsi dire, les unes aux
autres. — Le village principal est autour d'un chAteau, le ha-
meau autour d'une métairie, les pluschétives liahitations autour
des plus importantes.
Bien que ce type de petit village se rapproche un peu de ceux
de la Creuse, on constate que les habitants voisinent beaucoup,
contrairement à ce qui a lieu dans ce dernier pays.
m
L'Émigration présente le même caractère que dans les autres
Causses. Les émigrants vont dans les grandes villes se placer
comme domestiques, cochers, cuisinières; ils entrent dans les
chemins de fer, dans les compagnies de tramways. En somme,
ils recherchent les positions subordonnées qui ne nécessitent ni
initiative ni énergie, .le ne connais pas d'exemple de gens de ce
pays qui se soient dirigés vers le commerce ou l'industrie. —
Souvent, après avoir économisé un petit pécule, ils rentrent au
pays pour y terminer leurs jours; mais ce fait n'est pas absolu-
ment général, et l'émigrant qui part envisage sans trop de
crainte l'éventualité de ne jamais revenir s'il trouve ailleurs une
bonne position.
Du reste, les tendances de la population varient assez sensible-
ment de village à village. En ce qui concerne l'émigration no-
tamment, elle est très active dans certaines communes et presque
nulle dans d'autres. Les différences que l'on observe ainsi pro-
viennent sans doute des faits suivants.
Autrefois, il y a quelque soixante ou quatre-vingts ans, les ri-
valités étaient des plus vives entre les diverses bourgades du
Causse. — De fréquentes rixes éclataient, au cours desquelles on
échangeait souvent des coups de fusil. — Pour donner une idée
de la violence de ces luttes, je citerai l'anecdote suivante. Des gens
du village de Carlucet ayant commis quelques déprédations sur
le territoire de la commune du Bastit, un vieillard prêta son fusil
424 LA SCIENCE SOCIALE.
à un jeune homme plus ingambe que lui et ce dernier partit
à la poursuite des coupables. — Aussitôt qu'il les eut rejoints, il
déchargea sans hésiter son fusil sur eux. — Un de ceux-ci
tomba, mais quelle ne fut pas la stupéfaction de Fagresseur en
reconnaissant dans sa victime le propre frère de celui qui lui
avait prêté l'arme meurtrière; ledit frère s'était marié et établi
dans la commune rivale. Tout bouleversé, il rentra au village et
conta, non sans appréhension, la nouvelle au vieillard; mais
celui-ci, d'abord assez ému, se remit bientôt et s'écria : « Ma foi,
tant pis pour lui! Qu'allait-il faire aussi parmi les Carlucet »?
Quant aux gendarmes, ils ne purent rien découvrir, étant donné
le mutisme absolu que conservèrent les deux partis.
Beaucoup de faits du même genre ont eu lieu autrefois; actuel-
lement, tout cela est passé à l'état de souvenir; ces rivalités ont
à peu près disparu et ne se manifestent plus que par de rares
coups de poings échangés dans les foires.
Je crois que cet état de choses était dû à Fisolement des vil-
lages, qui étaient nettement séparés les uns des autres par d'assez
grandes étendues de bois et de landes stériles sans presque aucun
moyen de communication. On constate en elfet que tout cela a
graduellement disparu à mesure que les routes ont été percées
dans le pays. Les anciennes rivalités de ces villages provien-
draient donc d'une cause analogue à celle qui a produit les que-
relles intestines de la Grèce antique : si parva licet componere
magnis. Au point de vue social, ces circonstances ont eu pour
effet de donner à chaque village une physionomie assez spéciale.
J'en connais surtout trois dont les différences de caractère sont
bien sensibles.
Le premier porte le nom significatif de « Lunegarde », que lui
vaut sans doute sa position élevée; il se trouve en effet, à une
altitude de 420 mètres, sur une petite colline qui domine le ter-
ritoire environnant. Le second s'appelle « Le Bastit », alhision à
l'ancien château fort des Templiers autour duquel les maisons se
sont groupées. — Ce village est au fond d'une gorge, à 15^0
mètres au-dessous du précédent. — Enfin, le troisième a nom
« Carlucet »; il se trouve à mi-côte sur le versant d'un petit
LE CAUSSE DE GRAMAT E\ QUERCY. 425
coteau. La distance qui sépare ces villîiges entre eux est de
quatre à cinq kilomètres.
Les habitants de Lunegarde émigrent beaucoup [)lus que
ceux des villages voisins. Le curé de cette localité me parlait de
la fréquence des départs d'émigrants : « .\rrêtez dans la rue,
me disait-il, une petite fille quelconque et demandez-lui ce
qu'elle veut faire plus tard, elle vous répondra presque tou-
jours : J'irai à Paris, comme ma sœur, ma tante, etc. » Ces gens
émigrent du reste dans les professions subordonnées, servantes,
cochers, concierge. — Les servantes et surtout les cuisinières
de Lunegarde ont la réputation d'être plus intelligentes et plus
actives que celles des villages voisins; elles sont répandues dans
tous les environs. Ces émigrants reviennent souvent avec un
petit pécule pour finir leurs jours au pays; ils y apportent les
habitudes et les manières qu'ils ont acquises en ville ; aussi la
population est-elle ici plus policée et plus intelligente qu'ailleurs;
on reconnaît assez généralement qu'ils sont plus « dégourdis »
que leurs voisins. — Je ne sais à quoi tient le phénomène de
cette émigration plus intense.
Le village du Bastit est tout l'opposé du précédent, l'émigra-
tion y est très restreinte. Il y a quelques années, il s'est pro-
duit brusquement un départ de huit à dix personnes pour fA-
mérique du Sud. Ces gens sont partis en famille et ensemble,
tandis qu'à Lunegarde les départs sont individuels. Ces malheu-
reux sont du reste tous morts misérablement ou revenus plus
indigents qu'au départ, ce qui a ôté aux autres l'envie d'imiter
leur exemple. Il y a bien aussi quelques départs pour Paris,
mais on ne se trouve pas ici en présence d'un courant régulier
d'émigration comme à Lunegarde. Les gens du Bastit paraissent
plus lourds, moins délurés qu'à Lunegarde. ils ne sont guère
propres qu'à faire des valets ou des servantes de ferme. L'in-
dustrie et le commerce n'existent pas; je ne connais pas dans la
commune un seul homme qui ait quelque initiative.
Le village de Carlucet se distingue nettement des deux autres
en ce qu'il y existe une industrie « nationale » ; celle des pa-
niers et corbeilles. Tout le monde à Carlucet, hommes, femmes
426 LA SCIENCE SOCIALE.
et enfaots, sait faire des paniers et en fait à l'occasion. Pendant
l'hiver et lorsque les travaux des champs laissent quelques mo-
ments de répit, il n'est guère possible d'entrer dans une maison
sans y trouver quelqu'un se livrant à cette occupation. Il y a
dans le village deux ou trois charretiers qui centralisent à cer-
taines époques la production communale et la transportent aux
foires voisines. Cette industrie est si bien localisée dans cette
commune, qu'on ne trouverait pas un homme dans les villages
voisins qui soit capable de faire un panier. — On constate que
le village de Carlucet est plus riche et plus peuplé que les deux
premiers. — Les gens ne sont pas aussi policés qu'à Lunegarde,
ils sont restés plus paysans quant aux manières, mais ils parais-
sent plus énergiques et plus industrieux qu'ailleurs. C'est à
Carlucet que se trouve le plus grand propriétaire de machines
à battre à vapeur de la région. Cet homme, qui n'était, je crois,
qu'un simple forgeron de l'endroit, a eu la première machine
de ce genre qui ait paru dans le pays. Il en a maintenant trois
ou quatre. Si on songe qu'une machine de ce genre vaut dix
ou quinze mille francs, on conviendra qu'un paysan qui met
tout son avoir dans une semblable acquisition fait preuve d'une
certaine hardiesse. Carlucet est aussi le centre du commerce des
truffes pour le Causse de Gramat. C'est là qu'habitent les truf-
feurs les plus riches du pays. Ce sont des gens d'une honnêteté
relative, qui se font concéder par les propriétaires le droit de
récolter les truffes et qui s'arrangent pour le payer à des prix
dérisoires ; quand ils ne peuvent pas avoir les truffes de cette fa-
çon, ils les volent sans scrupules. — Si la truffe était plus abon-
dante, je ne sais quelle action utile elle pourrait exercer sur la
population, mais les gens dont je parle sont éminemment trom-
peurs et « roublards », ils vous assourdissent constamment de
leurs plaintes pour arriver à faire diminuer le prix du droit
qu'on leur concède. Il y a aussi à Carlucet un marchand de
bois qui se distingue par son habileté et surtout par la diversité
de ses entreprises. Cet homme, qui a commencé sans ressources,
est aujourd'hui riche.
A quoi tient le développement industriel et commercial de
LE CAUSSE DE GHAMAT K.N QL'EMtY. '«'27
ce village? Il est à noter tout d'abord qu'on ne peut pas l'attri-
buer à une situation géogia[)bique meilleure, car, au contraire,
il est plus éloigné des centres du pays (de Gramat, de La Bas-
tide) que les deu.v autres. De plus, le Bastit est situé sur la grande
route de Paris A Toulouse (qui passe par Gramat, La Bastide,
etCahors), tandis que Carlucet se trouve à trois ou quatre kilo-
mètres de cette grande artère. Un remarque que le village de
Carlucet ne s'est pas groupé comme les deux autres autour d'un
château, il y a bien dans cette commune un grand propriétaire,
mais son habitation est située à quinze cents mètres au moins du
village et, du reste, la fortune de cette famille ne date que de
quatre-vingts ans environ. — De plus, ces châtelains n'ont
jamais résidé plus d'un mois ou deux par an dans le pays. Celte
population n'a donc pas eu, comme les deux autres, quelqu'un
sur qui s'appuyer, elle s'est trouvée livrée à elle-même; elle a
dû se tirer d'affaire toute seule. Et lorsqu'on sait comment les
gens de ces contrées usent du châtelain voisin en toutes les cir-
constances de la vie, on comprend aisément tout ce que cet iso-
lement a de réel et combien il doit être vivement senti par les
habitauts. iMais il est très possible que la nécessité ait précisé-
ment été ici encore la mère de l'industrie.
Quant à la fabrication des paniers, son développement tient
peut-être à une cause fortuite qui m'est inconnue. Peut-être les
noisetiers sauvages qui servent à leur confection poussaient-ils
en plus grande abondance sur le territoire de cette commune.^
Actuellement toutefois il n'en est pas ainsi, car les habitants
sont obligés d'aller quelquefois fort loin dans les bois des envi-
rons pour faire leur provision de « ron », c'est le mot par lequel
ils désignent les longues et tlexibles baguettes dont ils se ser-
vent.
En résumé , ces trois villages paraissent avoir tiré de circons-
tances locales des physionomies ditférentes, qu'ils ont gardées
par suite de leur isolement.
Il résulte de ce qui précède, que les habitants du Causse de
Gramat présentent des caractères généraux identiques à ceux
de la population des Causses plus élevés, mais que les modilica-
428 LA SCIENCE SOCIALE.
lions du travail dues à l'altitude moiadre du pays ont apporté
certaines atténuations à ces caractères. La culture plus dévelop-
pée a fait surgir çà et là le type du travailleur énergique. Les
transactions sur les bois, l'écorce de chêne et la trulï'e ont fait
naître quelques types de commerçants.
La population a donc évolué, par rapport à celle des Gausses
du Rouergue, vers une plus grande aptitude au travail et au
commerce.
J. DURIEU.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C'*. — PARIS.
GLADSTONE
La mort de M. Gladstone, dont la (irande-Bretagne tout en-
tière s'est émue si profondément le mois dernier, ne marque
pas seulement la disparition d'un grand homme d'État anglais;
on peut dire sans exagération qu'elle est une perte pour le
monde civilisé. Gladstone représentait plus que des intérêts
purement anglais ; il représentait, à peu près seul actuelle-
ment, la grande politique, celle qui est assez clairvoyante pour
apercevoir comment le gouvernement des hommes reste tou-
jours soumis, d'une part, aux règles immuables de la morale,
d'autre part, aux circonstances contingentes de la vie des so-
ciétés.
11 est mort en priant, en recommandant autour de lui « la
bonté », et c'est là en quelque sorte un testament politique de sa
part. Dans sa bouche, en effet, cette recommandation n'appa-
rait pas comme un remords tardif, mais plutôt comme l'épi-
logue et le résumé d'une vie d'homme d'État inspirée par une
idée supérieure. Et c'est un spectacle instructif et consolant que
celui de ce grand vieillard, vétéran des luttes politiques de
son pays, affirmant à son lit de mort la souveraine efficacité
d'un principe moral dans la direction des affaires publiques.
Le vulgaire admet volontiers que la politicjue ne peut pas être
soumise aux règles ordinaires de rhonnèteté; c'est même un
axiome courant parmi les hommes de talent peu scrupuleux et
les honnêtes gens peu éclairés. Gladstone n'a jamais pensé ainsi:
il a même souvent sacrifié une popularité temporaire, et ce
T. XXV. 32
-430 LA SCIENCE SOCIALE.
qui est plus méritoire, il a bravé les préjugés de son milieu,
pour suivre la direction qui lui paraissait juste et vraie. Cepen-
dant, il laisse après lui une œuvre politique, et quel que soit
le jugement qu'on porte sur elle, on ne peut pas du moins lui
refuser la grandeur. Ce chrétien sincère, cet honnête homme
a été un grand politique.
J'ai eu naguère l'occasion de présenter aux lecteurs de la
Science sociale les évolutions successives de M. Gladstone (1),
A son entrée dans la \ie politique, il était salué par Macaulay
comme « l'espoir naissant des tories rudes et intraitables » ;
sa dernière campagne en faveur de l'Irlande lui a valu l'abandon
d'une notable fraction des libéraux. Il a donc passé d'un extrême
à l'autre, jamais encadré par aucun parti, toujours dominant
ceux qui se rangeaient autour de lui.
Il a passé sa \de à se compromettre. Lorsqu'en 1838, il publiait
son ouvrage sur l'État dans ses relations avec l'Église ^ ses amis
et ses patrons, sir Robert Peel, entre autres, s'alarmaient de
son imprudence : « Avec une telle carrière devant lui, pourquoi
donc écrire des livres? » disait celui-ci, et le baron de Bunsen
craignait que ce livre ne barrât la route du pouvoir au jeune
Gladstone.
Ministre du Commerce à trente ans, il se séparait bientôt de
ses amis sur la question du libre-échange. Cette attitude lui
coûta son siège au Parlement. Le duc de Newcastle, qui l'avait
fait élire par le « bourg de poche » de Newark, se déclara vigou-
reusement contre lui.
Choisi peu de temps après par l'Université d'Oxford pour occu-
per un des deux sièges qui lui sont attribués au Parlement, Glads-
tone n'hésita pas, dix-huit ans plus tard, à sacrifier cette situation
éminente en proposant le Disestablishment de l'Église anglicane
en Irlande. Après avoir soutenu dans son livre de 1838 qu'il
fallait imposer à l'Irlande la hiérarchie ecclésiastique officielle,
« qu'elle le voulût ou non », il déclarait en 1865 que l'existence
de cette Église officielle protestante constituait, dans un pays
(1) V. tome XVII, p. 369 à 398.
GLADSTONE. 431
catholique, une anomalie scandaleuse et afllijiieante pour toute
àme sérieusement convaincue de sa foi religieuse . C'est à ce
propos que son ami Tévèque Wilberforce disait de lui cette pa-
role : He ù .sa delighlfully Iriie! « Il est si délicieusement
vrai » ! Magnifique éloge et éloge mérité. Seule, une conviction
sincère et profonde peut expli(juer les revirements complets de
Gladstone. Imposés par sa raison, ils étaient souvent pénibles A
nos cœur. Celui en particulier, qui le séparait d'Oxford, fut un dé-
chirement pour lui. (( Il y a eu, disait-il, deux grandes morts, deux
transmigrations d'esprit dans mon existence politique, l'une très
lente, la rupture des liens qui m'attachaient à mon ancien parti,
l'autre très brusque et très aiguë, la rupture'du lien qui m'atta-
chait à Oxford. »
Enfin, Gladstone révolta l'Angleterre contre lui par sa campa-
gne en faveur du « Home Rule ». Cette fois il s'aliénait non seu-
lement son ancien parti, mais un grand nombre des libéraux, il
devait mourir sans voir s'accomplir la dernière des réformes à
laquelle il rêvait d'attacher son nom.
Et pourtant ce n'était en aucune manière un de ces esprits
absolus par ignorance, tranchants par manque d'expérience, té-
méraires par amour irréfléchi de popularité. S'il a passé sa vie
à se compromettre et à surprendre l'opinion, ce n'a été ni par
sufhsance ni par forfanterie, mais par clairvoyance et par pré-
voyance. Il voyait clair de loin. 11 saisissait les transformations
à leur début, longtemps avant que la masse les eût devinées, et
quand il les avait jugées socialement indispensables, inévitables,
il s'efforçait de les rendre "politiquement aisées. Il organisait l'é-
volution sociale.
« Vous ne pouvez pas lutter contre l'avenir, disait-il en IHOti
à la Chambre des Communes, apostrophant ses adversaires au
sujet de l'extension du droit de suffrage ; le temps travaille pour
nous. Les grandes forces sociales qui continuent leurs évolutions
dans leur puissance et leur majesté, ne peuvent être un seul
instant ni arrêtées ni troublées [)ar le tumulte de nos débats.
Ces grandes forces sociales sont contre vous; elles combattent
pour nous. » Gladstone a toujours su travailler, en elfet, dans
432 LA SCIENCE SOCIALE.
le même sens qu'elles; c'est là le secret véritable de ses
succès.
Il a contribué pour une large part à établir le libre-échange
en Angleterre, parce qu'il s'était rendu compte que le monde
économique s'ouvrait nécessairement au libre-échange sous l'in-
tluence d'un nouveau régime de fabrication et de transports, et
que l'Angleterre se trouvait prête à profiter de cette situation.
Il a commencé l'œuvre du Disestablishment de l'Église angli-
cane, lorsque l'expérience eut montré à son âme profondément
religieuse les effets sacrilèges des cultes imposés par la force :
indifférence des âmes médiocres, scandale des âmes couvain-
eues, révolte des âmes opprimées. Et ces effets devenaient plus
sensibles en notre siècle, à mesure que disparaissaient les institu-
tions anciennes à l'ombre desquelles s'était établie d'ordinaire
une certaine confusion du spirituel et du temporel. Comme
chrétien, Gladstone sentait le besoin d'affranchir la religion du
joug temporel. Comme homme d'État, il voulait dégager l'État
d'une tâche étrangère à sa mission et dangereuse pour sa stabi-
lité.
Il a combattu pour l'autonomie de l'Irlande, quand ayant dé-
noncé les « atrocités bulgares » et l'oppression de l'Islam il s'est
souvenu qu'un peuple chrétien faisait subir à un autre peuple
chrétien une tyrannie séculaire ; quand la prospérité des colonies
anglaises , à la fois loyales et libres , lui a rappelé que dans la
métropole même il y avait une fraction traitée en mineure et en
incapable ; quand enfin il a percé les épais préjugés de son édu-
cation de « gentleman » anglais, et compris que les Irlandais
pouvaient, eux aussi, avoir des droits, tout comme des Bulgares,
des Arméniens, ou même des Nègres.
Sa politique s'est, en somme, placée aune hauteur où onaper-
çoit le hen qui rattache le gouvernement des choses humaines
aux inspirations supérieures de la justice éternelle , et d'où on
découvre plus aisément la marche des sociétés vers, leurs desti-
nées futures. C'est pour cela que sa politique a été à la fois gran-
diose et efficace. Il a été justement nommé le grand vieillard,
« the Grand old man ».
GLADSTONE. 433
Je lisais dernièrement dans un journal français que Gladstone
avait été « un grand démolisseur ». Cette accusation est souverai-
nement injuste. Gladstone aimait la « Vieille Vngieterre » au-
tant et plus que le plus obstiné des conservateurs ; mais il Vai-
mail mieux. Lorsqu'une des ailes de l'édifice menaçait ruine, que
les matériaux tombaient en poussière, il ne s'acharnait pas aveu-
glément à la consolider par des appuis extérieurs; il se préoccu-
pait de la reconstruire. Beaucoup d'Anglais se trouvaient alors
pour blâmer l'architecte éclairé qui présentait ses nouveaux
plans, mais il s'en rencontrait assez peu quelques années plus
tard pour bonder la maison neuve , plus confortable, plus spa-
cieuse, mieux accommodée aux besoins modernes. Aujourd'hui,
par exemple, on compterait en Angleterre les partisans du régime
économique des Corn Laws ou du régime électoral antérieur aux
Reform Bills; cependant leur opposition fut difficile à vaincre à
l'heure des réformes.
C'est bien là, d'ailleurs, la marque d'une œuvre politique fé-
conde. Combattue quand elle s'impose dans un avenir prochain,
mais que la masse n'en comprend pas la nécessité , elle est gé-
néralement acceptée quand elle a porté ses fruits. La politique
de Gladstone a victorieusement subi cette épreuve sur plusieurs
points.
Il en est d'autres sur lesquels le grand old man était trop en
avance par rapport à ses contemporains pour être compris du
grand nombre. Par exemple, son aversion connue pour la guerre,
sa politique extérieure réservée, exempte de toute mégalomanie,
lui ont valu beaucoup d'ennemis. Plus que jamais en ce moment
le Jingoïsm anglais s'éloigne des saines traditions auxquelles
l'Angleterre a dû ses merveilleux progrès en ce siècle. Après Lord
Beaconsfield, l'inventeur de V impérialisme, est venu Chamber-
lain, plus aventureux encore dans les conceptions de la Greater
Britain^ plus porté peut-être à engager son pays dans la voie de
l'action militaire. A l'heure où Gladstone reçoit à Westmiuster le
solennel hommage d'une nation en deuil , des visées belliqueuses
se manifestent publiquement dans les discours officiels et l'on
semble oublier, — ce que le grand vieillard n'avait jamais perdu
434 LA SCIENCE SOCIALE.
de vue, — que Texpansion anglo-saxonne n'a pas été produite par
la gloire des armes. Pour le repos du monde, pour son progrès
matériel et moral, souhaitons que l'Angleterre rencontre encore
d'autres Gladstone.
Paul DE Bousiers.
QUESTIONS DU JOUR
LA DISETTE EN ITALIE
L'INFLUENCE DE LA FORMATION COMMUNAUTAIRE
Naples, le 3 juin 189S.
Lorsque j'entrepris de faire connaître à mes concitoyens le
volume de M. Demolins, A quoi tient la supériorité des Anglo-
Saxons^ je leur disais que Tltalie subit à un degré bien plus
aigu que la France le mal des peuples à formation communau-
taire. Les tristes événements qui viennent d'affliger ma patrie
pendant ce dernier mois de mai m'ont encore mieux convaincu
de l'exactitude de cette affirmation. La France et T Italie souf-
frent du même mal social.
Par un même enchaînement de faits et d'idées, par un même
système de gouvernement, malgré la différence qui peut exister
entre une monarchie et une république, la question du prix des
blés et du pain a toujours abouti chez les deux nations à des
résultats semblables , qui décèlent constamment la tendance
communautaire. Si, dernièrement, l'Italie a souffert d'une disette
de blés qui a presque été une famine , tandis que la France a
seulement souffert d'un certain malaise à cause de la cherté du
pain, cela tient non seulement à ce que l'Italie est beaucoup
plus pauvre que la France, mais aussi à ce (]u'elle s'est engagée
436 LA SCIENCE SOCIALE.
plus avant que la France dans le régime communautaire. La
question des blés et du pain éclaire d'une lumière singulière
ces analogies et ces différences et leur donne un relief remar-
quable.
I
Il est rare qu'un même fléau sévisse en même temps chez
presque tous les peuples du monde, comme cela est arrivé cette
année dernière par suite de Tinsuflisance de la récolte du blé.
Cette concordance est précieuse au point de vue de la Science
sociale, puisqu'elle montre comment les différents peuples en-
durent un même mal, réagissent contre lui, réussissent ou
échouent dans leurs efforts pour le combattre. Il est remarqua-
ble que les peuples à type particulariste par excellence, les An-
glo-Saxons, ont su et ont pu le mieux se tirer de cette difficulté.
En Angleterre, on s'est à peine aperçu du manque de blés: en
France, le malaise a été plus gravement ressenti; en Italie il
est devenu insupportable. Quant à l'Espagne, les maux de la
guerre qui la tourmente en ce moment ne nous permettent plus
d'isoler la question des blés des autres complications et de l'en-
visager à part.
En ce qui concerne la France et l'Italie, nous remarquerons
tout de suite que le pain a manqué cette année justement chez
les deux nations qui, pendant ces derniers temps, ont le plus
travaillé à protéger leur agriculture et surtout leur production
de blés non par l'initiative individuelle, mais par l'action du
gouvernement, c'est-à-dire à coups de lois et d'impôts. Puisque
le gouvernement s'occupait d'assurer cette protection, les agri-
culteurs ont cru pouvoir attendre sans aucun souci que les épis
poussassent sur le sol de par la loi, de par les règlements. Ils
s'étonnent et s'indignent de plus en plus que le gouvernement
ne pourvoit pas assez, ne pourvoit pas à temps à enrichir les
champs, à remplir les greniers. Us pensent que c'est l'Autorité
qui doit donner à chaque ferme sa moisson, comme elle donne
LA DISETT£ EN ITALIE. 437
à chaque citoyen son petit emploi, sa petite sinécure. L'histoire
comparée de la législation des blés en France et en Italie depuis
1871 est bien curieuse; les deux pays ont presque toujours
marché de conserve.
Ils ont d'abord été effrayés de la concurrence des lilés amé-
ricains et russes. L'Angleterre aussi a connu un instant cet effa-
rement; mais depuis 18'i.6 elle en est revenue, et elle a com-
plètement abandonné le système protectionniste. La France et
l'Italie ont continué à penser que l'agriculture nationale avait
besoin d'être protégée contre la concurrence des blés étrangers.
Cette protection ne devait pas cependant consister dans un re-
doublement d'activité de la part des cultivateurs pour obtenir
de leurs terrains plus de blés et à meilleur marché, mais dans
l'œuvre fiscale et réglementaire du gouvernement. Les contrées
ainsi protégées par les droits d'entrée sur les blés étrangers ont
continué à produire des blés chers et peu abondants, tandis que,
laissées à elles-mêmes, après quelques instants de crise, elles au-
raient, ou intensifié, ou transformé leurs cultures.
C'est ainsi que Font entendu les Anglais. Ils cultivent très peu
de blés maintenant; mais le peu qu'ils cultivent est obtenu dans
des conditions capables de soutenir la concurrence des blés
étrangers, puisqu'en Angleterre on a poussé le rendement
moyen de l'hectare emblavé au chiffre remarquable de 26 hec-
tolitres, ce qui abaisse considérablement le prix de revient de
chaque hectolitre. L'agriculture anglaise peut ainsi s'adonner
à d'autres cultures qui ont moins à craindre la concurrence
étrangère. En attendant, les Anglais exportent à l'étranger leurs
produits manufacturés et en obtiennent en échange tout le blé
dont ils ont besoin, à aussi ])on marché que possible. En effet,
pendant que la France a importé en 1896 des céréales pour une
valeur de 136 millions de francs, et l'Italie pour 123 mil-
lions, l'Angleterre en a importé pour 1.325 millions, et il ne pa-
rait pas que l'agriculture anglaise se soit trouvée mal de ce ré-
gime.
Depuis 1871, nous avions, en Italie, un droit de douanes sur les
blés de 1 fr. VO, ce qui, à la rigueur, pouvait ne pas encore
438 LA SCIENCE SOCIALE.
passer pour un droit protecteur. La France se trouvait à peu
près dans les mêmes conditions par TefTet du droit de statistique
et de la surtaxe d'entrepôt. La loi de 1883 porta en France à
3 francs le droit de douane sur les blés, et la loi italienne du
21 avril 188T Féleva aussi à 3 francs. La loi française du 28 mars
188T augmenta le droit à 5 francs, et l'Italie, se hâtant d'imiter
la France, porta aussi son droit à 5 francs, le 12 juillet 1888. A
mesure que le temps passe, l'uniformité des deux législations
devient toujours plus rigoureuse et les intervalles pendant les-
quels elles observent un traitement différent se raccourcissent
toujours. En 1894-, c'est l'Italie qui prend l'avance dans l'accrois-
sement du droit, qui est élevé à 7 francs, le 21 février. Huit jours
après, le 28 février, la France porte aussi son droit à 7 francs.
Mais c'est l'Italie qui veut avoir le dernier mot en rehaussant
encore le droit à 7 fr. 50 le 10 décembre 1894.
Les faits les plus indéniables ont démontré que l'agriculture
n'a rien gagné à ce régime. En effet, son degré de perfection ne
se mesure pas à la production des blés par rapport à sa pro-
duction totale, mais par rapport à son rendement par hectare.
Lorsque le rendement de l'hectare emblavé est élevé, c'est un
signe infaillible que les autres branches de l'agriculture prospè-
rent de même Or, pendant ces dernières années, tandis que
l'Angleterre parvenait au rendement de 26 hectolitres par hec-
tare, la France n'a pu arriver qu'à 17 hectolitres et l'Italie a tout
à fait rétrogradé du rendement déjà très bas de 11 hectolitres
en 1878 au rendement intime d'une moyenne de 9 hectolitres!
Il est clair que la protection a entravé les progrès de l'agri-
culture en France, et qu'en Italie, elle l'a fait rétrograder tout
de bon. Grâce à l'effort individuel, le sol anglais est devenu
plus fertile que le sol français, qui est devenu à son tour plus
fertile que les plaines des Fouilles et de la Sicile. Le résultat dé-
finitif, quant au problème des subsistances, n'est pas moins éton-
nant : en effet, la France et l'Italie, qui ont tant protégé leur pro-
duction de blés, se sont cependant trouvées cette année
... fort dépourvues
Ouand la bise fut venue.
LA DISETTE EN ITALIE. \'i\)
Encore une analogie frappante entre les deux pays : lorsque
nous en sommes venus aux extrémités de ce printemps, les deux
gouvernements n'ont trouvé d'autre moyen pour parer à la di-
sette que de supprimer les fameux droits protecteurs. La France
s'y est décidée le 2 mai; l'Italie le ï mai 1808, à \H heures de
distance I
II
Mais le remède, qui a sufli à peu près en France, a été insuffi-
sant en Italie, où il a été appliqué trop tard et où la révolte des
affamés n'a pu être réprimée que par l'intervention de la force
armée. En France, la mesure a été prise à temps et parait,
malgré tout, avoir suffisamment réussi. En Italie, la tendance
communautaire bien plus accentuée a abouti à des résultats plus
funestes, et, pour coml^le de malheur, la disette, au lieu de désil-
1er les yeux des citoyens et du gouvernement sur les effets meur-
triers du système, les a portés à s'y enfoncer plus avant; la di-
sette a donné aux tendances communautaires l'occasion de
s'accentuer plus fortement, de mettre bas leur masque, de mon-
trer clairement quelles aboutissaient, en bas, au socialisme
révolutionnaire, à l'anarchie dans la rue, en haut, au socia-
lisme d'État.
Lorsque l'on compare les difl'érents efiets de la cherté du pain
en France et en Italie, il ne faut pas oublier que la pauvreté ita-
lienne avait déjà réduit à 320 grammes par jour la ration
moyenne de froment mise à la disposition de chaque individu .
tandis que, en France, cette ration dépassait 533 grammes. Lors-
que la cherté des blés est survenue , le Français a pu réduire sa
ration de blés; l'Italien ne Fa pas pu. C'est aussi par cette raison
que la France a pu, sans graves inconvénients, attendre jusqu'au
commencement de mai pour abolir le droit d'entrée sur les blés;
tandis que, pour l'Italie, cette mesure a été trop tardive quoique
précédée, le 23 janvier, par la réduction d'un tiers du droit
d'entrée. Dès le mois de décembre, nous avions, en Italie, des prix
-440 LA SCIENCE SOCIALE.
de famine; de tous côtés l'alarme fut donnée et les socialistes, qui
alors demandaient à grands cris l'abolition totale du droit d'en-
trée, ont eu depuis la chance inouïe de voir les événements
leur donner raison.
La question était d'autant plus grave que l'impôt protection-
niste est doublé en Italie d'un système fiscal des plus cruels,
qui rend encore plus insupportable le droit d'entrée sur les blés.
Il faut encore ajouter la baisse du papier-monnaie, qui aurait
déjà suffi à elle seule pour agir dans un sens protectionniste
sur le prix des blés. Le papier-monnaie perd maintenant en
Italie de 7 à 8 pour cent, et comme les droits de douane doi-
vent être aussi payés en or, le change représente à lui seul une
surcharge d'environ 2 francs sur le prix total d'un hectolitre
de blés. Droit de douane, change sur le papier-monnaie, oc-
trois municipaux sur les farines et une foule d'autres petits im-
pôts payés par tous ceux qui participent au commerce et à la
fabrication du pain, donnent environ quinze centimes d'impôts
sur chaque kilogramme de pain en Italie. Et comme le prix
ordinaire du pain est chez nous de 35 centimes le kilogramme,
cela fait que le peuple italien, sur sept bouchées de pain, en
avale trois d'impôt. Voilà ce c^ui s'appelle un pain amer!
Un pareil état de choses, outre le mal matériel qu'il engendre ,
a aussi l'inconvénient très grave d'enfoncer encore plus dans
le cerveau du peuple la conviction que c'est le g'ouvernement,
que ce sont les riches qui se sont associés dans une espèce de
pacte de famine pour faire renchérir le prix des subsistances.
L'impôt indirect, quand il est si excessif, ne se dérobe plus à l'œil
du consommateur ; lorsque le peuple réussit à s'apercevoir de la
chose, il croit surprendre en flagrant délit les riches affameurs ;
jamais il ne suppose que les classes aisées sont les premières à en
souffrir. On peut suivre exactement la naissance et la marche
de ces idées dans les dernières émeutes italiennes.
Les troubles ont éclaté d'abord dans les petites communes
rurales, où le jeu de la machine fiscale est plus évident pour
les consommateurs, qui se nourrissent en grande partie de den-
rées qu'ils ont produites eux-mêmes et dont ils connaissent très
LA DISETTE EN ITALIE. 44i
bien le prix de revient, qu'ils peuvent comparer exactement à la
surcharge d'impôt. En Italie, toutes les communes, même les
plus petites, ont une lourde charge d'octroi, dont une partie
considérable est absorbée par l'Etat. Quoique dans les plus pe-
tites communes, dites ouvertes, l'octroi ne soit pas perçu à l'en-
trée du village, mais seulement chez les débitants au fur et à
mesure qu'ils introduisent les denrées dans leurs débits, ce mé-
nagement n'est pas suffisant; c'est peut-être une forme plus
vexatoire du recouvrement de l'impôt. Que ce soit une commune
ouverte, où l'octroi est ainsi perçu, que ce soit une commune fer-
mée^ où l'octroi est perçu aux barrières, toujours est-il que le
paysan rencontre beaucoup plus souvent que l'habitant de la
ville les bureaux et les fonctionnaires de l'octroi sur son che-
min, et qu'il a avec eux des contacts bien plus désagréables et
bien plus fréquents. Les habitants des grandes villes peuvent
seuls passer des mois entiers sans avoir aucune occasion de s'a-
percevoir directement de l'existence de l'octroi. Le fonctionnaire
et le bureau de l'octroi deviennent une espèce d'obsession quoti-
dienne pour l'habitant de la campagne. Puis ces paysans com-
mencent tous à lire quelque peu; juste assez pour apprendre
par les journaux que l'octroi, si gênant, n'est pas le seul impôt
qui pèse sur le pain, qu'il y en a un autre plus fabuleux, qui est
perçu à la frontière. L'aversion pour l'impôt croit ainsi tous les
jours ; le paysan acquiert une notion très nette du fait que c'est
l'impôt qui fait renchérir le pain. Le jour où la faim le tour-
mente plus qu'à l'ordinaire il sait à qui s'en prendre; il se
rue sur le bureau de l'octroi, sur les fonctionnaires de cette
agence maudite; il brûle, il tue, il se retourne ensuite sur les
soi-disants riches, qu'il confond avec le gouvernement : le pil-
lage lui parait le moyen plus expéditif pour remettre la main
sur ces subsistances si chères.
Des émeutes de ce genre ont été innombrables en Italie,
surtout dans le Midi, pendant cet hiver. Il n'y a pas besoin d'en
raconter plusieurs , elles sont toutes semblables.
442 LA SCIENCE SOCIALE.
III
Lorsqu'une de ces émeutes éclate dans une commune rurale,
quelques paysans sont emprisonnés et condamnés; le maire
donne sa démission, souvent le conseil municipal est dissous.
Mais, quoi qu'il arrive, la municipalité, la sous-préfecture, le gou-
vernement et les particuliers s'en émeuvent; ils pensent à mé-
nager ces pauvres gens. Alors l'octroi sur les farines est suspendu;
on donne du travail aux besogneux; on distribue des subsides
aux plus indigents. Tout calcul fait, la population de la petite
commune rurale pense qu'on lui a donné satisfaction, elle
trouve son compte à l'affaire. Ces gens sont encore plus con-
vaincus d'avoir raison; ils se préparent à recommencer à la
première occasion.
Le bruit de l'événement, son exemple contagieux se répand
dans les communes environnantes, au chef-lieu de l'arrondisse-
ment et au chef-lieu de la province. Nous entrons dans la se-
conde phase du mouvement : l'agitation des villes de provinces,
qui s'engagent en des révoltes plus graves par le nombre des
personnes qui s'y mêlent, par l'importance des bureaux que l'on
attaque, des particuliers que l'on pille. C'est l'émeute de
Faenza, de Bari, de Foggia, qui se sont toutes soulevées pendant
la seconde quinzaine d'avril.
Finalement, la contagion s'étend aux grandes villes, où le bas
peuple se demande pourquoi on ne lui donne pas le pain à aussi
bon marché qu'aux habitants des campagnes. Nous sommes à la
troisième phase du mouvement. C'est positif qu'à Naples, le
30 avril, l'agitation a éclaté à la suite des vociférations d'une
femme du peuple, une sorte de Théroigne, Maria Auliano, sur-
nommée a f emmena grossa {\b. grosse femme), qui criait dans la
rue à ses compagnes que le prix du pain n'aurait jamais baissé
à Naples sans l'incendie et le pillage comme à Bari et à Fog-
gio. Cette femme a été depuis emprisonnée; mais l'événement
démontra qu'elle disait juste. Il n'y avait rien à espérer de
LA DISETTE EN ITALIE. 443
la prévoyance des autorités sans ces stimulants énergiques.
En ellet, la municipalité de Naples s'alarma de ces désordres dès
les premiers jours qu'ils éclatèrent; lajunte municipale, sous Té-
pouvante des hurlements des femmes et des enfants déguenillés
qui retentissaient de la rue dans la salle des séances, s'apprêta
à proposer au conseil municipal de voter sur-le-champ un subside
d'un demi-million pour donner au peuple le pain à bon marché.
Mais voilà que la chose parait apaisée ; la police et la force ar-
mée sont parvenues à avoir raison de la horde de femmes sales et
criardes; la junte reprend son aplomb, la délibération est tenue
en suspens. Mais le lendemain le vacarme recommence de plus
belle; la populace commence a piller les boulangeries; les bou-
langers, qui voient s'approcher les hordes menaçantes, ferment
leurs boutiques, ou, faisant bonne mine à mauvais jeu, distri-
buent eux-mêmes à ces gens le pain qui est sur le point d'être
pillé. La municipalité est de nouveau frappée de terreur et elle
lâche tout de suite son demi-million, que le jour précédent elle
avait hésité à donner. La chose est annoncée cette fois en toute
solennité.
Cette histoire s'est passée sous mes yeuxà Naples: mais, d'après
ce que j'ai entendu dire et d'après ce que j'ai lu dans les jour-
naux, il en a été à peu près de même dans toutes les munici-
palités italiennes entre la fin d'avril et les premiers jours de
mai. Partout il y a eu de ces largesses inspirées bien plus par
la crainte que par la charité ou par un ordre d'idées bien
claires sur le système de gouvernement. C'était bien la cherté
des blés que l'on avait désirée; après tant de sacritîces accom-
plis pour l'obtenir, on en fait d'autres pour s'y soustraire!
Cependant toutes ces mesures sont insuffisantes à rétal)lir l'ordre .
Les succès ont enhardi la populace; elle a commencé par de-
mander le pain à bon marché, maintenant elle veut l'avoir sans
payer rien du tout! Les cerveaux populaires ne connaissent pas
de moyens termes; lorsqu'ils sont lancés, ils veulent aller jus-
qu'au bout. Ils ont bien compris que c'est l'impùt qui produit
la cherté du pain ; mais leur intelligence bornée ne sait pas re-
connaître la limite de l'abaissement du prix que l'on peut ob-
444 LA SCIENCE SOCIALE.
tenir par la suppression de l'impôt. En cela, le peuple des grandes
villes se montre plus ignorant que celui des campagnes. Celui-
ci commence par envahir les bureaux de l'octroi et par demander
l'abolition des octrois sur les farines. Le peuple des grandes
villes, qui ne comprend pas bien la chose, commence par se
porter en masse sous les fenêtres de la mairie, sous celles de la
préfecture. Il est certain qu'il ne discerne pas exactement les deux
causes de la cherté du pain : l'octroi sur les farines, le droit de
douane sur les blés.
Toujours est -il que ces mesures de condescendance, ces lar-
gesses annoncées en grande solennité furent insuffisantes à ré-
tablir Tordre. Les troubles éclatent et se répètent partout en
Italie du l^"" au 6 mai, et ils sont toujours de plus en plus vio-
lents. Les troupes doivent commencer à se servir de leurs armes;
le gouvernement rappelle successivement au drapeau plusieurs
classes de réservistes. Les bourgeois, qui commencent à craindre
pour leur vie et leurs biens, applaudissent à ce déploiement de
forces, qui en effet devient indispensable. Mais le rappel des
réservistes crée une autre cause de mécontentement, surtout en
Lombardie, où la population, très riche et très laborieuse, est
très agacée de voir que le service militaire enlève tant de bras
au travail. Les socialistes s'en mêlent. Le ministère Rudiui, qui
avait beaucoup caressé les socialistes pendant ces deux derniè-
res années et avait laissé croître tranquillement leur force d'or-
ganisation, se voit tout à coup trahi par ses singuliers amis.
Milan, la riche Milan, qui s'était tenue tranquille jusque-là, se
révolte justement à cause du départ des réservistes; cette fois, ce
ne sont plus des désordres causés par des multitudes incohéren-
tes; il y a une organisation, très imparfaite il est vrai, mais très
réelle; les barricades s'élèvent dans les rues en un clin d'œil;
les ouvriers chôment en masse pour assaillir les troupes. C'est
quatre jours de batailles rangées dans les rues de Milan ; il faut
à plusieurs reprises se servir du canon, ouvrir des brèches dans
les murailles d'un couvent, le prendre d'assaut; mais il se trouve
miraculeusement vide de révoltés, qui, lorsqu'ils ont vu entrer
LA DISETTE EN ITALIE. 445
les soldats, se sont enfuis par des chemins souterrains. Le mou-
vement va s'élargissant, les émeutes recommencent de plus belle,
mais on ne comprend plus [)ourquoi, ni contre qui, puisque le
peuple a maintenant son pain à bon marché, et que ni la répu-
blique ni le socialisme n'ont un plan assez mûr pour remplacer
le gouvernement existant. On dirait que c'est toute la charpente
de l'ordre social qui craque et menace de s'écrouler. Cet état
de convulsions violentes s'étend à presque toute l'Italie et on ne
peut parvenir à y mettre un terme que par les répressions
sanglantes et la proclamation de Tétat de siège. Cette période
dure du 7 au 12 ou 13 mai; ensuite les choses paraissent com-
mencer à rentrer dans leur état normal.
IV
Mais au prix de quels sacrifices!
Ces états de siège ont tout à coup étranglé cette liberté qui
faisait, en Italie, notre orgueil et était jusqu'à ce moment le
seul avantage réel que notre patrie avait pu tirer de son nou-
vel état politique. L'absolutisme du gouvernement militaire est
implanté partout et laisse partout à sa suite un triste cortège
de ressentiments et de mauvaises habitudes gouvernementales.
La censure rétablie; les journaux supprimés; les correspondan-
ces interceptées; tous les principes de Tordre constitutionnel
bafoués, foulés au pied. La liberté de conscience est atteinte en
même temps que la liberté politique, car le gouvernement, pour
paraître libéral^ feint de s'attaquer au parti clérical comme au
parti socialiste. Les associations religieuses sont dissoutes par la
policp; les évéques, les curés, les prêtres sont insultés et persé-
cutés comme ennemis de la patrie. On se croirait presque sous
le régime de la Terreur, qui ré-na autrefois en France. Les fi-
nances publiques dans un désarroi plus grand encore qu'aux dé-
buts de la crise, soit par l'ctl'et des dépenses militaires, soit par
l'eil'et de l'argent distribué au peuple, soit par l'elfet de la sup-
pression du droit d'entrée sur les blés, soit par la suppression
T. XXV. ,.,
440 LA SCIENCE SOCIALE.
dim grand nombre d'octrois sur les farines, soit enfin par le
rendement amoindri de tous les autres impots.
Tandis que le Ministère, par un brusque revirement de sa po-
litique, emprisonnait les socialistes qu'il avait caressés jusqu'à la
veille, les municipalités italiennes s'abandonnaient inconsciem-
ment à une vraie orgie de socialisme d'État dans le but de pour-
voir à la disette par des moyens qui, à la longue, ne peuvent,
que l'aggraver. Les extravagances socialistes votées en France,
en mai 1892, par le conseil municipal de Roubaix, et dont les
délibérations durent être annulées par le préfet du Nord, ont eu
dans ce dernier mois de mai leur réalisation inattendue dans
toutes les communes d'Italie.
Voici ce qu'elles ont fait.
On a commencé par l'abolition des octrois sur les farines,
adoptée presque partout où l'émeute a éclaté. C'était une dispo-
sition très juste en soi-même, qui est pourtant devenue un acte
de faiblesse déplorable, lorsqu'on a donné à cette mesure l'air
d'une concession extorquée par la révolte et non d'un acte de
prévoyance administrative; la manière de donner vaut plus que
ce qu'on donne, a dit Racine.
Ensuite , puisque la suppression de l'octroi ssur les farines ne
suffisait pas à ramener immédiatement une baisse dans le prix du
pain, et comme les espérances et les convoitises populaires ne s'en
contentaient pas, on a essayé de fixer un maximum pour la vente
du pain. Mais voilà que les boulangers menacent de s'ameuter à
leur tour; alors on propose de leur rembourser la diflerence
entre le prix courant et le prix maximum. C'est vite dit, mais
c'est très difficile à exécuter. Nombre de boulangers tentent de
frauder la municipalité, en faisant apparaître comme vendue une
quantité de pain supérieure à la réalité. Alors la municipalité
installe elle-même direclement des boulangeries et des ventes
de pain. Vol, gaspillage des employés de la municipalité; fraudes
des meuniers qui vendent la farine à la commune; impossible de
continuer deux jours ce système. On reprend les pourparlers
avec les boulangers que menacent encore le chômage et l'é-
meute. On établit un contrôle plus rigoureux sur les ventes du
LA DISKTTE K\ ITALIE.
it
pain dont il faut leur rembourser la différence; en plusieurs com-
munes, pour empocher la fraude des boulangers, on aboutit à
l'idée singulière de Iwibrer chaque morceau de pain au fur et à
mesure que Ton paye la différence de prix que la municipalité
s'est engagée de fournir. Et voilà que nous avons la satisfaction
d'avoir, après le papier timhrr, \e pain timbré. Est-ce un comble
de bureaucratie? Mais une semblable surveillance coûte trop cher
et est trop encombrante. La municipalité pense alors à acheter
elle-même la farine et à la revendre à un prix inférieur aux bou-
langers, pour qu'ils puissent vendre le pain à 35 centimes. Voilà
que la municipalité se transforme de boulanger en meunier.
Toutes ces mesures ont si bien réussi à gaspiller les deniers
publics que la ville de Naples n'a plus d'argent pour paver le
semestre d^intérêt de sa dette et qu'elle a dû recourir à la Ban-
que de Xaples pour effectuer un emprunt. Et, malgré tout, le
pain devient chaque jour plus mauvais, de sorte qu'on en est au
même point qu'au début, car si le pain coûte moins il est de
qualité inférieure. Le désordre a été tel que, pendant une journée
entière, nous avons été tous réduits ^upain bis au pain érjalité;
on ne vendait plus que le pain de 35 centimes; pas moyen de
trouver du pain blanc même à un franc le kilogramme!^
D autre part, il n'y a pas de promesse extravagante que l'on
ne fasse au peuple pour le tenir calme. Des subsides, des emplois,
des travaux publics, tout est promis sans aucun souci delà pos-
sibilité de tenir ces promesses. Le reproche que l'on a l'habi-
tude de faire au gouvernement, c'est justement celui qu'il mérite
le moins : on lui reproche d'avoir restreint le nombre des em-
ployés et de n'avoir pas assez dépensé dans les travaux publics
qui devaient donner un gagne-pain aux indigents.' iN'est-ce pas
là le cri du cœur des communautaires? Le gouvernement est
très sensible à ce reproche. En réponse, il laisse annoncer par
les journaux que, à Naples seulement, il y aura cette année pour
cinq millions de travaux publics! Jugez par là ce qu'il promet à
l'Italie tout entière!
Je puis maintenant clore ces notes par la phrase célèbre des
448 LA SCIENCE SOCIALE.
scolastiques : quod erat demonstranchim , c'est ce qu'il fallait
démontrer. Je me proposais ,en effet, cle démontrer que l'idée
communautaire constitue l'essence du protectionnisme. Lorsque
la disette survient, la force des choses pousse à des mesures d'un
caractère communautaire encore plus accentué, qui aboutit tout
à fait au socialisme.
L'idée communautaire est Yalpha et Voméga de cette triste
histoire.
Je pense aussi que, quoique la question du protectionnisme,
cUi mercantilisme, du colbertisme, soit des plus vieilles que l'on
puisse imaginer, elle n'avait pas encore été envisagée au point
de vue des graves atteintes qu'elle porte aux principes de la li-
berté individuelle. Elle exagère surtout l'idée que le prix des
subsistances soit une affaire qui puisse être réglée par le gouver-
nement, plutôt que par le libre jeu de la concurrence des efforts
individuels. C'est pourtant un point bien essentiel et que les
idées maîtresses de l'auteur de la Supériorité des Anglo-Saxons
éclaircissent merveilleusement.
Giulio FlORETTI.
LE YOORUIT
UN TYPE SOCIALISTE DE SOCIÉTÉ COOPÉRATIVE
COMMENT LE VOORUIT S'ATTACHE LE COOPÉRATEUR (1)
Le « Vooruit » a été fondé à Gand, en 1881 , par quelques
ouvriers socialistes, grâce à une avance de 2,000 francs que leur
fit le Syndicat des Tisserands. Les fondateurs n'étaient guère que
trois ou quatre cents; mais le nombre des coopérateurs s'est
accru dans de telles proportions qu'après dix-sept années d'exis-
tence, la société réunit près de 6.000 adhérents. En même temps
qu'elles obtenaient ce succès, les entreprises du Vooruit se mul-
tipliaient. Elles forment aujourd'hui un ensemble d'institutio«s
de genres très différents, et les services que rend cette société ne
se bornent pas à ceux qu'on est en droit d'attendre d'une coopé-
rative.
Le Vooruit comprend d'abord des établissements de commerce
et les ateliers de fabrication qui en sont l'indispensable complé-
ment. Tels sont la boulangerie, les épiceries, les magasins de
lingerie et de tissus, la maison d'habillement, la cordonnerie,
l'ébénisterie, les ateliers de serrurerie et de poèlerie, le dépùt de
charbon et enfin les pharmacies. Tout cela rentre dans le do-
maine propre aux coopératives de consommation.
Le Vooruit abrite encore des institutions de délassement et
(1) Notre collaborateur M. Victor MuUer avait été ciiargé par le Musée social
d'une enquête purement documentaire sur le Vooruit. Cette nouvelle rédaction, faile
spécialement pour la Revue, a été mise au point de la Science sociale.
450 LA SCIENCE SOCIALE.
d'instruction. Il a créé des salles de réunion, des salles de fêtes,
des cafés, un gymnase, des écoles de coupe, des écoles de con-
férences. Il a organisé une bibliothèque et il publie un journal.
Il a établi des œuvres de prévoyance, telles que caisse d'épargne,
caisse d'assurance contre les maladies et pensions de retraite. Il
s'attache enfin à répartir ses affiliés en groupe professionnels et
provoque ainsi la création de syndicats.
Quand on envisage le Vooruit dans cet ensemble de rouages,
on peut en donner une définition exacte et complète. C'est un
organisme politique du parti socialiste en Belgique qui s'appuie
sur la coopérative de consommation pour gagner des recrues et
qui s'efforce de retenir ses adhérents et de les dominer complète-
ment en s'attachant à répondre à tous leurs besoins matériels et
moraux.
La coopérative de consommation se place donc à la base du
Vooruit et en forme la pièce principale. On pourrait résumer en
trois mots sa fonction essentielle : elle sert d'amorce au public;
elle recrute et discipline une armée de partisans; elle fournit au
parti socialiste des ressources en argent après lui en avoir pro-
curé en hommes.
Il nous a paru intéressant d'étudier, à la lumière de la Méthode,
u«ie institution qui, en ces derniers temps, a occupé si souvent
l'attention publique et de rechercher les causes de sa puissance
et de son succès.
Disons d'abord que rien n'est plus facile que l'accès du Vooruit.
Un droit d'entrée de 1 fr. 25, telle est la seule obligation pécu-
niaire imposée aux adhérents; encore la coopérative s'arrange-
t-elle de façon à n'en point faire sentir le poids : elle attend, pour
percevoir cette cotisation , qu'une répartition de bénéfices lui
permette de la déduire de la part qui revient au membre nou-
veau venu.
Suivons ce nouveau venu à travers la coopérative : il va mettre
en œuvre ses rouages; en le considérant, nous pourrons nous
rendre parfaitement compte de l'organisation de cette institu-
tion, des causes réelles ou factices de sa puissance, et nous faire
à ce sujet une opinion aussi exacte qu'impartiale.
LE VOORLIT. -451
I
Si le pain tient une large place dans l'alimentation de la fa-
mille ouvrière, il semble acquérir une importance toute parti-
culière au sein de la population flamande. Dans les Flandres, non
seulement les paysans ignorent l'usage de la viande, mais les
ouvriers des villes eux-mêmes n'en font qu'une consommation
très minime. Se contentant de prendre une fois par semaine, tout
au plus, un peu de viande de porc, ils se nourrissent principale-
ment de froment et de pommes de terre. La vie de fabrique, en
obligeant fréquemment l'ouArier à emporter de chez lui des ali-
ments pour les consommer à l'usine, n'a fait que donner au pain
une place plus considérable dans le régime de la population
gantoise (1). Tout ce qui touche au prix et à la qualité de ce pro-
duit a donc une importance capitale dans cette ville flamande.
Il est assez naturel dès lors que l'ouvrier ait songé de bonne
heure à s'assurer aux meilleures conditions possibles une res-
source alimentaire d'un si fréquent usage. Comme l'organisation
actuelle du travail ne lui permettait plus d'être son propre bou-
langer, on comprend qu'il ait pensé à s'associer à ses compa-
gnons pour se refaire un pain à lui. Aussi, plusieurs boulangeries
coopératives avaient-elles vu le jour à Gand bien avant qu'il fût
question du Vooruit. Lorsque d'anciens partisans de 1' « Inter-
nationale » se réunirent pour fonder la société que nous étu-
dions, c'est par la fabrication du pain qu'ils débutèrent à leur
tour. Quels que soient les développements que leur institution
ait pris par la suite, c'est actuellement encore par la vente de ce
produit que la coopérative socialiste répond le plus sûrement aux
besoins des consommateurs; c'est par là qu'elle s'est attaché
presque toute sa clientèle. Le boulangerie lui a fourni jus-
qu'ici des ressources beaucoup plus considérables que n'im-
porte laquelle de ses entreprises. On jugera de son importance
(1) Gand compte environ 150.000 habitants. L'industrie principale consiste dans la
filature et le lissage de la toile et du coton.
-452 LA SCIENCE SOCIALE.
par les renseignements suivants. En 1896, la coopérative a vendu
i. 5^9.108 kilogrammes de pain et elle a perçu de ce chef une
somme de 819.357 francs. Or la recette totale effectuée par l'en-
semble de ses établissements, en y comprenant la boulangerie,
Qe dépassait pas 2.027.039 francs. La vente du pain procure donc
à elle seule plus des 2 5 des ressources du Vooruit. Nous verrons
d'ailleurs, par la suite de cette étude, que le placement de ce pro-
duit a été réglé de telle sorte qu'il forme le premier rouage de
l'organisation du Vooruit et qu'il influe directement sur le succès
des entreprises annexées. Il importe donc de l'étudier dès le début.
Tous les dimanches, les affiliés de la coopératives reçoivent la
visite d'un employé du Vooruit. Cet employé est connu sous le
nom de « Kaartjes dragers », porteur de carte, ou encore sous
celui de « visiteur » (1). Il est muni de petits jetons en métal de
forme octogone; chacun d'eux représente exactement le prix au-
quel le Vooruit livre le pain d'un kilogramme aux coopérateurs,
c'est-à-dire 30 centimes. Ces jetons constituent pour les socié-
taires la seule monnaie qui puisse servir à payer le prix du
pain ; ils leur sont livrés au comptant. Les affiliés en achètent en
proportion du nombre de pains qu'ils comptent consommer
durant la semaine ; mais rien ne les empêche de s'en procurer
davantage. Cette première opération terminée, le porteur de
cartes inscrit sur le livret de l'aftilié le nombre de jetons qu'il
vient de lui délivrer; il laisse ainsi au client une reconnais-
sance des débours que celui-ci vient de faire au profit de la coo-
pérative. Lorsque tous les matins le porteur de pain se présente
à domicile , il suffira au coopérateur de lui remettre autant de
jetons qu'il désire recevoir de pains, et il les obtiendra immé-
diatement. Au cas même où il viendrait à manquer de la mon-
naie spéciale à la Société, il pourrait cependant se faire servir en
payant directement au porteur 30 centimes par pain. Ces der-
nières dépenses lui seront comptées, et lui vaudront une part
correspondante dans les bénéfices, s'il a soin de réclamer au
porteur des reçus spéciaux.
(1) Au début, Ifis bons de pain étaient représentés par des cartes; de là le nom
donné aux visiteurs, nom qui n'a pas cbangé «vec la nature des bons.
LE VOORLIT. 453
Tel est, clans ses grandes lignes, le système adopté par le Voo-
rait pour assurer le service rapide de la clientèle, faciliter le
contrôle de la vente et garantir les droits de ses affiliés aux répar-
titions éventuelles de bénéfices. La suppression de toute opération
de change entre les porteurs de pain et les coopérateurs, la
simplification qui en résulte dans les comptes journaliers de la
Société avec ses employés sont autant de mérites propres à cette
organisation. Aussi a-t-elle été empruntée par la plupart des
coopératives socialistes, en Belgique. Celles-ci l'ont reproduite
dans ses grandes lignes, la modifiant plus ou moins suivant les
conditions particulières d'organisation et de milieu dans les-
quelles elles se trouvaient.
C'était quelque chose sans doute que de donner plus de rapi-
dité et de simplicité au service par la mise en œuvre d'une ingé-
nieuse combinaison. xMais ce n'est là après tout que le moindre
des avantages de l'emploi des jetons. Celui-ci devait avoir des
conséquences autrement importantes et décisives. Il allait exercer
une influence directe sur le succès commercial et sur la prospé-
rité financière du Vooruit.
Mais^ pour le comprendre et pour bien saisir le rôle qu'il a joué
à cet égard, il faut considérer les choses d'un peu plus près.
Nous devons rechercher tout d'abord quel pain achète le coo-
pérateur, fixer ensuite la valeur réelle de ce produit et observer
enfin dans quelles conditions s'opère la remise des bénéfices
répartis entre les affiliés. Une fois ces divers points bien éclaircis
et saisis, nous tiendrons en main la clef de l'organisation com-
merciale et de la puissance politique de la coopérative socialiste.
Le Vooruit fabrique plusieurs sortes de pains, tous du poids
uniforme d'un kilogramme. Ce sont :
Le pain de froment 00. vendu à 0,21 (1)
— — 00 avec corinthes à 0.31
— — 0 o,-:o
— — 0 avec corinthes à 0,26
de méteil à 0,18
— — avec corinthes à. 0,20
(I) Ces prix et les suivants sont conformes aux cours du mois daoùtl897. Au dé-
454 LA SCIENCE SOCIALE.
On pourrait croire, en parcourant ce tableau, que la boulan-
gerie coopérative doit répondre à des goûts très divers, qu'elle
réunit une clientèle variée, réclamant des produits dillerent^
suivant les exigences particulières de chacun. Il n'en est cepen-
dant rien. Tous les coopérateur s achètent le même pain, celui de
froment 00, et ce pain est le seul qui s'échange contre les jetons.
Les autres, fabriqués en très petit nombre, se paient directement
en argent. Ils forment une quantité négligeable; nous n'avons
pas à nous y arrêter.
Lorsqu'on observe ce qui se passe autour de soi, on s'aperçoit
que, même dans le choix du pain usuel, les consommateurs ap-
portent des exigences très différentes. Le degré de cuisson, l'a-
bondance de la croûte, la blancheur de la mie, la légèreté ou le
rassis du pain, etc., sont autant de points qui divisent à l'infini les
goûts des consommateurs. De là, pour le boulanger, la néces-
sité de conformer ses produits aux désirs multiples de sa clien-
tèle, en se livrant à une fabrication variée. Or cette diversité dans
la préparation et la production du pain entraîne notamment
deux résultats. Elle empêche la fabrication en grand; elle main-
tient les petits boulangers et tend même à en développer le nom-
bre. Si le Yooruit s'était trouvé en présence de consommateurs à
exigences très diverses, il n'eût pu ni réunir une grande clien-
tèle, ni se rendre indépendant de la fabrication à la main. Sa
boulangerie fût restée peu importante et ne lui eût donné que
des bénéfices peu considérables. Mais la nature même du pubUc
auquel il s'adressait l'affranchit de ces entraves. Les importants
établissements fondés à Gand pour l'industrie textile ont réuni
dans les murs de cette ville et à ses portes une grande popula-
tion ouvrière (1). Le Yooruit s'est recruté dans ce milieu une
clientèle bien homogène^ à la fois simple dans ses goûts et nom-
breuse. A de semblables consommateurs, il était possible de faire
but de l'année, le pain de froment 00 était vendu à 0,18 le kilogramme ; une hausse
des farines survenue depuis et devenue très intense en septembre a considérablement
augmenté les prix antérieurs. Actuellement encore le pain se vend 0,25. Celte augmen-
tation entraîne pour le Vooruit des conséquences très désavantageuses; on en jugera
par la suite.
(1) Les diverses manufactures occupent près de 30.000 ouvriers.
LE VOORUIT. 455
adopter un pain uniformément le même pour tous, pourvu qu'ils
trouvassent avantage à s'y tenir. Or, pour des gens à moyens
d'existence restreints, l'avantage le plus considéré est la modicité
du prix. Il était facile de leur donner satisfaction sur ce point,
car produit uniforme et produit à bon marché vont de pair. En
effet, la production portant sur un seul et même genre de pain
pouvait emprunter les grandes méthodes industrielles. L'opéra-
tion, rendue uniforme, cessait d'être forcément liée au travail
manuel. Il devenait avantageux, et bientôt il fut nécessaire, pour
suffire aux besoins grandissants de la consommation, de faire ap-
pel à la vapeur et de mettre la production sous le régime du
grand atelier : toutes choses impossibles quand on est réduit à
servir une clientèle locale à goûts variés.
La vapeur produisit son effet ici. comme partout ailleurs.
Grâce à son concours, le pain, fabriqué en grande quantité et à
un moindre prix de revient que celui des boulangers concur-
rents, fut livré aux coopérateurs à des conditions très avanta-
geuses. La concurrence des petits débitants était dès lors vain-
cue et cette victoire , en faisant disparaître des producteurs
rivaux, élargissait le champ de la coopérative.
Le succès du Yooruit paraissant tenir avant tout au bon mar-
ché de ses produits, il semble inexplicable qu'au lieu de livrer
son pain au prix indiqué par ses tarifs, soit à 21 centimes, il le
fasse payer 30 centimes, puisque en somme c'est à ce prix qu'il
délivre les jetons destinés à se le procurer. 11 est vrai qu'après
trois mois il rembourse la différence entre la somme perçue et la
valeur marchande du pain. Mais c'est là, à première vue, une
mesure bizarre, sans avantage manifeste, et qui parait de na-
ture à contrarier les intérêts les plus évidents de la coopérative.
Elle semble devoir entraver singulièrement le recrutement
d'une clientèle qui se laisse guider avant tout par la considé-
ration du bon marché.
Il n'en est cependant rien; les faits sont là pour le démontrer.
Depuis la fondation de la coopérative, ses recettes n'ont fait
qu'augmenter d'année en année, et le nombre de ses membres
n'a cessé de s'accroître d'une façon presque ininterrompue. En
456 LA SCIENCE SOCIALE.
1887, la Société comptait 2.3i2 adhérents, et au l"" janvier 1898
elle en réunit 5.971. Quant aux affaires de la boulangerie, elles
faisaient durant le même temps des progrès pins sensibles en-
core. Au début de cette période, 1.482.280 pains avaient été
vendus clans Tespace d'un an et en 1897 la coopérative en avait
placé i. 549.108. La vente du pain à un prix surélevé n'a donc
empêché ni l'extension continue de la clientèle, ni les progrès
parallèles de la boulangerie.
Or, c'est là précisément ce qu'il s'agit d'expliquer.
Pourquoi le Vooruit fait-il payer à ses membres une sorte de
surtaxe sur le pain , à charge de la leur restituer après un cer-
tain délai?
Quel est l'intérêt de cette combinaison , à quelles nécessités
répond- elle?
La surélévation du prix du pain n'a pas été établie en vertu
d'un plan préconçu. Elle découle d'un fait historicjue. Elle ré-
sulte de la survivance du tarif primitivement adapté à la situa-
tion économique qui l'avait imposé au début. Si le prix des je-
tons n'a pas suivi dans une baisse parallèle les modifications de
l'état du marché, c'est que son maintien au taux antérieur s'est
trouvé répondre à la fois à un besoin particulier des coopérateurs
et aux intérêts de la coopérative. Reportons-nous à quelques an-
nées en arrière, et nous verrons apparaître ce double caractère.
Il importe donc de serrer les faits de très près et de nous re-
porter un instant vers le passé.
Lorsque, en 1881, la boulangerie coopérative fît son apparition,
le prix du pain était beaucoup plus élevé qu'aujourd'hui. Les
jetons utilisés dès les premiers moments par la Société naissante
furent livrés à ses affiliés à 35 centimes pièce. Ce prix corres-
pondait alors à l'état du marché gantois. Par la suite les fa-
rines baissèrent, les conditions du commerce devinrent plus favo-
rables, et le chiffre fixé d'abord finit par dépasser de jour en jour
plus sensiblement la valeur courante du pain. Les coopérateurs
ne s'en plaignaient cependant pas et les progrès du Vooruit al-
laient en s'accentuant. Toutefois, en 1893, pour rendre l'accès
de la Société plus facile, l'administration de la coopérative jugea
LE VOOHUIT. i.j7
opportun d'abaisser le tarif. Elle proposa de vendre désormais
les jetons à 30 centimes; à ce prix, notons-le, ils restaient en-
core fort au-dessus de la valeur marchande du kiloe-ramme de
pain (1). iMais au dire du gérant, M. Anseele, dont je liens ce
récit, la réforme préconisée ne se réalisa pas sans i)eine. L'as-
semblée générale des coopérateurs réunie pour la discuter ne
semblait guère disposée à s'y rallier, et il ne fallut pas moins de
toute rinfluence de la direction pour faire adopter le nouveau
tarif.
Cet événement, en apparence anodin, met en présence les in-
fluences diverses qui concourent à donner aux jetons une valeur
artificielle et forcée. L'opposition des coopérateurs à l'abaisse-
ment du prix des jetons, le soin de l'administration du V^ooruit de
leur conserver une valeur sensiblement supérieure à celle du
pain, montrent clairement que, de part et d'autre, il y avait in-
térêt réel à maintenir ces jetons à un taux élevé.
Quel est donc cet intérêt?
Et, tout d'abord, pourquoi le coopérateur s'opposait-il à une
réduction de tarif qui paraît être tout à son avantage?
L'observation de la famille ouvrière nous donne la solution de
cette première question. Le prix surélevé du pain répond, chez
l'ouvrier gantois, à un besoin particulier cV épargne dont il assure
la pleine satisfaction plus efficacement que ne pourrait le faire
toute autre institution.
Le gain de la semaine, ou de la quinzaine, permet ordinaire-
ment à l'ouvrier de faire face aux dépenses courantes que né-
cessitent l'alimentation de sa famille et les soins quotidiens du
ménage. Mais il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit de pro-
céder à des acquisitions plus coûteuses, comme sont celles des
objets d'habillement. Le renouvellement des vêtements nécessai-
res aux membres de la famille entraine pour celle-ci des frais
relativement considérables. La portion du salaire restée disponi-
ble étant des plus minimes est impuissante à y suffire. Il faut
bien alors prendre quelque chose sur les gains des autres se-
(1)6 centimes environ.
4oS LA SCIENCE SOCULE.
maines pour suppléer à rinsuffîsance des ressources du mo-
ment. C'est ainsi que l'ouvrier se voit obligé à faire des prélève-
ments réguliers sur sa rémunération hebdomadaire et de les accu-
muler afin de pourvoir à des besoins futurs. C'est là l'épargne î
Or, pour être indispensable, cette épargne n'est pas des plus
aisées à constituer. Elle suppose un certaiu degré de prévoyance,
un regard toujours fixé sur un avenir inconnu. Elle demande
une attention incessante à la direction du ménage et une ordon-
nance bien entendue de ses dépenses. C'est, hélas! par là que
pèchent la plupart des familles. Mais en admettant même que les
économies nécessaires se réalisent sans trop de difficulté , l'ou-
vrier qui est parvenu à se constituer cette réserve n'est cepen-
dant pas encore arrivé au bout de ses peines. Pour atteindre
son but. il devra dans la suite se refuser mille jouissances qui
s/oÔrent à lui. Sacrifice souvent pénible ! car les sommes épar-
gnées ont mis le chef de famille en état de satisfaire ses désirs,
et les plaisirs qui le tentent ont, sur les besoins toujours problé-
matiques de l'avenir, l'avantage d'un intérêt certain et actuel.
Pris, comme tout ouvrier, entre cette nécessité d'économiser
et le désir de jouir immédiatement du produit de son travsdl.
le Gantois ne se sent pas toujours de force à résister efficacement
aux tentations qui l'assiègent. Et comme il se rend très bien
compte du danger qu'il court s'il reste livré à lui-même, il
cherche à s'armer contre ses propres penchants d'une aide
extérieure.
Si. en se prêtant à recevoir les dépôts infimes, les Caisses
d'épargne favorisent la prévoyance populaire, elles ne font ce-
pendant pas disparaître les difficultés que rencontrent tous ceux
qui veulent économiser. Elles ne s'ouvrent même qu'à ceux qui
les ont déjà surmontées. Pour en user, il faut, en elfet, avoir
préalablement fait acte d'épargne^ c'est-à-dire avoir soustrait
quelque chose à la consommation immédiate en vue de le faire
servir à un besoin futur. Comme il ne reste plus alors qu'à dé-
poser en lieu sur et à faire fructifier les sommes amassées, on
peut utiliser ce mode de placement. Une élite de plus en plus
nombreuse y recourt aujourd'hui; mais qu'importe à la plupart
LE VOORLIT. 439
des ouvriers une institution qui s'ollre à conserver leurs économies
lorsqu'ils ne parviennent pas à eu réaliser?
Combien toutefois leurs dispositions à cet égard se modifieraient,
si, suppléant à rinsuffisance de leur formation, cette institution
se chargeait de percevoir rlh-mrnip sur les dépenses journa-
lières de la famille des sommes modiques, mais qui en s' ajou-
tant les unes aux autres formeraient une réserve et fourniraient
au moment voulu le surcroit de ressources désiré ! Résisterait-on
à une combinaison qui procurerait à tous les avantages de l'é-
pargne sans exiger par contre ni la prévoyance minutieuse ni les
sacrifices volontaires qu'elle comporte ordinairement?...
Le système des jetons, combiné avec le prix surélevé du pain
et les remises périodiques aux affiliés est précisément venu
rendre ce service inouï au coopérateur gantois. En effet, en li-
vrant à 30 centimes un pain qui en vaut de 18 à 21 seulement,
la coopérative socialiste prélève près de 50 % en sus de la valeur
de ce produit. Elle conserve durant trois mois au moins les
sommes amassées de cette manière, puis elle les restitue à ses
affiliés. Elle épargne donc en leur place^ d'une façon purement
automatique, sans leur demander autre chose que de la dépense.
Cette merveilleuse adaptation du mécanisme de la vente du
pain à un besoin particulier du milieu gantois a contribué pour
une si large part au succès de la boulangerie coopérative, que
les établissements qui se sont fondés après elle pour lui faire
concurrence n'ont pas hésité à s'approprier le système qu'elle
avait inauguré.
C'est ainsi que la Société anonyme le « Volksbelang » (1) fait
payer 32 centimes par jeton (2), quitte à restituer à ses membres,
(1) La Volksbelang (Bien du Peuple), est une pure entreprise commerciale. Elle
s'adresse à la clientèle populaire, et, pour l'attirer, lui accorde les mômes avantages
que le Vooruit.
(2) Les consommateurs non affiliés au Volksbelang reçoivent le même pain que
les membres de cette Société, au prix de 22 centimes seulement. 11 en est de même au
Vooruit et cela s'explique. Comme le client etran,uer à la Société n'a pas droit aux
remises et aux répartitions des bénéfices, on doit lui vendre les produits au prix cou-
rant, sinon il ne les achèterait pas. Or, la Société a intéiét à se l'attacher. Les
achats de cet étranger augmentent son chillro d alVaires et par conséquent ses béné-
fices.
400 LA SCIENCE SOCIALE.
après un délai de trois mois, 10 centimes par pain. Et cette me-
sure est loin de nuire à son succès : le Volksbelang l'emporte
aujourd'hui sur le Vooruit par l'importance de sa fabrication (1).
La même mesure a été adoptée par la coopérative des Démo-
crates-Chrétiens (( Het-Volk », mais avec une modification qui
achève de mettre en lumière le caractère vraiment populaire
du prix surélevé des jetons.
Cette Société vend le même pain à deux prix différents : à
21 centimes, prix courant, et à 30 centimes prix du Vooruit.
Or, sur les 1.380 affiliés qu'elle réunissait en 1897, 1.050 d'en-
tre eux achetaient leur pain au taux le plus élevé. — Et une
personne très au courant des dispositions de l'ouvrier gantois
m'affirmait c[ue « si Het-Volk se mettait à vendre uniformé-
ment le pain au prix courant, cette coopérative verrait dispa-
raître du jour au lendemain la plus grande partie de la clien-
tèle ».
Il n'y a donc pas de doute à cet égard. En s'affiliant à l'une
de ces institutions, la plupart des ouvriers gantois songent bien
plus à profiter d'un moyen automatique qui leur est offert de
s'assurer un surcroît de ressources en vue de certaines échéan-
ces importantes, qu'à faire de la coopération proprement dite.
Aussi, lorsque, laissant la boulangerie derrière nous^ nous pas-
serons aux autres établissements du Vooruit qui ne leur offrent
plus — avec la régularité de l'achat hebdomadaire des jetons —
la même facilité d'économiser petit à petit et pour ainsi dire
insensiblement, nous verrons les sociétaires se comporter tout
autrement qu'ils ne l'avaient fait jusque-là.
(1) Durant la dernière semaine de mars 1887, il avait débité 97.647 pains, soit
3.600 de plus que la coopérative socialiste; à la même époque, à la (in de juillet, il
livrait près de 115.000 pains à la consommation.
LE VOORUIT. 461
II
Un besoin d'épargne I Voilà donc, en définitive, ce qui atta-
che le Gantois au prix surélevé du pain. Mais quel intérêt la
coopérative peut-elle avoir à son maintien?
Sans compter qu'il y a toujours utilité à répondre aux désirs de
la clientèle que Ton veut s'attacher, quand bien même ils se-
raient étrangers au commerce, le Vooruit, de son côté, tirait un
double profit de cette combinaison.
Un premier avantage résulte pour lui de l'emploi des épar-
gnes amenées dans sa caisse par le jeu automatique des jetons;
un second, de la forme sous laquelle il les restitue.
De même que nous avons observé plus haut la famille ou-
vrière pour découvrir les mobiles du coopérateur, considérons
maintenant Torganisation intime du Vooruit et voyons ce qui
se passe entre le chef de famille et la coopérative à laquelle il
s'est affilié.
Au début de chaque trimestre, l'assemblée générale des coo-
pérateurs se réunit et fixe, sur la proposition du gérant, le prix
réel du pain pour les trois mois suivants. Ce prix étant arrêté à
l'avance, chaque sociétaire sait immédiatement ce qui doit lui
revenir à la fin du trimestre sur la somme de 30 centimes
payée en acquit des jetons. La portion qui lui fait retour sur le
prix de chaque pain, s'appelle la « ristourne ». La coopérative
la remet aux affiliés à la fin du trimestre, après avoir dressé les
comptes de la boulangerie. C'est ce qu'elle appelle la u réparti-
tion des bénéfices ». Mais le lecteur ne s'y trompera pas, ce qui
se passe en réalité n'est point ce que ces derniers mots semblent
annoncer. Le Vooruit rend à ses membres ce qu'il leur a pris
en sus de la valeur du pain, et voilà tout ! Il ne partage pas des
bénéfices, il restitue simplement un dépôt.
Or, la détention momentanée de ce dépôt assure à la coopéra-
tive un profit considérable. Il est aisé de s'en rendre compte.
En livrant contre 30 centimes un kilogramme de pain qui n'en
T. XXV. 34
462 LA SCIENCE SOCIALE.
vaut que 21 (1), la coopérative prélève 9 centimes sur Tache-
teur à chaque opération de vente qu'elle fait. Ce prélèvement se
répétant sur chaque pain vendu durant les treize semaines du
trimestre, il se forme dans la Caisse du Vooruit un capital im-
portant. La production hel^domadaire de la boulangerie étant
de 97.000 pains, prèsde 115.000 francs sont mis chaque trimestre
à la disposition de la coopérative, et elle en a gratuitement la
jouissance.
Ainsi donc le sociétaire ne se contente pas de payer son pain
avant même de l'avoir reçu ; il avance encore à la coopérative un
capital proportionné à l'importance de ses fournitures, et il n'en
réclame point d'intérêt. Il lui fait à titre purement gracieux le
prêt d'un fonds de roulement qui se trouve en rapport constant
avec l'impulsion que ses achats impriment à l'affaire.
Si l'on considère après cela les conditions dans lesquelles s'ef-
fectue la vente du pain, on reconnaîtra que, avec le concours de
cette combinaison ingénieuse, elles font à la boulangerie coopé-
rative une situation commerciale privilégiée. Car ici non seule-
ment le commerçant, qui est le Vooruit, reçoit le paiement immé-
diat des marchandises qu'il débite, mais il ne doit remplir ses
engagements vis-à-vis de ses fournisseurs qu'après un terme de
plusieurs mois. Vendant au comptant, trouvant dans ses opéra-
tions même de vente le capital roulant nécessaire à son fonction-
nement, recouvrant enfin le prix des fournitures livrées avant
même de les avoir payées, il a sur ses concurrents les négociants
l'avantage énorme d'éviter presque tous les aléas qui sont re-
cueil habituel du commerce. Cela est vrai, et vrai sans restric-
tion, pour la boulangerie tout au moins; car nous verrons plus
loin que, dans les établissements où l'écoulement des marchandi-
ses est subordonné au choix préalable de clients, il n'en est pas
tout à fait ainsi (2).
(1) Ce prix n'est pas le plus bas qui ait eu cours; antérieurement à l'époque de mon
enquête, le pain s'était vendu moins cher; il fut pendant un certain temps à 18 cen-
times le kilogramme.
(2) Dans la boulangerie, en eflfet, toutes les farines acquises par le commerçant
passent indistinctement dans les pains fabriqués qui sont distribués aux clients.
Mais pour les autres marchandises chacun des consommateurs choisit entre divers
Li: vooRuiT. 4G,'J
Si le Vooruit doit en grande partie une situation aussi avanta-
geuse à la surélévation du prix du pain, le mode de payement
qu'il a adopté pour le remboursement des épargnes dont il a le
dépôt va lui procurer de nouveaux profits. Une comparaison
le fera nettement ressortir.
Tandis que le Volksbelang, qui, à Texemple du Vooruit, vend
le pain fort au-dessus de sa valeur marchande, rembourse après
trois mois et en argent les 10 centimes qui forment la « ris-
tourne », le Vooruit procède tout autrement. Il remet à ses affi-
liés des (( bons à valoir » sur ses divers magasins, jusqu'à con-
currence des sommes dues.
Or, il importe de le remarquer tout d'abord, en olfrant à
ses adhérents leur remboursement en marchandises, le Vooruit
ne leur rend pas toute la somme qu'il en a reçue. Le commerçant
qui, se trouvant débiteur de 100 francs vis-à-vis d'un de ses
clients, prendrait dans ses rayons des marchandises pour cette
somme et les lui remettrait en paiement, ne dépenserait pas
100 francs pour se libérer. Il bénéficierait de la différence entre
le prix de revient et le prix de vente des fournitures qu'il offre en
acquit de sa dette. Au lieu de supporter entièrement l'obligation
de restituer qui lui incombe, le Vooruit en rejette donc une bonne
partie sur le client : c'est là un moyen très simple d'en alléger le
poids. Mais si la coopérative trouve à cette petite opération un
profit pécuniaire, celui-ci n'a pour elle qu'une importance secon-
daire en présence du résultat final de cette combinaison. Le grand
service qu'elle en veut tirer, c'est d'amener le client de la bou-
langerie à se fournir également à ses autres établissements com-
merciaux. Or c'est là un effet infaillilile 1 Car, munis de leurs bons
d'achats, les coopérateurs ne peuvent réaliser leur u ristourne »
qu'en procédant à de nouvelles acquisitions aux comptoii's du
Vooruit. Voilà comment celui-ci s'assure, en dc/initive, loué le
profit des épargnes quil fait pour le compte de ses affiliés.
Est-ce là un avantage considérable? voici qui permettra d'en
juger.
objets différents les uns des autres, et qui n ont pas, comme le pain, la propriété de
répondre tous indifféremment aux goûts de l'acheteur.
4G4 LA SCIENCE SOCIALE.
Durant Tannée 1896, les remises faites aux affiliés s'élevèrent
à 437.234 francs (1). Cette somme est formée, à 52.000 francs près,
parla « ristourne » sur le pain ; elle dépasse les recettes de la maison
de nouveautés du Vooruit qui est principalement appelée à pro-
fiter de la réalisation des remises ; elle équivaut enfin à environ la
moitié du chiffre d'affaires réalisé par l'ensemble des établisse-
ments coopératifs, la boulangerie exceptée.
Le maintien du prix des jetons à une valeur supérieure à celle
du pain n'assure donc pas seulement un fonds de roulement au
Vooruit, il concourt en raison même de son importance à l'ex-
tension du commerce des autres entreprises de la Société. Car
plus le prix du pain est élevé, plus aussi est considérable le chiffre
d'affaires effectué par les établissements qui sont appelés à livrer
la contre-valeur de la « ristourne». C'est ainsi que par le seul jeu
delà vente du pain, le Vooruit constitue une clientèle à ses autres
établissements : moyen infaillible de les achalander! L'effet utile
qu'a pu avoir cette mesure sur l'extension commerciale de la coo-
pérative gantoise apparaît clairement si l'on compare la situa-
tion des succursales du Vooruit à celle des établissements ana-
logues des autres coopératives belges. Là où la remise sur le pain
est peu élevée, le commerce des autres produits ne prend qu'un
développement médiocre. Cette règle se vérifie notamment à la
Maison du Peuple, de Bruxelles, qui vendant le pain au cours nor-
mal ne peut remettre à ses adhérents qu'une part de ses béné-
(1) Ces remises se décomposent ainsi :
Premier semestre 1896 :
Sur la boulangerie 201.805 fr. 13
Sur la cordonnerie 5.155 fr. 13
Sur les épiceries 7.645 fr. 20
214.605 fr. 46
Deuxième semestre 1896 :
Sur la boulangerie 182.785 fr. 68
Sur la maison de nouveautés.. 26.864 fr. 30
Sur la cordonnerie 5.175 fr. 20
Sur les épiceries 7.803 fr. 62
222.628 fr. 90
On remarquera que les remises sur la maison de nouveautés ne sont délivrées qu'à
la (in de l'année pour les deux semestres.
LE VOORIIT. 465
fices. La remise qu'elle leur fait ne dépasse point deux centimes
par pain. Aussi, bien que les bons d'achat remis aux affiliés ne
soient, en fait, utilisables qu'aux seuls comptoirs de mercerie, lin-
gerie et tissus, l'établissement qui réunit ces divers services n'a
guère pris d extension et ne paraît pas très prospère (1). Durant
les dix derniers mois de l'année 1896 la vente n'y a produit que
123.000 francs, le tiers à peine de ce que faisait la maison de
nouveautés du Vooruit en s'appuyant sur une clientèle inférieure
de moitié à celle de la coopérative bruxelloise.
Voilà qui achève d'éclairer le véritable caractère du rembour-
sement de la ristourne en bons de marchandises. C'est une com-
binaison imaginée par le Vooruit pour retenir une clientHe qui
lui échapperait s'il ne se l'attachait par des moyens artificiels.
La conduite distincte adoptée à cet égard par chacun des
deux importants établissements que nous avons comparés plu-
sieurs fois déjà, met bien en relief la nature différente du succès
de l'un et de l'autre, et la valeur respective des procédés auxquels
ils ont eu recours. Si le Volksbelang, tout en accordant les
mêmes avantages que le Vooruit, remet en argent le montant de
la ristourne, s'il n'use d'aucune mesure artificielle pour attirer la
clientèle à ses succursales, c'est, vraisemljlablement, parce que
l'acheteur, servi à son gré, s'y rend spontanément. Cela revient
à dire que le Volksbelang réussit jf>ar son aptitude même à com-
mercer.
Si, par contre, la coopérative socialiste essaye de ramener par
force à ses magasins des affiliés qui semblent ici vouloir se dé-
rober, c'est apparemment parce qu'elle ne parvient pas à les sa-
tisfaire et aies retenir par les procédés ordinaires.
Sur le point de franchir le seuil des magasins coopératifs, nous
pressentons que le Vooruit s'y révèle insuffisant et nous consta-
tons son infériorité vis-à-vis des grandes entreprises qui, créées
dans r intérêt personnel de leurs fondateurs et en vue dr leur en-
(1) La Maison du Peuple n'a pas encore établi de maison d'IiabillemtMif proprement
dite, comme le Vooruit. Mais elle a fondé un établissement qu'elle désigne du nom
de « magasin d'aunages » et qui met en vente, outre les articles de mercerie, de bon-
neterie et de lingerie, les étoffes d'un débit courant.
466 LA SCIENCE SOCIALE.
inchissement, ne disposent que des moyens naturels jiour attire?'
la clientèle et pour atteindre ainsi à la fortune.
Si, avant d'entrer, nous jetons un regard sur le coopéra-
teur^ attaché déjà par des liens divers, nous commençons aussi
à entrevoir l espèce particulière de puissance et de force qu'ac-
quiert le Vooruit comme groupement d hommes et partant comme
organisme politique, jmr V effet même des contraintes artificielles
employées pour retenir la clientèle. Car désormais le coopérateur
n'a plus toute sa liberté. C'est un acheteur qui. satisfait ou non,
est forcé de revenir chez son fournisseur. Une fois eugagé dans
la voie où Tentraine le mécanisme de la vente du pain, il ne
peut plus ni reculer ni s'arrêter en route. Pour trouver une
issue, il doit passer par Tune des succursales du Vooruit et y faire
de nouvelles acquisitions.
Payeurs par anticipation, bailleurs de fonds gracieux, les affi-
liés de la boulangerie coopérative sont donc devenus les clients
obligés des magasins du Vooruit.
Nous allons les v suivre.
III
Nous avons vu, au début de cette étude, c[ue le Vooruit a créé
de nombreux établissements commerciaux. Les plus importants
sont des épiceries au noml^^re de six. quatre pharmacies, un vaste
magasin comprenant la mercerie, la lingerie, les tissus et les
effets d'habillement, magasin auquel, pour plus de facilité, nous
donnerons le nom de « maison de nouveautés », enfin un dépôt
de charbon et une cordonnerie (1).
Ces succursales jouissent toutes d'une organisation semblable.
Que nous pénétrions dans une épicerie ou dans la cordonnerie,
ou que nous visitions la maison de nouveautés, nous nous trou-
(1) Le Yooriiit n'a pas créé de l)oucherie. Quelques coopératives belges ont tenté
cet essai, mais il n'a pas donné les résultats quon en attendait. Les établissements
de cette sorte vivent très péniblement en général, quand ils ne mettent pas régulière-
ment en perte leurs fondateurs.
Certaines coopératives ont récemment établi une brasserie; le Vooruit ne les a j^as
suivies non plus dans cette voie.
LE VOORLIT. iOT
verons donc en présence d'un même mécanisme. Mais c'est au
lendemain de la délivrance des remises aux affiliés que nous au-
rons le plus de chance de le voir mettre en œuvre ; car à cette
époque nous sommes sûrs de rencontrer dans les magasins de
nombreux acheteurs. Ils s'y présentent munis de leurs bons d'a-
chat et les remettent en paiement des objets dont ils font l'acqui-
sition. Si ces marchandises dépassent la valeur à laquelle l'acheteur
a droit, celui-ci en parfait le prix en argent (1). Ce compte réglé,
l'employé préposé à la vente lui délivre une reconnaissance de ses
dépenses (2). L'affilié peut ainsi calculer la somme qui lui revien-
dra à la fin du semestre. Car, comme cela se pratique pour le
pain, le sociétaire a droit à une remise fixe, proportionnée à ses
débours. Toutefois, au lieu d'être laissée à la décision de l'as-
semblée générale des coopérateurs, cette remise est réglée par
les statuts; elle est définitivement arrêtée à 6 0/0 du montant
des achats. Mais qu'on ne s'y trompe pas, toutes les acquisitions
n'y donnent pas droit. Seules les dépenses faites aux comptoiiN
de la maison de nouveautés, de la cordonnerie et des épiceries
procurent cet avantage. Quant aux pharmacies, au dépôt de
charbon, aux buffets des salles de réunion, ces succursales n'ac-
cordent aucune remise.
Le Vooruit profite de l'occasion de la remise sur les achats faits
aux divers magasins pour donner un nouvel essor à son com-
merce, comme il a profité du remboursement de la ristourne sur
le pain, pour s'assurer le profit des dépenses auxquelles cette
épargne était destinée. Au lieu de rendre les 6 0/0 promis en
une somme d'argent, il délivre à ses affiliés des bons réalisables
à ses comptoirs de marchandises.
(1) Et c'est en fait ce qui arrive le plus géncraleineut. 11 est bien rare que la ris-
tourne à laquelle un membre adroit équivale juste à la valeur des achats ([u il a faits.
La coopérative s'assure ainsi un chifFre d affaires supérieur à l'importance des remi-
ses qu'elle consent.
(2) Voici comment les choses se pratiquent. Le coopérateur indique le numéro de
son livret à l'employé préposé à la vente. Celui-ci l'inscrit, avec le prix qu'il vient de
recevoir, sur un livre à souches dont les feuillets sont séparés les uns des autres par
une feuille de papier décalque. L'annotation sur la souche remise au coopérateur se
reporte donc sur la page attachée au livre. Chaque jour les employés de l'administra-
tion centrale reportent dans des registres spéciaux, sous le nom de chaque sociétaire,
la mention des débours faits la veille.
468 LA SCIENCE SOCIALE.
Ainsi donc, non seulement l'achat du pain amène le coopéra-
teur à faire certaines dépenses aux magasins du Vooruit, mais
les acquisitions auxquelles Taffdié procède pour retrou ver la contre-
valeur de la ristourne lui donnent droit à des remises nouvelles
qui l'entraineront à leur tour dans d'autres débours dont la coo-
pérative doit profiter. En sorte que Taffilié ne peut jamais
épuiser complètement les droits que lui créent sans cesse les
achats elTectués dans le but de réaliser ses bons. Le client sim-
pliste, qui voit dans toute remise un bénéfice, se fait ainsi
prendre dans une sorte de mouvement perpétuel. Et il lui serait
malaisé de s'y soustraire , car l'espoir de tirer intérêt de ses
achats le pousse à s'y obstiner indéfiniment. Tel est le mécanisme
ingénieux imaginé par le Vooruit pour s'assurer la clientèle de
ses affiliés. Reste à savoir jusqu'à quel point il y a réussi. Nous
le rechercherons dans un prochain article.
{A suiiTe.)
Victor MuLLER.
i i
DU LIEU " AU THEATIIE
ET DE LÀ MISE EN SCÈNE
A PROPOS DE (( CYRANO DE BERGERAC »
Le mot (c spectacle », employé pour désigner une pièce de
théâtre, et le mot « théâtre » lui-même, considéré dans son sens
étymologique, signifient soit une chose que Ton regarde, soit un
iieu où l'on va pourvoir. Le choix de ces deux expressions sem-
ble indiquer que les représentations théâtrales, dans la pensée
de ceux qui les ont désignés ainsi, n'étaient pas seulement un di-
vertissement pour l'oreille, mais encore et surtout une attrac-
tion pour les yeux. Une pièce a beau avoir sa valeur propre, elle
ne triomphe que par la manière dont elle est présentée. De belle
prose ou de beaux vers sont déjà quelque chose. Joignez-y de
beaux décors; son succès n'en est que plus assuré. Avant de sa-
voir ce qui va se passer, le spectateur voit forcément, en etlet,
oîi la chose se passe. Le fait sur lequel l'auteur dramatique a
construit son œuvre s'accomplit dans un lieu^ ou se déroule
dans plusieurs. Ce lieu ou ces lieux sont les premiers objets qui
viennent frapper l'attention du spectateur et prendre rang parmi
les motifs obscurs qui détermineront son jugement. 11 n'est donc
pas inutile d'étudier à part ce côté de l'art dramatique, et la pièce
de M. Edmond Rostand, déjà analysée de tant de manières, mais
non au point de vue particulier qui nous préoccupe, nous en
fournira l'occasion.
470 LA SCIENCE SOCIALE.
Tous ceux qui ont vu jouer la pièce ont admiré le soin pour
ainsi dire infini avec lecjuel on la jjrésentait extérieurement;
ceux même c]ui n'ont pu y assister peuvent se rendre compte
du fait à la simple lecture, par la seule façon dont l'écri-
vain prévoit les circonstances physicjues où évolueront ses ac-
teurs.
Ce qui frappe avant tout, lorsqu'on ouvre la brochure où est
publiée la pièce, c'est le luxe de détails avec lequel Fauteur dé-
crit à l'avance, au commencement de chaque acte, le lieu où va
se passer l'action. Nous croyons fort n'avoir jamais rien vu de
plus minutieux dans ce genre. Victor Hugo lui-même, dans ses
drames, était plus sobre d'indications topographiques et déco-
ratives. Voici, pour en juger, celles qui précèdent le premier
acte à^Hernani :
« Saragosse. — Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe
sur la table. Dona Josepha Duarte, vieille, en noir, avec le corps
de sa jupe cousue de jais, à la mode d'Isabelle la CathoHcjue...
Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre et met en ordre
cjuelques fauteuils. On frappe à une petite porte dérobée à
droite. Elle écoute. On frappe un second coup. »
Voici maintenant pour le deuxième acte :
« Saragosse. — Un patio du palais de Silva. A gauche, les
grands murs du palais, avec une fenêtre à balcon. Au-dessous
de la fenêtre, une petite porte à droite, et, au fond, des maisons
et des rues. — Il est nuit. On voit briller çà et là, aux façades
des édifices, quelques fenêtres encore éclairées. »
La désignation du local où se déroule l'acte troisième ne tient
pas plus de place :
« Le château de Silva dans les montagnes d'Aragon. — La
galerie des portraits de la famille de Silva ; grande salle dont
ces portraits, entourés de riches bordures et surmontés de cou-
DU « LIEU » AU TIIKATRE. Mi
ronnes ducales et crécussons dorés, font la décoration. Au fond,
une haute porte gothique. Entre chaque portrait, une panoplie
complète. Toutes ces armures de siècles différents. >
A l'époque, ce soin pris par le poète de renseigner le cos-
tumier et le peintre des décors parut excessif, et ou l'en railla.
Pourtant, ces renseignements sont brefs, si on les compare
à ceux que nous trouvons aujourd'hui dans Cyrano de Ber-
gerac. L'espace nous manque, on le conçoit, pour accumu-
ler les exemples. Transcrivons toutefois ce début du premier
acte :
« La salle de l'Hôtel de Bourgogne en 16i0. Sorte de han-
gar de jeu de paume aménagé et embelli pour des représenta-
tions.
« La salle est un carré long. On la voit en biais, de sorte qu'un
de ses côtés forme le fond, qui part du premier plan, à droite,
et va au dernier plan, à gauche, faire angle avec la scène qu'on
aperçoit en pan coupé.
(( Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des cou-
lisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisse-
ries qui peuvent s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin,
les armes royales. On descend de l'estrade dans la salle par de
larges marches. De chaque côté de ces marches, la place des
violons. Rampe de chandelles.
« Deux rangs superposés de galeries latérales. Le rang supé-
rieur est divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène
même du théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite,
premier plan, quelques bancs formant gradins et, sous un esca-
lier qui monte vers des places supérieures et dont on ne voit
que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de va-
ses fleuris, de verres de cristal, d'assiettes et de gâteaux, de fla-
cons, etc.
« Au fond, au milieu, sous la galerie des loges, l'entrée du
théâtre. Grande porte qui s'entrebâille pour laisser passer les
spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans plu-
sieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur les-
quelles on lit : La Clorise.
472 LA SCIENCE SOCIALE.
« Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité,
vide encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, atten-
dant d'être allumés. »
Cette fois, la configuration des lieux est méticuleusement dé-
crite, et l'on ne voit pas trop ce que l'auteur pourrait dire de
plus. Il est clair qu'il a tout prévu, qu'il « voit » sa pièce dans
un cadre bien déterminé, et non dans un autre. La droite, la
gauche, le fond, le premier plan, le second plan, tout a sa forme,
ses attributs particuliers, sa manière d'être exposé au spec-
tateur. Nous savons que la scène doit se présenter en « pan
coupé » et que le buffet doit être orné de « vases fleuris ».
L'auteur à'Heimani, on le voit, n'atteignait pas à cette préci-
sion.
De même, au cinquième acte, après une consciencieuse
description du parc d'un couvent, nous lisons la phrase sui-
vante :
« C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus
des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés
verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuil-
les jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées,
couvrent à demi le perron et les bancs. »
Et, un peu plus loin :
« Des feuilles tombent. »
C'est la faute du spectateur, après cela, s'il ne comprend pas
qu'on est en automne, et le simple lecteur, qui n'a pas vu repré-
senter la pièce, a la satisfaction de se faire une idée aussi
exacte que possible de ce qu'il aurait vu s'il avait assisté à la re-
présentation.
Voilà donc un procédé à la mode, et un procédé — remar-
quons-le — qui s'est de plus en plus acclimaté dans nos mœurs
dramatiques depuis le commencement du siècle. Pour mieux en
mesurer la portée, il n'est pas inutile de rapprocher cette mise en
en scène de celle qu'afïcctionnaient les auteurs classiques au dix-
septième siècle. On ne saurait passer plus complètement d'un
extrême à l'autre.
Chez les classiques, le lieu de la scène se trouve indiqué en
DU « LIEU ') AU THÉÂTRE. 47.'}
une ligne, à la suite de rénuniération des personnages, lesquels,
on le sait, sont toujours peu nombreux.
Voici l'indication pour Andromaquc :
« La scène est à Butlirote, ville d'Kpire, dans une salle du
palais de Pyrrhus. »
Pour BritannicHS : « La scène est à Home, dans un chambre
du palais de Néron. »
Pour Bajazet : « La scène est à Constantinople, autrement dite
Byzance, dans le sérail du Grand Seigneur. »
Pour [phigénie : « La scène est en Aulide, dans la tente d'A-
gamemnon. ».
Pour Phèdre : « La scène est k ïrézène, ville du Pélopon-
nèse. »
Pour Athalie : « La scène est dans le temple de .ïérusalem,
dans un vestibule de Tappartement du (irand Prêtre. »
Telle est la manière dont Racine , pour ne citer que lui , nous
introduit dans le lieu où doit se passer Faction. Quel est Iç style
de ces palais? Quel est l'ameublement de ces salles? Qu'y a-t-il
au premier, au dernier plan? Est-ce Tété ou l'hiver? Pousse-t-il
des fleurs ou tombe-t-il des feuilles? Racine n'en dit rien , parce
qu'il n'en sait rien lui-même, ou plutôt parce que cela lui est
absolument égal. Cela lui est tellement égal, ainsi qu'à sa gé-
nération, que la couleur locale n'existe ni dans les décors ni
dans les costumes. L'idée de séduire le spectateur par ce genre
d'attraction n'entre pas — que cela nous étonne ou non —
dans le cerveau de ces gens-là, qu'on ne peut pourtant accuser
de manquer d'intelligence. L'action se passe à un endroit
quelconque, et les personnages ont des costumes quelconques. Si
deux mots concis nous informent de la ville et du palais où le
poète nous transporte, c'est parce que la nature humaine ne sau-
rait s'affranchir de l'espace. L'indication donnée est comme «n
sacrifice fait à regret à une nécessité importune. Du reste, le
poète n'entend pas que son œuvre ait l)esoin, pour être com-
prise, de ces avertissements accessoires, sortant de la foruie
poétique, et, presque toujours, dès les premiers vers, l'un
des personnages s'arrange pour nous faire comprendre, d'une
47 i LA SCIENCE SOCIALE.
façon brève et naturelle, en quel lieu nous nous trouvons.
« Qui Teùt cru... w
s'écrie Oreste au début à' Androynaque,
Qu'après plus de six mois que je favais perdu,
.4 la cour de Pyrrhus tu me serais rendu?
Début de Britannicus :
Quoi! tandis que Xéron s'abandonne au sommeil,
Faut-il que vous veniez attendre son réveil?
Qu'errant dans le palais, sans suite et sans escorte.
La mère de César seule veille à sa porte?
Madame, retournez dans votre appartement.
Début de Bajazet :
ACOMAT.
Viens, suis-moi: la sultane en ces lieux se doit rendre.
Je pourrai cependant te parler et t'entendre.
GSM IN.
Et depuis quand, seigneur, entre-t-on dans ces lieux
Dont l'accès était même interdit à nos yeux?
On comprend suflisamnient qu'il s'agit d'un sérail.
Dans Iphi génie, le poète nous apprend du même coup que nous
sommes en Aulide et que c'est le matin :
A peine w?i faible jour vous éclaire et me guide.
Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans V Aulide.
Le second vers de Phèdre, le premier vers d'Alha/ie nous ap-
prennent également tout ce que nous devons savoir sur le cadre
de ces deux pièces :
Le dessein en est pris. Je pars, cher Théraraène ,
Et quitte le séjour de Vaimable Trczene.
Oui. je viens dans son temple adorer rÉternei.
Qu'on ne voie pas là un simple hasard. Nous avons multiplié
nos citations précisément pour montrer que le poète agit confor-
DU « LIEU » AU THÉÂTRE. ^l75
mémcnt à une méthode. Il veut que ces vers seuls, avec l'indica-
tion indispensal)Ie des personnages qui doivent les prononcer,
suffisent à renseigner Tiiiipresario sur la façon dont il doit
présenter la pièce au public.
Nous parlons de l'indication des personnages qui prennent part
à l'entretien dramatique. Là encore, le procédé contemporain ne
ressemble pas au procédé classique. Si nous prenons Horace ou
Andromcu/ue, par exemple, nous trouvons, en tête de chaque
couplet, un nom propre, et rien de plus, sauf en quelques cas
assez rares, où il est nécessaire , pour l'intelligence même de
l'action, de préciser une attitude. Ainsi, après l'imprécation de
Camille, Corneille nous prévient en deux mots qu'Horace met
l'épée à la main et poursuit sa sœur derrière le théâtre. Dans Bri-
lannicus, au moment où les supplications de Burrhus à Néron
deviennent plus pressantes, l'auteur glisse cette parenthèse : « Il
se jette à genoux ». C'est dans AtJialie, au moment où Joas appa-
raît sur son trône , que se trouve la plus longue et la plus com-
plète indication du théâtre classique. Elle tient quatre ou cinq
lignes. Encore certaines éditions ne la mentionnent-elles pas
et se contentent-elles de ces quatre mots : « Le rideau se tire ».
On devine sans efforts que c'est Joas, avec un cortège raison-
nable, qui se trouve derrière le rideau.
Feuilletons au contraire Cyrano de Bergerac. A chaque instant,
le nom propre du personnage qui va parler est accompagné d'un
exposé de son attitude, de son geste, de renseignements sur son
ton de voix. Cueillons au hasard quelques exemples :
CYRANO, surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, le
feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible.
CYRAiNO, descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est formé ,
s'installe comme chez lui.
CYRANO, frapppant dans ses mains.
CYR^VNO, gracieux, toujours assis.
CYRANO, tournant sa chaise vers le bourgeois, respectueusement.
CYRANO, tournant sa chaise vers les loges, galant.
CYRANO, ôtant son chapeau, et saluant comme si le vicomte venait de se
présenter.
CYRANO, fermant une seconde les }eux.
CYRANO, achevant son macaron.
476 LA SCIENCE SOCIALE.
Nous pourrions continuer. Mais ces sortes d'annotations au
commencement des couplets ne sont pas les seules. Il faut y
joindre celles qui, entre deux couplets, expliquent les jeux de
scène, notent les mouvements de chaque personnage. Ces expli-
cations figurent généralement entre parenthèses.
(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis elles officiers mêlés aux
bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des épaules pour
mieux voir. Toutes les femuies debout dans les loges. A droite, de Guiche
et ses gentilshommes. A gauche, Ragueneau, Le Bret, Cuigy. etc.).
(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col.
Christian s'est mis à cheval sur une chaise.)
^Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur.
Celui ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)
Il faut donc , pour satisfaire l'idéal de l'auteur moderne , que
les pages, en tel endroit, soient « grimpés sur des épaules », et
que Christian, en tel autre endroit, se mette « à cheval sur
une chaise ». Inutile d'insister sur la différence qui existe entre
cet état d'esprit et celui d'un Racine, uniquement préoccupé de
ses vers et de son action dramatique. Cette différence, déjà si
sensible dans ces détails cjue les littérateurs jugent générale-
ment trop mesquins pour les relever, éclate encore dans le soin
que prend l'un d'encadrer ses cincj actes dans un même décor,
et dans l'affection que professe l'autre pour les multiples change-
ments de lieux, qui épargnent à l'écrivain des combinaisons la-
borieuses, et contribuent à divertir le spectateur.
Voilà longtemps que les manuels de littérature traitent la
question des « trois unités », et résument les raisons esthétiques
alléguées, soit par les tenants du système classique, soit par les
défenseurs du théâtre romantique, duquel procède sans conteste
la pièce de M. Edmond Rostand. Nous n'avons point à prendre
parti dans la querelle, bien refroidie d'ailleurs depuis quelque
temps. Nous chercherons seulement à découvrir s'il n'existe pas,
entre ces particularités de mise en scène qui séparent le théâtre
contemporain du théâtre qualifié de classique, un certain lien
de parenté, et si on ne peut les expliquer par le même ordre
de causes.
DU M LIEU » AU TFIÉATHE. 47'
II
Pluralité de lieu (1), description minutieuse des décors, indi-
cations aussi complètes que possible sur le costume et l'attitude
des personnages, introduction de scènes à effet, où les figurants
jouent un grand rôle et où l'on cherche à frapper l'œil du spec-
tateur pour rendre plus intense l'émotion issue naturellement
du drame : toutes ces innovations de notre siècle — vaguement
ébauchées durant le siècle antérieur — procèdent tout d'abord de
la même préoccupation, qui est de rendre les représentations
dramatiques plus aptes à réussir, en ne négligeant pour cela au-
cun des moyens accessoires qui peuvent aider à leur succès. Tel
un écrivain, auteur d'un ouvrage illustré, fait en sorte que les
gravures et la couverture de son livre engagent le public à le
feuilleter. Tel encore le peintre, dans l'espoir que plus de
gens regarderont son tableau, a soin de lui donner un cadre
magnifique, destiné à accrocher le regard.
Lorsqu'on y songe bien, cette tendance parait si naturelle que
l'on s'étonne de voir des écrivains, comme ceux du dix-septième
siècle, négliger volontairement ce moyen d'exciter la curiosité.
En fait, pour ne parler que de l'unité de lieu, nous constatons
que cette prétendue règle a été violée chez presque tous les
peuples, même à l'époque où elle s'affirmait chez certains autres
avec le plus de rigueur. Shakespeare ne la connaît pas en Angle-
terre, et, si Lope de Véga la connaît en Espagne, il fait prati-
quement comme s'il ne la connaissait pas. La cause en est, pour
ce dernier^ qu'il sait d'avance l'opposition que ferait le peuple
à l'introduction d'un art dramatique nouveau. Le public, en Es-
pagne comme en Angleterre, manifeste donc une préférence
marquée pour les pièces où l'on a le plaisir de voir se transfor-
mer le cadre où évolue l'action. Et ce goût se retrouve chez les
(1) Nous ne parlons plus de la pluialiléde temps, qui va do pair avec la pluralité
de lieu, puisque suivre un héros d'un endroit à un autre, c'est le suivre presque tou-
jours dans les différentes phases d une aventure, ou même de toute sa vie.
T. ixv. 35
478 LA SCIENCE SOCIALE.
anciens Hindous, comme chez les Français du 3Ioyen Age, spec-
tateurs des Mystères de la Passion. Cette unanimité de préfé-
rence dans des races absolument différentes, et qui ne se sont
pas influencées mutuellement, nous avertit que nous ne sommes
pas en présence d'un fait local, diï à des causes purement lo-
cales, mais à une loi générale, que nous pourrions formuler
ainsi : Lorsqu'une société se trouve dans les conditions néces-
saires à Téclosion d'une littérature théâtrale , et que ce divertis-
sement comporte des représentations dune certaine étendue,
cette société est portée à préférer, comme plus divertissantes,
les pièces où la variété des décors et les combinaisons de la mise
en scène viennent ajouter leur attrait à celui du drame propre-
ment dit. Telle est la tendance naturelle , fondée sur Tamour
du divertissement. On aime mieux le « plus » que le « moins ».
Reste à savoir si d'autres particularités sociales, en tel ou tel
pays, ne viendront pas mettre obstacle à l'accomplissement de
cette loi.
Ces particularités peuvent être un simple embarras matériel.
Les changements de décors, la complication de la mise en scène,
l'organisation savante de figurations à effet sont choses c[ui
coûtent cher, et qui peuvent ne pas être à la portée de tous les
directeurs de théâtres. Il y a là un luxe comme un autre , et les
sociétés d'où tout luxe est proscrit doivent évidemment s'en
passer.
Ce qui est plus rare et plus étonnant, c'est de voir des sociétés
riches et civilisées, comme l'Athènes de Périclès, la Rome d'Au-
guste et la France du dix-septième siècle, faire preuve à ce point
de vue d'une sobriété extraordinaire, et dédaigner ce moyen
pourtant si facile de charmer les yeux des spectateurs. D'autres
causes que la parcimonie doivent être ici invoquées. Ces causes
sont, pour la Grèce, l'origine religieuse du théâtre, et, pour les
imitateurs des Grecs, Latins, Français de la Renaissance, Italiens
et Portugais modernes, une sorte de gageure esthétique soute-
nue par la très intense éducation littéraire de ceux qui se livrent
à Fart dramatique, ainsi que de la partie vraiment influente de
leur public.
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